‹ OEuvres de Descartes, publiées (volume 5)Chapitre 1 sur 59 · M. DCCC. XXV · texte numérisé non relu

M. DCCC. XXV

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A M. CHANUT

(Lettre 35 du tome I.}

Monsieur,

L'aîmabje lettre que je viens de recevoir de votre part ne me permet pas que je repose jusqu*à ce que j'y aie fait réponse, et bien que vous y proposiez des questions que de plus savants que moi auroient bien de la peine à examiner en peu de temps , toutefois à cause que je sais bien qu'encore que j'y en employasse beaucoup je ne les pourrois entièrement résoudre, j'aime mieux mettre promptement sur le papier ce que le zèle qui m'incite me dictera , que d'y penser plus à loisir , et n'écrire par après rien de meilleur.

Vous voulez savoir mon opinion touchant trois

choses : i* ce que c*est que l'amour; 2° si la seule

lumière naturelle nous enseigne à aimer Dieu;

3" lequel des deux dérèglements et mauvais usages

est le pire , de l'amour ou de la haine.

Pour répondre ad premier point, je distingue entre l'amour qui est purement intellectuelle ou raisonnable, et ceUe <|ûi'est une passion; la pre-* mière n'est, ce me semble, autre chose sinon que, lorsque notre âme aperçoit quelque bien, soit présent, soit absent, qu'elle juge lui être cpnvenable, elle se joint à lui de volonté, c'est-à-dire elle se considère soi-même avec ce bien-là comme un tout dont il est une partie, et elle l'autre; en suite de quoi, s'il est pré^nt, c'est-à-dire si elle le possède, ou qu'elle en soit possédée, ou enfin qu'elle soit jointe à lui non seulement par sa volonté, maïs aussi réellement et de fait, en la façon qu'il lui convient d'être jointe, le mouvement de sa volonté qui accompagne la connoissance qu'elle a que ce lui . est un bien, est sa joie; et , s'il est absent, le mouvement de sa volonté qui accompagne la connois« sance qu'elle a d'en être privée, est sa tristesse; mais celui qui accompagne la connoissance qu'elle a qu'il lui seroît bon de l'acquérir, est son désir. Et tous ces mouvements de la volonté auxquels consistent l'amour, la joie, et la tristesse,, et le désir, en tant que ce sont des pensées raisonnables, et non point des passions, se pourroîent trouver en notre âme, encore qu'elle n'eut point de corps; car, par exemple, si elle s'apercevoit qu'il y a beaucoup de choses à connoître en la nature qui sont fort belles, sa volonté se porteroit infailliblement à ai-

mer la connoîssalice de ces choses, c'est-à-dire à la considérer comme lui appartmiant ; et si elle remarquoit avec cela qu'elle eût cette connoissance, elle en aurôit de là joie; si elle consîdéroit qu'elle ne l'eût pas , elle en auroit de la tristesse ; si elle pensoit qu'il lui seroit bon de l'acquérir, elle en auroit du désir. Et il n'y a rien en tous ces mouvements de sa volonté qui lui fût obscur , ni dont elle n'eût une très parfaite connoissance , pourvu quelle fit réflexion sur ses pensées. Mais pendant que notre âme est jointe au corps, cette , amour raisonnable est ordinairement accompagnée de l'autre , qu'on peut nommer sensuelle ou sensitive , et qui , comme j'ai sommairement dit de toutes les passions , appétits et sentiments, en la page 46 1 de mes Principes françoîs, n*est autre chose qu'une pensée confuse excitée en l'âme par quelque mouvemeat des nerfs ^ laquelle la dispose à cette autre pensée plus claire en qui consiste l'amour raisonnable. Car, comme çn la soif, le sentiment qu'on a de la sécheresse du gosier est une pensée confuse qui dispose au désir de boire, mais qui n'est pas ce désir même; ainsi en lamour on sent je ne sais quelle chaleur autour du cœur , et une grande abondance de sang dans le poumon, qui fait qu'on ouvre même les bras comme pour embrasser quelque chose, et cela rend l'âme encline à joindre à soi de volonté l'objet qui se pré-

Î.ETTRES.

