‹ Œuvres de Descartes (volume 3)Chapitre 23 sur 91 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Et enfin , comme ce n'est pas assez, avant de commencer à rebâtir le logis où on demeure, que de l'abattre, et de faire provision de matériaux et d'architectes , ou s'exercer soi-même à l'architecture, et outre cela d'en avoir soigneusement tracé le dessin, mais qu'il faut aussi s'être pourvu de quelque autre oh. on puisse être logé commodément pendant le temps qu'on y travaillera ; ainsi, afin que je ne demeurasse point irrésolu en mes actions , pendant que la raison m'obligerait de l'être en mes jugements, et que je ne laissasse pas de vivre dès lors le plus lîeureusement que je pourrais, je me formai une morale par provision, qui ne consistait qu'en trois ou quatre maximes dont je veux bien vous faire part.

La première était d'obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance, et me gouvernant en toute autre chose suivant les opinions les plus modérées et les plus éloignées de l'excès qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j'aurais à vivre. Car, commençant dès lors à ne compter pour rien les miennes propres, à cause qua Ja les Tonlais loutas remettre à

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i6 DISCOURS DE LA MÉTHODE.

rexamen, j'étais assuré de ne pouvoir mieux que de suivre celles des mieux sensés^ Et encore qu'il y en ait peut-être d'aussi bien sensés parmi les Perses ou lee Chinois que parmi nous, il me semblait que le plus utile était de me régler selon ceux avec lesquels j'aurais à vivre ; et que, poiu* savoir quelles étaient véritablement leurs opinions, je devais plutôt prendre garde à ce qu'ils pratiquaient qu'à ce qu'ils disaient, non-seulement à cause qu'en la corruption de nos mœurs , il y a peu de gens qui veuillent dire tout ce qu'ils croient , mais aussi à cause que plusieurs l'ignorent eux-mêmes ; car l'action de la pensée par laquelle on croit une chose étant différente de celle par laquelle on connaît qu'on la croit, elles sont souvent l'une sans l'autre. Et, entre plusieurs opinions également reçues , je ne choisissais que les plus modérées, tant à cause que ce sont toujours les plus commodes pour la pratique, et vraisemblablement les meilleures, tout excès ayant coutume d'être mauvais; comme aussi afin de me détourner moins du vrai chemin , en cas que je faillisse, que si, ayant choisi l'un des extrêmes, c'eût été l'autre qu'il eût fallu suivre. Et pai'ticulièrement je mettais entre les excès toutes les promesses par lesquelles on retranche quelque chose de sa liberté; non que je désapprouvasse les lois qui, pour remédier à l'inconstance des esprits faibles, permettent, lorsqu'on a quelque bon dessein, ou même pour la sûreté du commerce, quelque dessein qui n'est qu'indifférent, qu'on fasse des vœux ou des contrats qui obligent à y pei*sévérer ; mais à cause que je ne voyais au monde aucune chose qui demeurât toujours en même état, et que , pour mon particulier, je me promettais de perfectionner de plus en plus mes jugements, et non point de les rendre pires, j'eusse pensé commettre une grande faute contre le bon sens, si, pour ce que j'approuvais alors quelque chose, je me fusse obligé de la prendre pour bonne encore après , lorsqu'elle aurait peut-être cessé de l'être, ou que j'aurais cessé de l'estimer telle.

Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pomTais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses lorsque je m'y serais une fois déterminé que si elles eussent été très-assurées : imitant en ceci les voyageurs qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en tournoyant tantôt d'un côté, taulôt d'un auti^e, ni encore moins s'arrêter en une place, mais

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DISCOURS DE LA MLTllOUE. i7

marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même côté, et ne le changer point pour de faibles raisons, encore que ce n'ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait déterminés à le choisir ; car, par ce moyen, s'ils ne vont justement où ils désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une forêt. Et ainsi les actions de la vie ne souffrant souvent aucun délai, c'est une vérité très-certaine que, lorsqu'il n'est pas en notre pouvoir de discerner les plus vraies opinions, nous devons suivre les plus probables ; et même qu'encore que nous ne remarquions point davantage de probabilité aux unes qu'aux autres nous devons néanmoins nous déterminer à quelques-unes, et les considérer après, non plus comme douteuses en tant qu'elles se rapportent à la pratique, mais comme trèsvraies et trèsK^rtaines, à cause que la raison qui nous y a fait déterminer se trouve telle. Et ceci fut capable dès lors de me délivrer de tous les repentirs et les remords quiont coutume d'agiter les consciences de ces esprits faibles et chancelants qui se laissent aller inconstamment à pratiquer comme bonnes les choses qu'ils jugent après être mauvaises.

Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt h JQ^ vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde, et généralement de m'accoutmner à croire. jqu'il nly^a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est au regard de nous absolument impossible. Et ceci seul -me semblait être suffisant pour m'empêcher de rien désirer à l'avenir que je n'acquisse, et ainsi pour me rendre content : car notre volonté ne se portant naturellement à désher que les choses que notre entendement lui représente en quelque façon comme possibles, il est certain que si nous considérons tous les biens qui sont hors de nous comme également éloignés de notre pouvoir, nous n'aurons pas plus de regret de manquer de ceux qui semblent être dus à notre naissance lorsque nous en serons privés sans notre faute, que nous avons de ne posséder pas les royaumes de la Chine ou de Mexique ; et que faisant, conrnie on dit, de nécessité vertu, nous ne désirerons pas davantage d'être sains étant malades, ou d'être libres étant en prison, que nous faisons maintcDant d'avoir des corps

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d'une matière aussi peu corruptible que les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux. Mais j'avoue qu'il est besoin d'un long exercice et d'une méditation souvent réitérée pour $'accoutumcr à regarder de ce biais toutes les choses : et je croîs que c'est principalement en ceci que consistait le secret de ces philosophes qui ont pu autrefois se soustraire de l'empire de la fortune, et, malgré les douleurs et la pauvreté, disputer de la félicité avec leurs dieux. Car, s'occupantsans cesse à considérer les bornes qui leur étaient prescrites par la nature, ils se persuadaient si parfaitement que rien n'était en leur pouvoir que leurs pensées, que cela seul était suffisant pour les empêcher d'avoir aucune aifection pour d'autres choses ; et ils disposaient d'elles si absolument qu'ils avaient en cela quelque raison de s'estimer plus riches et plus puissants, et plus libres et plus heureux qu'aucun des autres hommes, qui, n'ayant point cette philosophie, tant favorisés de la nature et de la fortune qu'ils puissent être, ne disposent jamais ainsi de tout ce qu'ils veulent.

Enfin, pour conclusion de cette morale, je m'avisai de faire unç revue sur les diverses occupations qu'ont les hommes en cette vie, gour tâcher à fairp choix de la meilleure ; et, sans que je veuille rien dire de celles des autres, je pensai que je ne pouvais mieux que de continuer en celle-là même où je me trouvais, c'est-à-dire que d'employer toute ma vie à cultiver ma raison, et m'avancer autant que je pourrais en la connaissance de la vérité, suivant la méthode que je m'étais prescrite. J'avais éprouvé de si extrêmes contentements depuis que j'avais commencé à me servir de cette méthode, que je ne croyais pas qu'on en pût recevoir de plus doux ni de plus innocents en cette vie; et découvrant tous les jours, par son moyen, quelques vérités qui me semblaient assez importantes et communément ignorées des autres hommes, la satisfaction que j'en avais remplissait tellement mon esprit, que tout le reste ne me touchait point. Outre que les trois maximes précédentes n'étaient fondées que sur le dessein que j'avais de continuer à m'instruire : car Dieu nous ayant donné à chacun quelque lumière pour discerner le vrai d'avec le faux, je n'eusse pas cru me devoir contenter des opinions d'autrui un seul moment, si je ne me fusse proposé d'employer mon propre jugement à les examiner lorsqu'il serait temps ; et je n'eusse su m'exempter de scrupule en les suivant, si je n'eusse espéré de ne perdre pour cela aucune occasion d'en trouver de

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meiUeures en cas qu'il n'y en eât ; et enfin je n^eusse su borner mes désirs ni être content, si je n'eusse suiyiun etiemin par le* quei, pensant être assuré de Facquisilton de toutes les connaissances dont je serais capable, je le pensais être par même moyen de celle de tous les vrais biens qui seraient jamais en mon pouvoir; d'autant que, notre volonté ne «e portant à suivre ni à fuir aucune chose que selon que notre entendement la lui représente bonne ou mauvaise, il suffit de bien juger pour bien hkùj et de juger le mieux qu'on puisse pour faire aussi tout son mieux, c'est-à-dire pour acquérir toutes les vertus, et ensemble tous les autres biens qu'on puisse acquérir; et, lorsqu'on est certain que cela est, ^ ne saurait manquer d'être content.

