SUR LES RESSOURCES
QU'OFFRE LA CULTURE DES ARTS ET DES LETTRES Prononcée au collège de Beau vais, à l'ouverture d'une Ihèse.
(Dclille clail ulois maître ùaits.)
Enfin donc, renonçant à l'ombre de l'école, Aux vains amusemens de l'enfance frivole, Dans un monde, charmant pour qui ne le voit pas, Tu vas, mon cher ami, faire le premier pas. Sans doute je pourrais, pédagogue sévère. Te fatiguer ici d'une morale austère, Te donner longuement ces sublimes avis Si souvent répétés, si rarement suivis : Mais le droit de pi*êcher n'est pas fait pour mon âge ; Les ans n'ont point encor sillonné mon visage, Appesanti ma tète, et blanchi mes cheveux : On ne saurait trop tard devenir ennuyeux. D'ailleurs que produirait ce langage sévère :* L'art de persuader n'est que celui de plaire.
Je veux te présenter des objets plus rians : Les arts ont, par leurs soins, formé tes premiers ans ; Même au sein de ce monde, où la mollesse habite, A cultiver leurs fruits permets que je t'invite. Pourrais-tu renoncer à leurs aimables jeux? Ils sont de tous les temps, ils sont de tous les lieux.
Dans l'âge turbuleul des passions humaines, Lorsqu'un fleuve de feu bouillonne dans nos veines, Us servent d'aliment à nos brùlans désirs. Et forment la raison dans l'âge des plaisirs.
Donne-leur tes beaux jours; e'est le temps du génie. L'oreille s'ouvre alors à la tendre harmonie ; L'esprit est plus ardent, les sens plus vigoureux : C'est alors que Corneille exhalait tous ses feux ; Et l'illustre Milton orna, dans sa jeunesse, Le Paradis eharmant qu'a flétri sa vieillesse.
Lorsque l'âge viril vient mûrir la raison, Les arts, ees arts divins, sont encor de saison : Un père quelquefois, pour goûter leurs caresses, Peut oublier d'un fds les naïves tendresses. Us dérident le front du grave magistrat, Dérobent des instans au ministre d'Etat, Délassent le guerrier fatigué de carnage, Et même osent sourire au financier sauvage.
Enfin, quand la vieillesse arrive à pas glacés. Des bals, des soupers fins quand les jours sont passés, Eux seuls de notre hiver dissipent la tristesse ; Le vieillard voit par eux revivre sa jeunesse. Par eux les ris légers brillent sur son menton, Et voltigent encore autour de son hâton.
Qu'un grave Genevois tristement examine Si les arts, des États ont hâté la ruine ; Dans ces grands intérêts je ne m'égare pas : Oublions un moment la grandeur des Etats. Ces plaisirs dangereux, je sens qu'ils me consolent ; Lui-même, pour charmer les maux qui le désolent, Versant sur le papier les chagrins de son cœur, En discours éloquens épanche sa douleur.
Sur les cœurs malheureux que ce charme a d'empire !
Tendre époux d'Eurydice, aux doux sons de ta lyre,
Les fleuves suspendaient la course de leurs eaux;
Les chênes en cadence agitaient leurs rameaux,
Tu dissipais l'horreur des déserts solitaires,
Les tigres s'endormaient dans leurs sombres repaires ;
Et moi, pour assoupir les maux que je ressens,
D'Homère, de Lulli j'écoute les accens;
Leur voix mélodieuse adoucit mes alarmes :
Que dis-je? à mes pleurs même elle prête des charmes.
Mais sur moi si le sort a versé ses faveurs, Par les arts éclairé, j'en sens mieux les douceurs. Les arts donnent le goût, la grâce, la finesse. Que m'importe, sans eux, une vile richesse? Sans l'art d'en bien jouir, que m'importe un trésor? L'usage fait le prix des grandeurs et de l'or. Vois ce riche ignorant; s'il aime la dépense. Le mauvais goût préside à sa magnificence ; Le mauvais goût se peint sur ses riches tapis, Charge d'or et d'argent ses maussades habits, Suspend le lourd plafond de son palais gothique, Dicte les gros propos de sa gaîté rustique; A. table, avec son vin, fait avaler l'ennui, Et dans son char doré se promène avec lui.
A ce Crésus stupide, à sa triste opulence. Viens, compare Lalive i et sa noble élégance. Des artistes savans il sait choisir la main :
I. M. du Lalivt', iiilrodiicliur drs aiiibassfidvnrs, est connu par le noble usage qu'il fait de ses richesses. II doit n)c pardonner cet éloge, puisque, n'ayant l'honneur de le connaître qiio par la toIx puhtique, je ne fais que répéter ce qu'elle m'a appris. ( Noie de DelUk. )
FUGITIVES. 2i9
L'un , de ce cabinet lui traça le dessin, De ce salon riant ordonna la structure ; L'autre, sur ce plafond peint la belle nature ; Ceux-'ci, de ces jardins ont fait jaillir des eaux, Ont animé ce marbre, arrondi ces berceaux. De ces tapis de fleurs varié les nuances, Dessiné le contour de ces forêts immenses : Pour lui tout s'embellit ; il réunit partout Le brillant au solide, et la richesse au goût. Jamais pour des bouffons il ne quitta Racine, Ni les traits de Lebrun pour des magots de Chine.