âente. Mais la pensée par laquelle rame sent cette chaleur e$t différeute de celle qui la joint à cet objet ; et ipême il arrive quelquefois que ce sentiment d'amour se trouve en nous sans que notre volonté se porte à^ rien. aimer , à cause que nous ne rencontrons poijit d'objet que nous pensions en être digne. U peut arriver aussi , au contraire , que nous connoissions un bien qui mérite beaucoup , et que nous nous joignions à lui de volonté , sans avoir pour cela aucune passion , à cause que le corps n'y est pas disposé. Mais pour l'ordinaire ces deux amours se trouvent ensemble : car il. y a une telle liaison entre l'une çt l'autre , que lorsque l'âme juge qu'un objet est digne d'elle, cela dispose incontinent Je cœur aux mouvements qui excitent la passion d'amour , et lorsque le cœur se trouve ainsi disposé par d'autres causes , cela fait que l'âme imagine des qualités aimables en des objets où elle ne verroit que des défauts en un autrç temps. Et ce n'est pas merveille que certains mouvements de cœur soient £|insi naturellement joints à cer^p taines pensées , avec lesquelles ils n'ont aucune ressemblance; car de ce que nptre âme est de telle nature qu'elle a pu être unie à un corps, elle a aussi cette propriété que chacune de ses pensées se peut tellement associer avec quelques mouvements ou autres dispositions de ce corps, que lorsque les mêmes dispositions se trouvent une

autre fois en loi, elks induisent Tâme à la même pensée , et réciproqtienK^t lol*&que la même pen* sée revient, elle prépare le ccwrps k receroir la même disposition. Ainsi , lorsqu'on apprend une ' lafigue, en joint les tettres ou la prononciation lie certains mots qiii sont des choses matérielles, avec leurs significations qui sont des pensées : en sortçi que lorsqu'on oit après derechef les mêmes mots, on conçoit les mêmes choses ; et qiiând on eooçoît le^ mêmes cdioses , on se ressouvient des mêmes mots. Mais les premières disposâtions du corps qui ont ainsi accomp^né nds pensées lorsque nou^ sommes| entrés au monde ont dû sans doute se joindre plus étroitement avec elles que celles qui les accompagnent par après. Et pour examiner l'origine de la chaleur qu^on sent autour du cœur, et celle des autres dispositions du corps qui âc^ compagnent l'amour , je considère que dès le pten»er moment que noire âme a été jointe au corps , il est vraisemblable qu'elle a senti de la joie ^ et incontinent après de l'amour , puis peut-être^ussi de la haine et de la tristesse ; * et que les mêmes dispositions du corps qui ont pour lors causé en elle ces passions , , en ont naturellement par après accompagné les pensées. Je juge que sa premiwe passion a été la joie, pourcequ'il n'est pas croyable que l'âme ait été mise dans le corps , sinon lorsqu'il a été bien disposé, et que lorsqu'il est ainsi

bien disposé, cela nous donne naturellement de la joie. Je dis aussi que l'amour est venue après , k cause que la matière de notre corps s'écoulant sans cesse y ainsi que l'eau d'une rivière, et étant b^^iu qu'il en revienne d'autre en sa pkœ , il n'est guère vraisetmblable que le corps ait él;é bien disposé , qu'il n'y ait eu aussi proche de lui quelque matière fort propre à lui sei'vir d'aliment, et que l'âme se joignant de volonté à cette nouvelle matièr^e , a ea pour die de l'amour ; comme aussi par après sfil est arrivé que cet aliment ait manqué, l'âme^eiia eu de la tristesse; et s'il en est v^m d'autre en sa place qtii n'ait pas été propre à nourrir le corps , elle a eu pour lui de la haine

