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toutes se déduisent aisément les unes des autres, et que les énoncer, ce soit pour ainsi dire les démontrer : voilà les autres règles qu’il a établies , et dont il a d»tnné rexemj^e (i3). On entrevoit déjà toute la marche de sa philosophie Puisqu’il* faut commencer par ce qui est évident et simple, il établira des. principes qui réunissent ce dôuble caractère. Pour raisonner sur la nature, il s’appuiera sur des axiomes, et déduira des causes générales tous les effets particuliers. Ne craignons pas de l’avouer. Descartes a tracé un plan trop élevé pour l’homme; ce génie hardi a eu l’amhition de connoître comme Dieu même connqît , c’est-à-dire par les principes : mais sa méthpcle n’en est pas moins la créatrice de .là philosophie. Avant lui, il n’y avoit qu’une logique de mots. Celle d’Aristote apprenoit plus à définir et à diviser qu’à connoître; à tirer les conséquertces , qu’à découvrir les principes. Celle des scolastiques, absurdement subtile, laissoit les réalités pour s’égarer dans des abstractions barbares. Celle de Raimond Lulle n’étoit qu’un assemblage de caractères magiques pour interroger sans entendre, et' répondre sans être entendu. C’est Descartes qui*créa cette logique intérieure de l’âme, par laquelle l’entendement se rend compte à lui-méme de toutes ses idées , calcule sa marche, ne perd jamais de viie le point d’où il f»rt et le terme où il veut arriver ; cs-
jjrittle raison plutôt que de raisonnenient, et qui s’applique àtous les arts comme à toutes les sciences.
Sa méthode est créée : il a fait comme ces grands architectes qui, concevant des ouvrages nouveaux, commencent par se faire de nouveaux instruments et des machines nouvelles. Aidé de ce ^ecom’S , il entre dans la métaphysique. Il y jette d’abord un regard. Qn’aperçoit-il ? une audace puérile de l’esprit humain , des êtres imaginaires , des rêveries profondes, des mots barbares ; car, dans tous les temps, l’homme, quand il n’a pu connoître, a créé des signes pour représenter des idées cju’il n’avoit pas, et il a pris ces signes pour des connoissances. Descartes vit d’un coup d’œil ce que devoit élre la métaphysique. Dieu, l’âmç, et les principes généraux des sciences, voilà ses objets Je m’élève avec lui jusqu’à la première cause. Newton la
chercha dans les mondes ; Descartes la cherche dans
lui-même. Il s’étoit convaincu de l’existence de son âme; il avoit senti en lui l’étre qui pense, c’est-àdire l’étre qui doute, qui nie, qui affirme, qui conçoit, qui veut, qui a des erreurs, qui les combat. Cet être intelligent est donc sujet à des imperfections. Mais toute idée d’imperfection suppose l’idée d’un être plus parfait. De l’idée du parfait naît l’idée de l’infini. D’on lui naît cette idée? Comment l’homme , dont les facultés sont si bornées, l’homme qui passe sa vie à tourner dans rinlérieiir d’un cercle étroit.
comment cet être si foible a-t-il pu embrasser et concevoir l’infini? Cette idée ne lui est-elle pas étrangère? ne suppose-t-elle pas hors de. lui un être qui en soit le modèle et le principe? Cet être n’estil pas Dieu ? Toutes les autres idées claires et distinctes que l’homme trouve en lui ne renferment que l’existence possible de leur objet : l’idée seule de l’être parfait renferme une existence nécessaire. Cette idée est pour Descai’tes le commencement de la grande chaîne. Si tous les êtres créés sont une émanation du premier être, si toutes leà lois qui font l’ordre physique et l’ordre moral sont, ou des rapports nécessaires que Dieu a vus, ou des rapports qu’il a établis librement, en connoissant ce qui est le plus conforme à ses attributs , on connoitra les lois primitives de la nature. Ainsi la coniioissance de tous les êtres se trouve enchaînée à celle du premier. C’est elle aussi qui affermit la marche de l’esprit humain, et sert de base à l’évidence ; c’est elle qui , en m’apprenant que la vérité éternelle ne peut me tromper, m’ordonne de regarder comme vrai tout ce que ma raison me présentera commê évident.
