RÈGLE DOUZIÈME
' Enfin il faut se servir de -toute* Jés ressourcée de l'intelligence * de l'imagination, des sens > de la mémoire , pour avoir une intuition distincte des propositions simples > pour comparer convenablement ce qu'on cherche avec ce qu'on connott , et pour trouver les choses qui doivent être ainsi comparées entre elles; en un mot on ne doit négliger aucun des moyens dont l'homme est pourvu.
Cette règle renferme tout ce qui a été dit plu* haut, et montre en général ce qu'il fclloit expliquer en particulier.
. Pour arriver à la connoissance, il n'y a que deux choses à considérer, nous qui connoissons , et les objets qui doivent être connus. Il y à en nous quatre facultés dont nous pouvons nous servir pour connoître , l'intelligence, l'imagination, les sens et la mémoire. L'intelligence seule est capable de concevoir la vérité. Elle doit cependant s'aider de l'imagination , des sens et de la mémoire , afin de be laisser sans emploi aucun de nos moyens. Quant aux objets eux-mêmes , trois choses seulement sont à considérer ; il faut voir d'abord ce qui
6 offre à nous spontanément , ensuite comment une chose est connue par une autre ; enfin quelles choses sont déduites des autres , et desquelles elles ' sont déduites. Cette énumération me paroît complète , elle embrasse tout ce que les facultés de l'homme peuvent atteindre.
M -ar 1 etaa t -donc sur le ^premier poirit , je Voudrais pouvoir mpntrer ici ce'Vjue c'est que l'âme 4e l'hogaotet, ce que c'est que so« corps , comment l'un e$t formé. par. l'autre <; quelles 'sont, dans ce tout complexe, les facultés qui servent à la connaissance., été» quoi y contribue chaoune d'elles ; •fl^s-ies bornes decet écrit ne peuvent contenir tous les préliminaires nécessaires pour que ces véoqtés soient évidentes pour tous. En effets, je désire toujours écrire de manière à ne rien prononcer d'affirmatif sur les questions controvervaees, avaçt d'avoir exposé les raisons qui m'ont conduit à mon opinion y et par lesquelles je pense que les autres peuvent aussi être persuadés ; mais comme cela ne m'est pas permis ici , il me suffira d'indiquer le plus brièvement (possible la manière, salon moi, la plus utile à moft dessein , de concevoir toutes les facultés qui sont en nous destinées à l'acquisition des connoissances. Vous êtes libre de ne pas croire que les choses sont ainsi ; mai* qui empêche que vous n'adoptiez les mêmes suppositions, s'il est évident que , sans altérer la vérité,
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elles rendent seulement tout plus dlaî* ? de même qu'en géométirie vans faites sur une quantité des suppositions qui n'ébranlent nullement la force des démonstrations , quoique souvent la physique nous donne de la nature de cette quantité une idée différente.
Il faut concevoir, avant { tout, qtiè les sens externes, en tant qu'ils $at& partie du corps 1 , quoique nous les appliquions aux objets par notre fiction , c'est -4-dirre en vertu $*&& ttorowvenient-local , ne sentent toutefois' que pâssivèitôent , tfest-àdire de la même manière que la cire reçoit Fem* preinte d'un cachet. Et il ne faut pas crbire que celte comparaison soit prise seulement de l'analogie , mais il faut bien ^ocMnce^oîir q*e la forme exWne du corps sentant est réellement; modifiée pat l'bbjet r, de la même manière que la superficie de là cire est modifiée par le cachet, delà n'a pas seulement lieu lorsque nous touchons un corps en tant que figure ; dur; âpre , etc. , mais même lprsque par le tact ncrçis ayons la perception de la chaleur et du froid. B «ik est de même des autres sens. Ainsi la partie d'abord opaque qui est dans l'œil reçoit la figure que lui apporte l'impression àe la temière teinte des différentes couleurs. lia peau dfcs oreilleç, éès narpieç , de fe langue, d'abord tmpéftéteabie à lobjeit, emprunte ègâtëttteut tttte nouvelle figure du'stm*; xte l'odeur et de la saveur.
