DEUXIÈME PARTIE
Quel est l'objet de l'éducation considérée par rapport à l'esprit? C'est sans doute de rendre l'homme agréable et utile dans la st)ciété. Du homme qui ne serait qu'agréable, existeiail inutilement pour ses concitoyens. Un homme qui ne ferait qu'utile, laissciiiit tlé?ircr en lui cet agrément précieuv
qui eiubellit la société, et pour les autres et pour nous; car, pUis nous plaisons aux honames , plus les homuaes nous plaisent à nous-mêmes.
On sera sans doute étonné de m'entendre dire qu'une éducation mâle et solide peut faire un homme aimable. Nos modernes instituteurs, si brillans et si commodes, lui accorderont tout au plus le privilège de former un homme tristement utile, destiné à tracer pesamment, dans le champ do la société, quelques sillons laborieux, capable enfin d'y faire naître quelques fruits, mais jamais d'y faire éclore des fleurs. Pour dissiper ce préjugé, jetons d'abord les yeux sur l'éducation opposée. En voyant les défauts de l'une, peut-être sentira-t-on mieux le prix de l'autre. Après avoir donné aux enfans quelques notions superficielles de géographie et d'histoire, les avoir entretenus surtout de blason, d'armoiries, et d'écussons (comme s'ils ne pouvaient s'accoutumer de trop bonne heure à regarder comme importons les emblèmes de la vanité), ne croyez pas qu'on s'occupe de former leur jugement, d'exercer leur raison; mais, ce qui est bien autrement essentiel dans un siècle où il est si commun de dire de jolies choses, et si rare d'en faire de belles, on s'attache très-sérieusement à former d'agréables causeurs : il faut qu'un cercle nombreux de personnes âgées s'occupe gravement autour d'un enfant, non pas à l'instruire, mais à l'admirer; qu'on s'extasie sur la prétendue finesse de ses propos ; qu'on se répète avec enthousiasme ses reparties puériles à des questions souvent plus puériles encore ; qu'on en cite par d'imprudens éloges la hardiesse prématurée; qu'enfin, on l'accoutume à ne rien penser et à tout dire. Cependant les pères enchantés, s'admirant eux-mêmes dans leurs enfans, font circuler dans la famille ces petits oracles , et l'on ne sait lequel est le plus ridicule, ou du babil impertinent de l'enfant, ou de la stupide complaisance de ses admirateurs. Qu'on s'étonne ensuite si de pareils élèves vont grossir la.
foule de ces jeunes présomptueux qui parlent toujours, et n'écoutent jamais; pleins d'estime pour eux-mêmes, de mépris pour les vieillards, suppléant à l'instruction par la hardiesse, et à une lente expérience par une confiance audacieuse, et dont l'ignorance indocile ne mérite pas même qu'on l'éclairé ! Vos conseils viendront alors, mais trop tard : rendrez-vous dociles dans leur jeunesse ceux qui se faisaient «coûter dans leur enfance ?
A ces poupées parlantes comparez un jeune homme solidement instruit (le beau monde dirait pédantesquement élevé), moins fait à décider qu'à écouter, à parler qu'à réflécliir. Peut-être sera-t-il d'abord éclipsé par la frivolité charmante et par l'impertinence agréable de son concurrent; les femmes s'écrieront : Qu'il est gauche! Mais attendez : au milieu de ce silence modeste , qu'on appelle stupidité , mettant en usage cet esprit d'attention que lui ont donné de solides études; joignant à une connaissance anticipée des hommes qu'il a prise dans les livres, celle que lui procure l'usage; ayant presque deviné le monde avant que de le voir; rien ne se fait, rien ne se dit devant lui impunément, et qui ne paie, pour ainsi dire, le tribut à sa raison. Convaincu qu'il importe de ne pas déplaire aux hommes, il sera poli, non de cette politesse insipide , composée de complimens doucereux, et qui, prodigués indifféremment, feraient croire aux étrangers peu instruits de nos usages que la société parmi nous n'est qu'un commerce d'ironies insultantes; mais de cette politesse raisonnée qui combine en un instant ce qu'exigent l'âge , le mérite, les circonstances, dont la sincérité fait le premier charme, et qui est cent fois plus flatteuse que la flatterie même. Insensiblement il se fait estimer; il ne plaît pas encore, mais déjà il intéresse; et si, au milieu des frivolités qui font la pâture ordinaire des conversations, il se glisse par hasard quelque sujet raisonnable, c'est alors que, par la solidité de ses principes, par la finesse de ses réflexions , par
l'éloquence de son discours , il écrase , aux yeux même des hommes frivoles, la futilité de celui dont on admirait il n'y a qu'un moment la brillante fatuité , et qui est étonné qu'on puisse plaire avec de la raison.
