ARTICLE L XXX III
De la différence qui est en la simple affection, l’amitié et la dévotion.
On peut, ce me semble, avec meilleure raison distinguer l’amour par l’estime qu’on fait de ce qu’on aime , à comparaison de soi-même : car lorsqu’on estime l’objet de son amour moins que soi , on n’a pour lui qu’une simple affection ; lorsqu’on l’estime à l’égal de soi , cela se nomme amitié ; et lorsqu’on . ' l’estime davantage, la passion qu’on a «peut être nommée dévotion. Ainsi on peut ^atirde l’affection pour une fleur, pour un oiseau , pour un cheval ; mais, à moins que d’avoir l’esprit fort déréglé, on ne peut avoir de l’amitié que pour des hommes.
Et ils sont tellement l’objet de cette passion , qu’il n’y a point d’homme si imparfait qu’on ne puisse avoir pour lui une amitié très parfaite lorsqu’on en est aimé et qu’on a l’âme véritablement noble et généreuse, suivant ce qui sera expliqué ci-après en l’article cliv et clvi. Pour ce qui est de la dévotion, son principal objet est sans doute la souveraine Divinité, à laquelle on ne sauroit manquer d’être dévot lorsqu’on la connoît comme il faut; mais on peut aussi avoir de la dévotion pour son prince, pour son pays , pour sa ville , et même pour un homme particulier, lorsqu’on l’estime beaucoup plus que soi. Or la différence qui est entre ces trois
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sortes d’amour paroît principalement' par leurs effets ; car , d’autant qu’en toutes on se considère comme joint et uni à la chose aimée, on est toujours prêt d’abandonner la moindre partie du tout qu’on compose avec elle pour conserver l’autre. Ce qui fait qu’en la simple affection l’on se préfère toujours à ce qu’on aime ; et qu’au contraire en la dévotion l’on préfère tellement lq chose aimée à soi-même qu’on ne craint pas de mourir pour la conserver. De quoi on a vu souvent des exemples en ceux qui se sont exposés à une mort certaine pour la défA#e de leur prince , ou de leur ville , et même aussi quelquefois pour des personnes particulières auxquelles ils setoient dévoués.