Il est commode de concevoir ainsi toutes ces choses ; en effet, rien ne tombe plus facilement sous les sens qu'une figure : on la touche, on la Voit; cette supposition n'entraîne pas plus d'inconvénient que toute autre. La preuve en est # que la conception de la figure est si simple et si commune qu'elle est contenue dans tout objet sensible . Par exemple, supposez que la couleur soit tout ce qu'il vous plaira , vous ne pourrez nier qu'elle ne soit toujours quelque chose d'étendu , par conséquent de figuré. Quel inconvénient y a-t-il donc à ce qu'au lieu d'admettre une hypothèse inutile , et sans nier de la couleur ce qu'il plaît aux autres d'en penser , nous ne la considérions qu'en tant que figurée , et que nous concevions la différence qui existe entre le blanc , le bleu et le rouge , etc., comme la différence qui est entre ces figures et d'autres semblables?
Or on peut en dire autant de toutes choses , puisque l'infinie multitude des figures suffît pour exprimer les différences des objets sensibles.
En second lieu, il faut concevoir qu'à l'instant où le seps externe est mis en moiivement par l'objet,
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la figure qu'il, reçoit est portée à une autre partie du corps qui se nomme le sens commun ; et cela instantanément , et sans qu'il existe un passage réel d'aucun être d'un point à un autre; tout de même que quand j'écris, je sais qu'à l'instant où chaque caractère est tracé sur le papier , non seulement la partie inférieure de ma plume est en mouve-* ment, mais encore qu'elle ne peut rèceyoir le moindre mouvement qui ne se communique simultanément à la plume tout entière, dont la partie supérieure décrit en l'air les mêmes figures , encore bien: que rien de réel ne passe d'une extrémité à l'autre. Or , qui pourrait croire la connexion des parties du corps humain moins entière que celle de la plume, et où. trouver une image plus simple pour la représenter ?
Il faut , en troisième lieu , concevoir que le sens commun joue le rôle du cachet, qui imprime dans l'imagination , comme dans de la cire , ce» figures ou idées que les sens externes envoient pures et incorporelles ; que cette imagination est une véritable partie du corps, et d'une grandeur telle que ses diverses parties peuvent revêtir plusieurs figures distinctes l'une de l'autre,. et même en garder long- temps l'empreinte : daijs ce cas , on l'appelle mémoire.
En quatrième lieu , il faut concevoir que la force motrice ou les nerfs eux-mêmes prennent naissance
dans le cerveau, qui contient l'imagination, laquelle les meut de mille façons, comme le sens commun est mû par le sens externe, ou la plume tout entière par son extrémité inférieure ; exemple qui montre comment l'imagination peut être la cause d^un grand nombre de mouvements dans les nerfs , sans qu'il soit besoin qu'elle en possède en elle-même l'empreinte , pourvu qu'elle possède d'autres eitaprèifttes dont ces mouvements puissent être la suite ; en effet toute ta plume n ? est pas mue comme sa partie inférieure. Il y à plus, elleparoît, dans &a plus grande partie , suivre lui mouvement inverse tout-à-fait contraire. Cela explique comment naissent tous les mouvements de tous les animaux, quoiqu'on ne leur accorde aucune connoissance des choses , mais seulement une imagination purement corporelle , et comment se produisent en nous toxftes les opérations qui n'ont pas besoin du Concours de là raison.
