ARTICLE CV II
Quelle est la cause de ses mouvements en l’amour.
Et je déduis les raisons de tout ceci , de ce qui a été dit ci-dessus, qu’il y a telle liaison entre notre âme et notre corps, que lorsque nous avons une
fois joint quelque action corporelle avec quelque pensée, l’une des deux ne se présente point à nous par après que l’autre ne s’y présenté aussi. Comme on voit en ceux qui ont pris avec grandè aversion quelque breuvage étant malades, qu’ils ne peuvent rien boire ou manger par après, qui en approche du goût , sans avoir derechef la inêmç aversion, et pareillement qu’ils ne peuvent penser à l’aversion qu’on. a des médecines, que le même goût ne leur revienne en la pensée. Car il me semble que les premières passions que notre âme a eues lorsqu’elle a commencé d’être jointe à notre corps ont dû être que quelquefois le sang , ou autre suc qui entroit dans le cœur, étoit un aliment plus convenable que l’ordinaire pour y entretenir la chaleur, qui est le principe de la vie, ce qui étoit cause que lame joignoit à soi de volonté cet aliment, c’est-à-dire l’aimoit, et en même temps les esprit» couloient du cerveau vers les muscles, qui pouvoient presser ou agiter les parties d’où il étoit venu vers le cœur, pour faire qu’elles lui en envoyassent davantage, et ces parties étoient l’estomac et les intestins, dont l’agitation augmente l’appétit, ou bien aussi le foie et le poumon, que les muscles du diaphragme peuvent presser : c’est pourquoi ce même mouvement des esprits a toujours accompagné depuis la passion d’amour.