‹ Œuvres de Descartes (volume 4)Chapitre 13 sur 62 · TV · texte numérisé non relu

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bâti dessus de plus' rel^é :.cuiume au coatrâire je comparois les écrits des anciens païens qui traitent -ides mœurs , à des palais fort superbes fet-fort ma- • }j[iiifi([ues, qui n etoient bâtis (jue sur du sable et sur de la boue: ils élèvent fort haut les vertus, et les font paroître estimables par-dessus toutes les choses qui sont, au monde; mais ils n’enseignent pas assez à les'connoître, et%ouvent çe qu’ils appellent d’un si beau nSin n’est qu’une insensibilité, ou un orgueil*, ou un' désespoir, ou un parricide. < t

Je révérois notre théologie , et prétendois autant qu’aucun autre à gagner le ciel: mais ayant appris, comme chose très assurée , que le chemin n’en est ■pas moins ouvert aux plus ignorants qu’aux plus doctes, et que les vérités révélées qui y conduisent » ♦ sont au-dessus de notre intelligence, je n’^isse osé j les soumettre à la foiblesse de mes raisonnements;

."".et je pensois que, pour entreprendre de les exa- • miner et y réussir, il étoit besoin d’avoir quelque ■ extraordinaire assistance du ciel, et d’être plus ' qu’homme. • - .

- . Je ne dirai rien de la philosophie , sinon que, voyant qu’elle a été cultivée par les plus excellents esprits qui aient vécu depuis plusieurs siècles , et que néanmoins il ne s’y trouve encore aucune chose dont on ne dispute, et par conséquent qui ne soit douteuse , je n’avois point assez de pré- ♦

l3o ‘ DISCOURS DF. LA MÉDHODE; somption pour espéreE.d’y rencontrer .uoieux. que les autres; et que, considérant combien il peut y avoir de diver.sés opinions touchant une même* matière, <[ui soient soutenues par des gens doctes, sans qu’il y en puisse avoir jamais plus d’une seule qui soit vraie, je réputois presque pour faux tout ce qui n’étoit que vraisemblable. , , ^

Puis, pour les autres sciences, d’autant quelles empruntent leurs principes*dft la jiliilosophie , je jugeois qu’on ne pouvoit avoir rien bâti qui ffit solide sur des fondements si peu fermes ; et ni l’honneur ni le gain qu’elles promettent n’étoient suffisants pour me convier à les apprendre ; car je ne me sentois point, grâces à Dieu,. de condition qui m’obligeât à faire un métier de la science pour le soulagement de ma fortune; et, quoique je ne fisse pas profession <le .mépriser la gloire en cynique, je faisois néanmoins fort peu d’état de celle que je n’espéroi’s point pouvoir acquérir qu’à faux titres. Et enfin , pour les mauvaises doctrines, je* pensois déjà connoître assez ce qu’elles valoient. pour n’êti’e plus sujet à être trompé jii par les promesses d’un alchimiste , ni par les prédictions d’un astrologue, ni par les impostures d’un magicien, ni par les artifices ou la vanterie d’aucun de ceux qui font profession de savoir plus qu’ils ne savent.

C’est pourquoi , sitôt que l’âge me permit de sortir de la sujétion de mes précepteurs , je quit-

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J)ISCOIJKS DF. LA MKTHODE. l5l

lai entièrement l’étude des lettres; et me résolvant de ne chercher plus d’autre science que celle qui se pourroit trouver'dn inoi-méine, ou bien dans le, grand livre du monde, j’employai le reste de ma jeunesse à voyager , à voir des cours et des armées , à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences , à m’éprouver moi-méme dans les rencontres que la fortune me proposoit , et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se présentoient que j’en pusse tirer quelque profit. Car il me sembloit que je pourrois rencontrer beaucoup plus d^ vérité dans les raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent, et dont l’événement le doit punir bientôt après s’il a mal jugé , qiie dans ceux' que fait un homme de lettres dan.s* son cabinet , toucliant des spéculations qui ne prorluisent aucun effet , et qui ne lui .sont d’autre conséquence , sinon que peut-être il eu tirera d’autant plus de vanité qu’elles seront pKis éloignéas du sens comimui , à cause qu’il aura dû employer d’autant plus d’esprit et d’artifice à tâcher de les rendre vraisemblables.* Et j’avois toujours un extrême désir d’apprendre à' distinguer le vrai d’avec le faux, pour voir clair en mes actions, et marcher avec assurance en cette vie.