Cinquièmement enfin, il faut concevoir que cette force par laquelle nous ctainoisfeons proprement les objets, est puremtentspiKtueltè, et n'est pas moins distincte du corps tout entiet* que ne: Test le sang des os et là main de l'oeil ; qti*elle est une et identique, soit qu'avec l'imagination elle reteoivë les figures que lui envoie le sens commun , soit ïju 'elle s'applique à celles que la mémoire garde en 'dépôt , soit qu'elle en forme de nouvelles, lesquelles s'em-
parent tellement de l'imagination qu'elle ne peut suffire à recevoir en même temps les idées que lui apporte le sens commun, ou à les transmettre à la force motrice , selon le mode de dispensation qui lui convient. Dans tous ces cas , la force qui connoît est tantôt passive et tantôt active ; elle imite tantôt le cachet , tantôt la cire ; comparaison qu'il ne faut prendre cependant que comme une simple analogie; car , parmi les objets matériels, il n'existe rien qui lui ressemble. C'est toujours une seule et Même force qui , s appliquant avec l'imagination au seris commua, est dite voir, toucher, etc. ; à l'imagination , en tant qu'elle revêt des formes diverses , est dite se souvenir; à l'imagination qui crée dea formes nouvelles, est dite imaginer ou concevoir; qui enfin, lorsqu'elle agit seule, est dite comprendre, ce que nous expliquerons pkts loûguement'en «on lieu. Aussi reçoit-elle, à raison de ces diverses facultés , les ûoms divers d'intelligence pure , d'imagination, de mémoire, de sensibilité. Elle s'appelle «proprement esprit., lorsqu'elle forme dans l'imagination de nouvelles idées, ou lorsqu'elle s'applique à celles qui sont déjà formées, et que nous la. considérons comme la cause de ces différentes opérations. Il faudra plus tard observer la distinction de ces noms. Toutes ces choses une fois bien conçues, le lecteur attentif n'aura pas de peine à conclure de -quel secours chacune de ces facultés
nous peut être, et jusqu'à quel point l'art peut suppléer aux défauts naturels de l'esprit.
Car comme l'intelligence peut être mue par l'imagination , et agir sur elle, comme celle-ci à son tour peut agir sur les, sens à l'aide de la force motrice en les appliquant aux objets , et que les sens d'autre part agissent sur elle en y peignant les images des corps, comme en outre la mémoire, au moins celle qui est corporelle et qui ressemble à celle des bêtes , est identique avec l'imagination , il suit de là que si l'intelligence s'occupe de choses qui n'ont rien de corporel ou d'analogue au corps , en vain espèrera-t-elle du secours de ces facultés. Il y a plus , pour que son action n'en soit pas arrêtée , 41 faut écarter les sens , et dépouiller, autant qu'il est possible, l'imagination de toute impression distincte. Si , au contraire , l'intelligence se propose d'examiner quelque chose qui puisse se rapporter à un corps, il faudra s'en former dans l'imagination, l'idée la plus distincte possible. Pour y parvenir plus facilement , il faut montrer aux sens externes l'objet même que cette idée représentera. La pluralité des objets ne facilitera pas l'intuition distincte d'un objet individuel ; mais si de cette pluralité on veut distraire un individu, ce qui est souvent nécessaire, il- faut débarrasser l'imagination de tout ce qui pourroit partager l'attention , afin que le reste se grave mieux dans
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la mémoire. De la même manière , il ne faudra pas présenter les objets eux-mêmes aux sens externes , mais seulement en offrir des images abrégées , qui , pourvu qu'elles i\e nous induisent pas en erreur, seront d'autant meilleures qu'elles seront plus courtes. Ce sont là les préceptes qu'il faut observer , si l'on ne veut rien omettre de ce qui est relatif à la première partie de notre règle.
Venons à la seconde , et distinguons avec soin les notions des choses simples de celles des choses composées ; voyons dans lesquelles peut être la fausseté, pour prendre nos précautions relativement à celles-ci; celles dans lesquelles peut se trouver la certitude, pour nous appliquer exclusivement à leur étude. Ici, comme dans notre précédente recherche, il faut admettre certaines propositions qui peut-être n'auront pas l'assentiment de tout le monde ; mais peu importe qu'on ne les croie pas plus vraies que ces cercles imaginaires qui servent aux astronomes à renfermer leurs phénomènes, pourvu qu'elles nous aident à distinguer de quels objets on peut avoir une copnoissance vraie ou fausse.
