LEB PASSIOM DB L^AME
tion extérieure du rs, excepté lorsque la tristesse la change eu celle des gémissemenls et des cris qui accompagnent les larmes. A propoa de quoi Vives écrit de SM-mème que lorsqu^il avait été kuiglemps sans manger, les premiers mctt'ceaux qu^U mettait en sa bouche Tobligeaient à rire; ce qui pouvait Tenir de ce que son poumon, vide de sang par ftiute de nourriture, était promptement enAé par te premier suc qui passait de sou estomac vers le cœur, et que la seule imagination de manger 7 pouvait conduire, avant même que celui des viandes qu'il mangeait y fût parvenu.
▲rt. «IS.9»ro«isiii0dM]MB^k
Gomme le ris n^est jamais causé par les {dus grandes joies, ainsi les larmes ne viennent point d'une extrême tristesse, mais seulement de celle qui est médiocre et accompagnée ou suivie de quelque sentiment d*amour, ou aussi de joie. Et, pour bien entendre leur origine, il iaut remarquer que bien qu'il sorte continuellement quantité de vapeurs de toutes les parties de notre corps, il n'y en a toutefois aucune dont il eu sorte tant que des yeux, à cause de la grandeur des ueris optiques et de la multitude des petites artères par où elles y viennent; et que, comme la sueur n'est composée que des vapeurs qui, sortant des autres parties, se convertissent en eau sur leur superficie, ainsi les larmes se fiont des vapeurs qui sortent des yeux.
Art 119. De la façon qoe les Tapeun m chaDgent en eaa.
Or, comme j'ai écrit dans les Météores, en expliquant en queQe Ikçon les vapeurs de Tair se convertissent en pluie, que cela vient de ce qu'elles sont moin» agitées ou plus abondantes qu'à l'ordinaire, ainsi je crois que lorsque celles qui sortent du corps sont beaucoup moins agitées que de coutume, encore qu^elles ne soient pas si abondantes, elles ne laissent pas de se convertir en eau, ce qui cause les sueurs froides qui viennent quelquefois de faiblesse quand on est malade ; et je crois que lorsqu'elles sont beaucoup plus abondantes, pourvu qu'elles ne soient pas avec cela plus agitées, elles se convertissent aussi en eau, ce qui est cause de la sueur qui vient quand on feit quelque exercice. Mais alors les yeux ne suent point, pour ce que, pendant lus ezerciceB du corps» la plupart des esprits allant dans les
muscles qui servent à le mouvoir, il en va moin» par le nerf optique vers les yeux. El ce n'esl qu'une môme matière qui compose le sang pendant qu'elle M dans les veines ou dans les artèi^s, et les esprits lorsqu'elle est dans le cerveau, daus les nerfs ou dans les muscles, et les vapeurs lonqu'dle ea sort en forme d'air, et, enfin, la sueur oa les larmes lorsqu'elle s^épaissit en eau sur la superficie du corps ou des yeux.
Art 150. Comment ce qui fait de U doaUnir à l'œU Texcite à pleurer.
Et je ne puis remarquer que deux causes qui fassent que les vapeurs qui sortent des yeux se changent en larmes. La prcmièi^ est quand la figure iiîcs porcs par où elles passent est changée par quelque accident que ce puisse être : car cela retardant le mouvement de ces vapeurs, et changeant leur ordre, peut faire qu'elles se convertissent ai eau. Ainsi il ne faut qu'un fétu qui tombe dans l'œil pour en tirer quelques larmes, à cause qu'en y excitant de la douleur il change la disposition de ses pores : en sorte que, quelques-uns devenant plus étroits, les petites pai-ties des vapeurs y passent moins vite, et qu'au lieu qu'elles en sortaient auparavant également distantes les unes des autres, et ainsi demeuraient séparées, elles viennent à se rencontrer, à cause que l'ordre de ces pores est troublé, au moyen de quoi elles se joignent, et ainsi se convertissent en laimcs.
