DEUXIÈME PARTIE
et rien ne nous peut paroître tel que pourceque nous l’avons ignoré, ou même aussi pourcequ’il est différent des choses que nous avons sues : car c’est cette différence qui fait qu’on le nomme extraordinaire. Or, encore qu’une chose qui nous étoit inconnue se présente de nouveau à notre entendement ou à nos sens, nous ne la retenons point pour cela en notre mémoire , si ce n’est que l’idée que nous en avons soit fortifiée en notre cerveau par •quelque passion , ou biej^issi par l’application de notre entendement, que notre volonté détermine à une attention et réflexion particulière. Et les autres passions peuvent servir pour faire qu’on remarque les choses qui paroissent bonnes ou mauvaises ; mais nous n’avons que l’admiration pour celles qui paroissent seulement rares. Aussi voyonsnous que ceux qui n’ont aucune inclination naturelle à cette passion sont ordinairement fort ignorants.
i ARTICLE LXXVI.
F.n quoi «lie pent nuire, et comment on peut suppléer à son défaut et corriger son excès.
Mais il arrive bien plus souvent qu’on admire trop , et qu’on s’étonne en apercevant des choses qui ne méritent que peu ou point detre considérées , que non pas qu’on admire trop peu. Et cela peut entièrement ôter ou pervertir l’usage de la
ÎOO LES PASSIONS DE LAME
raison. C’est pourquoi, encore qu’il soit bon d’être né avec quelque inclination à cette passion, pourceque cela nous dispose à l’acquisition des sciences, nous devons toutefois tâcher par après de nous en délivrer le plus qu’il est possible. Car il est aisé de suppléer à son défaut par une réflexion et attention particulière , à Laquelle notre volonté peut toujours obliger notre entendement , lorsque nous jugeons que la chose qui se présente en vaut la pejne; mais il n’y a point d’autre î^^gdc pour s’empêcher d’admirer avec excès , que d’acquérir la connoissance de plusieurs choses , et de s'exercer en la considération de toutes celles qui peuvent sembler les plus rares et les plus étranges.