Nous disons donc premièrement que les choses doivent être considérées sous un autre point de vue quand nous les examinons par rapport à notre intelligence, qui ne les connoît que quand nous en parlons par rapport à leur existence réelle. Ainsi soit un corps étendu et figuré : en lui-même nous
avouons que c'est quelque chose d'un el de simple ; en effet, on ne peut pas dire qu'il soit composé parcequ'il a la corporalité, l'étendue et la figure, car ces éléments n'ont jajnais existé indépendants l'un de l'autre. Mais, par rapport à notre intelligence, c'est un composé de ces trois éléments , parceque chacun, d'eux se présente séparément à notre esprit, avant que nous ayons le temps de reconnoitre qu'ils se trouvent tous trois réunis dans un seul et même sujet. Ainsi , ne traitant ici des choses que dans leur rapport avec notre intelligence, nous appellerons simples celles-là seulement dont la notion est si claire et si distincte que l'esprit ne puisse la diviser en d'autres notions plus simples encore ; telles sont la figure , l'étendue , le mouvement , etc. Nous concevons toutes les autres comme étant , en quel* que sorte, composées de celles-ci ; ce qu'il faut entendre de la manière la plus générale , sans excepter même les choses qu'il nous est possible d'abstraire de ces notions simples, comme quand on dit que la figure est la limite de l'étendue, entendant ainsi par limite quelque chose de plus général que la figure, parcequ on peut dire la limite de la durée, du mouvement, etc. Dans ce cas, bien que la notion de limite soit abstraite de celle de figure , elle n'en doit pas pour cela paraître plus • simple que celle-ci. Au contraire , comme on l'at -
tribue à d autres choses essentiellement différentes de la figure , telles que la durée et le mouvement, il a fallu l'abstraire même de ces notions, et cqpséquemment c'est un composé d'éléments tout-à-fait divers, à chacun desquels elle ne s'applique que par équivoque.
Nous disons, en second lieu , que les choses appelées simples par rapport à notre intelligence sont ou purement intellectuelles, ou purement matérielles, ou intellectuelles et matérielles tout à la fois. Sont purement intellectuelles les choses que l'intelligence connoît à l'aide d'une certaine lumière naturelle, et sans le secours d'aucune image corporelle. Or il en est un grand nombre de cette espèce ; et, par exemple, il est impossible de se faire une image matérielle du doute y de l'ignorance, de l'action de la volonté, qu'on me permettra d'appeler volition, et de tant d'autres choses, que cependant nous connoissons effectivement, et si facilement qu'il nous suffît pour cela d'être doués de raison. Sont purement matérielles les choses que l'on ne connoît que dans les corps, comme la figure, 1 étendue, le mouvement , etc. Enfin il faut appeler communes celles qu'on attribue indistinctement aux corps et aux esprits, comme l'existence, l'unité , la durée, et d'autres semblables. A cette classe doivent être rapportées ces notions communes, qui sont comme des liens qui unissent entre elles diverses natures si m-
pies, et sur l'évidence desquelles reposent les conclusions du raisonnement; par exemple, laproposition % deux choses égales à une troisième sont égales entre elles ; et encore , deux choses qui ne peuvent pas être rapportées de la même manière à une troisième, ont entre elles quelque diversité. Or ces idées peuvent être connues, ou par L'intelligence pure , ou par l'intelligence examinant les irçages des objets matériels.
Au nombre des choses simples, il faut encore placer leur négation et leur privation , en tant qu'elles tombent sous notre intelligence, parceqùe l'idée du néant, de l'instant, du repos, n'est pas une idée moins vraie que celle de l'existence, de la durée , du mouvement. Cette manière de voir nous permettra de dire, dans la suite, que toutes les autres choses que nous connoîtrons sont composées de ces éléments simples: ainsi quand je juge qu'une figure n'est pas en mouvement , je puis dire que mon idée est composée, en quelque façon, de la figure et du repos , et ainsi des autres. .