ArU 131. Comment on pleore de tristesiet
L'autre cause est la tristesse suivie d'amour ou de joie, ou généralement de quelque cause qui fait que le cœur pousse beaucoup de sang par les artères ; la tristesse y est requise, à cause que, refroidissant tout le sang, elle éti^it les pores des yeux : mais, pour ce qu'à mesure qu'elle les étrécit, elle diminue aussi la quantité des vapeurs auxquelles ils doivent donner passage, cela ne suilQt pas pour produire des larmes si la quantité de ces vapeurs n'est à même temps augmentée par quelque autre cause ; et il n'y a rien qui l'augmente davantage que le sang qui est envoyé vers le cœur en la passion de l'amour : aussi voyons-nous que ceux qui sont tristes ne jettent pas continuellement des larmes, mais seulement par intervalles, lorsqu'ils font quelque nouvelle réflexion sur les objets qu'ils affectionnent,
580 LES BàSSUM M L*AMB.
Art. 15t. Dei gémifseiDeiits qui accompagnent les lamei.
Et alors les poumons sont aussi quelquefois enflés tout à coup par Fabondance du sang qui entre dedans et qui en chasse Tair qu'ils contenaient, lequel sortant par le sifflet engendre les gémissements et les cris qui ont coutume d'accompagner les larmes; et ces cris sont ordinairement plus aigus que ceui qui accompagnent le ris, bien qu'ils soient produits quasi cti même façon : dont la raison est que les nerfs qui servent à élargir ou étrécir les organes de la voix» pour la rendre plus grosse ou plus aiguë, étant joints avec ceux qui ouvrent les orifices du cœur pendant la joie et les étrécissent pendant la tristesse, ils font que ces organes s'élargissent ou s'étrécissent au même temps.
Art. ISS. Pourq[aoi les enCuits et les TîeiUards pleurent aîsénaent.
Les enfants et les vieillards sont plus enclins à pleurer que ceux de moyen âge, mais c'est pour diverses raisons. Les vieillards pleurent souvent d'aCTection et de joie : car ces deux passions jointes ensemble envoient beaucoup de sang à leur cœur, et de là beaucoup de vapeur à leurs yeux ; et Tagitation de ces vapeurs est tellement retardée par la froideur de leur naturel qu'elles se convertissent aisément en larmes, encore qu'aucune tristesse n'ait précédé. Que si quelques vieillards pleurent aussi fort aisément de fâcherie, ce n'est pas tant le tempérament de leur corps que celui de leur esprit qui les y dispose ; et cela n'arrive qu'à ceux qui sont si faibles qu*ils se laissent entièrement surmonter par de petits sujets de doulmir, de crainte ou de pitié. Le même arrive aux enfants, lesquels ne pleurent guère de joie, mais bien plus de tristesse, même quand elle n'est point accompagnée d'amour : car ils ont toiyours assez de sang pour produire beaucoup de vapeurs ; le mouve* ment desquelles étant retardé par la tiistesse, elles se convertissent en larmes.
Art. 134. Pourquoi quelques enfants pAlissent au lieu de pleurer.
Toutefois il y en a quelques-uns qui pâlissent au lieu de pleurer quand ils sont fâchés ; ce qui peut témoigner en eux un jugement et un courage extraordinaire, à savoir, lorsque cela vient de ce qu'ils considèrent la graitdeur du m<U et se prépa-
DEtlUÉME PARTIE. 581
rcnt à uiie forte rësistance, en même façon que ceux qui sont plus âgés ; mais c'est plus ordinairement une marque de mauvais naturel, à savoir, lorsque cela vient de ce qu'ils sont enclins à la haine ou à la ^ur : car ce sont des passions qui diminuent la matière des larmes, et on voit au contraire que ceux qui pleurent fort aisément i^nt enclins à Tamour et à la pitié.
Art 1S5. Des soapin.
La cause des soupirs est fort différente de celle des fermes, encore qu'ils présupposent comme elles la tristesse : car, au lieu qu'on est incité à pleurer quand les poumons sont pleins de sang, on est incité à soupirer quand ils en sont presque vides, et que quelque imagination d'espérance ou de joie ouvre rorifice de l'artère veineuse que la tristesse avait étréci, pour ce qu'alors le peu de sang qui reste dans les poumons tombant tout à coup dans le côté gauche du cœur par cette artère veineuse, et y étant poussé par le désir de parvenir à cette joie, lequel agite en même temps tous les muscles du diaphragme et de la poiti'ine, l'air est poussé promptement par la bouche dans les poumons pour y remplir la place que laisse ce sang; et c'est cela qu'on nomme soupirer.
