‹ Œuvres de Delille (volume 3)Chapitre 45 sur 89 · TRADUCTION · texte numérisé non relu

TRADUCTION

D'un morceau de la tragédie d'ÛTHELLO, de Shakespeare.

(acte I, SCÈNE VIII.)

Son père m'estimait ; par la publique voix

Il savait dès long-temps mes malheurs, mes exploits :

Ils lui donnaient pour moi l'intérêt le plus tendre ;

Mais de ma propre bouche il voulait les entendre ;

Et moi, pour satisfaire à ses vœux empressés,

Je lui contais mes maux et mes périls passés.

Quel fut mon sort obscur, comment par mon courage

Je sortis de la foule et devins mon ouvrage ;

Quel revers me plongea dans la captivité ;

Quel ami généreux paya ma liberté ;

Ce tissu varié d'espérance et d'alarmes ;

Ma jeunesse affrontant le tumulte des armes ;

Quels prodiges cent fois m'ont sauvé du trépas;

Des milliers d'ennemis moissonnés par mon bras.

Malheureux qu'à regret immolait ma victoire,

Et sur qui je pleurais au milieu de ma gloire.

Tantôt c'était un siège et ses longues horreurs:

L'assaillant au-dehors déployant ses fureurs,

Au-dedans tous les maux d'une ville affamée.

Et la contagion dévorant mon armée.

Desdémona pensive écoutait ce discours ;

Ou, si de mon histoire interrompant le cours,

Quelque soin domestique exigeait sa présence,

Bientôt, pour réparer ces courts momens d'absence,

Elle accourait vers nous, et son cœur transporté,

Ecoutant mon récit avec avidité,

Partageait mon destin heureux ou misérable.

Je le vis, je saisis un instant favorable,

Et surpris à son cœur sensible et généreux

Une douce prière, objet de tous mes vœux :

C'était de répéter, de répéter encore

Ces traits qu'elle admira, ces maux qu'elle déplore.

Mon récit trop modeste en taisait la moitié ;

C'était trahir ma gloire et trahir l'amitié;

Depuis les premiers jours de ma première enfance

Jusqu'au dernier péril qu'affronta ma vaillance,

On voulait tout savoir ; et tandis que ma voix

Reprenait ce récit redemandé vingt fois,

Mes courses, mes combats sur la terre et les ondes,

Dans les sables déserts, dans les forets profondes.

Mon coursier tout sanglant se débattant sous moi ;

Mon œil dans tous ses traits voyait courir l'effroi.

J'entendais ses soupirs, je surprenais ses larmes.

Et jouissais tout bas de ses tendres alarmes.

Un jour, enfin, d'un ton mélancolique et doux :

« Quel mortel, me dit-elle, a souffert plus que vous?

Entre tous vos amis s'il en est un qui m'aime,

A conter vos malheurs instruisez-le vous-même.

Et je ne quitte plus ce touchant entretien. »

Ces mots partis du cœur avertirent le mien ;

Elle avait révélé le secret de sa flamme,

Et l'aveu de la mienne échappa de mon ame.

Sans refuser mes vœux et sans les recevoir,

Sa touchante rougeur confirma mon espoir ;

Elle aimait mes malheurs, et jnoi j'aimai ses larmes.

L'amour et la pitié confondirent leurs charmes, Et firent deux époux de deux tendres amans : Voilà mon sortilège et mes enchantemens. »

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