‹ Œuvres de DescartesChapitre 103 sur 103 · GLANURES · texte numérisé non relu

GLANURES

Tome X, p. 21 3, 1. 4-7. Vt Comœdi, moniti ne itifronle appareat pudor, personam induunl : sic ego, hoc miind'i theatrum coiiscensu' rus, in quo haclenus spectator exsliti, larrattis prodco.

La première virgule est mal placée ; il faut la reporter après monili; ou bien encore la maintenir après Coincedi, mais en mettre une seconde après moniti, de façon que ce mot se détache seul. Voici, en effet, le sens général :

« Les comédiens, le moment venu de monter sur la scène, » mettent un masque, pour qu'on ne voie pas leur front qui x rougit. Je fais comme eux : sur ce théâtre du monde, où jus- » qu'à présent je n'ai été que spectateur, je me présente » masqué. »

Monili veut dire, en effet, « avertis que c'est le moment ». Ne dit-on pas encore « la sonnette d'avertissement » ?

Descartes se souvenait sans doute de ces représentations théâtrales au collège de La Flèche, où lui-même avait tenu un rôle. Ce ne sont pas, en effet, les comédiens de profession, habitués à paraître en scène, qui éprouvent de la honte et qui rougissent; mais bien de jeunes écoliers, qui ne jouent qu'une fois l'an à la fête du collège.

Et pourtant l'usage du masque subsistait encore au théâtre même, au moins pour certains rôles, dans la première moitié du XVII* siècle. Un vers de Corneille dans la Suite du Menteur, en 1643, y fait allusion :

\'otre feu père même est joué sous le masque.

[Acte I, scène ni, vers 291.)

Qu'on nous permette une digression et une conjecture. Le Menteur,<:\\n avait précédé cette pièce en 1Ô42, fut bientôt connu dans les Pays-Bis. Constantin Huygcns, l'ami de Descartes, fit même sur cette comédie deux pièces de vers, l'une en latin, l'autre en français,

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imprimées dans l'édition du Menteur que les Elzevier donnèrent à Leyde, en 1645. Et Corneille ne manqua pas de les reproduire dans une réimpression de sa comédie à Paris, en 1648. Une correspondance s'ensuivit entre Huygens et Corneille, lettres du 6 mars 1649 ^^ <^" 28 mai i65o ; et on sait que, cette même année, le poète dédia à son ami de Hollande sa nouvelle pièce de Don Sanche d'Aragon. Ces faits sont à ajouter à ceux que nous avons notés déjà, t. XII, p. 5o5-5o6 : Descartes a dû connaître les œuvres de Corneille encore mieux que nous ne le pensions, ne fût-ce que par l'intermédiaire de Huygens ".

Le Menteur devait être connu à Utrecht aussi bien qu'à La Haye et à Leyde. Aussi peut-on voir une allusion au titre de cette pièce dans un vers que les Voët et autres ennemis du philosophe français ont fait courir, et qui lancé contre Regius, visait à la fois Descartes, le maître aussi bien que le disciple.

Simia mendacis Galli, mendacior ipse.

« Vous ne faites que singer ce menteur de Français, vous-même » plus menteur que lui. » (Tome VIII, 2* partie, p. 236, I. 3.)

D'ailleurs par une curieuse coïncidence qui fut peut-être relevée, le « Menteur » de la comédie de Corneille est un jeune étudiant, tout frais débarqué à Paris, et qui vient de Poitiers, l'Université en renom pour les études de droit; or Descartes était lui-même Poitevin, et c'est précisément à Poitiers qu'il avait pris en 16 16 ses grades de bachelier et de licencié. Lui aussi avait quitté bien vite la robe pour l'épée, et comme dira Corneille, « fait banqueroute à ce fatras de lois ». Quelques traits du dialogue pourraient s'appliquer rétrospectivement au futur philosophe, étudiant de la veille. Dorante, le Menteur, demande à son valet Cliton :

Dis-moi, me trouves-tu bien fait en cavalier? Ne vois-tu rien en moi qui sente l'écolier?