Art. f 56. D'où vienneot les effets des passions qui sont particulières à certains hommes.
Au reste, afin de suppléer ici en peu de mots à tout ce qui pourrait y être ajouté touchant les divers effets ou les diverses causes des passions, je me contenterai de répéter le principe sur lequel tout ce que j'en ai écrit est appuyé, à savoir, qu'il y a telle liaison entre notre âme et notre corps, que, lorsque nous avons une fois joint quelque action corporelle avec quelque pensée, l'une des deux ne se présente point à nous par après que l'autre ne s'y présente aussi, et que ce ne sont pas toiyours les mêmes actions qu'on joint aux mêmes pensées; car cela suMt pour rendre raison de tout ce qu'un chacun peut remarquer de particulier en soi ou en d'autres, touchant cette matière, qui n'a point été ici expliqué. Et, pour exemple, il est aisé de penser que les étranges aversions de quelques-uns qui les empêchent de souffrir l'odeur des i-oses, ou la présence d'un chat , ou choses semblables , ne viennent que de ce qu'au commencement de leur vie ils ont été fort offensés par
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S8S LES PAflSIOll» DB L*iUiB.
linéiques pareil» objets, ou bien qu'ils ont compati au sentiment de leur mère qui en a été offensée étant grosse : car il est certain qu'il y a du rapport entre tous les mouTcments de la mère et ceux de Tenfant qui est en son ventre, en aorte que ce qui est contraire à Fun nuit à Fautre. Bt Todeur des roses peut avoir eausé un grand mal éa tête k an enfant lorsqu'il était encore au berceau, ou bien un chat le peut avoir fort épouvanté, sans que personne y ait ptis garde ni qa*il en ait pu après liucUne mémoire, bien que Tidée de Taverslon qa*il avait alors pour ces roses ou pour ce diat demeure imprimée en son cerveau juiNfues à la fin de sa vie.
ArU 157. De Tusage des cinq passions ici expliquées en tant qu'elles ae npportcaft au corps.
Après avoir donné les définitions de Tamour, de la haine, do désir, de la joie, de la tristesse, et traité de tous les mouvements corporels qui les causent ou accompagnent, nous n'avons plus ici à considérer que leur usage. Touchant quoi il est à remarquer que, selon Tinstitution de la nature, elles se rapportent toutes au corps, et ne sont données à Fâme qu'en tant qu'elle est jointe avec lui : en sorte que leur usage naturel est d'inciter Fâme à consentir et contribuer aux actions qui peuvent semr à conserver le corps, ou à le rendre en quelque façon plus parfait ; et en ce sens la tristesse et la joie sont les deux premières qui sont employées. Car Fâme n'est immédiatement avertie des choses qui nuisent au corps que par le sentiment qu'elle a de la douleur, lequel produit en elle premièrement la passion de la tristesse, puis ensuite la haine de ce qui cause cette douleur, et en troisième lieu le désir de s'en délivrer; comme aussi rame n'est immédiatement avertie des choses utiles an corps que par quelque sorte de chatouillement qui excite en elle de la joie, fait ensuite naître l'amour de ce qu'on croit en être la cause, et enfin le désir d'acquérir ce qui peut fiiire qu'on continue en cette joio ou bien qu'on jouisse encore après d'une semblable. Ce qui fait voir qu'elles sont toutes cinq très-utiles au regard du coi*ps, et môme que la tristesse est en quelque façon première et plus nécessaire que la joie, et la haine que l'amour, à c^jse qu'il importe davantage de repousser les choses qui nuisent et peuvent détruire que d'acquérir celles qui ajoutent quelque perfection sans laquelle on peut subsister.
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DBVnÊilB PAailB.
Art. 158. Deleori défauts et dM norou ^ 1» eorriger.