Après m'ètre ainsi assuré de ces maximfiS, elles a;oit.liÛS£s à part avec les vérité&.ik.k foi^^ui ont toujours été les premières ep ma créance, je jugeai que pour tout le reste de mea. opinions j^ jh^iiy^*'" ^■^'^^mfp* entreprendre de m'en déHure. Et d'autant que j'espérais en pouvoir mieux venir à bout en conversant avec les hommes qu'en demeurant plus longtemps renfermé dans le poêle où j'avais eu tontes ces pensées, l'hiver n'était pas encore bien achevé que je me remis à voyager. Et en toutes ks neuf années suivantes ie ne fis autre chose que rouler çà et là dans le monde, tâchant d'y être spectateur plutôt qu'acteur en toutes les comédies qui s'y jouent; et, faisant particulièTement réOexlon en chaque matière sur ce qui la pouvait rendre suspecte et nous donner occasion de nous méprendre, je déracinais cependant de mon esprit toutes les erreurs qui s'y étaient pu gliwr auparavant. Non que j'imitasse pour cela les sceptiques, qui ne doutent que pour douter •( affectent d'être toujours irrésdus ; car, au contraire, tout mon dessein ne tendait qu'à m'assurer et à rejeter la terre mouvante et le sable pour trouver le roc ou l'argile. Ce qui me réussissait ce me sembla asses bien, d'autant que, tâchant à découvrir la fausseté ou l'inocrtitude de» piropositions que j'examinais, non par de faibles conjectures, mais par des raisonnements clairs et assurés, je n'en renoonlorais point de si douteuse que je n'en tirasse toi^ours quelque conclusion assez certaine, quand ce n'eût été que cela même qu'elle ne contenait rien de certain. Et, comme en abattant un vieux logis on en réserve ordinairement les démolitions pour servir à en bâtir un nouveau ; ainsi, en dé-

20 DISCOtRS DE LA METHODE.

truisant toutes celles de mes opinions que je jugeais être mal fondées, je iaisais diverses observations et acquérais plusieurs expériences qui m'ont servi depuis à en établir de plus certaines. Et de plus, je continuais à m'exercer en la méthode que je m'étais pi-escrite ; car, outre que j'avais soin de conduire généralement toutes mes pensées selon les règles, je me réservais de temps en temps quelques heures, que j'employais particulièrement à la pratique en des difficultés mathématiques, ou Blême aussi en quelques autres que je pouvais rendre quasi s^nblablcs à celles des mathématiques, en les détachant de tous les principes des autres sciences que je ne trouvais pas assez fermes, comme vcmâ verrez que j'ai fait en plusieurs qui sont expliquées en ce volume (*). Et ainsi, sans vivre d'autœ Taçon en apparence que ceux qui, n'ayant aucun emploi qu'à passer une vie douce et innocente, s'étudient à séparer les plaisirs dos vices, et qui, pour jouir de leur loisir sans s'ennuyer, usent de tous les divertissements qui sont honnêtes, je ne laissais pas do. pourmivre en mon dessein et de profiter en la connaissance de la vérité, peut-être plus que si je n'eusse fait que lire des livres ou fréquenter des gens de lettres.