Voilà les quatre passions que je oxms avoir été en nous les premières , et les seules que nous avons eues avant notre naissance ; et je crois aussi qu'elle» n'ont été alors que des sentiments ou des pensées fort confuses, pourceque l'âme étoit tellement at* tachée à la matière , qu'elle ne pouvoit encore vaquer à autre chose qu'à en recevoir les diverses impressions ; et bien «que quelques années après elle ait commencé à avoir d'autres joies et d'autres amours que celles qui ne dépendent que de la bonne constitution et convenable nourriture du corps , toutefois ce qu'il y a eu d'intellectuel en ses joies ou amours a toujours été accompagné des premiers jsentiments qu'elle en avoit eus , et

même aussi des mouTements on fonctions natu*reiles qui étoient alors dans* le corps; en sorte que d'autant que l'amour n'étoit causée avant la naissance que par un aKment convenable qui , entrant abondamment dans le foie, dans le cœur et dans le poumon , y excîtoit plus de chaleur que de coutume, de là vîeùt que maintenant cette chaleur accompagtie toujours l'âme, encore qu'elle vienne d*autres causes fort différentes. Et si je ne craignois d'être trop long , je pourrois faire voir par le menu que toutes les autres dispositions du corps qui ont été au commencement de notre vie avec ces quatre passions les accompagnent encore; mais je dirai seulement que ce sont ces sentiments confus de notre enfance qui, deiyieurant joints avec les pensées raisonnables par lesquelles nous aimons ce que nous en jugeons digne , Hont cause que la nature de l'amour nous est difficile à connoître. A quoi j'ajoute que plusieurs autres passions , comme la joie , la tristesse , le désir , la crainte , l'espérance , etc. , se mêlant diversement avec l'amour , empêchent qu'on ne reconnoisseen quoi c'est proprement qu'elle consiste. Ce qui est principalement remarquable touchant le désir; car on le • prend si ordinairement pour l'amour , que cela eàt cause qu'on a distingué deux sortes d'amours: Tune qu'on nomme amour de bienveillance, en laquelle ce désir ne paroît pas tant; et l'autre

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qu'on nomme amçur de concupiscence , laquelle n'est qu'un désir fort violent,' fondé sur une ^mour qui souvent est foible.

Mais il faudroit écrire un gros volume pour traiter de toutes les choses qui appartiennent à oetlje passion; et bien que Son nattkcel «oit d^ faire qu'on se communique le plus que Fou J>eut, en sorte qu'elle m'incite à tâcher ici de vous dire plu& de choses que je n'en sais , je me veux pourtant rete* nîr, de peur que la longueur de cette lettre ne vous ennuie. Ainsi je passe à votre seconde question, savoir, si la seule lumière naturelle nous enseigne à aimer Dieu , et si on le peut aimer par la farce de cette lumière. Je vois qu'il y a deux fortes raisons pour en douter. La première est que les attributs de Dieu qu'on considère le plus ordinairement sont si relevés au-dessus de nous, que nous» ne concevons en aucune façon qu'ils nous puiss^it être convenables, ce qui est cause que nous ne nous joignons point à eux de volonté ; la seconde est qu'il n'y a rien en Dieu qui soit imaginable, ce qui fait qu'encore qu'on auroit pour lui quelque amour intellectuelle, il ne semble pas qu'on en * puisse avoir aucune sensitive, à cause qu'elle de-*' vroit passer par l'imagination pour venir de l'entendement dans le sens. C'est pourquoi je ne m'étonne pas si quelques philosophes se persuadent qu'il n'y a que la religion chrétienne qui, nous en-