Maïs, encore que cet usage des passions soit le plus naturel qu'elles puissent avoir, et que tous les animaux sans raison ne conduisent leur vie que par des mouvements corporels semblables à ceux qui ont coutume en nous de les suivre, et auxquels elles incitent notre âme à consentir, il n'est pas néanmoins toujours bon, d'autant qu^il y a plusieurs choses nuisibles aux corps qui ne causent au commencement aucune tristesse, ou même qui donnent de la joie; et d'autres qui lui sont utiles» bien que d'abord elles soient incommodes. Et outre cela, elles font paraître presque toujours tant les biens que les maux, qu'elles représentent beaucoup plus grands et plus importants qu'ils ne sont, en sorte qu'elles nous incitent à rechercher les uns et fuir les autres avec plus d'ardeur et plus de soin qu'il n'est convenable, comme nous voyons aussi que les bêtes sont souvent trompées par des appâts, et que pour éviter de petits maux elles se précipitent en de plus grands ; c'est pourquoi nous devons nous servir de l'expérience et de la raison pour distinguer le bien d'avec le mal et connaître leur juste valeur, aCn de ne prendre pas l'un pour l'autre et de ne nous porter à rien avec excès.
Art. 139. De Taiage des mêmes passions, en tant qu'elles appartiennent k TAme, et premièrement de ramoor.
Ce qui suflirait si nous n'avions en nous que le corps, ou qu'il fût notre meilleure partie; mais d'autant qu'il n'est que la moindre, nous devons pilncipalement considérer les passions en tant qu'elle^ appartiennent à l'àme, au regard de laquelle l'a* mour et la haine viennent de la connaissance, et précèdent la joie et la tristesse, excepté lorsque ces deux dernières tiennent le lieu de la connaissance, dont elles sont des espèces. El lorsque cette connaissance est vraie, c*eBt-à-dire que les choses qu'elle nous porte à aimer sont véritablement bonne«, et celle» qu'elle nous portée haïr sont véritablement mauvaises, l'amour est incomparablement meilleur que la haine; elle ne saurait être trop giande, et elle ne noanque jamais de produire la joie» Je dis que cette amoiu* est extrêmement bonne, pour te que, joi* ^nant h nous de vrais biens» elle nous perfectionne d'autant. Je
584 LES PASSIONS DE lVhE.
dis aussi qu^elle ne saurait être trop grande, car tout ce que la plus excessive peut faire c'est de nous joindre si pariaitenieat à ces biens, que l'amour que nous avons particulièrement pour nous-mêmes n*y mette aucune distinction, ce que je crois ne pouvoir jamais être mauvais : et elle est nécessairement suivie de la joie, à cause qu'elle nous représente ce que nous aimons comme un bien qui nous appartient.
Art. UO. De la bauc
La baine, au contraire, ne saurait être si petite qu^elle ne nuise ; et elle n'est jamais sans tristesse. Je dis qu'elle ne saurait être trop petite, à cause que nous ne sommes incités à aucune action parla baine du mal que nous ne le puissions étic encore mieux par l'amour du bien, auquel il est contraire, au moins lorsque ce bien et ce mal sont assez connus : car j^avoue que la haine du mal qui n'est manifesté que par la douleur est nécessaire au regard du corps; mais je ne parle ici que de celle qui vient d*une connaissance plus claire, et je ne la rapporte qu'à l'âme. Je dis aussi qu'elle n'est jamais sans tristesse, à cause que le mal n'étant qu'une privation, il ne peut être conçu sans quelque sujet réel dans lequel il soit ; et il n*y a rien de réel qui n*ait en soi quelque bonté, de façon que la haine qui nous éloigne de quelque mal nous éloigne par même moyen du bien auquel il est joint ; et la privation de ce bien, étant représentée à notre âme comme un défaut qui lui appartient, excite en elle la tristesse : par exemple, la haine qui nous éloigne des mauvaises mœurs de quelqu'un nous éloigne par même moyen de sa conversation, en laquelle nous pourrions sans cela trouver quelque bien duquel nous sommes fâchés d'être privés. Et ainsi en toutes les auti-es haines on peut remarquer quelque si^et de tristesse.
Art. 141. Du désir, de la joie et de la triateue.