Toutes fois ces neuf années s'écoulèrent avant que j^eusse pris aucun parti touchant les difficultés qui ont coutume d'être disputées entre les doctes, ni commencé à chercher les fondements d'aucune philosophie plus certaine que la vulgaire. Et l'exemple de plusieurs excellents esprits qui, en ayant eu ci-devant le dessein, me semblaient n'y avoir pas réussi, m'y faisait ima* giner tant de difficultés, que je n'eusse peut-être pas encore si tôt osé l'entreprendre, si je n'eusse vu que quelques-uns faisaient déjà couife le bruit que j'en étais venu à bout. Je ne saurais pas dire sur quoi ils fondaient cette opinion; et, si j*y ai contribué quelque chose par mes discours, ce doit avoir été en confessant plus ingénument ce que j'Ignorais que n*ont coutume de faire ceux qui ont un peu étudié, et peut-être aussi en faisant voir les raisons que j'avais de douter de beaucoup de choses que les autres estiment certaines, plutôt qu'en me vantant d'aucune doctrine. Mais, ayant le cœur assez bon pour ne vouloir point qu'on me prit pour autre chose que je n'étais, je

(1) La Dioptrique^ les Météores et la Géométrie p.irurent d'abord dans le m^nie volume que ce Discours.

peDsai qu'il fallait que je tâchasse par tous moyens à me rendre digne de la réputation qu'on me donnait, et il y a justement huit ans que ce désir me fit résoudre à m'éloigner de tous les lieux où je pouvais avoir des connaissances, et à me retirer ici, en un pays où la longue durée de la guerre a fait établir de tels ordres que les armées qu'on y entretient ne semblent servir qu'à faire qu'on y jouisse des fruits delà paix avec d'autant plus de sûreté, et où, parmi la foule d'un grand peuple fort actif et plus soigneux de ses propres affaires que curieux de celles d'autrui, sans manquer d'aucune des commodités qui sont dans les villes les plus fréquentées, j'ai pu vivre aussi solitaire et retiré que dans les déserts les plus écartés.

QUATMÈME PARTIE.

Je ne sais si je dois vous entretenir des premières méditations que j'y ai faites; car elles sont' si métaphysiques et peu communes, qu'elles ne seront peut-être pas au goût de tout le monde ; et, toutefois, afin qu'on puisse juger si les fondements que j'ai pris sont assez fermes, je me trouve en quelque façon contraint d'en parler. J'avais dès longtemps remarqué que pour les mœu:*s il est besoin quelquefois de suivre des opinions qu'on sait être fort incertaines, tout de même que si elles étaient indubitables, ainsi qu'il a été dit ci-dessus; mais pour ce qu'alors je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensai qu'il fallait que je fisse tout lexontraire, et que je rejetasse comme absolument faux tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s'il ne me resterait point après cela quelque chose en ma créance qui fût entièrement indubitable. Ainsi, à cause que nos sens nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu'il n'y avait aucune chose qui fût telle qu'ils nous la font imaginer ; et, parce qu'il y a des hommes qui se méprennent en rôisonnant même touchant les plus simples matières de géométrie, et y font des paralogismes, jugeant que j'étais sujet à faillir autant qu'aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les raisons que j'avais prises auparavant pour démonstrations ; et enfin, considérant que toutes les mêmes pensées que nous avons étant éveilles, nous peuvent aussi venir quand nous dormons sans

qu*il y en ait aucune pour lors qui soit vraie, je me résolus de fV}indre que toutes les choses qui m'ëtaîent jamais entrées en Tesprit n'étaient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulais ainsi

rnser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui pensais fusse quelque chçse; et remarquant <^ue cette vérité: je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas canal)îes de Tébranlerj je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais.

Puis, examinant avec attention ce que j'étais, et voyant que je pouvais feindre que je n'avais aucun corps, et qu'il n'y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse, mais que je ne pouvais pas feindre pour cela que je n'étais point, et qu'au contraire, de cela même que je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait trè&-évidemment et très-certainement que j'étais ; au lieu que, si j'eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j'avais imaginé eût été vrai, je n'avais aucune raison de croire que j'eusse été, je connus de là que j'étais une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser, et qui, pour être, n'a besoin d'aucun lieu ni ne dépend d'aucune chose matérielle ; en sorte que ce moi, c'est-à-dire l'âme, pariaquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu'elle est plus aisée à connaître que lui, et qu'encore qu'elle ne fût point, elle ne lairrait pas d'être tout ce qu'elle est.

