‹ Œuvres de Descartes (volume 4)Chapitre 31 sur 62 · iS · texte numérisé non relu

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pariait que la chaleur, et ainsi des autres. Mais encore , outre cela , l’idée de la chaleur ou de la pierre ne peut pas être en moi , si elle n’y a été mise par quelque cause qui contienne en soi pour le moins autant de réalité que j’en conçois dans la chaleur ou dans la pierre : car, encore que cette • cause-là ne transmette en mon idée aucune chose <le sa réalité actuelle ou formelle, ou ne doit pas pour cela s’imaginer que cette caus^cloivp être moins réelle; mais on doit savoir que toute idée •* étant un ouvrage de l’esprit, sa nature est telle ' qu’elle ne demande de soi aucune autre réalité formelle que celle qu’elle reçoit «^huprunte de la pensée ou de l’esprit, dont elle est seulement un mode, c’est-à-dire une manière ou façon de penser. Or, afin (ju’une idée coiifienne ‘une telle réalité objective plutôt qu’une autre , elle doit sans doute avoir cela de quelque cause dans laquelle il se rencontre pour 'le moins ^|igiant de réalité formelle que cette idée contient de réalité objective; car si nous supposons qu’il se trouve quelque chose dans une idée qui ne se rencontre pas dans sa cause, il faut donc qu’elle tienne cela du néant. Mais , pour imparfaite que soit cette façon d’étre par laquelle une chose est objectivement ou par rcprés'entatum dans l’entendement par son idée , certes on ne peut pas néanmoins dir«^ que cette façon et manière-là d^re ne soit rien, 'ni par conséquent

que cette idée tire son origine du néant. Et je ne •dois pas aussi m’imaginer que la réalité que je "considère dans mes idées n’étant qu’objective, il n’est pas nécessaire que la meme réalité soit formellement ou actuellement dans les causes de ces idées , mais qu’il suffit qu’elle soit aussi objectivement en elles : car, tout ainsi que cette manière d’être objectivement appartient aux idées de leur propre nature , de même aussi la manière ou Ja façon d’être formellement appartient aux causes de ces idees (a tout le moins aux premières et principales ) de leur propre nature. *Et encore qu’il puisse arriver qu’une idée donne naissance à une autre idée , cela ne peut pas toutefois être à l’infini; mais il faut à la fin parvenir à une première idée, dont la cause soit comme un patron ou un original dans lequel toute la réalité ou perfection soit contenue formellement et en effet, qui se rencontre seulement objectivement ou par représentation dans ces idées. En sorte que la lumière naturelle me /ait connoître évidemment que les idées sont en moi comme des tableaux ou des images qu i peuvent à la vérité facilement déchoir de la perfection des choses dont elles ont été tirées, mais qui ne peuvent jamais rien contenir de plus grand ou de plus parfait.

Et; d’autant plus longuement et .soigneusement

MÉDITATIOIfS.

j’examine, toutes ces choses , d’autant plus clairement et distinctement je connoîs qu’elles sonj vraies. Mais, enfin, que conclurai-je de tout cela* C’est à savoir que , si la réalité ou perfection objective de quelqu’une de mes idées est [telle que je connoisse clairement que cette même réalité ou perfection n’est point en moi ni formellement ni éminemment, et que par conséquent je ne puis moi-jnéme en être la cause, il suit de là nécessairement que je ne suis pas seul dans le monde , mais qu’il y a encore quelque autre chose qui existe et qui est la cause de cette idée ; au lieu que , s’il ne se rencontre point en moi de telle idée, je n’aurai aucun argument qui me puisse convaincre et rendre certain de l’existence d’aucune autre chose que de moi-même, car je les ai tous soigneusement recherchés, et je n’en ai pu trouver aucun autre jusqu’à présent.