Nous dirons, en troisième lieu, que ces éléments simples sont tous connus par eux-mêmes, et ne contiennent rien de faux , ce qui se verra facilement si nous distinguons la faculté de l'intelligence qui voit et connoît les choses, de celle qui juge en affirmant et en niant. Il peut se faire en effet que nous croyions ignorer les choses que nous savons réel-
lemént; par exemple, si nous supposons qu'outre ce que nous voyons, et ce que nous atteignons par la pensée, elles contiennent encore quelque chose cjui nous est inconnu, et que cette supposition soit fausse. A ce compte , il est évident que nous nous trompons, si nous croyons ne pas connoître tout entière quelqu'une de ces natures simples; car si notre intelligence se met le moins du monde en rapport avec elles, ce qui est nécessaire puisque nous sommés supposés en porter un jugement quelconque , il fout conclure de là que nous la connoissons tout entière. Autrement on ne pourroit pas dire qu'elle est simple, mais bien composée, d'abord , de ce que nous connoissons d'elle, ensuite, de ce que nous en croyons ignorer.
Nous disons , en quatrième lieu , que la liaison des choses simples entre elles est nécessaire ou contingente. Elle est nécessaire, lorsque l'idée de l'une est tellement mêlée à l'idée de l'autre , qu'en voulant les juger séparées, il nous est impossible de concevoir distinctement l'une des deux. C'est de cette manière *que la figure est liée à l'étendue, le mouvement à la durée ou au temps, parcequ'il est impossible de concevoir la figure privée d'étendue, et le mouvement de durée. De même quand je dis, quatre et trois font sept, cette liaison est nécessaire, parcequ'on ne peut pas concevoir distinctement le nombre sept sans y renfermer d'une mau. 18
nière confuse le nombre quatre et le nombre trois. De même encore tout ce qu'on démontre des figures et des nombres est nécessairement lié à la chose sur laquelle porte l'affirmation. Cette nécessité n'a pas seulement lieu dans les objets sensibles. Par exemple, si Socrate dit qu'il doute de tout , il s'ensuit pécessairement cette conséquence , donc il comprend au moins qu'il doute; et celleci , donc il connoît que quelque chose peut être vrai ou faux : car ce sont là des notions qui accompagnent nécessairement le doutai La liaison est contingente quand tes choses ne sont pas liées entre elles inséparablement , par exemple lorsque nous disons , le corps est animé, l'homme est habillé. Il est même beaucoup de propositions qui sont nécessairement jointes entre elles, et que le grand nombre range parmi les contingentes, parcequ'on n'en remarque pas la relation : par exemple, Je suis, donc Dieu est; Je comprends, donc j'ai une âme distincte de mon corps. Enfin il faut remarquer qu'il est un grand nombre de propositions nécessaires, dont la réciproque est contingente : ainsi, quoique, de ce que je suis, je conclue avec certitude que Dieu est, je ne puis réciproquement affirmer, de ce que Dieu est, que j'existe. Nous disons, en cinquième lieu , que nous ne pouvons rien comprendre au-delà de ces natures simples, et des composées qui s'en forment; et
même il est souvent plus facile d'en examiner plu* sieurs jointes ensemble que d'en abstraire une seule. Ainsi je puis connoître un triangle sans avoir jamais remarqué que cette connoissance contient celle de l'angle, de la ligne, du nom<- r bre trois, de la figure, de l'étendue, etc.; ce qui n'empêche pas que nous ne disions que la nature du triangle est un composé de toutes ces natures, et qu'elles sont mieux connues que le triangle , puisque ce sont elles que l'on comprend en lui. Il y a plus, dans cette même notion du triangle, il en est beaucoup d'autres qui s'y trouvent et qui nous échappent , telles que la grandeur des angles, qui sont égaux à deux droits , et les innombrables rapports des côtés aux angles ou à la capacité de l'aire.