Après cela je considérai en général ce qui est requis à une proposition pour être vraie et certaine; car puisque je venais d'en trouver une que je savais être telle, je pensai que je devais aussi savoir en quoi consiste celte certitude. Et ayant remarqué qu'il n'y a rien du tout en ceci, je perwe, donc je suis, qui m'assure que je dis la vérité, sinon que je vois très-clairement que, pour penser, il faut être, je jugeai que je pouvais prendre pour règle générale que les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies, mais qu'il y a seulement quelque difficulté à bien remarquer quelles sont celles que nous concevons distinctement.

Ensuite de quoi, faisant réflexion sur ce que je doutais, et que, par conséquent, mon être n'était pas tout parfait, car je voyais clairement que c'était ime plus grande perfection de con-

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DISCOURS DE tk UéTHODS. 23

nattre que de douter, j|e m'avisai dç chfiCcbfiLd'oû j^ayais appris à penser à queiqiie chp^^e de plu3 parfait que le n'étais, et je conlius eyi^mjniiit^giie ce devait être de. quelque nature qui fût en effet pluâitarfAît^. Pour ce qui estdesp$ïn%é^$ que j'oyais de j^lusJQUfs .autres. chûse&iiû]:a.de lOûi* comme du ciel, de la terre, de la lumière, de la chaleur, et de mille autres, Je n*étais point tant en peine de savoir d'où elles venaient, à cause que ^ ne remarquant riea eu ellea. qui iaârSfiiQi)14t les rendre supérieures à moi, je ppuvaûi croire que» Mi ellea étaient vraies^, c'étaient clés dépendances de ma natujret ea tant qa'eila Ay9À\ quelque perfection ; et si elles ue rétaleAt pas» que je les tenais du néant^ ç^esl-à;dire qu'elles étaient §n,moi pour ce que j'avais du défaut. Mais ce ne pouvait être le même de Tidéc d'un être plus parfait que le mien ; car de la tenir du néant c'était chose manifestement impossible. Et pour ce qu'il n'y a pas moins de répugnance que le plus parfait soit une suite et une dëpeddance du moins parfait qu'il y en a que de rien procède quelque chose, je ne la pouvais tenir non plus de moi-même: de fâ{;on qu'il l'^P^ï\ qu'elle eût étéjniseeamoi par uuenaiure jqui fût vérir tablement plus parfaite que je n'étais, jst même qui eût en soi toutes les perXectioas dont je pouvais avoir quelque idée, c'est* i-dire, pour m'expliquer eu un mot, qui fût Dieu. A quoi j'ajoutai que, puisque je connaissais quelques perfections que je n'avais. pgini«.4e n'étais pas le seiil être qui existât (j'userai, s'il TOUS plait, ici librement des mots de Técole), mais qu'il fallait de nécessité ^u'il y en eût quelque autre plus parfait, duquel je dépendisse, et duquel j'eusse acquis tout ce que j'avais : car m j]eusse été. seul et indépendant de tout autre, en sorte que j'eusse eu de moi-même tout ce peu que je participais de l'Être parfait, j'eusse pu avoir de moi, par même raison, tout le surplus que je connaissais me manquer, et ainsi être moi-même infmi, étemel, immuable, tout connaissant, tout puissant^ et enfin avoir toutes, les perfections que je pouvais remarquer être en Dieu. Car, suivant les raisonnements que je viens de faire, pour connaître la nature de Dieu autant que la mienne en était ciq>able, je n'avais qu'à considérer, de toutes les choses dont je ti'ouvais en moi quelque idée, si c'était perfection ou non de les posséder, et j'étais assuré qu'aucune de celles qui marquaient quelque imperfection n'était en lui, mais que toutes les autres j étaient : comme je voyais que le doute, l'inconstance, la tris-«

24 Dtscorns de la méthode.

tesse et choses semblables n*y pouvaient être, ra que j^eusse été moi-même bien aise d'en être exempt. Puis, outre cela, j'ayais des idées de plusieurs choses sensibles et corporelles; car, quoique je supposasse que je rêvais et que tout ce que je voyais ou imaginais était faux, je ne pouvais nier toutefois que les idées n'en fussent véritablement en ma pensée. Mais, pour ce que j'avais déjà connu en moi très-clairement que la nature intelligente et distincte de la corporelle, considérant que toute composition témoigne de la dépendance, et que la dépendance est manifestement un défaut, je jugeais de là que ce ne pouvait être une perfection en Dieu d'être composé de ces deux natures, et que pai* conséquent il ne Tétait pas ; mais que s'il y avaitquel« ques corps dans le monde, ou bien quelques intelligences ou autres natures qui ne fussent point toutes parfaites, leur être devait dépendre de sa puissance, en telle soiîe qu'elles ne pouvaient subsister sans lui un seul moment.