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seignant le mystère de . rincarnation par lequel Dieu s'est abaissé jusqu'à $e vendre semblable à nous 9 fait (|ue nous sommes capables de l'aimer; et que ceux qui, sans la ooqnoissance de ce mystère» ont semblé avo^f de la passion pour quelque divinité , n'en opt point eu pour cela pour le vrai Dieu , mais seulement pour quelques idoles qu'ils ont appelées, de son nom; tout (le méme.qu'Ixion, au dirQ dès poètes, embrassoit une nue au:lieu de la reine des dieux. Toutefois, je ne fais aucun doute que nous ne puissions véritablement aimer Dieu par la Sipule force de notre nature. Je n'assure point que cet aniour soit méritoire sains la grâce, je laisse démêler cela aux théologiens ; mais j'ose dire qu'au regard de cette vie c'est la plus ravissante et la. plus utile passion que nous puissions avoir, et même qu'elle peut être la plus forte , bien qu'jon ait be^ soin pour cda d'ui^e méditation fort attentive, à cause que nous sommes continuellement divertis par la présence des autres objets. Or, le chemin que je juge qu'on doit suivre pour parvenir à l'a*^ mour de Dieu est qu'il faut considérer qu'il est un çsprit ou/ une chose qui pense, en quoi la nature de notre âme ayant quelque ressemblance avec la sienne, nous venons à noya persuader qu!ellee9t une émanation de sa souveraine intelligence, et di-^ vinœ (jfuisi pariicuta aarœ. Même, à cause que notre connoissance sembla se pouvoir accroître. par de-

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grés jusqu'à l'infini, et que celle de Dieu étant infinie, elle est au bat où vise la nôtre; si nous ne considérons rien davantage, nous pouvons venir à l'extravagance de souhaiter d'être dieux , et ainsi , par une très grande erreur, aimer seulement la divinité au lieu d'aimer Dieu. Mais si avec cela nous prenons garde à l'infinité de sa puissance par laquelle il a créé taojt de choses dont nous ne sommes que la moindre partie; à l'étendue de sa providence, qui fait qu'il voit d'une seule pensée tout ce qui a été, qui est, qui sera et qui sauroît être; à l'infaillibilité de ses décrets , qui , bien qu'ils ne troublent point notre libre arbitre, ne peuvent néan* moins en aucune façon être changés; et enfin d'un côté à notre petitesse, et de l'autre à la grandeur de toutes les choses créées, en remarquant de quelle sorte elles dépendent de Dieu, et en les considérant d'une façon qui ait du rapport à sa toute-puissance, sans les enfermer en une boule , comme font ceux qui veulent que le monde spit fini : la méditation de toutes ces choses remplit un homme qui les entend bien d'une joie si extrême, que tant s'en faut qu'il soit injurieux et ingrat envers Dieu jusqu'à souhaiter de tenir sa place, il pense déjà avoir assez vécu de ce que Dieu lui a fait la grâce de parvenir à de telles connoîssances ; et , se joignant entièrement à lui de volonté, il l'aime si parfaitement qu'il ne désire pluisrien au monde, sinon que la volonté de

Dieu soit £aite ; ce qui est cause qu^il ne craint plus ni la mort* ni les douleurs , ni les disgrâces, pourcequ'il sait que rien ne lui peut arriver que ce que Dieu aura décrété; et il aime tellement ce divin décret, il Festime si juste et si nécessaire, il sait qu'il en doit si entièrement dépendre , que même lorsqu'il en attend la mort, ou quelque autre mal, si par impossible il pouvoit le changer, il n'en au* roît pas la volonté. Mais s'il ne refuse point les maux ou les afflictions pourcequ'elles lui viennent de Ift providence divine, il refuse encore moin^ tous les biens ou plaisirs licites dont il peut jouir en cette vie, pourcequ'ils en viennent aussi; et les recevant avec joie sans avoir aucune crainte des maux, son amour le rend parfaitement heureux. Il est vrai qu'il fout que lame se détache fort du commerce des sens pour se représenter les vérité^ qui excitent en elle cet amour, d'où vient qu'il ne semble pas qu'elle puisse la communiquer à la faculté imaginative pour en faire une passion. Mais néanmoins je ne doute point qu'elle ne lui communique; car, encore que nous ne puissions rien imaginer de ce qui est en Dieu, lequel est l'objet de notre amour, nous pouvons imaginer notre amour niéme, qui consiste en ce que nous voulons nous unir à quelque objet, c'est-à-dire au regard de Dieu , nous considérer comme une très petite partie de toute l'immensité des choses qu'il a créées ,