Pour le désir, il est évident que lorsqu'il procède d'une vraie connaissance il ne peut être mauvais, pourvu qu'il ne soit point excessif et que cette connaissance le règle. 11 est évident aussi que la joie ne peut manquer d'être bonne, ni la tristesse d'être mauvaise, au regard de l'âme, pour ce que c'est en la dernière que consiste toute l'incommodité que l'âme reçoit du mal, et en la première que consiste toute la jouissance du bien quiluiap-»
DEUUÊMB PARTIE. 585
partient : de façon que si nous n'avions point de corps, j'oserais dire que nous ne pourrions trop nous abandonner à l'amour et à la joie, ni trop éviter la haine et la tristesse; mais les mouvements corporels qui les accompagnent peuvent tous être nuisibles à la santé lorsqu'ils sont fort violents, et au contraire lui êti*e utiles lorsqu'ils'ne sont que modérés.
Art. 142. De la joie et de Tamour ooin)»aréi avec la triilesBe et la haiM,
Au reste, puisque la haine et la tristesse doivent êti*e rejetées par l'âme, lors même qu'elles procèdent d'une vraie connaissance, elles doivent Têlre à plus forte raison lorsqu'elles viennent de quelque fausse opinion. Mais on peut douter si l'amour et la joie sont bonnes ou non lorsqu'elles sont ainsi mal fondées; et il semble que si on ne les considère précisément que ce qu'elles sont en elles-mêmes, au regard de l'âme, on peut dire que, bien que la joie soit moins soUde et l'amour moins avantageuse que lorsqu'elles ont un meilleur fondement, elles ne laissent pas d'être préférables à la tristesse et à la haine aussi mal fondées : en sorte que, dans les rencontres de la vie où nous ne pouvons éviter le hasard d'être trompés, nous faisons toujours beaucoup mieux de pencher vers les passions qui tendent au bien que vers celles qui regardent le mal, encore que ce ne soit que pour l'éviter ; et même souvent une fausse joie vaut mieux qu'une tristesse dont la cause est vraie. Mais je n'ose pas dire de même de l'amour au regard de la haine; car lorsque la haine est juste, elle ne nous éloigne que du sujet qui contient le mal dont il est bon d'être séparé, au lieu que l'amour qui est injuste nous joint à des choses qui peuvent nuire, ou du moins qui ne méritent pas d'êti e tant considérées par nous qu'elles sont, ce qui nous avilit et nous abaisse.
Art. US. Des mêmes passions en tant qu'elles se rapportent au désir.
Et il faut exactement remarquer que ce que je viens de dire de ces quatre passions n'a lieu que lorsqu'elles sont considérées précisément en elles-mêmes, et qu'elles ne nous portent à aucune action : car, en tant qu'elles excitent en nous le désir, par l'entremise duquel elles règlent nos mœurs, il est certain que toutes celles dont la cause est fausse peuvent nuire, et qu'au contraire toutes celles dont la cause est juste peuvent servir, et
596 LES i»Afi6iom DB l'ame.
même que, lorsqu'elles sont également mal foodéea, la. joie est ordinairement plus nuisible que la tristesse, pour ce que celle-ci donnant de La retenue et de la crainte dispose en quelque façon à la prudence, au lieu que l'autre rend iaomsidàés et téméraires ceux qui s'alMiudoiment à elle.
Art. 144. Des désirs qui ne dépendent que de Bout.
■ftis pour ce que ces passions ne nous peuvent porter à aucune action que par rentremise du désir qu'elles exciteoi, c'est particulièrement ce désir que nous devons avoir soin de ré^er; et c'est en cela <piie consista la principale utilité de la morale: or, comme j'ai tantôt dit qu'il est tocyours bon lorsqu'il suit une vraie connaissance, ainsi il ne peut manquer d'êti-e mauvais lorsqu'il est fondé sur quelque erreur. Et il me semble que l'erreur qu'on commet le plus ordinairement touchant les désirs et qu'on ne distingue pas asses les choses qui dépendent entièrement de nous de celles qui n'en d^ndent point : car, pour celles qui ne dépendent que de nous, c'est-à-dii-e de notre libre arbitre, il suffit de savoir qu'elles sont bonnes pour ne les pouvoir désirer avec trop d'ardeur, à cause que c'est suivre la vertu que de faire les choses bonnes qui dépendent de nous; et il est certain qu'on se saurait avoir un désir trop ai*dent pour la vertu; outre que ce que nous désirons en cette Daiçon ne pouvant manquer de nous réussir, puisque c'est de nous seuls qu'il dépend, nous en recevrons toujours toute la satisfaction que nous en avons attendue. Mais la faute qu'on a coutume de commettre en ceci n'est jamais qu'on désire trop, c'est seulement qu'on désire trop peu ; et le souverain remède contre cela est de se délivrer l'esprit autant qu'il se peut de toutes sortes d'autres désirs moins utiles, puis de tâcher de connaître bien clairement et de coaai* dérer avec attention la bonté de ce qui est à désirer.
