‹ Œuvres de Delille (volume 3)Chapitre 15 sur 89 · MOLE · texte numérisé non relu

MOLE

\ l'occasion de la naissance de m. de champlatreux.

17tiO.

Précipite, grand Dieu, dans la nuit éternelle Du superbe oppresseur la race criminelle ; Ensevelis son nom dans l'oubli du tombeau ;

I. Le jeune Delille, qui s'occupait déjà de la tiaduclioii des Géorgiqucs, met ingcnipuseinent ici sou travail »ou$ la protectiou d'un uom alors célèbre dans la littérature. ( Noie tics prc'ccdcns Éditeurs. )

Et que de ses palais l'édifice fragile,

Brisé comme l'argile, De ses derniers enfans écrase le berceau.

Mais conserve, ô mon Dieu, sous ton aile puissante Des humains bienfaisans la race florissante : Qu'ils étendent au loin leurs rejetons nombreux; Que des fruits immortels de leur tige féconde

Ils nourrissent le monde, Et couvrent l'orphelin de leurs rameaux heureux.

Famille des Mole, triomphez d'âge en âge ;

Bravez, bravez des ans l'injurieux outrage;

Que la gloii^e vous porte à l'immortalité.

Ombres des demi-dieux, puissent mes chants profanes,

Sans offenser vos mânes, Se mêler aux accens de la postérité !

Des siècles et des temps je franchis la barrière ; De vos pas lumineux empreints dans la carrière. Jusqu'à votre berceau la trace me conduit : Tel un astre, élancé de la céleste voûte,

Vole et marque sa route Par des sillons de feu, qui brillent dans la nuit.

Quel est ce magistrat i dont le mâle courage, Tranquille, inébranlable au milieu de l'orage. Affronte la fureur d'un peuple impétueux?

I. Malhieii Mole, procureur-généial en i6i4; premier piésideiii le 19 novembre 1641; garde-des-sceaux le 3 avril i65i ; mort le 3 janvier i656. (Noie des précédcns Éditeurs.)

23(j POESIES

Je le vois, au milieu du trouble et des alarmes,

Des flambeaux et des armes, Arrêter d'un regard ces flots tumultueux.

Ainsi de l'Eternel la sagesse profonde

Choisit dans ses trésors, pour les besoins du monde,

Ces héros destinés aux siècles malheureux ;

Et, parmi les débris des trônes qui succombent,

Des empires qui tombent, Commande à l'univers de s'appuyer sur eux.

O jours infortunés ! temps affreux ! temps barbares ! Les peuples s'égorgeaient pour des monstres avares ; La licence émoussait le fer sacré des lois; Et, d'un glaive perfide armant sa main sanglante,

La discorde insolente Livrait à des tyrans la couronne des rois.

France, tu ne crains plus ces tempêtes cruelles ; Ils ne sont plus ces temps, où tes enfans rebelles De leurs coupables mains te déchiraient le flanc. Le Français, plus heureux que ses tristes ancêtres,

S'immole pour ses maîtres.

Et contre ses rivaux va prodiguer son sang.

Mais, dans ces jours brillans, dans ces jours de ta gloire, De tes anciens appuis tu cliéris la mémoire ; Les Mole pour jamais sont gravés dans ton cœur ; Tu vois avec transport l'héritier magnanime

De leur vertu sublime, Dans le temple des lois veiller à ton bonheur.

Hélas! de ce grand nom c'est l'unique espérance! Pérlra-t-il, grand Dieu ! ce nom cher à la France? Nous laisses-tu jouir de ses derniers bienfaits? Et verrons-nous tarir dans son antique source,

Ce fleuve dont la course Répandait parmi nous l'abondance et la paix?

Ces héros, descendus dans les royaumes sombres, Se cachent de douleur dans la foule des ombres : L'orphelin consterné gémit sur leur tombeau, Et craint que de la mort l'haleine dévorante

De leur race expirante N'éteigne pour jamais le glorieux flambeau.

O nuit, dissipe-toi ; le jour est près d'éclore ; D'un demi-dieu naissant je vois briller l'aurore : De l'éclat de son front le ciel s'est embelli ; Cet auguste palais arrosé de nos larmes

A repris tous ses charmes, Et ses marbres fameux de joie ont tressailli.

Noble fils des héros, douce et frêle espérance, Si le sort loin de nous eût placé ta naissance Dans ces temps fabuleux, la honte des humains, Des prêtres, entourés de victimes sanglantes.

Dans leurs veines fumantes Auraient interrogé les décrets des destins.

De tes jours fortunés annonçant les miracles, La Sibylle du Tibre eût rendu ses oracles ; La Perse eût assemblé tous ses mages fameux; L'Elide eût fait parler de ses forêts antiques

Les chênes prophétiques ; Et pour toi Babylone eut consulté les cieux.

Moi, j'aurais de ton nom consulté le présage ; Du bonheur des Français ce nom seul est le gage ; L'héritier des Mole doit au monde un héros Déjà je vois Thémis qui, pleurant d'allégresse,

Dans ses bras te caresse.

Te sourit tendrement, et te parle en ces mots :

« Rejeton précieux d'une tige adorée, Le ciel enfin t'accorde à Thémis éplorée ; Ma bouche te promet le destin le plus beau : Souviens-toi seulement qu'au jour de ta naissance

J'ai reçu ton enfance ; Que mon temple sacré t'a servi de berceau.

« Âhl sans doute le Dieu qui préside à la guerre, Jaloux de mon bonheur et du bien de la terre, Osera t' inviter à marcher sur ses pas : Sans doute il t'offrira l'éclat de la victoire.

Les palmes de la gloire ; Mais qu'il n'espère point t'arracher de mes bras.

« Que ses barbares mains, en ravages fécondes, Des fleuves de l'Europe ensanglantant les ondes, Changent ces beaux climats en de vastes déserts ; Sous son sceptre d'airain que les arts se flétrissent.

Que les peuples gémissent; Avec moi, cher enfant, rends heureux l'univers.

« Déjà le crime tremble, et le faible pupile

Contre l'usurpateur te demande un asile ; Entends ces cris de joie élancés vers les cieux; Et, de l'astre du jour si ta faible paupière

Peut souffrir la lumière, Contemple ces palais où régnaient tes aïeux.

« C'est là qu'ils protégeaient la timide innocence : Là l'auteur de tes jours enchaîne la licence; Tu baiseras ces mains qui domptent l'oppresseur ; Dans ses embrassemens tu puiseras la flamme

Qui brûle dans son ame ; Et son cœur tout entier passera dans ton cœur.

« Et toi, pour cet enfant épurant ta lumière, Soleil, va préparer son illustre carrière ; Ouvre pour lui du Temps le palais immortel ; Choisis tes jours d'azur dans ces riches demeures ;

Que la troupe des Heures Se rassemblé en riant sur ton char éternel.

« Que l'innocent plaisir sur leur front se déploie ; Que leurs yeux, embellis des rayons de la joie. Ecartent pour jamais le chagrin ténébreux ; Viens, descends, ô bonheur, sur leurs brillantes ailes ;

Et que leurs mains fidèles Forment des plus beaux ans l'enchaînement heureux. »

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