Il est vrai que pendant que je ne faisois que considérer les moeurs des autres hommes, je n’y trou-

vois guère de quoi m’assurer , et que remarquois quasi autant de diversitéquej’avois fait auparavant 'entre les opinions des philosophes. En sorte que le plus grand profit que j’en retîrois èfoit que , voyant plusieurs choses qui,»hien qu’elles nous semblent fort extravagantes et ridicules, ne lais, sent pas d’être comraunémenj:, reçues yet approuvées par d’autres grands peuples , j’apprenois à ne rien croire trop fermement de ce qui ne m^voit été persuadé que par l’exemple et par la coutume : et ainsi je me délivrois peu à peu de beaucoup^ d’erreurs qui peuvent offusquer notre lumière naturelle, et nous rendre moins capables d’entendre raison. Mais, après que j’eus employé quelques an-; nées à étudier ainsi dans le Uvre du monde, et à tâcher d’acquérir quelque expérience, je pris un jour résolution d’étudier aussi en moi-même, et d’employer toutes les forces de mon esprit à choisit les chemins que je devois suivre; ce qui me réussit beaucoup mieux, ce me semble, que .si je ne me fusse jamais éloigné ni de mon pays ni de mes livres.

' SECONDE PARTÎE.

J’étois alors en Allemagne, où l’occasion des guerres qui n’y sont pas encore finies m’avoit appelé; et comme je retournois du couronnement de

DISCOtiRS DR LA MÉTHODE.

reiiipereur vers l’armée, le commencement de l’hiver m’arrêta en un quartier , ne trouvant aucune coinfêrsation qui me divertît , et n’ayant d’ail- . leurs, par bonheur, aucuns soins ni passions qui me troublassent, je demeurois tout le jour enfermé seul dans un poêle , où j’avois tout le loisir . de m’entretenir de mes pensées. Entre lesquelles l’une des premières fut que je m’avisai de considérée que souvent il n’y a pas tant de perfection dans les ouvrages composés de plusiéurs pièces , et faits de la main de divers maîtres, qu’en ceux auxquels un seul a travaillé. Ainsi voit-ori que les bâtiments qu’un seul architecte a entrepris et ache-* vés ont coutume d’être plus beaux et mieux ordonnés que ceux que plusieurs ont tâché de raccommoder, en faisant servir de vieilles murailles qui avoient été bâties à d’autres fins. Ainsi ces anciennes cités qui , n’ayant été au commencement que des bourgades , sont devenues par succession de temps de grandes villes , sont ordinairement si mal compassées, au prix de ces places régulières qu’un ingénieur trace à sa faniaisie dans une plaine, qu’encore que, considérant leurs édifices chacun à part, on y trouve souvent autant ou plus d’art qu’en ceux des autres, toutefois , à voir comme ils sont arrangés , ici un grand , là un petit , et comme ils rendent les rues courbées et inégales, on diroit que c’est plutôt la fortune que la volonté de qtiel-

l34 DISCOURS UE LA METHODE.