•Appuyé de ce principe , et sûr de sa marche , Descartes passe à l’analyse de son âme. Il a remarqué que, dans son doute, l’étendue, la figure et le mouvement s’anéantissoient pour lui. Sa pensée seule demeuroit; .seule elle restoit immuahlement
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attachée à son être , sans qu’il lui fût possible de l’en séparer. Il peut donc concevoir distinctement que sa pensée existe, sans que rien n’existe autour de lui. L’âme se conçoit donc sans le corps. Delà naît la distinction de l’étre pensant et de l’être matériel. Pour juger de la nature des deux substances, Descartes cherche une propriété générale dont toutes les autres dépendent : c’est l’étendue dans la matière; dans l’âme, c’est la pensée. De l’étendue naissent la figure et le mouvement ; de la pensée naît la facidté de sentir, de vouloir, d’imaginer. L’étendue est divisible de sa nature ; la pensée, simple et indivisible. Comment ce qui est simple appartiendroit-il à un être composé de parties? comment des milliers d’éléments, qui forment un corps, pourroient-ils former une perception ou un jugement unique? Cependant il existe une chaîne secrète entre l’âme et le corps. L’âme n’est-elle que seroblable au pilote qui dirige le vaisseau? Non; elle fait un tout avec le vaisseau (|u’elle gouverne. C’est donc de l’étroite correspondance qui est entre les mouvements de l’un et les sensations ou pensées de l’autre, que dépend la liaison de ces deux principes si divisés et si unis (l4). C’est ainsi que Descartes tourne autour de son être, et examine tout ce qui le compose. Nourri d’idées intellectuelles, et détaché de ses sens, c’est son âme qui le frappe le plus. Voici une pensée faite pour éton-
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lier le peuple, mais que le philosophe concevra sans peine. Descartes est plus sûr de l’existence de son âme que de cellé de son corps. En effet , que sont toutes les sensations, sinon un avertissement
éternel pour l’âme qu’elle existe? Peut-elle sortir hors d’elle-mème sans y rentrer à chaque instant par la pensée? Quand je parcours tous les objets de l’univers, ce n’est jamais que ma pensée que j’aperçois. Mais comment cette âme franchit-elle l’intervalle immense qui est entre elle et la matière? Ici Descartes reprend son analyse et le fil de sa méthode. Pour juger s’il existe des corps, il consulte d’abord se.s idées. Il trouve dans son âriie’ les idtîes générales d’étendue , de grandeur , de figure , de si- * tuation, de mouvement, et une foule de perceptions particulières. Ces idées lui apprennent bien l’existence de la matière, comme objet mathématique , mais ne 0i disent rien de son existence physique et réelle. Il interroge ensuite son imagination. Elle lui offre une suite de tableaux où des corps sont représentés : sans doute l’original de ces tableaux existe , mais ce n’est encore qu’une probabilité. Il remonte jusqu’à ses sens. Ce sont • eux qid fout la communication de l’âme et de l’u- . Divers ; ou plutôt ce sont eux qui créent l’univers pour l’âme. Ils lui portent chaque portion du monde en détail ; par une métamorphose rapide', la sensation^devient idée, etiame^vipit dans cette idée,
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comme dans un miroir, le monde qui est hors il’elle. I^es sens sont donc les messagers de l’âme. Mais quelle foi peut-elle ajouter à leur rapport ? Souvent ce rapport la trompe. Descartes remonte alors jusqu’à Dieu. D’un côté, la véracité de l’Ètre suprême; de l’autre, le penchant irrésistible de riiomiiie à rapporter ses sensations à des objets réels qui existent hors de lui: voilà les motifs qui le déterminent , et il se ressaisit de runivers physique qui lui échappoit.
Ferai-je voir ce grand homme , malgré la circonspection de sa marche , s’égarant dans la métaphysique, et créant son système des idées innées? Mais cette erreur même tenoit à son génie. Accoutumé à des inéditations profondes, habitué à vivre loin des sens, à chercher tlans son âme ou dans l’essence de Dieu , l’origine , l’ordre et le fil de ses connoissances, pouvoit-il soupçont^r que l’âme fût entièrement dépendante des sens pour les idées ?. '. N’étoit-il pas trop avilissant pour elle qu’elle ne fût occupée fju’à parcourir le monde physique poury ramasser les matériaux de ses connoissances, comme le botaniste qui cueille ses végétaux, ou à extraire des principes de ses sensations, comme le chimiste qui analyse les corps ? Il étoit réservé à liOcke de nous donner sur les idées le vrai système de la nature, en développant un principe connu par Aristote et saisi par Bacon, mais dont
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Locke n’est pas moins le créateur, car nn principe n’est créé que lorsqu’ft^est clémolitré aux lioinmes.
