ADDITIONS
{Suite et Fin).
CLXXIX bis.
Descartes a Mersenne.
DESCARTES ET COMENIUS.
Le nom de Comenius dans une lettre de Descartes, ci-avant, p. i, i. 3, et p. 2, 1. I, était une indication. Nous eûmes donc la curiosité de parcourir un volume publié à Prague en 1897, sur la correspondance de ce rénovateur de la pédagogie au xvii' siècle : Spisy Jana Âmosa Komenského, Korrespondence, avec une préface de J. Kvacala. On y trouve, page 83, la pièce suivante adressée à Mersenne, sous la date de 1639 : c'est un jugement de Descartes sur un livre récent de Comenius, Pansophiœ Prodromus.
Judicium de Opère Panfophico.
Quemadmodum Deus eft unus & creavit Naturam unam, fimplicem,continuam, ubique fibi cohaerentem &refpondentem, pauciffimis conftantem principiis elementifque, ex quibus infinitas propemodiim res, fed in tria régna, Min(erale), Vegfctalc A Animale, certo inter fe ordine gradibufque diftinda pcrduxit : ita
Addition'^. '3
çS Œuvres de Descartes.
&harum rerura cognitionem eile oportet, ad fimilitudinem unius Creatoris & unius Naturae, unicam, fimplicem, continuam, non interruptam, paucis conftantem principiis (imo unico Priricipio principali), unde caetera omnia ad fpecialiffima ufque individuo nexu & lapientiflimo ordine deduda permanent, ut ita nollra de rébus univerfis & fingulis contemplatio (imilis fit pidurse vel fpeculo, Univerfi & Singularum ejufdem partium imaginem exadiffimerepraefentanti. De modo autem fpeculum ejufmodi conficiendi, naturse maxime confentaneus ille videtur(quem &Comenium, hac de re libres mundi utriufque Majoris nimirum & Minoris cum libro Scripturee, ut audio, potiffimum confulentem, fibi eligere conjicio), qui vefligia Creatoris in producendis rébus accuratiffime obfervet : ita ut ex rationis lumine, primo, probetur neceflario concedendum effe rerum conditorem & Deum ; deinde Creaturse eo pertradentur modo, quo Mofes eas in Genefi fuâ procreatas luculenter defcripfît, quarum gubernationem libri profani, praecipue vero facri ad finem ufque fseculorum continuandam explicant; denique ad Deum, tanquam ad pundum vel centrum unde progrefTa, omnia reducamus. Sicuti ex uno,per& ad unum funt omnia, ita & horum ex <uno>, per & ad unum contemplatio utiliffima juxta atque jucundiffima eft futura.
Ce jugement de Descartes fut envoyé par Mersenne à Th. Haak, (à moins qu'au contraire il ne l'ait été par Haak à Mersenne). En tout cas, le texte ci-dessus est accompagné, dans le volume de 1897, page 83, du billet suivant, de Mersenne à l'Anglais Haak ;
'( Paris, 3i décembre 1639. — Mr. J'ay efté très aife de voir le
Additions. ço
» Jugement de Mr. Des Cartes fur l'œuvre de Mr. Comenius; car '1 je prife grandement le fentiment d'un tel perfonnage, qui voit à )) mon advis plus clair & plus loin en Sciences, qu'aucun autre » qui vive maintenant ou qui foit de noftre connoiirance. »
Dans une lettre précédente de Mersenne encore à Th. Haak (imprimée au même volume, pages 72-73), Descartes est signalé à celui-ci comme un des principaux philosophes que l'on pourrait consulter au sujet de la philosophie de Comenius. Peut-être Haak l'aura-t-il fait, soit directement, soit par l'intermédiaire de quelque ami qu'il avait en Hollande. Voici le passage de la lettre de Mersenne à Haak :
« Paris, 1639. — ...Quant à ce qui eft de la Philofophie de » Mr. Amos, vous luy pourrez apprendre que nous avons Mr. Gaf- » fendi en Provence, qui prépare une philofophie où tout ce que » l'on a jamais fceu fera contenu, & qu'il peut auffi voir la Méthode » de Mr. des Cartes, imprimée à Leyden depuis 2 ans, où il verra » un deffein le plus héroïque qui fut jamais, à mon advis... » (Page 73.)