Art. 145. De ceux qoi ne dépendent que des autres ehoecs, et oe que e*es que lu fortune.
Pour les choses qui ne dépendent aucunement de nous, tant bonnes qu'elles puissent être, on ne les doit jamais désirer avec passion, non-seulement à cause qu'elles peuvent n'aniver pas et par ce moyen nous alBîger d'autant plus que nous les aurons plus souhaitées, mais principalement à cause qu'en occupant notre pensée elles nous détournent de porter notre affection a
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cTautres choses dont racquisition dépend de nous, fit it y ft denx remèdes généraux contre ces vains désirs : le premier est ht générosité, de laquelle je parlerai ci-après; le second est que noi*s devons souvent faire réflexion sur la Providence divine, et nous représenter qu'O est impossible qu'aucune chose arrive d'autre façon qu'elle a été déterminée de toute éternité par cette Providence, en sorte qu'elle est comme une fatalité ou une nécessité immuable qu'U faut opposer à la fortune pour la détruire comme une chimère qui ne vient que de Terreur de notre entendement. Car nous ne pouvons désirer que ce que nous estimons en quelque foçon être possible, et nous ne pouvons estimer possibles les choses qui ne dépendent point de nous qu'en tant que nous pensons qu'elles dépendent delà fortune, c'est-àdire que nous jugeons qu'elles peuvent arriver, et qu'il en -est aiTivé autrefois de semblables. Or cette opinion n'est fondée que sur ce que nous ne connaissons pas toutes les choses qui contribuent à chaque effet; car, lorsqu'une chose que nous avons estimée dépendre de la fortune n'arrive pas, cela témoigne que quelqu'une des causes qui étaient nécessaires pour la produire a manqué, et par conséqueni qu'elle était absolument impossible, et qu'il n'en est jamais arrivé de semblable, c*est-à-dire à la production de laquelle une pareille cause ait aussi manqué: en sorte que si nous n'eussions point ignoré cela auparavant, nous ne l'eussions jamais estimée possible, ni par conséquent ne l'eussions désirée.
Art. 146. De ceux qai dépeodenl da nooi et d'autrul»
n faut donc entièrement rejeter Topinion vulgaire qu'il y a hors de nous une fortune qui fait que les choses arrivent ou n'arrivent pas selon son plaisir, et savoir que tout est conduit par la Providence divine, dont le décret éternel est tellement infaillible et immuable, qu'excepté les choses que ce même décret a voulues dépendre de notre libre arbitre, nous devons penser qu'à notre égard il n'arrive rien qui ne soit nécessaire et comme fatal, en sorte que nous ne pouvons sans erreur désirer qu'il aiTive d'autre façon. Mais pour ce que la phipart de nos désirs s'étendent à des choses qui ne dépendent pas toutes de nous ni toutes d'autrui, nous devons exactement distinguer en elles ce qui ne dépend que de nous, afin de n'étendre notre désir qu'à cela seul; et pour le surplus, encore foe nousea
S8S LES PASSIONS DE l'aVE.