ques hommes usants de raison , qui les a ainsi disposés. Et si on considère qu’il y a eu néanrnoius <Ie tout temps quelques officiers qui ont eu charge de prendre garde aux’bâtiments dés particuliers, pour les faire servir à rornement du public, on . connoitra bien qu’il est malaisé , en ne travaillant ^ que sur les ouvrages d’autrui , de faire des choses fort accomplies. Ainsi je m’imaginai que les peuples qui , ayant été autrefois demi-sauvages , et ne s’étant civilisés que peu à peu , n’ont fait leurs lois qu’à mesure que l’incommodité des crimes ej des querelles les y a contraints, ne sauroient être "si bien policés que ceux qui, dès le commencement qu’ils se sont assemblés , ont observé les constitutions de quelque prudent législateur. Comme il est *bien certain que l’état de la vraie religion , dont Dieu seul a fait les ordonnances, doit être incomparablement mieux réglé que tous les autres. Et, pour parler des choses humaines , je crois que si Sparte a été autrefois très florissante, ce n’a pas été à cause de la bonté de chacune de ses loSs en particulier, vu que plusieurs étoient fort étranges, et même contraires aux bonnes mœurs ; mais à cause que, n’ayant été inventées que par un seul, "elles tendoient toutes à même fin. Et ainsi je pensai que les sciences des livres , au moins celles dont les raisons ne sont que probables, et qui n’ont aucunes démonstrations , s’étant couqiosées

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et grossies peu à peu des opinions de plusieurs diverses personnes, ne sont point si approchantes de la vérité que les simples raisonnements que peut faire naturellement un homme de bon sens touchant les choses fjiii se présentent. Et ainsi encore je pensai que pourceque nous avons tous été enfants :want*iq^ d'être hommes , et qu’il nous a fallu long-temps être gouvernés par nos appétits et nos^précepteurs, qui étoient ^uvent contraires le» uns aux autres, et qui , ni les uns ni les autres’ ne

nous conseilloient peut-être pas toujours le meilleur , il est presque impossible que nos jugements soient si purs ni si solides qu’ils a^yucoient été si iiTeu^ avions eu l’usage entier de notre raison dès le point de notre naissance , et que nous n’eussions jamais été conduits que par elle.

Il est vrai que nous ne voyons point qu’on jette par terre toutes les maisons d’une ville pour le seul dessein de les refaire d’autre façon et d’en rendre les rues plus belles ; mais on voit bien que plusieurs font abattre les leurs, pour les’rcj bâtir, et que même quelquefois ils y sont contraints, quand elles sont en danger de tomber d’elles-mêmes , et que les fondements n’en sont pas bien fermes. A l’exemple de quoi je me persuadai qu’il n’y auroit véritablement point tl’apparence qu’un particulier fit dessein de réformer^un.état, en y changeant tout dès les fondements, et en le

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l5(i ülSCOliRS 1>K LA AlÉTHODK.

renversant pour le redresseï-; nY même aussi dte réformer le corps des sciences, ou l’ordre établi dans les écoles pour les enseigner : mais que, pour toutes les opinions que j’avois reçues jusques alors en ma créance , je ne pouvois mieux faire que d’entreprendre une bonne fois de les en ôter, afin d’y en remettre par après on d’ati très inéfi Heures, on bien les mêmes lorsque je les aurois ajustées au niveau de la raison. Et je crus fermement que par ce moyen je réussirois à conduire ma vie beaucoup mieux que si je ne bâtissois que sur de vieux fondements, et que je ne m’appuyasse que sur les principes que je m’étois laissé persuader en ma jeunesse , sans avoir jamais examiné s’ils étolent vrais. Car, bien que je remarquasse en ceci diverses difficultés, elles n’étoient 'point toutefois sans remède^ ni contparables à celles qui se trouvent en la réformation des moindres choses qui toijcheiit le public. Ces grands corps sont trop malaisés à relever étant abattus, ou même à retenir étant f i^ranlés , et leurs chutes ne peuvent être que très rudes. Puis, pour leurs imperfections, s’ils én ont, comme la seule diversité qui est entre eux suffit pour assurer que plusieurs en ont, l’usage les a sans doute fort adoucies, et même il en a évité ou corrigé insensiblement quantité, auxquelles on ne poiUToit si bien pourvoir par prudence; et enfin elles sont quasi tojijours plus supportables que ne

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seroit leur^ changemeht ; en tncrae façon que les grands chemins, qui tournoient entre des montagnes , deviennent .peu à peu si unis et si commodes , à force d’étre fréquentés, qu’il est beaucoup meilleur 'de les suivre, "que d’entreprendre il’aller plus, droit, en grimpant au-dessus des rochers et descendant jusques aux bas des précipices. •