Je voulus chercher un Instant d'autres vérités; et m^étant proposé l'objet des géomètres, que je concevais comme un corps continu, ou un espace infiniment étendu en longueur, laideur et hauteur ou profondeur, divisible en diverses parties, qui pouvaient avoir diverses ûgureset grandeurs et être mues ou transposées en toutes sortes, car les géomètres supposent tout cela en leur objet, je parcourus quelques-unes de leurs plus simples démoustrations, et, ayant pris garde que cette grande certitude que tout le monde leur attribue n'est fondée que sur ce qu'on les conçoit évidemment, suivant la règle que j'ai tantôt dite, je pris garde aussi qu'il n'y avait rien du tout en elles qui m'assurât de l'existence de leur objet : car, par exemple, je voyais bien que, supposant un triangle, il fallait que ses trois angles fussent égaux à deux droits, mais je ne voyais rien pour cela qui m'assurât qu'il y eût au monde ancun triangle ; au lieu que, revenant à examiner l'idée que j'avais d'un Être parfait, je trouYaîs que l'existence y était comprise en même façon qu'il est compris en celle d'un triangle que ses trois angles sont égaux à deux droits, ou en celle d'une sphère que toutes ses parties sont également distantes de son centre, ou même encore plus évidemment ; et que, par conséquent, il est pour le moins aussi certain que Dieu, qui est cet être si parfait, est ou existe, qu'aucune démonstration de géométrie le saurait être.

Mais ce qui fait qu'il y en a plusieurs qui se persuadent qu'il

BISCOIIRS DE LA IIÉTHOOC 25

y a de la difficulté à le connaître^ et même aussi à connaître ce que c^estque leur âme, c'est qu'ils n'élèvent jamais leur esprit air delà des choses sensibles^jet qu'ils sont tellemenL accoutumés à ne rjeagmaidérer qu'en l'imaginant, qui est unaa^ûad^ penser particulière j>our l^s. choses matécielkà» que tout ce qui n'est jpas imaginable leur semble.n'être.pas intelligihl& Ce qui est assez manifeste de ce que même les philosophes tiennent pour maxime dans les écoles, qu'il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait premièrement été dans le sens, où toutefois il est certain que les idées de Dieu et de l'âme n'ont jamais été; et il me semble que ceux qui veulent user de leur imagination pour les comprendre font tout de même que si pour ouïr les soris, ou sentir les odeurs, ils se voulaient servir de leurs yeux : sinon qu'il y a encore cette difTérenoe, que le sens de la vue ne nous assure pas mdns de la vérité de ces objets que font ceux de l'odorat ou de l'ouie ; au lieu que ni notre imagination ni nos sens ne nous sauraient jamais assurer d'aucune chose si notre entendement n*y intervient.

Enfin, s'il y a encore des hommes qui ne soient pas assez persuadés de l'existence de Dieu et de leur âme par les raisons que j'ai apportées, je veux bien qu'Us sachent que toutes les autres choses dont ils se pensent peut-être plus assurés, conune d'avoir un corps, et qu'il y a des astres et une terre, et choses semblables, sont moins certaines; car, encore qu'on ait une assurance morale dQ.ces choses, qui est telle qu'il semble qu'à moins d'être extravagant on n'en peut douter, toutefois aussi^ à moins que d'être déraisonnable, lorsqu'il est. question d'une. cerUtudfi métaphysique on ne peut nier que ce ne soit assez de sujetpour n'en être pas entièrement assuré que d'avoir pris garde quii^ peut en même façon s'imaginer, étant endormi, £u'ou ^ un autre corps et qu'on voit d'autres astres^ et une autre terre sans qu'il en soit rien. Çar.dlûii.JsaiL-ûii^ueJes peuséfiâ qui viejir nent en songe jont plutôt fausses que les autres, vu que souvent elles ne sont pas moins vives et expresses? Et que les meilleurs esprits y étudient tant qu'il leur plaira, je ne crois pas qu'ils puissent .donner, .aucuna raisoa qui soit sufûsaRte pour ôter ce doute, s'ils ne présupposent l'existence de Dieu. Car, premièrement, cela même que j'ai tantôt pris pour une vèglef à savoir, que les choses que nous concevons très-claireînent et très-çlistinctement sont toutes vraies, n'est assuré