Qui nous tlémontrera de même ce que c’est que l’âme des bêtes? quels sont ces êtres singuliers, si supérieurs aux végétaux par leurs organes, si inférieurs à l’homme par leurs facultés ? quel est ceprincipe ([ui , sans leur donner la raison , produit en eux des sensations , du mouvement et de la vie? Quelque parti que 1 on embrasse , la raison se trouble, la dignité de l’homme s’pffense, ou la religion s’épouvante. Chaque système est voisin d’une erreur ; chaque route est sur le bord d’un précipice.
Ici Descartes est entraîné , par la force des conséquences et l’enchaînement de .ses idées , vers un système aussi singulier que hardi, et qui est digne au moins de lagrandetir de Dieu. En effet, quelle idée plus sublime que de concevoir une multitude • innombrable tie machines à qui l’organisation tient lieu de principe intelligent; dont tous les ressorts sont différents, selon les dilFérentes espèces et les flifférents buts de la création ; où tout est prévu , tout combiné pour la conservation et la reproduction des êtres ; où toutes les opérations sont le résultat toujours sùr des lois du mouvement; où toutes •* les causes (jui doivent produire des millions treffets sont arrangées jusqu’à la fin des siècles, et ne dépendent que de la correspondance et de l’har- • monie <le quelque partie de matière? Avouons-le,.
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ce système donne la plus gi'ande idée de l’art de l’éternel géomètre, conmi^fappeloit Platon. C’est ce même caractère de grandeur (jue l’on a retrouvé depuis dans l’harmonie préétablie de T^eibnitz , caractère plus propre que tout autre à séduire les hommas tle génie, qui aiment mieux voir tout en un instant dans une grande idée, que de se traîner sur des détails d’observations et sur quelques vérités éparses et isolées.
Descartes s’est élevé à Dieu, est descendu dans son âme, a .saisi sa pensée, l’a séparée de la matière , Si’est assuré qu’il existait das corps hors de lui. Sur de tous les principes de ses connoissances, il va maintenant s’élancer dans l’univers physique; il va le parcourir, l’embrasser, le connoître: mais auparavant il perfectionne l’instrument de la géométrie, dont il a besoin. C’est ici une das parties les plus solides de la gloire de Descartes; c’est ici qu’il a tracé uiie route qui sera éternellement marquée dans l’histoire de l’esprit humain^ L’algèbre étoit créée depuis long-temps. Cette géométrie métaphy.sique, qui exprime tous les rapports par des signes universels, qiu facilite le calcul en le généralisant , opère .sur les quantités inconnues comme si elles étoient connues, accélère la marche et augmente l’étendue de l’esprit en substituant un signe abrégtî à dea combinai.sons nombreuse.s; •cette .scijence , inventée par les'Arabes, ou du moins
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transportée par eux en Espagne, cultivée par les Italiens, avoitété agrandie et perfectionnée par un Français: mais, malgré les découvertes importantes de rUlustre Viète, malgré un pas ou deux qu^on avoit faits après lui en Angleterre , il restoit encore beaucoup à découvrir. Tel étoit le sort de Des- • cartes , qu’il ne pouvoit approcher d’une science sans qu’aussitôt elle ne prit une face nouvelle. D’abord il travaille sur les méthodes de l’analyse pure: pour soulager l’imagination, il diminue le nombre des signes; il repré.sente par des chiffres . les puissances des quantités , et simplifie , pour ainsi dire, le mécanisme algébrique. Il s’élève en- • suite plus haut: il trouve sa fameuse méthode des indéterminées , artifice plein d’adresse , où fart* conduit par le génie, surprend la vérité en paroissant s’éloigner d’elle ; il apprend à connoître le nombre et la nature des racines dans chaque équation par la combinaison successive des signes; règle aussi utile que simple, que la jalousie et rignoran.ce ont attaquée, que la rivalité nationale a disputée à Descartes, et qui n’a, été démontrée que depuis quelques années*. C’est ainsi que les grands hommes découvrent, comme par inspiration, des vérités que les hommes ordinaires n’entendent quelquefois qu’au bout de cent ans de