Nous disons, en sixième lieu, que les natures appelées composées sont connues de nous , parceque nous trouvons par expérience qu'elles sont composées , ou parceque nous les composons nousmêmes. Nous connoissons, par exemple, tout ce que nous percevons par les sens, tout ce que nous entendons dire par d'autres , et généralement tout ce qui arrive à notre entendement, soit d'ailleurs, soit de la contemplation réfléchie de l'entendement par lui-même. 11 faut ici noter que l'entendement ne petit être trompé par aucune expérience , s'il se borne à l'intuition précise de l'objet,
tel qu'il le possède clans son idée ou dans son image. Et qu'on ne juge pas pour cela que l'imagination nous représente fidèlement les objets des ' sens : les sens eux-mêmes ne réfléchissent pas la véritable figure des choses; et enfin les objets externes ne sont pas toujours tels qu'ils, nous apparaissent ; nous sommes à tous ces égards exposés à l'erreur, tout comme nous pouvons prendre un conte pour une histoire véritable. L'homme attaqué de la jaunisse croit que tout est jaune r parceque son œil est de cette couleur : un esprit malade et mélancolique peut prendre pour des réalités les vains fantômes de son imagination. Mais ces mêmes choses n'induiront pas en erreur l'intelligence du sage, parceque, tout en reconnoissant que ce qui lui vient de l'imagination y a été empreint réellement, il n'affirmera jamais que la notion soit arrivée non altérée des objets externes aux sens, et des sens à l'imagination, à moins qu'il n'ait quelque autre moyen de s'en assurer. D'autre part, c'est nous qui composons nousmêmes les objets de notre connoissance, toutes les fois* que nous croyons qu'ils contiennent quelque chose que notre esprit perçoit immédiatement sans aucune expérience. Ainsi, quand l'homme malade de la jaunisse se persuade que ce qu'il voit est jaune, sa connoissance est composée et de ce que son imagination lui représente, et de ce qu'il
tire de lui-même, savoir , que la couleur jaune vient non d'un défaut de son œil , mais de ce que les choses qu'il voit sont réellement jaunes. Il suit de tout ceci que nous ne pouvons nous tromper que quand nous composons nous-mêmes les notions que nous admettons.
Nous disons, en septième lieu, que cette composition peut se faire de trois manières, par impulsion, par conjecture, ou par déduction. Ceux-là composent leurs jugements sur les choses par impulsion qui se portent <l eux-mêmes à croire quelque chose sans être persuadés par aucune raison, mais seulement déterminés , ou par une puissance supérieure, ou par leur propre liberté, ou par une disposition de leur imagination. La première ne trompe jamais ; la seconde , rarement ; la troisième, presque toujours: mais la première n'appartient pas à ce traité, parcequ'elle ne tombe pas sous les règles de l'art. La composition se fait par conjecture quand, par exemple, de ce que l'eau, plus éloignée du centre de la terre, est aussi d'une substance plus ténue; de ce que l'air, placé audessus de la terre , est aussi plus léger qu'elle, nous concluons qu'au-delà de l'air il n'y a rien qu'une substance éthérée, très pure, et beaucoup plus ténue que l'air lui-même. Les notions que nous composons de cette manière ne nous trompent pas, pourvu que nous ne les prenion$ que pour
des probabilités, jamais pour des vérités; mais elles ne tious rendent pas plus savants.
- Reste donc la seule tâ^Uiction par laquelle nous puissions composer des notions de la justesse desquelles nous soyons sûrs ; et cependant il peut s'y commettre encore un grand nombre d'errairsr. Par exemple , de ce que dans l'air il n'est rien que la vue, le tact ou quelque autre sens puisse saisir, pous. -concluons que l'espace qui le renferme est vide , nous joignons mal à propos la nature du vide à celle de l'espace; or il en arrive ainsi toutes les fois que d'une chose particulière et contingente nous croyons pouvoir déduire quelque chose de général et de nécessaire. Mais il est en notre pouvoir d'éviter cette erreur, c'est de ne jaroais faire de liaisons que celles que nous avons reconnues nécessaires: comme, par exemple, quand nous concluons que rien ne peut être figuré qui ne soit étendu , de ce que la figure a avec l'étendue un rapport nécessaire.