Mais c'est trop s'arrêter dans les cercles, le cabinet le rappelle. Si nos sociétés veulent des hommes agréables, la patrie veut des hommes utiles. Méi es indulgentes, à quoi destinez-vous ces enfans auxquels vos timides précautions épargnent, je ne dis pas la moindre fatigue, mais même le moindre effort d'esprit ? Au sortir de vos mains, il s'agit pour eux du choix important d'un état : alors ces malheureux, dont l'esprit énervé par l'inapplication ne se connaît que pour sentir sa faiblesse , promènent leurs yeux mal assurés sur les différentes conditions qui partagent la vie. A l'aspect des travaux qu'elles exigent, les uns reculent de frayeur: déjà condamnés au néant par la mollesse de leur enfance, ils achèvent de s'anéantir par une inaction volontaire ; et parce qu'ils ont perdu leurs premières années, ils perdent le reste de leur vie. De là cette foule de citoyens sans état, qui ne méritent ce beau nom de citoyens que parce qu'ils sont nés dans la patrie , et non par ce qu'ils ont fait pour elle ; qui contemplent dans un lâche repos le mouvement général, profitent de la société sans lui payer de tribut, passent sur la terre sans y laisser de traces , et ne sont point regrettés lorsqu'ils cessent d'être, parce qu'on doute s'ils ont jamais été.
D'autres plus hai'dis, ou plutôt plus imprudens, se jettent au hasard dans un état. L'ambition, la vanité soutiennent quelque temps leur ame languissante ; mais , bientôt accablés d'un fardeau qu'ils devaient de bonne heure s'essayer à porter, à peine l'ont-iis soulevé un instant, qu'ils retombent dans l'inaction où ils fuient nourris, et portant partout avec eux le contraste déshonorant d'une condition laborieuse et d'une vie désœuvrée, semblent ne conserver leur état que comme un accviSRteur muet de leur indolence : doublement
méprisables, et par la témérité de l'avoir embrassé, et par la honte de ne pas le remplir.
Heureux au contraire celui qu'une éducation laborieuse a préparé de bonne heure aux l'alignes de son état! tout entier à ses fonctions, on ne le voit point se reproduire dans tous les cercles, et fatiguer tout le monde de son inutilité. Ces sociétés où l'on s'assemble pour employer son temps, tiu plutôt pour le perdre à frais communs dans le jeu ou la médisance, ne l'associent pas à leur oisiveté ; mais son nom est cher aux bons citoyens ; mais sa demeure est regardée comme un asile saint. Sort-il quelquefois dt; celte solitude consacrée par le traval! La considération due à ses services marche partout avec lui ; les momens qu'il donne à ses amis lui sont d'autant plus chers qu'ils sont plus rares; et on lui pardonne d'autant plus volontiers cette noble avarice de son temps, qu'on no peut jouir de lui qu'aux dépens de la patrie. Ah ! c'est alors qu'on se félicite d'avoir reçu une éducation forte et sévère; c'est alors qu'on se rappelle avec tendresse et les parens sages nui nous l'ont procurée, et les maîtres vigilans dont nous 'avons reçue.
Mais je veux que, malgré le désœuvrement des premières années, l'activité de l'ambition, l'impulsion de l'intérêt, le ressort de la vanité, puissent, dans un âge plus avancé, donner à l'esprit une secousse violente , et rompre l'habitude de l'inaction. En prenant le goût du travail, prendra-Ion aussi des lumières? et les causes dont nous venons de parler, en supposant qu'elles aient pu d'un jeune indolent faire un homme laborieux, pourrout-ellee d'un jeune ignorant faire , par une inspiration soudaine, un homme éclairé , et produire deux prodiges à la fois ?