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pourceque, selon que les objets sont divei's, on se peut unir avec eux ou les joindre à soi en diversës*^ façons; et la seule idée de cette union suffit pour exciter de la chaleur autour du cœur , et causer une très violente passion. Il est Vrai aussi que Tusage de notre langue et la civilité des compliments ne permettent pas que nous disions à ceux qui sont d'une condition fort relevée au-dessus de la nôtre, que nous les aimons, mais seulemait que nous les respectons, honorons et estimons, et que

nous avons du zèle et de la dévotion pour leur * service, dont il me semble que là raison est que Tamitié d'homme à homme rend égau!x en quelque façon <jeux en qui elle est réciproque; et ' ainsi que pendant que Ton tâche à se faire aimer de quelque grand, si on lui disoit qu'on l'aime, il pourroit penser qu'on le traite d'égal et qu'on lui fait tort. Mais pourceque les philosophes li ont pas coutume de donner divers noms aux choses qui conviennent en utie même définition , et que je ne sais point d autre définition de Tamour, sinon qu'elle est une passion qui nous fait joindre de volonté à quelque objet, sans distinguer si cet objet est égal^ ou plus grand, ou moindre que nous , il me semble que, pour parler leur langue, je dois dire qu'on peut aimer Dieu. Et si je vous demandois en conscience si vous n'aimez point cette grande reine auprès de laquelle vous êtes à présent, vous auriez

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beau dire qu^ vous n'avez pour elle que du re^ y pect, de la véoératiou et de rétonnement , je ne laisserois pas de juger que vous avez aussi une trè$ ardente affection, Q»r votre çtyle coule si bien quand vous parlez d'elle, que, bien que je croie tout ce que tous eu dites, pourceque je sais que vous êtes très véritable, ^t que j'en ai aussi mi parlera d'antres, je ne crois pas néanmoins que vous la pussiez décrire conune vous faites si vous n'aviez beaucoup de zèle, ni que vous puissiez être auprès d^une si grande lumière sans en recevoir de la chaleur. £t tant s'en ÙluI que l'amour que nou6 avons pour les objets qui sont au-dessus de nous soit moindre que celle que nous ayons pour les autres; je crois que ae m. nature elle e^t plus par&ite , et qu'elle fait qu'on embrasse avec plus d'ardeur les intérêts de ce qu'on aime. Car la nature de l'amour est de faire qu'on se considère avec l'objet aimé comme un tout dont on n'est qu'une partie, et qu'on transfère tellement les soins qu'on a coutume d'avoir pour soi-même à la conservation de ce tout, qu'on n'en retienne pour soi en particulier qpi'une partie aussi grande ou aussi petite qu'on croit être une grande ou petite partie du tout auquel on a donné son affection ; en sorte que, si on s'est joint de volonté avec un objet qu'on ^time moindre. que soi, par exemple, si nous aimons une fleur, un oiseau, un bâtiment, ou chose

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âembld>ley la plus haute p^fection où cette amour puisse atteindre, selon son vrai usage ^ ne peut Êiire que nous mettions notre vie en aucun hasard pour la conservation de ces chosç$, pourçequ'diles lae sont pas des parties plus nobles du tout qu'elles ccmiposent avec nous, que nos ongles et nos chevmix sont de notre corps; et ce seroit une extra--' vagance de mettre tout le corps au hasard pour la coiiservation des cheveux. Mais quand deui^ hommes s'entr'aiment, la charité veut que cliâcun. d'eux estime son ami plusque soi-même; c'estpour^ qu(H leur amitié n'est point parfaite , s'ils ne sont prêts de dire en faveur l'un de l'autre: Même adêum qui feci, inme converlite ferrum^ etcTout de même, quand un partÎDutier se joint de volonté à son prince ou à son pays, si son amour est parfaite , il ne se doit estimer que comme une fort petite partie du tout qu^il compose avec eux, et ainsi ne craindre pas plus d'aller à une mort assurée pour leur service , qu'on craint de tirer un peu de sang de son bras pour. faire que le reste du corps se porte mieux. Et on voit tous les jours des exemples de cette amour, même en des personnes de basse condition, qui donnent leur vie de-bon cœur pour le bien de leur pays, ou pour la défense d'un grand qu'ils affectionnent. Ensuite de quoi il est évident que notre amour envers Dieu doit être sans coniparaison la plus grande et la plus parfaite de toutes.