Or, entre toutes ces idées qui sont en moi, ou- 4re celles qui me représentent moi-meme à moiméme, de laquelle il*ne peut y avoir ici aucune difficulté, il y en a une autre qui me représente un Dieu , d’autres des choses corporelles et inanimées , d’autres des anges , d’autres des animaux , et d’autres enfin qui me représentent des hommes «emhlables à moi. Mais , pour ce qui regarde les idées qui me représentent d’autres hommes , ou des animaux, ou des anges, je conçois facilement

MÉDITATIOBiS. 277

quelles peuvent être formées par le mélange et la composition des autres iJées que j’ai des choses oorporelles et de Dieu, encore que hors de moi il n’y eût point d’autres hommes dans le monde, ni aucuns animaux, ni aucuns anges. Et pour ce qui regarde les idées des choses corporelles , je n’y reconnois rien de si grand ni de si excellent qui ne me semble pouvoir venir de moi-méme; car, si je les considère de plus près, et si je les examine de la même façon que j’examinai hier l’idée de la cire, je trouve qu’il ne s’y rencontre que fort peu de chose que je conçoive clairement et distinctement , à savoir la grandeur ou bien l’extension en longueur, largeur et profondeur, la ^gilre qui résulte de la terminaison de cette extension , la situation que les corps diversement figurés gardent entre eux, et le mouvement ou le changement de cette situation , auxquelles on peut ajouter la substance, la durée et le nombre. Quant aux autres choses, comme la lumière, les couleu^, les sons, les odeurs, les saveurs, la chaleur, le froid, et les autres qualités qui tombent sous l’attouchement , elles se rencontrent dans ma pensée avec tant d’obscurité et de confusion, que j’ignore même si elles sont vraies ou fausses, c’està-dire si les idées que je conçois de ces qualités sont en effet les idées de quelques choses réelles, ou bien si elles ne me représentent que des êtres

MtOlTATlON s.

chimériques qui ne peuvent exister. Car, encore que j’aie remarqué ci-devant qu’il n’y a que dans les jugements que se puisse rencontrer la vraie et formelle fausseté, il se peut néanmoins trouvet' dans les idées une certaine fausseté matérielle, à savoir lorsqu’elles représentent ce qui n’est rien comme si c’étoit quelque chose. Par exemple, les idées que j’ai du froid et de la chaleur sont si peu *• claires et si peu distinctes, qu’elles ne me sauroient apprendre si le froid est seulement une privation de la chaleiir, ou la chaleur une privation du froid; ou bien si l’une et l’autre sont des qualités réelles, ou si elles ne le sont pas : et, d’autant que les idées étant comme des images, il n’y en peut avoir aucune qui ne nous semble représenter qîielgue chose , s’il est vrai de dire que le froid ne soit autre chose qu’une ])rivation de la chaleur, l’idée qui n me le rej>résente comme quelque chose de réel et de positif ne sera pas mal à propos appelée fausse, et ainsi des autres. Mais, à dire le vrai , il n’est pas nécessaire (jue je leur attribue d’autre auteur que moi-même : car , si elles sont fausses , c’est-à-dire si elles représentent des choses qui ne sont point, la ,* lumière naturelle me fait connoître qu’elles procèdent du néant, c’est-à-dire qu’elles ne sont en moi que parcequ’il manque quelque chose à ma nature, et qu’elle n’est pas toute parfaite; et si ces idées sont vraies, néanmoins, parcequ’elles me font

MKniTATlOWS.

paroître si peu de réalité que même je 11e saurois distinguer la chose représentée d’avec le non-étre, je ne vois pas pourquoi je ne pourrois point en être l’auteur.

Quant aux idées claires et distincUïS que j’ai des choses' corporelles , il y en a quelques unes qu’il semble qxle j’ai pu tirer de l’idée que j’ai de moimême; comme celles que j’ai de la substance, de la durée , du nombre , et d’autres choses semblables. Car lorsque je pense que la pierre est une substance, ou bien nne chose qui de soi est capable d’exister, et que je' suis aussi moi-même une substance; quoique je conçoive bienquejesuis une chose qui pense et non étendue, et que la pierre au contraire est une chose étendue et qui ne pense point , et qu’ainsi entre ces deux conceptions il se rencontre une no- ' table différence, toutefois elles semblent convenir en ce point qu’elles représentent toutes deux des substances. De même, quand je pense que je suis maintenant , et que je me ressouviens outre cela d’avoir été autrefois, et que je conçois plusieurs diverses pensées dont je connois le nombre , alors j’acquiers en moi les idées de la durée et du nombre , lesquelles , par après , je puis transférei- à toutes les autres choses que je voudrai. Pour ce qui est des autr«9*^ualités dont les idées des choses corporelles sont composées, à ‘savoir rétendue 1 la figure, la situation et le mouvement, il est vrai

aSo MÉDITATIONS.