pratique et d’étude; et celui qui démontre ces
* Vnycz ks Mémoires de l’Academie des seicnres, année 1741-
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■ » *' vérités après eux acquiert encore une gloire im-
niçrtelle. L’algèbre ainsi perfectionnée , il restoit un pas plus difficile à faire. I^a méthode d’Apollonius et d’Archimède, qui fut celle de tous les anciens géomètres, exacte et rigoureuse pour les démonstrations, étoit peu utile pour les découvertes. Semblable à ces machines qui dépensent une quan- • tité prodigieuse de forces pour peu de mouvement, elle consumoit l’esprit dans un détail d’opérations trop compliquées, et le traînoit lentement d’une vérité à l’autre. Il falloit une méthode plus rapide; il falloit un instrument qui élevât le géomètre à ■ une hauteur d’où il pût dominer sur toutes ses opérations, et, sans fatiguer sa vue, voir d’un coup ffœit des espaces immenses se resserrer comme eu un point : cet instrument, c’est Descartes qui l’a créé ; c’est l’application de l’algèbre à la géométrie.
Il commença donc par traduire ies lignes, les surfaces et les solides en caractères algébriques; mais ce qui étoit l’effort du génie , c’étoit, après la résolution du problème, de traduire de nouveau les caractères algébriques en figures. Je n’entreprendrai point de détailler les admirables découvertes sur lesquelles est fondée cette analyse créée par Descartes. Ces vérités abstraites et pures, faites pour être mesurées par le compas , échappent au pinceau de l’éloquence; et j’affoiblirois l’éloge d’un grand homme en cherchant à peindre ce qui ne
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doit être que calculé. Contentons - nbus de temarquer ici que, par son analyse, Descartes fit faire plus de progrès à la géométrie qu’elle n’en avoit fait depuis la création du* monde. Il abrégea les travaux, il multiplia les forces, il donna une nouvelle marche à l’esprit humain. C’est l’analyse qui * a été l’instrument de toutes les grandes découvertes des modernes; c’est l’analyse qui , dans les mains des Leibnitz, des Newton et des Bernoulli , a produit cette géométrie nouvelle et sublime qui soumet l’infini au calcul : voilà l|ouvrage de Descàrtés. Quel est donc cet homme extraordinaire qui a laissé si loin de lui tous les siècles passés, qui a ouvert de nouvelles routes aux siècles à venir, et qui dans le sien avoit à peine trois hommes qui fussent en état * de l’entendre? Il est vrai qu’il avoit répandu sur toute ^ géométrie une certaine obscurité: soit qu’accoujjumé à franchir d’un saut des intervalles immenses , il ne s’aperçût pas seulement de toutes les idées intermédiaires qu’ilsupprimoit, et qui sont des points d’appui nécessaires à lafoiblcsse; soit que son dessein fût de secouer l’esprit humain , et de l’accoutumer aux grands efforts ; soit enfin que, » tourmentépar des rivaux jaloux et foibles, il voulût ‘ une fois les accabler de son génie, et les épouvanter de toute la distance qui étoit entre eux et lui (i6).
Mais ce qui prouve le mieux toute l’étendue de l’esprit de Descartes, c’est (^u’il est le premier qui
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ait conçu la grande idée de réuniç toutes les sciences , et de. les faire servir à la perfection rune de l’autre. On a vti qu’il avoit transporté dans sa logique la méthode des géomètres; il se servit tle l’analyse logique pour perfectionner l’algèbre; il appliqu.i ensuite l’algèbre à la géométrie, la géométrie et l’algèbre à la mécanique, et ces trois sciences combinées ensemble à l’aslronoinie. C’est donc à hii qu’on doit les premiers essais de l’application de la géométrie à la physique ; application qui a créé encore une science toute nouvelle. Armé de tant de forces réunies, Descartes marche à la nature; il entreprend de déchirer ses voiles, et d’expliquer le système du monde. Voici un nouvel ordre de choses: voici des tableaux plus grands peut-être que ceux que présente l’histoire de toutes les nations et de tous les empires (17).