Dans la même lettre, Mersenne s'exprimait ainsi, « après avoir » veu le livre & le deffein de la Panfophie de Monsr. Amos Conie- » nius... Au lieu du grand ramas qu'il propofe de tous ceux qui » ont efcrit des Mathématiques, il vaudroit mieux faire le choix » d'une douzaine des meilleurs en chaque partie ». (Page 72.) Et il en donne la liste.
Voici le titre du livre de Comenius dont il est question : Reverendi & Clariffimi Viri Johannis Amos Comenii P.\nsoi hi^e Prodromus. (Londini. Sumptibus L. Fawne & S. Gellibnmd, M. DC. XXXIX. In-i2, pièces liminaires, plus 288 pages. Préface signée :« Samuel Hartlibius, Londini, ex asdibus meis. Cal. Januar. Anno 1639.) L'exemplaire de la Bibliothèque Nationale à Paris (Z 39.175) porte cette mention écrite à la main : « Donauit Vir » Clariffîmus & Doftiff. Jo. Fredericus Gronouius, XV Oclobris » i63o. Lutet. Paris(iorum). »
Or un examen rapide de ce petit livre permet de résoudre en partie l'énigme qu'était restée pour nous la lettre CXL de Descartes, t. H, p. 345-348, et annule la tentative d'explication donnée, ibid., p. 647-649. Le livre que Descartes juge sommairement dans cette lettre est encore le Prodromus Pattfopliiœ de Comenius. Le mélange qu'il désapprouve des vérités acquises et des vérités révélées est bien d'un théologien protestant tel qu'était Comenius. Le dessein de « ramaffer dans un feul livre tout ce qu'il y a d'utile
loo Œuvres de Descartes-
» en tous les autres », répond à ce qui avait aussi frappé Mersenne : « au lieu du grand ramas qu'il propofe. . . » (Voir ci-avant, p. 99, 1. 21.) Descartes critique aussi « les Aphorifmes, pageSi, » &c. » (Tome II, p. 347, l. 10.) On trouve, en effet, dans le Prodromus Panfophice, dix-huit aphorismes avec cette note en marge : « Norma Panfophiae exftruendœ univerfalis Panharmonia apho- » rifmis aliquot explicatur. » (On ne les trouve pas, il est vrai, à la page 3i, mais pages Sg-yi. L'imprimeur a dû se tromper, en lisant la copie : pour peu qu'elle ait été mal écrite, on pouvait prendre le chiffre 5 pour un 3, et le chiffre 9 pour un i, surtout si la boucle était mal fermée.) Enfin Descartes n'admet pas que de jeunes écoliers puissent se trouver à l'âge de vingt-quatre ans, en possession d'une science universelle. (Tome II, p. 347, I. 19-21.) Or, suivant Comenius, l'acquisition de toutes les connaissances humaines pouvait se faire en quatre étapes successives, de six années chacune {sexennium) : la première à Y Ecole maternelle, la seconde à {'École en langue dupays, la troisième à V École de langue latine, et la quatrième à Y Université ou Académie; les études se terminaient ainsi à l'âge qui avait frappé notre philosophe. Donc, sans aucun doute, la lettre CXL se rapporte bien au Prodromus de Comenius.