Je n'ai pas peur que ces pensées métaphysiques donnent trop de peine à votre esprit , car je sais qu'il est très capable de tout ; mais j'avoue qu'elles lassent lé mien, et que la présence des objets sensibles ne permet pas que je m'y arrête long- temps» C'est pourquoi je passe à la troisième question , savoir , lequel des deux dérèglements est le pire , celui de l'amour ou celui de la haine. Mais je me trouve plus empêché à y répondre qu'aux deux autres , à cause que vous y avez moins expliqué votre intention , et que cette difficulté se peut entendre eu divers sens, qui me semblent devoir être examinés séparément. On peut dire qu'une passion est pire qu'une autre , à cause qu'elle nous rend moins vertueiuc , oi^ à cause qu'elle répugqe davantage à notre contentement , ou enfin à cause qu'dle nous emporte à de plus grands excès, et nous disposa à faire plus^de mal aux autres hommes.

Pour le premier point , je le trouve douteux ; car, en considérant les; définitions de ces deux passions, je. jujgçi que l'amour que nous avons pour un objet qui ne le mérite; pas nop^ peut rendre pires que ne fait la haine que nous ^vpns pour un autre que liom^ devrions aimer ; à cause qu'il y a plus de da^K^^r d'être joint à une chose qui est mauvai$e ^t d'être comme transformé en elle, qu'il n'y: en a detr^ sép<u*é de volonté d'une: qui est bonne. Mais quand je prends garde aux incli-

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nations on habitudes qui naissent de ces passions , je change d'avis ; car voyant que l'amour , quelque déréglée qu'elle soit , a toujours le bien pour objet, il ne me semble pas qu'elle puisse tant corrompre nos mœurs que fait la haine , qui ne se propose que le mal. Et on voit par expérience que les plus gens de bien deviennent peu à peu malicieux, lorsqu'ils sont obligés de haïr quelqu'im ; car, encore même que leur haine soit juste^ ils se représentent si souvent les maux qu'ils reçoivent de leur ennemi , et aussi ceux qu'ils lui souhaitent , que cela les accoutume peu à peu à la malice. Au contraire, ceux qui s'adonnent à aimer, encore même que leur amour soit déréglée et frivole, ne laissent pas de se rendre souvent plus honnêtes gens et plus vertueux que s'ils oc* cupoient leur esprit à d'autres pensées. Pour le second point , je n'y trouve aucune difficulté ; car la haine est toujours accompagnée de tristesse et de chagrin , et quelque plaisir que certaines gens prennent à faire du mal aux autres , je crois qw leur volupté est semblable à celle des démons , qui , selon notre religion , ne laissent pas d'être damnés , encore qu'ils s'imaginent continuellement se venger de Dieu en tourmentant les hommes dans les enfers. Au contraire , l'amour , tant déréglée qu'elle soit , donne du plaisir, et bien que les poètes s'en plaignent souvent dans leurs vers , je crois

néanmoins que les hommes s'abstiendroient naturellement d'aimer , sMIs n'y trouvoient plus de douceur que d'amertume; et que toutes les a& flictions dont on attribue la cause à l'amour, ne viennent qué des attti*es passions qui l'accotn-»pagnent, k saTdir, des désirs téméraires et des espérances mal fondées. Mais si l'on demahde laî* quelle de ces deuic passions nous emporte à de plus grands e^cès , et nous rend capables de faire plus de mal aâ res^ des homtnes, il m^ semble que je dois dire que é'^t l'amour y^ d^autant qu'elle a naturellement beaucoup plus de force et plus de vigueur quô la haine, et que souvent l'affection qu'on a pour un objet de peu d'importance cause incotfi^arablemetit plus de maux que ne pourroit faire la haine d*tin aiartre de plus de valeur. Je prouve quela haine a moins de vigueur que l^amout, par l'origine de l'utte et de Fatiire : car s'il est vrai que nos premiei^£^ sentiments d'amour soient venus de^e que notre bmu^ieeevoit âbdadatiôe de noiirriturd qui luiétoitcduv^nable^et ajLi contraire quérùos premiers seiitimentS' de bailleraient été causés par un âlimetit nuisible qui Vénoit au coeui* , et q^e maintenant les mêmes mouvements accompagnent encore lesififéme^ passions- i ainsi qu'il a tantôt été dit, il eât évident que lorsque noiis'aitiïônsv tout le plus>pûr sâtig de nos Veinée coulé abdndamtbent vers le to&éit, tê qtii' ^Voîé quantité d'eàpritë aiii*