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^u*à cause que Dieu est ou eiiste, et qu'il est uu être parfait, et que tout ce qui est eu Jiûui iiient'de lut : d'où il suit que nos idées ou notions, étant des choses réelles et qui viennent de Dieu en tout ce en quoi elles sont claires et distinctes, ne peuvent en cela êti'e que vraies. En sorte que si nous en avons assez souvent qui contiennent de la fausseté, ce ne peut être que celles qui ont quelque chose de confus et obscur, à cause qu'en cela elles participent du néant, c'est-à-dire qu'elles ne sont en nous ainsi confuses qu'à cause que nous ne somities pas tout parfaits. Et il est évident qu'il n'y a pas moins de répugnance que la fausseté ou l'imperfection prqcède de Dieu en tant que telle, quMl y en a que la vérité Du la perfection procède du néant. Mais si nous ne savions point que tout ce qui est en nous de réel et de vrai vient d'un èfare parfait et infini, pour claires et distinctes que fussent nos idées, nous n'aurions au-* cune raison qui nous assurât qu^elies eussent la perfection d'être vraies.

Or, après que la connaissance de Dieu et de l'àme nous a ainsi rendus certaiuà de cette règle, il est bien aisé à cohnaitreque les rêveries que nous imaginons étant endormis ne doivent aucunement nous fkire douter delà vérité des pensées que noui avons étant éveillés. Car s'il anivait môme en dormant qu'on eât quelque idée fort distincte, comme, par exemple, qu'un géomètre inventât quelque nouvelle démonstration, son sommeil ne l'empêcherait pas d'être vraie; et pour l'erreur la plus ordinaire de nos songes, qui consiste en ce qu'ils nous représentent divers objets en même façon que fout nos sens exté^ rieurs, n'importe pas qu'eUe nous donne occasion de nous défier de la vérité de telles idées, à cause qu'elles peuvent aussi nous tromper assez souvent sans que nous dormions : comme loi'sque ceux qui ont la jaunisse Toient tout de couleur jaune» ou que les astres ou autres corps fort éloignés nous paraissent beaucoup plus petits qu'ils ne sont. Gai* cnfiu, soitjpifi^nous veillions, soit que nous dormions, nous ne nous devons jamais laisser persuader qu'à l'évidence de notre raison. Et il est à remarquer que je dis de notre raison, et non point de notre imagination ni de nos sens : comme encore que nous voyons le so* leil très-clairement, nous ne devons pas juger pour cela qu^ ne soit que de la grandeur que nous le voyons ; et nous pouvons bien imaginer distinctement une tête de Ûon entée sur le corps

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d'une chèvre, sans çpi'il ftûUc conclure pour cela qu'il y ail au monde une chimère : car la raison ne nous dicte point que ce gue nous voyons ou imaginons ainsi soit vëritable, mais elle nous dicte bien que toutes no? idées ou notions doivent g.voir

Îaelque fondement de vérité; car il ne serait pas possible que ieu, qui est tout parfait et tout véritable, les eût mises en nous sans cela ; et, pour ce que nos raisonnements ne sont jamais si évidents ni si entiers pendant le sommeil que pendant la veille, bien que quelquefois nos imaginations soient alors autant ou plus vives et expresses, elle nous dicte aussi que nos pensées ne pouvant être tontes vi\nies, à cause que nous ne sommes pas tout parfaits, ce qu'elles ont de vérité doit infailliblement se rencontrer en celles que nous avons étant éveillés plutôt qu'en nos songes.

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