qu’eUes ne sont point formellement en moi , puisque je ne suis qu’une chose qui pense; mais parceque ce sont seulement de'certains modes de la substance, et que je suis môi-méme une substance, il semble qu’elles puissent être contenues* en moi éminemment. ' •

Partant, il ne reste que la seule idée de Dieu, dans laquelle il faut considérer s’il y a quelque chose qui n’ait pu venir de moi-même. Par le nom de Dieu j’entends une substance infinie , éternelle, immuable, indépendante, toute connoissante, toute puissante , et par laquelle moi-même et toutes les autres choses qui sont (s’il est vrai qu’il y en ait<{ui existent) ont été créées et produites. Or, ces avantages sont si grands et si éminents, que plus attentivement je les considère , et moins je me persuade que l’idée que j’en ai^ puisse tirer son origine de moi seul. Et par conséquent il faut nécessairement concluré de tout ce que j’ai dit auparavant que Dieu existe : car, encore que l’idée de fa substance soit en moi de cela même que je suis une substance , je n’aurois'pas néanmoins l’idée d’une substance infinie, moi qui suis un être fini, si elle n’avoit été mise ch moi par quelque subkance qui fût véritablement infinie.

Et je ne me dois pas imaginemqiie je ne conçois pas l’infini par une véritable idée, mais seulement par la négation de ce qui est fini, de même

que je comprends -le repos et les ténèbres par la négation du mouvement et de la lumière : puis- ’qu’au contraire je vois manifestement qu’il se rencontre plus de réalité dans'la substance infinie que dans la substance finie, et partant que j’ai en quelque façon plutôt en moi la notion de l’infini que du fini, c’est-à-dire de Dieu que de moi-même: car, comment seroit-il possible que je pusse connoître que je doute et que je désire , c’est-à-dire qu’il me manque quelque chose et que je ne suis pas tout parfait , si je n’avois en moi aucune idée d’un être plus parfait que le mien, par la comparaison duquel je connoîtrois les défauts de ma nature?

Et l’on ne peut pas dire que peut-être ce^eidée de Dieu est matériellement fausse, et par conséquent que je la puis tenir du néant , c’est-àdire qu’elle peut être en moi poureeque j’ai du défaut , comme j’ai tantôt dit des idées de la chaleur et du froid et d’autres choses semblables: car au contraire cette idée étant fort claire et fort' distincte, et contenant en soi plus de réalité objective qu’aucune autre, il n’y en a point qui de soi soit plus vraie, ni qui puisse être moins soupçonnée d’erreur et de fausseté.

Cette idée , dis-je , d’un être souverainement par-* fait et infini est très vraie; car encore que peut-? être l’on puisse feindre qu’un tel être n’existe point,

on ne peut, pas feindre néanmoins que son .-idée ne me représente rien de réel , comme j’ai tantôt dit de l’idée du froid. Elle est aussi fort claire et fort distincte , puisque tout ce que mon esprit conçoit clairement et distinctement de réel et de vrai , et qui contient en soi quelque perfection, est contenu et renfermé tout. entier dans cette idée. Et ceci ne laisse pas d’étre vrai, encore que je ne comprenne pas l’infini, et qu’il se rencontre en Dieu une infinité de choses que je ne puis comprendre, ni peut-être aussi atteindre aucunement tle la pensée ; car il est de la nature de l’infini , que moi qui suis fini et borné ne le puisse comprendre ; et il suffit que j’entende bien cela et que je juge • ([^0 toutes les choses que je conçois clairement, et dans lesquelles je sais qu’il y a queltpje perfection , et peut-être aussi une infinité d’autres que j’ignore , sont en Dieu formellement ou éminemment, afin que l’idée que j’en ai soit la plus vraie, la plus claire et la plus distincte de toutes celles ({ui sont en mon esprit.

Mais peut-être aussi que je suis quelque chose de plus que je ne m’imagine, et que toutes les perfections que j’attribue à la nature d’un Dieu sont en quelque façon en moi en puissance, quoiqu’elles *ne se produisent pas encore et ne se fassent point paroître par leurs actions. En effet , j’expérimente déjà que ma eonnoissance s’augmente et se per-