Qu’on me donne de la matière et du mouvement, it Descartes, et je vais créer un monde. Q’abord il s’élève par la pensée vers les deux, et de là il embrasse l’univers d’un coup d’œil ; il voit le monde entier comme une seule et immense machine, dont les roues et les ressorts ont été disposés au commencement, de la manière la plus simple, par une main éternelle. Parmi cette quantité effroyable <le c*)rps et de mouvements, il cherche la disposition des centres. (îhaque corps a son centre particulier, chaque système a son centre général. .Sans doute
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aussi il y a un centre universel, autour du(|uelsont rangés tous les systèmes de la nature. Mais où est-il, et daps ’^iêl point de l’espace ?*Descartes place dans le soleil le centre du système auquel nous sommes attachés. <.^e système est une des roues tle la machine ;'le soleil est le point d’appui. Cette grande roue (embrasse dix-huit cent millions de .lieues dans sa circonférence, à ne compter que jusqu’à l’orbe de Saturne. Que seroit-ce si on pouvoit suivre la marche excentrique des comètes ! Cette roue dé l’univers doit communiquer à une roue voisine, dont la circonférence est peut-être plus grande encore; celle-ci communique à une troisième, cette troisième à une autre , et ainsi de suite dans une progression infinie , jusqu’à celles qui sont bornées par les dernières limites de l’espace. Toutes, par la communication du mouvement , se balancent et se contre-balancent , agis.sentet réagissent l’une sur l’autre, se servent mutuellement de poids et de cpntre-poids, d’où résulte l’équilibre de chaque système, et, de chaque équilibre particulier, l’équilibre du monde. Telle est l’idée de cette grande machine , qui s’étend à plus de centaines de millions de lieues que l’imagination n’en peut concevoir , et dont toutes les roues sont des mondes combinés les uns avec les autres; i * C’est cette machine que Descartes conçoit, et qu’il entreprend de créer avec trois fois de méca-
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nique. Mais auparavant il établit les propriétés générales de l’espace , de la matière et du mouvement. D’abord , ‘Comme toutes les parties soiit enchaînées, (pie nulle part le iruîcanisme n’est interrompu , et que la matière seule peut agir sur la matière", d faut que tout soit plein. Tl admet donc un fluide immense et continu , qui circule entre Içs parties solides de l’univers; ainsi le vide est proscrit déjà nature. L’idée de l’espace est nécessairement liée à celle de l’étendue, et Descartes confond l’idée de l’étendue avec celle de la matière :"car on peut dépouiller successivement les corps de toutes leurs qualités ; mais l’étendue y restera, sans qu’on puisse jamais l’en détacher. C’est donc l’étendue qui constitue la maliçre,et c’est la matière qui constitue l’espace. Mais où sont les bornes de l’espace? Descartes ne les conçoit nulle part , parcecpie l’imagination peut toujours s’étendre au-delà. L’nnivers est donc illimité : il semble que l’ânie de ce grand homme eût été trop resserrée par les bornes dumonde; iln’ose pointles fixer. Il examine ensuite les lois du mouvement : mais qu’est-ce que le mouvement ? c’est le plus grand phénomène de la nature, et le plus inconnu. Jamais l’homme ne saura comment le mouvement d’un corps peut passer dans un autre. Tl faut donc se borner à connoître par quelles lois générales il se distribue, se erjuserve ou se détruit; et c’est ce que personne n’avoit cherché
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avant Descaijes. C’est lui qui le premier a gétiérg^ lisé tous les phénomènes,- a comparé tous les récsultats et tous les effets, pour en extraire ces lois primitives : et puisque dans les mers, sur la terre et danÿles eîeux, tout s’opère par le mouvement, ii’étoit-ce pas remettre aux hommes la clef de la nature? Il se trompa , je lésais; mais, malgré son erreqr , il n’en est pas moins l’aiiteur des lois du mouvement: car, pendant -treq^ siècles, >lçs philosophes n’y avoient pas mème'^ènsé; etdâ-^u’il en eut donné de fausses , on s’appliqua à cherchqj^ les véritaliles. Trois mathématiciens célèbres * les trouvèrent en même temps : c’étoit l’effet de ses recherches et de la secousse qu’il avoit donnée aux esprits. Du mouvement il passe à la matière , chose aussi incompréhensible pour l’homme, Il admet ufie matière primitive, unique, élémentaire, source et principe de tous, les êtres, divisée et divisible à l’infini; qui se modifie par le mouvement;qui se compose et se décompose ; qui végète ou s’organise ; qui, par l’activité rapide de scs parties, devient fluide; qui , par leur repos, demeure inac? tive et lente; qui circule sans cesse dans des moules et des filières innombrables, et, par l’assemblage des formes constitue l’univers: c’est avec cette matière qu’il entreprend de créer un monde.