20 LETTfiES.

maux ad cerveau, et ainsi nous donne plus de force^ plus de vigueur et plus de courage ; au lieu que si nous avons de la haine, l'amertume du fiel et Taigreur de la rate se mêlant avec notre sang, est cause qu'il ne vient pas tant ni de tels esprits au cerveau , et aîn» qu'on demeure plus foible , plus froid et plus timide. Et l'expérience coi^rsie mon dire.; car les Hercules , les Rolands , ^et généralefnent ceux qui ont le plus de couyage,. aiment plus ardemment que les autres; et au contraire , ceux qui sont fpibles et lâches sont. le§ plus encUns à la haine. La colère peut bien rendre les hommes hardis y. mais elle emprunte sa ligueur de l'amour qu'on: a, pour soi- même , laquelle lui ^ sei[t toujours de fondement, et uon pas d^eJa^ haine, qui ne fait que. l'accompî^gner. Le désespoir fait faire aussi de grands efforts de courage , et la peur lait exercer de grandes cruautés , mais il y à de la différence entte ces passions et la haine. Il me reste encore à prouver que l'amotfr qu'on a. pour un objet de peu d'importance peut causer plus de mal étant , djéréglé^ que ne fait la haine d'un autre de plus de valeur. Et la raison que j*en donne est que le mal qui vi^nt die laJ^in^s'étejnd seulement sur l'objet Ijaï, au lieu que l'an^pur déréglée n'épargne rien , sinon son objet ,; lequel, i^'a pour l'ordinaire que si peu d'étendue, à comparaison de toutes les autres ^ choses dont elle est

prête de procurer la perte et la mine, afin que cela serve de' ragoût à rextravagance de sa fureui*; On dira peut*étre que la haine est la plus prochaine cause des maux qu'on attribue à l'amour ^ pourceque si nous aimons quelque chose, nous haïssons par même moyen tout ce qui lui est contraire : mais l'amour est toujours pilis coupable que la haine des maux qui se font en cette façon , d'autant qu'elle en est la première cause, et que l'amour d'unî seul objet peut ainsi faire naître la haine de beaucoup d'autres. Puis, outre cela, les plus grands maux de l'amour ne sont 'pas ceux qu'elle commet en cette façon par l'entremise de la haine ; les principaux et les plus dangereux sont ceux qu'elle fait, ou laisse faire, pour le seul plaisir de Tobjet aimé , ou pour le sien propre. Je me souviens* d une saillie de Théophile , qui peut être mise ici pour exemple ; il fait dire à une personne éperdue d'amour :

Dieux ! que le beau Paris eut une belle proie !

Que cet amant fit bien Alors qu'il alluma l'embrasement de Troie , ' . Pour amortir le skii !

Ce qui montre que même les plus grands et les plus funestes désastres peuvent être quelquefois , comme j'ai dit, des ragoûts d'une amour mal ré-* glée , et;servir à la rendre plus agréable , d'autant qu'ils en enrichissent le prix. Je ne sais si mes

pensées s'accordeift en eecî avec les vôtres;: mais je vous assure bien qu'elles s'accprdent en ce que, coiùine vous m'avez promis beaucoup de bianveiU lance, ainsi je suis, avec une trèa* ardente passion , etc.

D*Egmond , le x** fénier 164^7.

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