‹ Œuvres de Delille (volume 3)Chapitre 48 sur 89 · E LA BIENFAISANCE ET DE LA RECONNAISSANCE · texte numérisé non relu

E LA BIENFAISANCE ET DE LA RECONNAISSANCE

ÉPITRE

Présentée par la sœur de madame Delille, à madame la comtesse PolockH, dont elle avait reçu une paire de bracelets-.

Deux déités, qui de leur main féconde Versent la paix et le bonheur au monde, Servant dans ses desseins le Dieu de l'univers, Joignent d'un double nœud tous les êtres divers.

C'est toi, divine Bienfaisance !

C'est toi, sa digne sœur, tendre Reconnaissance !

Grâce à ces deux divinités.

De services rendus, de bienfaits acquittés,

L'esprit social se compose :

Tout se tient dans le monde entier.

Voyez cet arbrisseau, dont le suc nourricier Court abreuver la fleur nouvellement éclose; Le rosier de sa sève alimente la rose, Et la rose à son tour embaume le rosier.

Ainsi l'aimable Bienfaisance

Répand ses dons consolateurs ; Ainsi le doux encens de la Reconnaissance

Rend hommage à ses bienfaiteurs.

Le cœur se plaît à comparer entre elles Ces deux sœurs, qui devraient, compagnes cternelîes.

Pour consoler le genre humain.

Marcher toujours ensemble eu se donnant la main, Et qui souvent, hélas! l'une à l'autre infidèle,

Brisent leur chaîne mutuelle,

Et se séparent en chemin.

Toutes deux ont leur caractère,

Et leur penchant, et leur pouvoir ;

L'une de l'autre est tributaire ; L'une aspire à donner, et l'autre aime à devoir ; L'une offre avec bonté, l'autre accepte sans honte.

Par un instinct doux et puissant,

La Reconnaissance remonte,

Et la Bienfaisance descend:

L'une appartient à la faiblesse, L'autre au pouvoir; l'une de la richesse Verse le superflu sur l'indigence en pleurs ;

L'autre, à sa sœur, pour récompense,

Portant les hommages des cœurs,

Sur la douce correspondance

Des obligés, des bienfaiteurs,

Des besoins et de l'abondance.

Fonde l'utile dépendance

Des protégés, des protecteurs,

Du savoir et de l'ignorance, Des grands et des petits, et du peuple et du roi ; L'une suit le bienfait, et l'autre le devance ; Et, pour mieux peindre encor leur différence.

L'une c'est vous, l'autre c'est moi.

Mais quehiues traits encor manquent au parallèle ;

De toutes deux la grâce naturelle

Sait nous plaire et nous attacher ; Mais l'mie aime à paraître, et l'autre à se cacher-

L'oubli sied à la Bienfaisance ;

Créancière sans défiance,

Jamais, envers son débiteur,

Sa généreuse insouciance,

D'un impitoyable exacteur Ne se permit l'avide impatience ;

Au lieu d'arracher à nos cœurs

Le prix forcé de ses faveurs.

De son noble abandon l'oublieuse indulgence

Laisse à d'orgueilleux protecteurs,

De leur tyrannie obligeante

Les officieuses hauteurs,

Et de leur mémoire exigeante

Les souvenirs persécuteurs.

Mais si l'oubli sied à la Bienfaisance, Le souvenir convient à la Reconnaissance : Il exerce sur elle un pouvoir souverain ; Elle retient des dons l'image impérissable ; Par elle les bienfaits sont gravés sur l'airain.

Et les injures sur le sable ; Par elle, notre cœur s'acquitte à peu de frais. Ces liens qu'à mon bras votre main entrelace,

A vous m'enchaînent à jamais :

Reconnaître les dons et donner avec grâce.

Voilà le code des bienfaits,

Qui depuis long-temps est le nôtre.

A tous les cœurs bien nés l'un et l'autre est commun :

Votre ame vient d'éprouver l'un,

La mienne jouira de l'autre.

Ainsi des nœuds bien chers se forment entre nous. Bien faire c'est jouir, et bien sentir c'est rendre ; L'un marque une ame noble, et l'autre une ame tendre. Votre rôle est plus beau, mais le mien est phis doux.

Voyez combien de délices rassemble Ma juste sensibilité !

Vous chérir, c'est aimer ensemble L'esprit, la grâce, et la bonté.

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