Je n’entrerai point dans le détail de cette créa-
Hujrgi-us, Walli» et Wren.
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ijom Je ne (Hunclrai poiiit'ces trois étéuieiiLssi cou-' pus, formés pai- des millions de par tfcules^en tassées, qui së heurtent, ée froissent et se brisent; ces éléments emportés d’un mouvement rapide autour de divers centres, et marchant par tourhilio’ns ; la force centrifuge qui naît du mouvement circulaire; chaque élément (jui se place à difiérentes distances, à raison de sa pesanteur; la matière lopins déliée qui se précipité- vers les centres et y va former des soleils; la plus massive rejetée vers les circonférences; les grands tourbillons qui engloutissent les tourbillons voisins trop foibles pour leur résister, et les emportent dans leurs cours; tous ces tourbillons roulant dans l’espace immense , et chacun en équilibre, à raison de leur masse et de leur vitesse. C’est au physicien plutôt qu’à l’orateur à donner l’idée de ce système , que l’Europe adopta avec transport , qui a présidé si long - temps au ■mouvement des deux, et qui est aujourd’hui tout- H-fait renversé. En vain les hommes les plus savants dü siècle passé et du nôtre , en vain les Huygens, lesBulfinger, lesMalebranche , les Leibnitz, les Kircher et. les Bernoulli ont travaillé à réparer ce grand édifice ; il menaçoit ruine de toutes parts, et il a fallu l’abandonner. Gardons-nous cependant de croire que ce système, tel qu’il est, ne soit pas l’ouvragé d’un génie extraordinaire. Personne encore n’avoit conçu une machine aussi
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grande ni aussi vaste;, personne n’avoit eu l’idée de rassembler toutes les observations faites dans tous les siècles , et d’en bâtir un système, général du monde; personne n’avoit fait un usage aussi beau des lois de l’équilibre et du mouvement; personne , d’un petit nombre de princij)es simples , n’avoit tiré une foule de conséquences si bien enchaînées. Dans un temps où les lois du mécanisme étoient si peu connues, où les observations astronomiques étoient si imparfaites, il est beau d’avoir même ébauché l’univers. D’ailleurs tout sen^loil inviter l’homme à croire que c’étoit là le système de la nature; du moins le mouvement rapitle de toutes les sphères,’ letir rotation sur leur propre centre , leurs orbes plus ou moins réguliers autour d’un centre commun , les lois de l’impulsion* éta-* blies et connues dans tous les corps qui- nous environnent , l’analogie de la terre avec les cieirx , l’enchainement de tous les corps de l’univers , enchaînement qui doit être formé par des liens physiques et réels , tout semble nous dire que les sphères célestes communiquent ensemble, et sont etitntinées par un fluide invisible et immense qui circule autour d’elles. Mais quel est ce flùide ? ' •
quelle est cette 'impulsion? quelles sont les canses qui la modifient, qui l’altèrent et qui la changent? comment toutes ces causes .se combinent ou se divisent -elle» pour produire les plus étonnants
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effets ? C’est ce que DescartQS ne nous apprend pas , c’est ce que l’homme ne saura peut-être jamais bien; car la géomêti ie , qui est le plus grand instrument dont on se serve aujourd’hui dans la physique, n’a tle prise que sur les objets simples. Aussi Newton, tout grand qu’il étoit, a été obligé de simplifier l’univers pour le calculer. Il a fait mouvoir tous les astres dans des espaces. libres : dès lors plus de fluide, plus de ré.sistances , plus de frottements; les liens qui unissent ensemble tontes les parties du monde ne sont plus que des rapports de gravitation , des éti-es purement