C’est pourquoi je ne saurois aucunement approuver ces humeurs brouillonnes et inquiètes , qui , n’étant appelées ni par leur naissance ni par leur fortune au maniement des affaires publiques , ne laissent pas d’y faire toujours en idée quelque nouvelle ^ ’ réformation; et si je pensois qu’il y eût la moindre chose en cet écrit par laquelle on me pût soupçonner de cette folie, je serois très marri de souffrir qu’il fût publié. Jamais mon dessein ne .s’est étendu plus avant que de tâcher à réformer mes propres pen->

> sées , et de bâtir dans un fonds qui est tout à moi. Que si mon ouvrage m’ayant assez’ plu , je vou? en fais voir ici le modèle , ce n’est pas , pour cela , que je veuille conseillei'à personne 'de l’imiter. Ceux que Dieu a mieux partagés de ses grâces auront peutêtre des desseins plus relevés; mais je crains bien que celui-ci ne soit déjà que trop hardi pour plu^ sieurs. La seule résolution de se défaire de toutes les opinions qu’on a reçues auparavant en sa créance n’est pas un exemple que chacun doive

suivre. Et le monde n’est quasi compgsé que de deux sortes d’esprits auxquels il ne convient aucunement : à savoir de ceux qui, .se croyant plus habiles qu’ils ne sont, ne se peiiVent empêcher de précipiter leurs jugements, ni avoir as.sez de patience pour conduire par ordre toiites leurs pensées, d’où vient que, s’ils avoient une fois pris la liberté de douter des principes qu’ils ont reçus , et de s’écarter du chemin commun , jamais ils ne pourroient tenir le sentier qu’il faut prendre pour aller plus droit , et demeureroient égarés toute leur vie; puis de ceux qui, ayant assez de raison oti de modestie pour juger qu’ils sont moins capables de distinguer le vrai d’avec le faux que quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits, doivent bien plutôt se contenter de suivre les opinions de ces autres, qu’en chercher euxmêmes de meilleures.

Et pour moi j’aurois été sans doute du nombre de ces derniers, si je n’avois jamais eu (ju’un seul maître, ou que je n’eusse point su les différences qui ont été de tout temps entre les opinions des plus doctes. Mais ayant appris dès le collège qu’on ne saui’oit rien imaginer de si étrange et si peu croyable, qu’il n’ait été dit par quelqu’un des philosophes; et depuis, en voyageant, ayant reconnu que tous ceux qui ont des sentiments fort contraires aux nôtres ne sont pas pour cela bar-

• i)ISCOÜRS DEl, A MÉTHODE. /. l7^Q

bares'iii sauvages, mais que plusieurs usent autant ou plus <|ue nous de .i'aison; et ayant considéré combien un même homme, avec son même esprit, étant nourri dès son enfance entije'^des Français ou des Allemands, devient différent de ce qu’il seroit *s’il avoit’ toujours vécu^ entre des (diinois ou des cannibales', et comment, jusques aux modes de nos habits , la même chose qui nous a j)lu il y a dix ans, et qui nous plaira peut-être encore avant dix ans, nous semble maintenant extravagante et ridicule ; en sorte que c’est bien plus la coutume et l’exemple qui nous persuade, qu’aucune connois- ’ sance certaine ; et que néanmoins la pluralité des ^ voix n’est pas une preuve qui vaille rien, 'pour les vérités un peu malaisées à découvrir, à cause qu’il est bien plus vraisemblable qu’un homme seul les ait rencontrées que tout un peuple; je ne pouvois choisir personne dont les opinions me semblassent devoir être préférées à celles des autres, et je me • ti'oiivai comme contraint d’entreprendre moimême de me conduire.