De tout cela il résulte premièretnent que nous avons exposé clairement, et , ce me semble , par uneénumération suffisante, ce que nous n'avons pu montrer au commencement que confusément et sans art; savoir, qu'il n'y a que deux voies ouvertes à l'homme pour arriver à une connaissance certaine de la vérité , l'intuition évidente , et la déduction nécessaire. Nous avons de plus expliqué
ce que c'est que ces natures simples dont il est question dans la règle huitième. Il est clair que l'intuition s'applique et à ces natures, et à leur connexion nécessaire entre elles , et enfin à toutes les autres choses que l'entendement trouve par une expérience précise, soit en lui-même, soit dans l'imagination. Quant à la déduction, nous en traiterons plus au long dans les règles suivantes.
Il s'ensuit, secondement qu'il ne faut pas se donner beaucoup de peine pour connoître ces natures simples, car elles sont suffisamment connues par elles-mêmes. Il faut seulement les distinguer les unes des autres , et les considérer avec attention successivement et à part. II n'est personne en effet d'un esprit si obtus qui ne s'aperçoive qu'il y a une différence quelconque à être assis et à être debout. Mais tous ne distinguent pas aussi nettement la nature de la position des autres choses contenues dans cette idée, et ils ne peuvent affirmer que dans ce cas rien n'est changé que la position. Et nous ne faisons pas cette remarque en vain, parceque les savants sont d'habitude assez ingénieux pour trouver le moyen de répandre des ténèbres même dans les choses qui sont évidentes par elles-mêmes , et que les paysans n'ignorent pas. Cela leur arrive lorsqu'ils cherchent à exposer, à l'aide de quelque chose de plus évident, des choses qui sont connues par elles-mêmes.
En effet, ou ils expliquent autre chose, ou ils n'expliquent rien du tout ; car qui ne connoît pas parfaitement le changement quelconque qui s'opère quand nous changeons de lieu, et quel homme concevra l'idée de ce même changement quand on lui dira , Le lieu est la superficie du corps ambiant , puisque cette superficie peut changer moi restant immobile et ne changeant pas de place, et d'autre part se mouvoir avec moi de telle sorte que, encore bien que ce soit toujours la même qui m'entoure , je ne me trouve plus dans le même lieu? Mais n'est-ce pas paraître proférer des paroles magiques, qui ont une vertu cachée et passent la portée de l'esprit humain, que de dire que le mouvement (la chose la mieux connue de chacun) est l'acte d'une puissance, en tant que puissance? Qui comprend ces paroles , et qui ignore ce que c'est que le mouvement? Qui n'avoueroit que c'est là chercher un nœud dans un brin de jonc? On doit donc reconnoître qu'il ne faut jamais expliquer les choses de cette espèce par des définitions, de peur dé prendre le simple pour le composé , mais seulement les distinguer les unes des autres, et les examiner attentivement selon les lumières de son esprit. Il suit, en troisième lieu, que toute la science humaine consiste seulement à voir distinctement comment ces natures simples concourent entre
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elles à la formation des autres choses , remarque très utile à faire. Car toutes les fois qu'on propose une difficulté à examiner, presque tous s'arrêtent au début, incertains à quelles pensées ils doivent d'abord se livrer, et persuadés qu'ils ont à chercher une nouvelle espèce d'être qui leur est inconnue. Ainsi, quand on demande quelle est la nature de l'aimant, aussitôt, et parceqù'ils augurent que la chose est difficile et ardue, éloignant leur esprit de tout ce qui est évident, ils l'appliquent à ce qu'il y a de plus difficile , et attendent dans le vague si par hasard, en parcourant l'espace vide de causes infinies, ils ne trouveront pas quelque chose de nouveau. Mais celui qui pense qu'on ne peut rien connoître dans l'aimant qui ne soit formé de certaines natures simples et connues par ellesmêmes, sûr de ce qu'il doit faire, rassemble d'abord avec soin toutes les expériences qu'il possède sur cette pierre , et cherche ensuite à eh déduire quel doit être le mélange nécessaire de natures simples pour produire les effets qu'il a reconnus dans l'aimant. Cela trouvé, il peut affirmer hardiment qu'il connoît la véritable nature de l'aimant, autant qu'un homme avec les expériences données peut y parvenir.