MÉDITATIONS. aH3

fectioiine peu à peu; et je ne vois rien qui puisse empêcher qu’elle ne s’îhiginente ainsi de plus en plus jusques à l’infuti, ni aussi pourquoi, étant ainsi accrue et perfectionnée, je ne pourrois pas acquérir par son moyen toutes les autres perfections de la nature divine, ni enfin pourquoi la ]>uissance que j’ai'pour l’acquisition de ces perfections , s’il est vrai qu’elle soit maintenant en moi , ne seroit pas suffisante pour en produire les idées. Toutefois, en y regardant un peu de près, je reconnois que cela ne peut être; car premièrement, encore qu’il fût vrai que ma connoissance acquît tous les jours de nouveaux degrés de perfection , et qu’il y eût en ma nature beaucoup de choses en puissance qui n’y sont pas encore actuellement, toutefois tous ces avantages n’appartiennent et n’approchent en aucune sorte de l’idée que j’ai de la Divinité, dans laquelle rien ne se rencontre seulement en puissance., mais tout y est actuellement et en effet. Et même n’est-ce pas un argument infaillible et très certain d’imperfection en ma connoissance, de ce qu’elle s’accroît peu à peu et qu’elle s’augmente par degrés? De plus, encore que ma connoissance s’augmentât de plus en plus , néanmoins je ne laisse pas de concevoir qu’elle nesauroitêtre actuellement infinie, puisqu’elle n’arrivera jamais à un si haut jîoint de perfection, qu’elle ne soit encore capable (i’acqiiêrir quelque plus grand

accroissement. Mais je conçois Dieu actuellement infini en un si haut degré, qu’il ne se peut rien ajouter à la souveraine perfection qu’il possède. Et , enfin, je comprends fort bien que l’être objectif d’une idée ne peut être produit par un être qui existe seulement en puissance, lequel à proprement parler n’est rien, mais seulement par un être formel ou actuel. *

Et certes je ne vois rien en tout ce que je viens de dire qui ne soit très aisé à connoître par la lumière naturelle à tous ceux qui voudront y penser soigneusement; mais lorsque je relâche quelque chose de mon attention , mon esprit se trouvant obscurci et comme aveuglé par les images des choses sensibles , ne se ressouvient pas facilement dé la raison pourquoi l’idée que j’ai d’un être plus parfait que le mien doit nécessairement avoir été mise en moi par un être qui soit en effet plus }>arfait. C’est pourquoi je veux ici passer outre, et considérer si moi-même qui ai cette idée de Dieu , je pourrois être , en cas qu’il n’y eût point de Dieu. Et je demande, de qui aurois-je mon existence ? Peut-être de moi-même, ou de mes parents, ou bien de quelques autres causes moins parfaites que Dieu ; car on ne se peut rien imaginer de plus parfait, ni même d’égal à lui. Or, si j’étois indépendant de tout autre, et què je fusse moi-même l’auleur de mon être, je ne doulerois traucune

chose, je ne concevrois point de désirs; et enfin il ne me manqueroit aucune perfection , car je me serois donné moi-méme toutes celles dont j’ai en moi quelque idée; et alnsi^je serois Dieu. Et je ne me dois pas imaginer que les choses qui me manquent sont peut-être plus difficiles à acquérir que celles dont je suis déjà en possession; car au contraire il est très certain qu’il a été beaucoup plus difficile que moi, c’est-à-dire une chose ou une substance qui pense, sois sorti du néant, qu’il ne me seroit d’acquérir les lumières et les connoisaances de plusieurs choses que j’ignore , et qui ne sont que des accidents de cette substance et certainement si je m’étois donm'* ce plus que je viens de dit-e, c’est-à-dire si j’étois moi-méme l’auteur de mon être, je ne me serois pas au moins dénié les choses qui se peuvent avoir avec plus de facilité, comme sont une infinité de connoissances dont ma nature se trouve dénuée : je ne me serois pas même dénié aucune des choses que je vois être contenues dans l’idée de Dieu , parcequ’il n’y en a aucune qui nie semble plus difficile à faire ou à acquérir; et s’il y en avoit quelqu’une qui lut plus difficile, certainement elle me paroi troi tutelle ( supposé que j’eusse de moi toutes les auÆs choses que je possède ), parceque je verrois en cela ma puissance terminée. Et encore que je puisse supposer .que peut-être j’ai toujours été comme je suis main-

M ÉDITATIONS.