Mais à qui est-elle adressée? L'en-tête portes Monsieur », ce qui exclut un religieux comme le P. Mersenne. Serait-ce l'Anglais Haak, qui, sur l'indication de celui-ci, aurait écrit à Descartes ? Serait-ce un intermédiaire, comme Huygens qui faisait tenir à son ami les livres reçus de Paris, et qui, dirigeant lui-même l'éducation de ses fils, devait s'intéresser aux projets de réforme pédagogique? Serait-ce quelqu'autre encore? En tout cas, la phrase finale indique que le destinataire était au courant des querelles suscitées à Descartes : querelles de Paris ou querelles de Hollande ? Enfin une dernière difficulté se soulève : le jugement de Descartes sur Comenius, reproduit ci-avant, p. 97-98, est en latin, comme était aussi le Prodromus ; pourquoi l'autre jugement, celui de la lettre CXL, est-il en français ? Et ce texte est-il bien l'original, ou seulement une traduction, auquel cas le texte de l'édition latine serait peut-être plus authentique? Quoi qu'il en soit, cette lettre doit être rétablie à sa date : en 1639, et non i638 ; et le numéro qui lui convient serait CLXXX ter, et non CXL.
Revenons sur ce petit livre de Comenius, que Descartes a lu, dit-il, « soigneusement ». Après la préface de Hartiib, on trouve d'abord, à la page 9 (non numérotée), l'indication du contenu :
Additions. ioi
Hoc libelle comprehenfa :
1. Operis Panfophici Prodromus, biennio abhinc titulo Pralu- <fiorMm publicatus. (Pag. i-io3.)
2. Didaâica Differtatio, de Latini Sermonis (ludio, per Vejlibulum, lanuam, Palatinum & Thejauros Latinitalis, quadripartite gradu plene abfolvendo, &c. (Pag. 105-224.)
3. Conattium Panfophicorum dilucidatio. NB. Haec, quod operis jam ad finem fere fuperiorum progreffis inopinato Authoris munere nobis obvcniret, in hune locum rejici debuit. (Pag. 225-281.)
4. Didaâica: Magna;, jam abfolutaî, Titulus, & capitum Lentmata, ex Authoris autographe defcripta. NB. (Pag. 282-286.)
Descartes, qui jugeait volontiers d'un livre par la table des matières, dut lire attentivement ces quatre dernières pages, résumé d'un grand ouvrage que Comenius assurait avoir déjà fait ou commencé, dit notre philosophe (tome II, p. 347, 1. 5-6). Citons-en quelques lignes :
Page 282 : Didactica Magna, Univerfale
omnes omnia docendi artificium exhibens.
Page 283 : Didadicx noftra; Prora & Puppis efto
Invertigare modum, quo
Docenles minus doccant, Difcentes verô plus difcant,
Scholœ minus habeant ftrepitus, naufeje, vani laboris,
plus autem otii, delitiarum, folidique profedus.
Viennent ensuite les titres de trente-deux chapitres : Lemmata Capitum Didaâicx Magna:. Nous n'en citerons qu'une dizaine, les plus caractéristiques.
Cap. X. Inllitutionem in Scholis debere effe Univerlalem, fou in Schoiis omnes omnia docendos elTc.
Cap. XI. Perfedas Scholas defuiire liaClenus.
Cap. XII. Scholas reformari polFe in melius.
Cap. Xlll. Rcformandarum S^.•hlJIa^uln fundamentum effe, accuratum in omnibus ordinem.
Cap. XIV. Ordinem Scholx HCCuratuiTi à Naturà mutuandum elTe...
Cap. XXVI. l)c quadripariità Scl.olarum fccunduni «ctatis & profccluuni gr.idiis fabricà. Hincquc
Cap.'XXVII. Exhibetur Kiea Scli.'l.i- materna:.
102 Œuvres de Descartes.
Cap. XXVIII. Idea Scholas vernaculae.
Cap. XXIX. Scholœ Latinae Delineatio.
Cap. XXX. De Academiâ. . .
Il est intéressant de constater que des rapports au moins intellectuels ont existé entre le réformateur de la philosophie et le réformateur de la pédagogie, et que Descartes ne fut pas indifférent aux réformes d'un pédagogue dont la devise pourrait être ce titre d'un de ses ouvrages : Schola ludus, « die Schule als Spiel », ce qui était aussi déjà la pensée de Montaigne.