Et Cliton de répondre, en valet complaisant :

Ce visage et ce port n'oat point l'air de l'Ecole, Et jamais comme vous on ne peignit Barthole

{Le Menteur, acte I, se. 1, v. 7-8 et 13-14)

a. Œuvres de Corneille (Edit. Marty-Lnvaud, Paris, Hachette, 1^62). Tome IV, p. 1 33. 1 35-i36; et tome X, p. 448 et 453. Voii aussi Lettres du Seigneur de Zuylichem à Pierre Corneille, par M. J.-A. Worp. (Br. in-3, Groningue '^t Paris, 1890.)

Additions. ioç

Que l'on nous permette encore une conjecture. Avant de prendre ses degrés de bachelier et de licencié en droit à l'Université de Poitiers, Descartes n'avait-il pas pris ceux de licencié et de maître ès-arts au Collège de La Flèche? Nous ne savons pas bien ce qui se passait chez les Jésuites de La Flèche; mais nous avons des renseignements précis sur ce que faisaient en ce temps-là leurs confrères de Pont-à-iMousson. Ils avaient en cette ville lorraine une Université, qui était plutôt aussi un Collège. Or le cours complet des études se terminait, au moins pour les meilleurs élèves, par la collation des grades : baccalauréat ès-arts, baccalaureatus artium, à la fin de la première année de philosophie, après explication de la Dialectique et des huit livres de Physique d'Aristote; licence ès-arts, licentia artium, et « magistère » ou doctorat ès-arts, magisterium artium, après les deux années suivantes, et le cours des études enfin terminé. La collation des grades se faisait en grande cérémonie, avec remise solennelle des. insignes : livre symbolique, anneau également symbolique, épitogc et bonnet de docteur. Le symbole était expliqué par le chancelier en remettant chaque insigne".

Le livre représente la philosophie ou la sagesse : fermé, il veut dire que celle-ci est réservée aux seuls initiés, exclusion faite de tout profane; ouvert, il signifie que les maîtres nouvellement promus ont toute licence ou autorité d'enseigner ce qu'il contient :

En vobis Philosophicum librum, clausum, apertum; et Artes libérales ipsamque Philosophiam tradendi autoritatem habetote.

L'anneau que l'on passe ensuite au doigt des nouveaux docteurs, témoigne qu'ils reçoivent comme légitime épouse la Philosophie, et qu'ils doivent la traiter et l'honorer comme telle :

Accipite annulum, et intelligite per hune vobis Philosophiam omnisque liberalis artis doctrinam traditam et quasi desponsam.

Uépitoge remplace le manteau des anciens : plusieurs n'ont eu, malheureusement, du philosophe que le manteau et... la barbe, nonnullos pallia et barbâ tenus Philosophas extitisse ; qu'on ne fasse pas comme eux :

Induimini epomidem, et non habitu saliim, veriim et maribus et doctrinâ vas Philosophas prœstate.

Enfin le bonnet, le fameux bonnet de docteur, est la marque de la libération ou de l'affranchissement, après la longue servitude

a. Diarium Universitatis Mussipontance (1573-1764), publié par G. Gatet, Paris et Nancy, Berger-Levrault, 191 1. Voir surtout p. 3o-3i. AouiTioNs. 14

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de l'écolier au collé ge. Insuper addam capiti pileutn, ut omnes sciant vos manumissos ta ndem et à diuturnâ discendi audiendigue servitute ad pileum vocatos esse. Et voici, après cette explication, les paroles du Chancelier, en remettant le bonnet :

Et pileum capite, id est jam sœpius animo cupitam libertatem, cujus est hoc monimentum.

Or ne retrouve-t-on pas çà et là dans Descartes comme le souvenir de ces cérémonies et de ces symboles ?

« Sitôt, dit-il dans le Discours de la Méthode, que l'âge me permit » de sortir de la sujétion de mes précepteurs... » (Tome VI, p. 9, 1. 17-18.) Et la traduction latine, plus explicite encore : Ubi prijniim mihi licuitper cetatem è prœceptorum cujiodiâ exire. (Page 544.) Voilà qui rappelle la libération et l'affranchissement, que symbolise le bonnet de docteur.