Représentez-vous un homme qui , peu fait à voyager, se trouve dans une vaste forêt : comment se tirer d'un lieu où tout est nouveau pour lui? incertain, inquiet, apercevant mille routes différentes, embarraj^sé du choix, essayant mille
sentiers, et ne trouvant pas une issue, il marche, il revient; chaque pas qu'il fait l'égaré, il recule à mesure qu'il avonce, et, bien loin de saA^oir comment sortir de ce lieu, à peine sait -il comment il y est entré! Celui au contraire qui a de bonne hemo appris à s'orienter, accoutumé à de justes combinaisons, s'échappe à travers les routes compliquées de ce labyrinthe, comme s'il en avait cent fois parcoiuni les détours. Telle est l'image naïve de la différence que mettent la bonne et la mauvaise éducation entre deux hommes dont l'un est imbu dès son enfance d'excellentes maximes de conduite ; et, porté par une heureuse habitude à réfléchir, sait, dans l'état qu'il a pris, sortir avec honneur des circonstances les plus épineuses : dont l'autre, ayant embrassé, au sortir d'une éducation frivole , un état qui demande des lumières , y porte l'indécision d'un esprit sans principes, et s'y trouve en quelque sorte égaré en entrant. Le public cependant, qui le voit avec étonnement remplir un état, et qui n'a pas vu son apprentissage; qui le voit parvenu sans savoir comment il est arrivé, l'observe avec une curiosité maligne, et ce surveillant, qui juge si sévèrement le mérite en place, bien plus impitoyable encore pour l'ignorance titrée, se venge, ù la première faute, du peu de préparation qu'on apporte à la place, par le mépris de celui qui la remplit. Heureux encore, si au mépris ne se joint pas l'infortune! Malheur à quiconque attend pour apprendre ce temps où il faudrait avoir appris ! Si l'on s'instruit alors, c'est à l'école de l'adversité : c'est ainsi que l'éducation jamais ne perd ses droits ; c'est ainsi que, si on l'exile de l'enfance, on la reçoit dans un ilge avancé, et mille fois plus douloureuse !
Mais si l'éducation négligée se fait sentir aux particuliers , l'Etat, par un contre-coup funeste,* ne s'en ressentira-t-il pointPceux qui ne sont pas bons pour eux-mêmes seront-ils bons pour la patrie? Ici permettez-moi de m'arrêter un instant, et de jeter les yeux autour de nous. Qu'est devenue
cette moisson de grands hommes répandue dans tous les états qu'ils éclairaient par leurs lumières, qu'ils viTÎfiaient parleurs travaux? L'Église pleure encore ses Bossuet, ses Fléchier. ses Massillon; le barreau ses Patru , ses Lemaître, ses Cochin, ses d'Aguesseau ; notre profession même (car pourquoi n'en parlerais-) e pas, puisque c'est elle qui donne des sujets aux autres?) pleure ses RolHn , ses Porée, ses Coffin. La nature, dit-on, se repose; disons plutôt que c'est nous qui sommeillons : non, les esprits ne sont pas encore stériles; c'est nous qui ne les cultivons plus : eh! comment le champ de la république serait-il encore fécond , lorsqu'on néglige l'éducation, qui en est la pépinière?
Je vois partout une jeunesse impatiente de jouir sans avoir travaillé , avide de recueillir sans avoir semé, ardente à bâtir sans avoir jeté de fondemens ; s'empresser de déshonorer des conditions auxquelles elle n'apporte que des études rapides, mais trop longues encore au gré de l'ambitieuse avarice des pères et de la molle indolence des enfans! Ne croyez-vous pas voir ces arbres auxquels une chaleur factice fait porter des fruits avant la saison! Ces fruits précoces sont amers; l'arbre épuisé dégénère , et paie «ne fécondité hâtive par une éternelle stérilité.
Si du moins cette éducation frivole avait respecté cette partie des citoyens qui, par sa naissance, par ses richesses, est appelée aux grandes places ! Mais que peut-on augurer pour la patrie, lorsqu'on voit des adolescens mollement élevés, négligemment instruits, mettre toute leur science à bien conduire un char, tout leur mérite à nourrir une meute; et de cet apprentissage de la frivolité, appelés au timon des affaires, n'y apporter qu'un nom, et mendier les lumières des subalternes qu'ils devaient conduire? Nous ne sommes plus, il est vrai, dans ces siècles de ténèbres, où les nobles, méprisant la science et jugeant au moins inutile à leurs enfans ce qu'ils auraient cru déshonorant pour eux-
mêmes, ne leur laissaient que leur épée, leur château et leur ignorance. Mais l'éducation, en devenant plus commune, est- elle devenue plus utile? Qu'importe que nous ne soyons plus barbares, si nous sommes frivoles? Qu'importe à la patrie que ses défenseurs sachent accorder une guitare, s'ils ne savent pas ranger une armée en bataille? Oh ! puisse enfin l'éducation, x'animée dans la première classe des citoyens, relever, pour ainsi dire, les colonnes de l'Etat! que de là, descendant comme par degrés dans les conditions inférieures , elle fasse partout éclore des sujets laborieux et éclairés , et mettre des hommes véritables à la place de ces ébauches informes , de ces vains fantômes de citoyens.
Mais cette éducation ferme et sévère est non-seulement la plus capable de former des sujets laborieux et éclairés en exerçant l'esprit, elle est aussi la plus propre à former des sujets vertueux en formant le cœur ; c'est ce qui me reste à envisager.