tenant, je ne saurois pas pour cela éviter la force lie ce raisonnement, et ne laisse pas de connoître qu’il est nécessaire que Dieu soit l’auteur de mon ( existence. Car tout le rfmps de ma vie peut être di- ^ visé en une infinité de parties, chacune desquelles ue dépend en aucune façon des autres; et ainsi, de •’ ce qu’un peu auparavant j’ai été, il ne s’en.suit pas que je doive maintenant être, si ce n’est qu’en ce moment quelque i cause me produise et me crée pour ainsi' dire derechef, c’est-à-dire me conserve. £n effet , c’est une chose bien claire et bien évidente à tous ceux qui considéreront avec attention la na- ♦^ture du temps, qu’une substance, pour être conservée dans tous les moments qu’elle dure, a besoin du même pouvoir et de la même action qui seroit nécessaire pour la produire et la créer tout de nouveau, si elle n’êtoit point encore; en sorte que c’est une chose que la lumière naturelle nous fait voir clairement, que la conservation et la création ne tliffèrent qu’au regard de notre façon de penser , et non point en effet. Il faut donc seulement ici que je m’interroge et me consulte moi-même, pour voir si j’ai eji moi quelque pouvoir et quelque vertu au moyen de laquelle je puisse faire que moi qui suis maintenante^ sois encore un moment après : car puisque je ni suis rieu qu’une chose qui pense (ou du moins puisqu’il ne s’agit encore jusques ici préci.sément quedecette partie-là de moi-même), si unq.

M ÉUITA.TIONS.

telle puissance résidoit en moi, certes je devrois à tout le moins le penser, et en avoir connoissance; mais je n’en ressens aucune dans moi , et par là je connois évidemment que je dépends de quelque être différent de moi. ,

Mais peut-être que cet être-là duquel je dépends n’est pas Dieu , et que je suis produit ou par mes parents , ou par quel(|ues autres causes moins parfaites que lui? Tant s’en faut, cela ne peul être: car, comme j’ai déjà dit auparavant, c’est une chose très évidente qu’il doit y avoir pour le moins autant de réalité dans la cause que dans sou effet; et partant, puisque je suis une chose qui pense, et qui ai en moi quelque idée de Dieu, quelle que soit enfin la cause de mon être, il faut néce.ssairement avouer qu’elle est aussi nue chose qui pense et qu’elle a en soi l’idée de toutes les perfections que j’attribue à Dieu. Puis l’on peut derechef rechercher si cette caùse tient sou origine et son existence de soi-même, ou de quelque autre chose. Car si elle la tient de soimême, il s’ensuit, par les raisons que j’ai ci-devant alléguées , que cette cause est Dieu ; puisque ayant la vertu d’être et d’exister par soi, elle doit aussi san.s’ doute avoir la puissancfe de [)osséder actuellement toutes les perfections dont elle a en soi les idées, c’est-à-dire toutes celles que je conçois être en Dieu. Que si elle tient son existence de quehpie

autre cause que de soi, on demandera derechef par la même raison de cette seconde cause si elle est par soi, ou par autrui, jusques à ce que de degrés en degrés on parvienne enfin à une dernière cause, qui se trouvera être Dieu. Et il est très manifeste qu’en cela il ne peut y avoir de progrès à l’infini, vu qu’il ne s’agit pas tant ici de la cause qui m’a produit autrefois, comme de celle qui me conserve présentement.

' On ne peut pas feindre aussi que peut-être plusieurs causes ont ensemble concouru en partie à ma production, et que de l’une'j’ai reçu l’idée d’une des perfections que j’attribue à Dieu, et d’une autre l’idée de quelque autre, en sorte que toutes ces perfections se trouvent bien à la vérité quelque part dans l’univers , mais ne se rencontrent pas toutes jointes et assemblées dans une seule qui soit Dieu: car au contraire l’unité, la simplicité, ou l’inséparabilité (ie toutes les choses qui sont en’ Dieu est une des principales perfections que je' conçois être en lui ; et certes l’idée de cette unité de toutes les perfections de Dieu n’a pu être mise en moi par aucune cause de qui je n’aie point âussi reçu les idées de toutes les autres perfections; car elle n’a pu faire que je les comprisse toutes jointes ensemble* et inséparables, sans avoir fait en sorte en même temps que je susse ce qu’elles étoient et que je les connusse toutes en quelque façon.