Puis, comme s'il renonçait momentanément aux livres des doctes, même à celui qui les représentait tous et qu'on remettait en cérémonie au nouveau docteur, il se résolut, dit-il, « de ne chercher » plus d'autre science que celle qui se pourroit trouver en- luy- » même, ou bien dans le g-rand livre du monde ». (Page 9, 1. 19-22.) Il est vrai que Montaigne avait dit déjà, dans ses Essais, 1. I, c. xxvi : « Ce grand monde,... ie veux que ce foit le liure de mon » efcholier. » (Édit. Strowski, t. I, p. 204.)

Ailleurs, Descartes compare la science à une femme ; on la respecte, si elle demeure honnêtement auprès de son mari; mais si elle s'abandonne à tous, elle s'avilit. Scientia e/l velut mulier : quœ, fi pudica apud virum maneat, colitur ; fi communis fiât, vilefcit. (Tome X, p. 214, 1. 4-5.) Et voilà qui rappelle singulièrement l'anneau du docteur, symbole mystique de son union avec la science. Il est vrai encore que Montaigne terminait son chapitre de l'Institution des En/ans, par cet éloge de la science, « laquelle, » pour bien faire, il ne faut pas feulement loger chez foy, il la faut » efpoufer ».

Mais, et cette dernière citation, prise à la lettre, ferait croire que Descartes n'a pas quitté le Collège de La Flèche, sans avoir reçu tous ses grades avec le cérémonial accoutumé : « Sitoft, dit-il, » que i'eu acheué tout ce cours d'eftudes, au bout duquel on a » couftume d'eftre receu au rang des doâes... » (Tome VI, p. 4, 1. 25-27.) Et dans la traduction latine : Simul ac illud ftudiorum curriculum abfolvi, quo decurfo mos efi in eruditorum numerum cooptari... (Page 642.)

Et ceci nous ramène aux dates du séjour de Descartes à La

AnoiTiONS. 107

Flèche. Le 9 l'<ivricr 1643, il écrivit au P. Charlet, jésuite : « Vous, • qui m'auez tenu lieu de Père pendant tout le temps de tua jeu- •> nesse ». (Tome IV, p. i56, 1. 12-1 3.) Et le même jour, au P. Bourdin, il rappelle sa parenté avec le P. Charlet : « outre, ajoute-t-il, » que ie luy fuis obligé de l'inftitution de toute ma ieunelle, dont » il a eu la diredion huit ans durant, pendant que i'eftois à » La Flèche, où il elloit refteur ». [Ibid., p. 160-161.) Or le P. Charlet fut recteur du Collège de La Flèche, de 1606 à i6i6 (Voir t. IV, p. i36, et t. XII, p. -20.) Descartes assure qu'il l'a eu comme directeur, et comme second père, pendant tout le temps de son séjour au collège : donc ce séjour date de 1606 au plus tôt, et dura huit années pendant le rectorat du P. Charlet, c'est-àdire jusqu'en 1614. Et nous n'avons plus besoin de corriger les chiflres que Descartes donne dans une lettre au P. Noël, datée de 1637 : il rappelle « les difciples que vous auiez, dit-il, il y a » vingt-trois ou vingt-quatre ans, lors que vous enfeigniez la » Philoibphie à la Flèche ». (Tome I,p. 383,1. 3-5.) Vingt-trois ou vingt-quatic ans en arrière, à partir de ibSy, nous reportent bien à 1614 et i6i3; et d'ailleurs le P. Noël n'enseigna la Philosophie, comme professeur en titre, qu'à partir d'octobre 161 3. Et s'il eut Descartes comme disciple, en i6i?-i6i4, cela confirme le fait que les huit années de collège du futur philosophe s'étendent bien de i6oG à 1614. Deux chapitres de sa vie doivent donc être rectifiés en ce sens : t. XII, p. 35-40 (hypothèse confirmée), et surtout p. 19-20.

TABLE DES MATIÈRES

Supplément a la Correspondance i

Table .• 5i

INDEX GÉNÉRAL 53

Table des XI tomes 55

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