Mais, comme un homme qui marche seul, et dans les ténèbres, je me résolus d’aller si lentement et d’user de tant de circonspection en toutes choses, que si je n’avanÇois que fort peu, je me garderois bien au moins de tomber. Même je ne voulus point commencer à rejeter tout-à-fait aucune des opinions qui s’étoient pu glisser’ autivfois en ma'

l.'jO DISCOURS DE 'la MÉTHODE.

créance sans y avoir été introduites par la raison, que je n’eusse auparavant employé asseî: de teiups à faire le projet de l’ouvrage que j’entreprenois , et à chercher la vraie méthode pour parvenir à la connoissance de toutes les choses dont mon esprit seroit capable. '

J’avois un peu étudié^ étant plus jéiine, entre les parties de la philosophie, à la logique, et, entre les mathématiques, à l’analyse des géomètres et à l’algèbre , trois arts ou sciences qui sembloient devoir contribuer quelque chose à mon dessein. Mais, en les examinant , je pris garde que , pour la logique, ses syllogismes et la plupart de ses autres instructions servent plutôt à expliquer à autrui les choses qu’on sait, ou même, comme l’art de Taille, à parler sans jugement de celles qu’on ignore, qu’à les apprendre; et bien qu’elle contienne en effet beaucoup de préceptes très vrais et très bons, il y en a toutefois tant d’autres mêlés parmi , qui sont ou nuisibles ou superflus , qu’il est presque aussi malaisé de les en séparer , que de tirer une Diane ou une Minerve hors d’un bloc de marbre qui n’est point encore ébaiiché. Puis, pour l’analyse des anciens et l’algèbre des modernes, outre qu’elles ne s’étendent qu’à des matières fort abstraites , et qui ne semblent d’aucun usage,* la première est toujours si astreinte à la considération des figures, qu’elle ne peut exer-

cer rentendement sans fatiguer beaucoup l’imaginatîon; et on s’est tellement assujetti en la dernière à certaines règles et à certains chiffres , qu’on en a lo fait un art corifus et obscur qui embarrasse l’esprit'y au lieu d’une science qui le cultive. Ce qui fut cause que je «pensai qu’il falloit chercher quelque autre méthode , qui , comprenant les avantages de ces trois , fût exempte de leurs défauts. Et comme la multitude des lois fournit souvent des excuses aux vices , en sorte qu^inètat est bien mieux réglé lorsque, n’en ayant que fort peu , elles y sont fort étroitement observées; ainsi , au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée , je crus que j’aurois assez des quatre •• suivants , pourvu que je prisse une ferme et constante résolution de ne manquer pas une seule fois à les observer.

Le prèihiér étoit de ne recevoir jamais aucune chose 'pour vraie que je ne la* connusse évidemment être telle; c’est-à-dire, d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention , et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui .se présenteroit si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute.

I^e second , de diviser chacune des difficultés que j’examinerois , en autant de parcelles qu’il se pourroit, et qu’il seroit requis pour les mieux résoudre.

OISCOUKS J)E LA IWÉTHOIJK.

Le troisième , de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les pins simples et les plus aisés à connoître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la conuois-^c sance des plus composés, et supposant même de ^ l’ordre entre ceux qui ne se. précèdent point naturellement les uns les autres.

Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers'et des revues si générales j (]ue je fusse assuré de ne rien omettre.

Ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles , dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m’avoient donné occasion de m’imaginer que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connoissance des hommes s’entresuivent en même façon , et que, pourvu seulement qu’on s’abstienne d’en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit, et qu’on gairde toujours l’ordre qu’il faut pour les déduire les unes des autres, il n’y en peut avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne , ni de si cachées qu’on ne découvre. Et je ne fus pas beaucoup en peine de chercher par lesquelles il étoit besoin de commencer ; car je savois déjà que ' c’étoit par les plus simples et les plus aisées à connoître; et, considérant qu’entre tous ceux qui ont ci-devant recherché la vérité dans les sciences, il n’y a eu que les seuls mathématiciens qui ont pu