mathématiques. Il faut en convenir, un tel univers est bien plus aisé à caîcider que celui de Descartes, où toute action est fondée sur un méauiisme. Le newtonien, tranquille dans son cabinet , calcule la marche des sphères d’après un seul jirincipe qui agit toujours d’une manière uniforme. Que la main du génie qui préside à l’univers saisisse le géomètre et le transporte tout-à-coup dans le monde de Descartes: Viens, monte, franchis l’intervalle qui te sépare des cieuK, approche de Mercure, passe l’orbe de Vénus, laisse Mars derrière toi, viens te placer entre Jupiter et Saturne; te voilà à quatre-vingt mille diamètres de ton globe. Regarde maintenant: voistu ces grands corps qui de loin te paroissent mus d’une manière uniforme? Vois lein-s agitations et leurs balancements, semblables à ceux d’un vais-
seaii tourmenté par la tempête^ dans un fluide qui presse et qui bouillonne; vois et calcule, si tu . peigc, ces mouvements. .Ainsi , quand le système de Descartes n’eût. point été aussi défectueux, ni celui de Newton ^aussi admirable, les géomètres dévoient, par préférence, embrasser le dernier; et ils l’ont fait. Quelle main plus hardie, profitant des nouveaux phénomènes connus et des découvertes nouvelles, osera reconstruire avec plus d’aûdace et de solidité ces tourbillons que Descartés lui-même n’éleva que d’une main foible ? ou , rapprochant deux empires divisés, entreprendra* de réunir l’attraction avec l’impulsion , en découvrant la chaîne qui les joint? ou peut-être nous apportera une nouvelle loi de la nature , inconnue jusqu’à ce jour, qui nous rende compte également et des phénomènes des deux et de ceux de la terre? Mais l’exécution de ce projet est encore reculée. Au siècle de Descartes., il n’étoit pas temps d’ex-
pliquer le système du monde; ce temps n’est, pas venu pour nous. Peut-être l’esprit humain n’e.st-il qu’à son enfance. Combien de siècles faudra-t-il encore pour que cette grande entreprise vienne à sa maturité! Combien de fois faudra-t-il que les comètes les plus éloignées se rapprochent de nous , et descendent dans la partie inférieure de leurs orbites! Combien faudra-t-il découvrir , dans le momie planétaire , ou de satellites nouveaux , ou
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de nouveaux phénomènes des satellites déjà connus ! combien de mouvements irréguliers assignei' à leurs véritables causes^! combien perfectionner, les moyens d’étendre notre vue aux plus grandes distances, ou par la réfraction ou par la réflexion de la lumière ! combien attendre de hasards qui serviront mieux la philosophie que des siècles d’observations! combien découvrir de chaînes et de fils imperceptibles , d’abord entre tous les êtres qiîi nous environnent , ensuite entre les êtres éloi gnés! Et peut-être après ces collections immenses de faits , fruits de <lcux ou trois cents siècles , combien de bouleversements et de révolutions ou physiques ou morales^ sur le globe suspendront encore pendant des milliers d’années les progrès de l’esprit humain dans cette étude de la nature ! Heureux si, après ces longues interruptions, le genre humain renoue le fil, de ses connoissances au point üiVil avoit été rompu! C’est alors peut-être qu’il sera permis à l’homme de penser à faire un système du monde; et que ce qui a été commencé dans l’Égypte et dans l’Inde, poursuivi dans la Grèce, repris et développé en Italie , en France , en Allemagne et en Angleterre, s’achèvera peut-être, ou dans* les pays intérieurs de l’Afrique, ou dans quelque endroit sauvage de l’Amérique septentrionale ou des 'ferres australes; tandis que notre Europe savante ne seca plus qu’une soliUide barbare.
Din=
DK DKSCAKTES.