Enfin, pour ce qui regarde mes parents, desquels il semble que je tire ma naissance, encore que tout ce que j’en ai jamais pu croire soit véritable, cela ne fait pas toutefois que ce soit eux qui me conservent, ni même qui m’aient fait et produit en tant que je suis une chose qui pense , n’j*ayant aucun rapport entre l’action corporelle, par laquelle j’ai coutume de croire qu’ils m’ont engendré, et la production d’une telle substance ^ mais ce qu’ils ont tout au plus contribué à ma naissance, est qu’ils ont mis quelques dispositions dans cette matière, dans laquelle j’ai jugé jusques ici que moi, c’est-à-dire mon esprit, lequel seul je prends maintenant pour moi-même, est renfermé;

' et partant il ne peut'y avoir ici à leur égard aucune difficulté, mais il faut nécessairement conclure que, de cela seul que j’existe, et que l’idée d’un être souverainement parfait, c’est-à-dire de Dieu, est en moi, l’existence de Dieu est très évidemment démontrée.

Il me reste seulement « examiner de quelle façon j’ai acquis cette idée^* car je ne l’ai pas reçue par les sens, et jamais elle ne s’est offerte à moi contre mon attente, ainsi que font d’ordinaire les idées des choses sensibles, lorsque ces choses se présentent ou seiijlilent se présentér aux organes extérieurs des sens ; elle n’est pas aussi une pure production üii fi^on de mon esprit,^ car il n’est

H KJ)1TAT101V S.

ugo

pas en mon pouvoir d’y diminuer ni d’y ajouter aucune chose ; et par conséquent il ne,, reste plus* autre chose à dire , sinon que cette idée est née^et produite avec moi dès lors que j’ai été créé, ainsi que l’est l’idée de moi-mèrae. Et de vrai, on ne doit pas trouver étrange que Dieu, en me créant, ait mis en moi cette idée pour être comme* la marque de l’ouvrier empreinte sur .son ouvrage; et il n’est pas aussi nécessaire que cette marque soit quelque chose de différent de cet ouvrage •méme^: mais, de cela seul que Dieu m’a créé, il est fort croyable qu’il m’a en quelque façon pro- (luit , à son image et semblance , et que je conçois cette ressemblance , dans laquelle l’idée de Dieu se tinuive contenue, par la même faculté par la([uelle je me conçcjis moi-méme, c’est-à-dire que, lorsque je fais réflexion sur moi, non seulement je connois que je suis une chose imparfaite , incomplète et dépendante d’autrui , qui tend et qui aspire sans cesse à quelque chose de meilleur et de plus grand que je ne sifis, mais je connois aussi en même temps que cefl^i duquel je dépends possède en soi toutes ces grandes choses auxquelles j’aspire et dont je trouve en moi les idées, non pas indéfiniment et seulement en puissance, maïs qu’il en jouit en effet, actuellement et Infiniment, et ainsi qu’il est Dieu. Et toute la force de l’argument dont j’ai ici usé pour prouver l’existence d(^Dieu consiste

.M E D 1 T A T I O JV S.

eii,cp que je reboniiois qu’il ne'seroit pas possible que ma nature fût telle .quelle est^pestà-clire que j’eusse en moi rtdéed’un Dieu', swï)ieu n’exîstôit véritablement ; ce mème^ ,

1 tluqiiçl l’idée est en moi , c’est-à-direi'quf po^s^e toutes ces hautes p('rfections dont no^e^esprit f^it bien avoir 'quelque j[égère idée, sans pourtant' lés pouvoir comprendre^ qui ^n’est sujet*'a?^icuns défauts, et qui n’a rien de tqiitiCs" îes^cKoses qui dénotent quelque imperfection. ^’oiîYif és^assez évident qu’il ne p(>ut être trompeur, pîy^ue fa lumière naturelle nous enseigne qu(^'îi tromperie dépend nécessairement de quelque défaut^!

Mais auparavant que j’examine c(Ja plus soigneusement, et que je passe à la considérât ifln des autres vérités que l’on en peut recueillir, il me semble très à propos do m’arrêter quelque temps à la contemplation de ce Dieu tout parfait , de peser tout à loisir ses merveilleux attributs , de considérer, d’admirer et d’adorer l’incomparable beauté de “cette immense lumière au moins autant que la force de mon esprit, qui en demeure en quelque sorte ébloui, me le pourra permettre. Car comme la foi nous apprend que la souveraine félicité de l’autre vie ne consiste que dans cette contemplation de la majesté divine j^ainsi expérimentons-nous dès maintenant qu’une semblable méditation , quoique incomparablement

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