PREMIÈRE PARTIE
Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée, car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent ; mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la
[i) Le Diseoun de la Méthode parut écrit an français par Deteartct, pour la fremière fois à Leyda, 1657, iiH4*«
raison, est naturellement égale en tous les hommes ; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement.de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes cl^osçs. Car ce n'est pas assez d'avoir Tesprit bon, mais le principal est de rappliquer bien. Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices aussi bien que des plus grandes vertus ; et ceux qui ne marchent que fort lentement peuvQnt s^vanper t^eauçoup 4a^antage, s'ils suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent et qui s'en éloignent.
Pour moi, je B^ai jamais prëBumé que mon esprit fût en rien plus parfait que ceux du commun : même j'ai souvent souhaité d'avoir la pensée aussi prompte, ou rimaginalion aussi nette et distincte, ou la mémoire aussi ample ou aussi présente, que quelques autres. El je ne sache point de qualités que celles-ci qui servent à la perfèctîon de l'esprit : car pour la raison, ou le sens, d'autant qu'elle est la Seule chose qui nous rend hommes et nous distingue des bêtes, je veux croire qu'elle est tout entière en un chacun, et suivre en ceci l'opinion commune des philosophes qui disent qu'il n*y a du plus ou du moins qu'entre les aeddentSy et non point ^ntre les former ou natures des indifHdui d^une mâme espèce.
. Mais je ne craindrai pas de dire xpiQ Je pense avoir eu beaucoup d'heur de m'être rencontré des ma jeunesse en certains chemins qui m'ont conduit à des considérations et des maximes dont j^ai formé une méthode par laquelle il me semble que j'ai moyen d'augmenter par degrés ma connaissance, et de l'élever peu à peu au plus haut point auquel la médiocrité de mon esprit et la courte durée de ma vie lui pourront permettre d'atteindre. Car j'en ai déjà recueUli de tels fruits, qu'encore qu'au jugement que je fais de moi-rmême ja tâche toujours de pencher vers le côté de la déûance plutôt que vers celui de la présomption, et que regardant d'un Œiil dQ philosophe les divei^ses actions et entreprises de tous les hommes il n'y en ^it quasi aucune qui ne me semble vaine et inutile, je ne laisse pas de recevoir une extrême satisfaction du progros que je pense avoir déjà fait en la recherche de la vérité, et de concevoir de telles espérances pour l'avenir, que si, entre lc$ occupations des hommes, purement hommes, il y eu a quelqu'une qui soit so-*
lidcment bonne el îiûportante, j^ose croire que C'est celle (Jue J*ai choisie.
Toutefois il se peut faire que je mô trompe, et ce n'est peut-1 être qu'un peu de cuivre et de veri*e que je prends pour de^ Ter et des diamants, je sais combien nous sommes sujets à nous méprendre en ce qui nous touche, et combien aussi les jugements de nos amis nous doivent être suspects lorsqu'ils sont en notre faveur. Mais je serai bien aise de faire voir en ce discours quels sont les chemins que j'ai suivis, et d'y représen ter ma vie comme en un tableau, afin que chacun en puisse juger, et qu'apprenant du bruit commun les opinions qu'on en aura, ce soit un nouveau moyen de m'instruire que j'ajouterai à ceux dont j'ai coutume de me servir.
Ainsi mon dessein n'est pas d'enseigner ici la méthode que chacun doit suivre pour bien conduire sa raison, mais seulement de faire voir en quelle sorte j'ai tâché de conduire la mienne» Ceux qui se mêlent de donner des préceptes se doivent estimer plus habiles que ceux auxquels ils les donnent ; et s'ils manquent en la moindre chose, ils en sont blâmables. Mais ne proposant cet écrit que comme une histoire^ ou, si vous l'aimez mieux, que comme une fable, en laquelle, parmi quelques exemples qu'on peut imiter, on en trouvera peut-ètie aussi plusieurs autres qu'on aura raison da ne pas suii^re , j'espère qu'il sera utile à quelques-uns sahs être nuisible a personne, et que tous me sauront gré de ma franchise.
J'ai été nourri aux lettres dès mon enl'ailce ; et, pour ce (][u*on me persuadait que poi* leur moyen on pouvait acquérir une connaissance clsdre et assurée de lotit ce qui est utile à la vie, j'avais un extrême désir de les apprendre. Mais sitôt que j'eus achevé tout ce cours d'études au bout duquel on a coutume d'être reçu au rang des doctes, je changeai entièrement d'opinion. Car je me trouvais e!nl)aiTassé de tatit de doutés el d'erleurs qu'il me semblait n'avoir fait autre profit, en tâchant de m'instruire, sinon que j'avais découvert de plus on plus mon ignorance. Et néanmoins j'étais en l'une des plus célèbres écoles de l'Europe, où je pensais qu'il devait y avoir de savants hommes, s'il y en avait eu aucun endroit de la terre. J'y avais appris tout ce que les autres y apprenaient ; et même, ne m'étant pas contenté des sciences qu'on nous enseignait, j'avais parcouru tous les livres traitant de celles qu'on estime les plus
curieuses et les plus rares qui avaient pu tomber entre mes mains. Avec cela je savais les jugements que les autres faisaient de moi ; et je ne voyais point qu'on m'estimât inférieur à mes condisciples, bien qu'il y en eût déjà entre eux quelquesuns qu'on destinait à remplir les places de nos maîtres. Et enfin notre siècle me semblait aussi fleurissant et aussi fertile en bons esprits qu^ait été aucun des précédents. Ce qui me faisait prendre la liberté de juger par moi de tous les autres, et de penser qu'il n'y avait aucune doctrine dans le monde qui fût telle qu'on m'avait auparavant fait espérer.