devions estimer le succès entièrement fatal et immuaUe, afin que notre désir ne s'y occupe point, nous ne devons pas laisseï de considérer les raisons qui le font plus ou moins espérer, afin qu'elles servent à régler bos actions : car, par exemple, si uous avons affaire en quelque lieu où nous puissions aller par deux divers chemins, Fun desquels ait coutume d'être beaucoup plus sûr que l'antre, bien que peut-être le décret de la Providence soit tel que si nous aÙons par le chemin qu'on estime le plus sûr nous ne manquerons pas d'y être volés, et qu'au contraire nous pourrons passer par l'autre sans aucun danger, nous ne devons pas pour cela être indifférents à choisir l'ua ou l'autre, ni nous reposer sur la fatalité immuable de ce décret ; mais la raison veut que nous choisissions le chemin qui a coutume d'être le plus sûr; et notre désir doit être accompli touchant cela lorsque nous l'avons suivi, quelque mal qu'il nous en soit arrivé, à cause que ce mal ayant été à notre égard inévitable, nous n'avons eu aucun sujet de souhaiter d'en être exempts, mais seulement de faire tout le mieux que noti-e entendement A pu connaître, ainsi que je suppose que nous avons fait. Et il est certain que, lorsqu'on s'exerce à distinguer ainsi la fatalité de la fortune, on s'accoutume aisément à régler ses désirs en telle sorte que, d'autant que leur accomplissement ne dépend que de nous, ils peuvent toujours nous donner une entière satisfaction.
Art. 147. Des émotions intérieures de Pâme.
J'ajouterai seulement encore ici une considération qui me semble beaucoup servir pour nous empêcher de recevoir aucune incommodité des passions : c'est que notre bien et notre mal dépend principalement des émotions intérieures qui ne sont excitées en l'âme que par l'âme même ; en quoi elles diff^nt de ses passions, qui dépendent toujours de quelque mouvement des esprits ; et bien que ces émotions de l'âme soient souvent jointes avec les passions qui leur sont semblables, elles peuvent souvent aussi se rencontrer avec d'autres, et même naître de celles qui leur sont contraires. Par exemple, lorsqu'un mari pleure sa femme morte, laquelle (ainsi qu'il arrive quelquefois] il serait fâché de voir ressuscitée, il se peut faire que son cœur est serré par la tristesse que l'appareil des funérailles et l'absence d'une personne à la conversation de laquelle il était
DEUXIÈME PÀRTtË. KSO
accoiitnmé excitent en lui ; et il se peut faire que quelques restes d'amour ou de pitié qui se présentent à son imagination tirent de yéritables larmes de ses ^eux, nonobstant qu'il sente cependant une joie secrète dans le plus intérieur de son âme, rémotion de laquelle a tant de pouvoir que la tristesse et les larmes qui raccompagnent ne peuvent rien diminuer de sa force. Et lorsque nous lisons des aventures étrangères dans un livre, ou que nous les voyons représenter sur un théâtre, cela excite quelquefois en nous la tristesse, quelquefois la joie, ou Famour, ou to haine, et généralement toutes les passions, selon la diversité des objets qui s'offrent à notre imaghiation ; mais avec cela nous avons du plaisir de les sentir exciter en nous, et ce plaisir est une joie intellectuelle qui peut aussi bien nsdtre de la tristesse que de toutes les autres passions.
Art 148. Que l'exercice de la yertu est on fourerafai remède contre lef pagsioni.
Or, d'autant que ces émotions intérieures nous touchent de plus près, et ont par conséquent beaucoup plus de pouvoir sur nous que les passions, dont elles dififèrent, qui se rencontrent avec eUes, il est certain que, pourvu que notre âme ait toujours de quoi se contenter en son intérieur, tous les troubles qui viennent d'ailleurs n'ont aucun pouvoir de hii nuire ; mais plutôt ils servent à augmenter ae joie, en ce que, voyant qu'elle ne peut être offensée par eux, cela lui fait connaîtresa perfection. Et afin que notre âme ait ainsi de quoi être contente, elle n'a besoin que de suivre exactement la vertu. Car quiconque a vécu en telle sorte que sa conscience ne lui peut reprocher qu'il ait jamais manqué à faire toutes les choses qu'il a jugées être les meilleures (qui est ce que je nomme ici suivre la vertu), il en reçoit une satisfaction qui est si puissante pour le rendre heureux, que les plus violents efforts des passions n'ont jamais assez de pouvoir pour troubler la tranquillité de son âme.
tUM LES PASSIONS DE L*A1IB.