OU sérâ pçut-ftre eugloutie sous les flots de l’océan rejoint à la Méditerranée. Alo'rs- on*se souviendra de DescaVtes, et son nom sera prononcé peut-être dans des lieux où aucun son ne s’est fait entendre depuis la naissance du inonde. *
Il poursuit sa création : des cieux il descend sur la terre. Les memes mains qui ont arrangé et construit les corps célestes travaillent à. la composition du globe de la- terre. Toutes les parties tendent vers lè centre. La pesanteur est l’effet de la force centrifuge du tourbillon.'Ce fluide, qui tend à s’éloigner, pousse vers le centre tous les corps qui ont moins de force que lui pour s’écliapp'ér : % ainsi la matière n’a par elle-même aucun poids.'- * Bientôt tout devoit changer : la pesanteur est devenue une qualité primitive et inhérente, qui s’étend à toutes les dist£uices et à tous les mondes , qui /ait graviter toutes les parties les unes vers les aittres, retient la lune dans son orbite, et fait tomber les corps sur la terre. On devoit fais» plus , . ou devoit peser les astres ; monument singblier de l’audace de l’homme ! Mais toutes ces grandes découvertes ne sont que des calculs sur les effets. Descartes, plus hardi a osé chercher la cause, llcop-' tiuué sa marche : l’air, fluide léger , élastique et transparent, se détache des parties terrestres plus épaisses, et se balance dans l’atmosphère; le^feu naît d’une agitation plus vive,*cl acquiert sou ac-
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tivité brûlante; l’eau devient fluide, çt ses gouttes ' s^irrondissent ;* les montagnes s’élèvent, et les abîmes des mers se creusent ; un balancement riodique. soidève et abaisse tour à tour les flots ét remue la masse de l’océan, depuis la surface jusqu’aux plus grandes profondeurs; c’est le passage» de la lune au-dessus du méridien qui presse, et resserre les torrents dé fluide contenus entre la ^ lune et l’océan. I/intérieur du globe s’organise, une chaleur féconde part du centre de la terre,, et se distribue dans toutes ses parties; les sels, les # bitumes et les soufres se composent ; les minéraux naissent de plusieurs mélanges ; les veines métalliques s’étendent ; les volcans s’allument ; l’ai r , dilaté dans les cavernes souterraines, éclate , et donne des secousses au globe. De plus grands prodiges s’opèrent : la vertu magnétique se déploie, l’aimant attire et repousse, ib communique sa force, et-se dirige vers les pôles du monde ; le fluide électrique cîrouleirlans les corps, et le frottement le rend actif. Tels sont les principaux phénomènes du globe que nous habitons, et que Descartes entreprend , d’expliquer. H soulève une partie du voile qui les couvre. Mais ce globe est enveloppé d’une masse invisible et flottante, qui est entraînée du même mouvement que la terre , presse sur sa surface , et y attache tous les corps : c’est l’atmosphère ; océan élastique, et qui , comme le nôtre, est sujet à des
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altérations et à tle» tempêtes ; région détachée de l’homme , et qui , par son poids ^ a sur.rhoimne la 4)t^grande influence; fieu où se rendent sans cesse les particules écliappées de tous les êtres ; assemblage des ruines dè la nature , ou volatilisée par le Hfeu, ou dissoute l’action de l’air, ou pompée par' le soleil; laboratoire immense, où toutes ces parties isolées et^xtraites d’un tnillion de corps différents. se réunissent de nouveau , fermentéiht , se composent , prodhisent de nouvelles formes , et offrent aux yeux ces météores variés qui étonnent le peuple, et que recherche le philosophe. Descartes , après avoir parcouru la terre, s’élève dans cette région (i 8). Déjà on commenroït dans toute l’Europe à étudier la nature de l’air. Galilée le pre- ‘ inier avoit découvert sa pesanteur. Torricelli avoit mesuré la pi^sion de l’atmosphère. On l’avoit t|01^vée cylindre d’eau de même base
ét de^trent^éux pieds de hauteur, ou à une colonne de vif-argent de vingt-neuf pouces. Ces expériences n’étonnent point Descartes : elles étoient conformes à «es principes. Il avoit deviné la nature avant (^u’on l’eùt mesurée. C’est lui qiîi donne à Pascal l’idée de sa fameuse expérience sur une haute montagne*; expérience qui confirma touleâ les autres , pareequ’on vit que la colonne da mer-
* Le fuy de Dôme, en Auvergne.