Je ne laissais pas toutefois d'estimer les exercices auxquels on s'occupe dans les écoles. Je savais que les langues que l'on y apprend sont nécessaires pour rintelligence des livres anciens ; que la gentillesse des fables réveille l'esprit ; que les actions mémorables des histoires le relèvent, et qu'étant lues avec discrétion elles aident à former le jugement*, que la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés, qui en ont été les auteurs , et même une conversation étudiée en laquelle ils ne nous décou" vrent que les meilleures de leurs pensées ; que l'éloquence a des forces et des beautés incomparables ; que la poésie a des délicatesses et des douceurs très-ravissantes ; que les mathématiques ont des inventions très-subtiles, et qui peuvent beaucoup servir tant à contenter les curieux qu'à faciliter tous les arts et diminuer le travail des hommes ; que les écrits qui traitent des mœurs contiennent plusieurs enseignements et plusieurs exhortations à la vertu qui sont fort utiles ; que la théologie enseigne à gagner ie ciel; que la philosophie donne moyen de parler vraisemblablement de toutes choses et se faire admirer des moins savants ; que la jurisprudence, la médecine et les autres sciences apportent des honneurs et des richesses à ceux qqi les cultivent ; et enfin qu'il est bon de les avoir toutes examinées, même les plus superstitieuses et les plus fausses, afin de connaître leur juste valeur et se garder d'en être trompé.
Mais je croyais avoir déjà donné assez de temps aux langues, et même aussi à la lecture des livres anciens, et à leurs histoiix3S, t et à leurs fables. Car c'est quasi le même de converser avec ceux des autres siècles que de voyager. 11 est bon de savoir l quelque chose des mœurs de divers peuples, afin de juger des nôtres plus sainement, et que nous ne pensions pas i|uc tout ce
qui est contre lios modes soit ridicule et contre raison, ainsi qu'ont coutume de faire ceux qui n'ont rien vu. Mais lorsqu'on emploie trop de temps à voyager, on devient enfin étranger en son pays ; et lorsqu'on est trop curieux des choses qui se pratiquaient aux siècles passés, on demeure ordinairement fort ignorant de celles qui se pratiquent en celui-ci. Outre que les fables font imaginer plusieurs événements comme possibles qui ne le sont point, et que même les histoires les plus fidèles, si elles ne changent ni n'augmentent la valeur des choses pour les rendre plus dignes d'être lues, au moins en omettent-elles presque toujours les plus basses et moins illustres circonstances, d'où Vient que le reste ne paraît pas tel qu'il est, et que ceux qui règlent leurs mœurs par les exemples qu'ils en tirent sont sujets à tomber dans les extravagances des paladins de nos romans et à concevoir des desseins qui passent leurs forces.
Testimais fort l'éloquence et j'étais amoureux de la poésie ; mais je pensais que l'une et l'autre étaient des dons de l'esprit plutôt que des fruits de l'étude. Ceux qui ont le raisonnement le plus fort, etjpuLL digèrent le mieux leurs jpensées afin de les rendre claires et intelligibles, "peuvent toujours le mieux persuader ce qu'ils proposent, encore qu'ils ne parlassent que bas breton et qu'ils n'eussent jamais appris de rhétorique ; et ceux qui ont les inventions les plus agréables et qui Jes savent exprimer avec le plus d'ornement et de douceur, ne laisseraient pas d'être les meilleurs poètes, encore que l'art poétique lem* fût inconnu.
Je me plaisais surtout aux mathématiques, à cause de la certitude et de l'évidence de leurs raisons; mais je ne remarquais point encore leur vrai usage, et, pensant qu'elles ne servaient qu'aux arts mécaniques, je m'étonnais de ce que, leurs fondements étant si fermes et si solides, on n'avait rien bâti dessus de plus relevé. Comme au contraire je comparais les écrits des anciens païens qui, traitent des mœurs, à des palais fort superbes '^ fort magnifiques qui n'étaient bâtis que sur du sable et sur de la boue : ils élèvent fort haut les veilus, et les font paraître estimables par-dessus toutes les choses qui sont au monde; mais ils n'enseignent pas assez à les connaître , et souvent ce qu'ils appellent d'un si beau nom n'est qu'une insensibilité, ou un orgueil, ou un désespoir, ou un parricide.