« Eh quoi! me diras-tu, n'a-t-il que ces plaisirs? Quelle foule d'objets vient remplir ses désirs! Voir aborder chez soi le marquis, la comtesse ; Dans un hardi brelan défier la duchesse ; Se montrer au spectacle, ou, traîné dans un char, De longs flots de poussière inonder le rempart; Du Champagne à souper faire blanchir la mousse. Quels plaisirs! » Je le veux, mais leur pointe s'émousse; Ils traînent après eux le dégoût et l'ennui. L'esprit a des plaisirs immortels comme lui; L'esprit aime à sentir, à sonder, à connaître ; De sublimes objets il aime à se repaître ; Il oubliera pour eux, et l'aiguillon des sens. Et le cri du besoin, et la course du temps. La Caille, de la nuit perçant le sombre voile. Pâlit, les yeux fixés sur le front d'une étoile.
J'entends encor Rousseau, dans ses sombres humeurs. Crier que les beaux-arts ont corrompu les mœurs. La nature aux beaux-arts a servi de modèle ; Bien loin de l'étouffer, ils nous rapprochent d'elle, INous inspirent le goût des plaisirs innocens.
Transportons avec eux le sage dans les champs. Il s'arrête enchanté, soit qu'une belle aurore Donne la vie aux fleurs qui s'empressent d'éclore ; Soit que l'astre du monde, en achevant son tour. Jette languissamment le reste d'un beau jour.
Souvent, dans un vallon, il médite en silence ; Il promène ses yeux sur cette scène immense; 11 cherche quelle main fait rouler les saisons, Verdit l'herbe des prés, et jaunit les moissons; Comment un faible grain, renfermé dans la terre, S'élève en chêne altier et voisin du tonnerre; Il voit les sucs, fdtrés par de secrets conduits, Nourrir le tronc, la branche, et la feuille et les fruits; Les rochers se former dans le sein des campagnes ; L'eau du ciel, en ruisseaux, s'échapper des montagnes. Il compte ces grands corps qui roulent dans les cieux, Ou sur l'humble ciron il abaisse les yeux.
Quelquefois il parcourt cette riche nature. Qu'imite des beaux-arts la magique imposture. « Lulli, dit-il, peint bien le doux bruit de ces eaux. Que TibuUe eût goûté l'ombre de ces berceaux ! Oh ! si Greuze voyait cette noce rustique, Ces enfans demi-nus, cette chaumière antique 1 Admirable Rameau ! l'on entend dans tes sons Le cours de ces torrens, grondant dans les vallons ; Boucher dessinerait ce riant paysage.
Et Rembrandt eût tracé cette foret sauvage. »
D'autres fois, occupé de plaisirs plus touchans, Il instruit ces mortels qui cultivent les champs ; Il invente pour eux des instrumens utiles : Leurs guérets, ù sa voix, deviennent plus fertiles; Le laboureur surpris admire sa moisson.
Et pour son bienfaiteur entonne sa chanson. Mon Crësus cependant, enfumé de Champagne, Végète dans sa terre, et maudit la campagne.
C'est ainsi que les arts, en tous lieux, en tous temps, De cette courte vie amusent les instans, Nous sauvent du danger des faiblesses humaines, Augmentent nos plaisirs et soulagent nos peines. Beaux-arts! oui, je vous dois mes momens les plus doux Je m'endors dans vos bras, je m'éveille pour vous. Que dis-je? autour de moi tandis que tout sommeille, Aux clartés d'un flambeau je prolonge ma veille; Seul je rêve avec vous, loin du trouble et du bruit; Par vous, en jour heureux je sais changer la nuit.
Eh ! comment résister au charme qui m'inspire? Tout parle ici de vous i ; ces lieux sont votre empii'c. Ici, vous conduisiez la plume de Rollin; Vous accordiez ici la lyre de Coffin ; J'y vois leur successeur, qui, rival de leur gloire, En suivant leur exemple, honore leur mémoire; Qui, pour les vrais talens d'un noble amour épris. Sait juger leurs travaux, sait distinguer leur prix. J'y vois ce maître aimable 2^ et qui, d'un vol agile, Court d'Horace à Newton, d'Aristote à Virgile. Et toi 3, que doit bientôt couronner Apollon,
1. Ces vers sont im faible lénioiguage de la recouuaissauce que je dois à la maisou où j'ai le bonheur de vivre ( le collège de Beauvais, à Paris). L'éloge d'un collège n'est peut-être pas bien intéressant pour ce qu'on appelle le beau monde ; mais il peut l'être , je crois , pour ceux qui estinienl ce qui est estimable. {Note de Delille.)