SISCOriRS DE LA MÉTHODE- l4'^

trouver quelques démonstrations, c’est-à-dire quelques raisons certaines et évidentes , je ne doutois , point qiie ce ne fût par les mêmes qu’ils ont examinées ; bien que je n’en espérasse aucune autre utilité , sinon qu’elles accoutumeroiênt mon esprit -è se repaître de vérités , ef ne se contenter point de fausses raisons. Mais je n’eus pas dessein pour cela de tâcher d’apprendre toutes ces sciences particulières qu’on nomme communément mathématiques ; et voyant qu’encore que leurs objets soient différents, elle ne laissent pas de s’accorder toutes, en'ce quelles n’y considèrent autre chose que les divers rapports ou proportions qui s’y trouvent , je pensai'qu’il valoit mieux que j’examinasse seulement ces proportions en général , et sans les sup- . poser que dans les sujets qui seryiroient à m’en rendre la connoissance plus aisée, même aussi sans les y astreindre aucunement, afin de les pouvoir d’autant mieux appliquer après à tous les atutres auxquels elles cdnviendroient. Puis , ayant pris garde que pour les connoître j’aurois quelquefois besoin de les considérer chacune en particulier , et quelquefois seulement de les retenir, ou de les comprendre plusieurs ensemble, je pensai que , pour les considérer mieux en particulier, je les devois supposer en des lignes, à cause que je ne trouvois rien de plus' simple, ni que je pusse plus distinctement représenter à mon imagination

l/|4 OISCOURS ÜE LA MÉTHODÇ.

et à mes s«is ; mais que , pour les retenir , ou* les ^comprendre plusieurs enseinble., il falloit que je les expliqüaâse par quelques chiffres les plus courts qu’il seroit possible ; et que , par ce moyen , j’emprunterois tout le meilleur de l’analyse géométrique et de l’algèbre,* et corrigerois tous les dé>fauts de l’une pâr l’autre. * • •

Comme en effet j’ose dire que l’exacte observation de ce peu de préceptes que j’avois choisis ftie donna telle facilité à démêler toutes les 'questions auxquelles ces deux sciences s’étendent , qu’en deux ou trois mois que j’employai à les exaniiner, ayant commencé par les plus simples et plus générales , et chaque vérité que je trouvois étant une' règle qui me servoit après à en trouver d’autres, non seulement je yins à bout de plusieurs que j’avois jugées autrefois très difficiles , mais il me sembla aussi vers la fin que je pouvois déterminer, en celles même que j’ignorois, par quels moyens et jusqu’où il étoit possible de les résoudre. En quoi je ne vous paroîtrai peut-être pas être fort vain , si vous considérez que , n’y ayant qu’une vérité de chaque chose , quiconque la trouve en sait autant qu’on en peut savoir; et que, p^ exemple, un enfant instruit en l’arithmétique, ayant fait une addition suivant ses règles, se peut assurer d’avoir trouvé , touchant la somme qu’ilexaminoit, tout ce que l’esprit humain sau-

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DI.SCOUR.S DE LA MÉTHODE. \[\b

rdit prouver : car enfin la méthode qui enseigne à suivre^le^rai ordre, et à dénombrer exactement toutes les circonstances de ce qu’on cherche , contient tout'ce qui donne de la certitude aux règles d’arithmétique.

Mais ce qui me contentoit le plus de cette méthode étoit que par elle *j’étois assuré d’user en tout de ma raison, sinon parfaitement , au moins le nriieux qui fut en mon pouvoir : outre - que je sentois, en la pratiquant , que mon esprit s’accoutumoit peu à peu à concevoir plus nettement et plus distinctement ses objets; et que, ne l’ayant point assujettie à aucune matlîère particulière , je me promettois de l’appliquer aussi utilement aux ^ difficultés des autres sciences que j’avois fait à celles de l’algèbre. Non que pour cela j’osasse entreprendre d’abord d’examiner toutes celles- qui se présenteroient, car cela même eût 'été contraire à l’ordre qu’elle prescrit : mais , ayant pris garde que leurs principes dévoient tous être empruntés de la philosophie , en laquelle je n’en trouvois point encore de* certains, je pensai qu’il falloit avant tout que, je tâchasse d’y en établir ; et que^cela étant la chose du monde la plus importante, et où la précipitation et la prévention étoient le plus à craindre, je ne devois point entreprendre d’en venir à bout que je n’eusse atteint un âge bien plus m,ûr que celui de vingt-trois ans que j’avois alors , et que je n’eusse

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