Je révérais notre théologie, et prétendais autant qu'aucun
6 DISCOURS DE LA KÉTHODfi.
autre à gagner le ciel ; mais ayant appris, cotntne chose tfès^ttsturée, que le chcifiiti n'en est pas moins pUTert aux plus ignorants qu'aux plus doctos, et que les vdritcs révélées qui y conduisent soni au-dessus de notre intellistence, je n'eusse osé les soumettre à la faiblesse de mes raisonnements, et je pensais que pour entreprendre de les examiner et y réussir 11 était besoin d'avoir quelque extraordinaire assistance dn ciel et d'être plus qu'homme. •
Je ne dirai rien dâ la philosophie, ilnoil qtie, voyant qu'elle a été cultivée par les plus excellents esprits qui aient vécu depuis plusieurs siècles, çt que néanmoins il ne s'y trouve encore aucune chose dont on ne dispute, et par conséquent qui ne soit douteuse, je n'avais point assea de présomption pour espérer d'y rencontrer mieux queled autres; et que, considérant combien il peut y avoir de diverses opinions touchant une même matière, qui soient soutenues par des gens doctes, sans qu'il y en puisse avoir jamais plus d'une seule qui soit vraie, je réputais presque pour faux tout ce qui n'était que vraisemblable.
Puis pour les autres sciences , d'autant qu'elles empruntent leurs principes de la philosophie, je jugeais qu'on ne pouvait avoir rien bâti qui fût solide sur des fondements si peu fermes; et ni Thonneur ni le gain qu'elles promettent n'étaient sufQsants pour me convier à les apprendre; Car je ne me sentais point, grâce à Dieu, de condition qui m'obligeât à faire un métier de la science pour le soulagement de ma foilune ; et, quoique je ne fisse pas profession de mépriser la gloire en cynique, je faisais néanmoins fort peu d'état de celle que je n'espérais point . pouvoir acquérir qu'à faux titres. Et enfin, pour les mauvaises doctrines, je pensais déjà connaître asscî ce qu'elles valaient pour n'être pluà sujet à être trompé ni par les promesses d'un alchimiste, ni par les prédictions d'un astrologue, ni par les impostures d'un magicien, ni par les artifices ou la vanterie d'aucun de ceux qui fout profession de savoir plus qu'ils ne savent.
C'est pourquoi, sitôt que l'âge me permit de sortir de la sujétion do mes précepteurs, je quittai entièrement l'étude des lettres; et me résolvant de ne chercher plus d'autre science que celle qui se pourrait trouver en moi-même, ou bien dans le grand livre du monde, j'employai le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des coui^ et des armées , à fréquenter dos gens de diverses humeurs et conditions , à recueillir diverses exo^ .
rîcnces, à rn'éprouver moi-même datisles rencontres que la fortune me proposait, et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se présentaient que j*en pjisse tirer quelque profit. Car il me Semblait que je pourrais rencontrer beaucoup plus de yéritë dans les raisonnements que chacun fait touchant les alTaires qui liiî importent, et dont Tévénement le doit punir bientôt après s'il a mal jugé, que dans ceux que~ fait un homme de lettres dans son cabinet touchant des spéculations qui ne produisent aucun effet , et qui ne lui sont d'autre conséquence sinon que peut-être il en tirera d'autant plus de vanité qu'elles seront plus éloignées du sens commun, à cause qu*il aura dû employer d'autant plus d'esprit et d'artifice à tâctier de les rendre vraisemblables. ,Ey^vaisJouj[ours un extrême désir d'apprendre à distinguer le vrai d'avec le fiiux, pour voir clair en mes actions et marcher avec assurance en cette vie.
11 est vrai que pendant que je ne faisais que considérer les mœurs des autres hommes, je n'y trouvais guère de quoi m'assurer, et que j'y réndârquai quasi autant de diversité que j'avais fait auparavant entre les opinions des philosophes. En sorte que le plus grand profit que j'en retirais était que, voyant plusieurs choses qui, bien qu'elles nous semblent fort extravagantes et ridicules, ne laissent pas d'être communément reçues et approuvées par d'autres grands peuples, j'apprenais à ne rien croire trop fermement de ce qui ne m'avait été persuadé que par l'exemple et par la coutume ; et ainsi je me délivrais peu à peu de beaucoup d'erreurs qui peuvent offusquer notre lumière naturelle et nous rendre moins capables d'entendre raison. Mais, après que j'eus employé quelques années à étudier ainsi dans le livre du monde et à tâcher d'acquérir quelque expérience , je pris un jour resolution d*étudîer aussi ei\ moi-même, et d'en>' ployer toutes les forces de mon esprit à choisir les chemins que je devais suivre ; ce qui me réussit beaucoup mieux, ce me semble, que si je me fusse jamais éloigné ni de mon pays ni de mes livres.