Il résulte quatrièmement de ce que nous avons dit, qu'il ne faut pas regarder une connoissance comme plus obscure qu'une autre, puisque toutes
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sont de la même nature, et consistent seulement clans la composition des choses qui sont connues par elles-mêmes : c'est une vérité à laquelle peu font attention. Mais, prévenus de 1 opinion contraire, les plus présomptueux se permettent de donner leurs conjectures comme des démonstrations réelles ; et dans des choses qu'ils ignorent complètement ils se flattent de voir comme à travers un nuage des vérités cachées, ils ne craignent pas de les mettre en avant , et enveloppent leurs conceptions de certaines paroles, qui leur servent à dis* courir long-temps et à parler de suite, mais que dans le fait ni eux ni leurs auditeurs ne comprennent. Les plus modestes s'abstiennent d'examiner beaucoup de choses quelquefois très faciles et très importantes pour la vie , parcequ'ils se croient incapables d'y atteindre; et comme ils pensent qu'elles peuvent être comprises par d'autres hommes doués de plus de génie, ils embrassent le sentiment de ceux dans l'autorité desquels ils ont le plus de confiance.
Nous disons, en hui tième jieu , que l'on ne peut déduire que les choses des paroles, la cause de l'effet, l'effet de la cause, le même du même, ou bien les parties ou même le tout des parties *
Au reste , pour que personne ne se trompe sur l'enchaînement de nos préceptes, nous divisons
' Il y a ici une lacune.
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tout ce qui peut être connu en propositions simples et en questions. Pour les propositions simples nous ne donnerons d'autres préceptes que ceux qui préparent l'entendement à voir distinctement et à étudier avec sagacité tous les objets quelconques, parceque ces propositions doivent se présenter spontanément et ne peuvent être cherchées. C'est ce que nous avons fait dans nos douze premières règles, dans lesquelles nous croyons avoir montré tout ce qui, selon nous, peut faciliter de quelque manière l'usage de la raison. Parmi les questions , les unes se comprennent facilement , quoiqu'on en ignore la solution ; celles-là seules forment l'objet de nos douze règles suivantes : les autres ne se comprennent pas facile* ment ; nous leur consacrons douze autres règles. Cette division n'a pas été faite sans dessein ; elle a pour but de nous éviter de rien dire qui suppose la connoissance de ce qui suit, et de nous instruire d'abord de ce que nous regardons comme une étude préalable nécessaire à la culture de l'esprit. Il faut remarquer que, parmi les questions qui se comprennent facilement, nous n'admettons que celles où l'on perçoit distinctement ces trois choses, savoir, à quels signes ce qu'on cherche peut-il être reconnu quand il se présentera? de quoi devons-nous précisément le déduire ? et comment faut-il prouver que ces deux choses dé-
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pendent tellement l'une de l'autre, que lune ne peut changer quand l'autre ne change pas. Ainsi nous aurons toutes nos prémisses , et il ne nous restera plus qu'à faire voir comment il faut trouver la conclusion , non pas en déduisant une chose quelconque d'une chose simple ( car, comme nous l'avons dit , cela se fait sans précepte ) , mais en dégageant avec tant d'art une chose d'un grand nombre d'autres parmi lesquelles elle est enveloppée, qu'il ne faille jamais une plus grande capacité d'esprit que pour la plus simple conclusion. Ces questions , qui sont pour la plupart abstraites et ne se rencontrent que dans l'arithmétique et la géométrie, paraîtront peu utiles à ceux qui ignorent ces sciences; je les avertis cependant qu'on doit s'appliquer long-temps et s'exercer à apprendre cette méthode , si Ton veut posséder parfaitement la seconde partie de ce traité, où nous traiterons de toutes les autres questions.