SUR LA QUATRIÈME MEDITATION
lïüVRAIETDUFAÜX. '
’« Et ainsi je connois que l’erreur, en tant que » telle, n’est pas quelque chose de réel qui dépende » de Dieu , mais que c’est seulement un défaut ; »et partant que pour faillir je n’ai pas bes(5in de » quelque faculté qui m’ait été donnée de Dieu parrticulièrement pour cet effet. «
Il est certain que l’ignorance est seulement un défaut , et qu’il n’est pas besoin d’aucune faculté positive pour ignorer; mais, quant à l’erreur, la chose n’est pas si manifeste : car il semble que si les pierres et les autres choses inanimées ne peuvent errer, c’est seulement parcequ’elles n’ont pas la faculté de raisonner ni d’imaginer ; et partant il faut conclure que pour errer il est besoin d’un entendement, ou du moins d’une^ imagination , qui sont des facultés toutes deux positives , accordée à tous ceux qui se trompent , mais aussi à eux seuls.
Outre cela , M. Descartes ajoute : « J’aperçois que «mes erreurs dépendent du concours de deuxcau-
»ses, à* savoir de la faculté de connoître qui est eu
* Vove/- Méditation i\\,
OBJKCTIONS KT HKPOSKS.
» moi, el de la faculté d’élire ou bien de mon libre ai - » bitre. » Ce cjui me semble avoir de la contradiction avec les choses qui ont été dites auparavant. Où il faut aussi remarquer que la liberté dn franc ai'bitre est supposée sans être prouvée, quoique cette supposition s(jit contraire à l’opinion des calvinistes.
RÉPOX.SE. , '
Encore que pour faillir il soit besoin de la faculté de raisqiiper, ou pour mieux dire de juger, c’est-à-dire d’affirmer et de nier, d’autant que c’en est le défaut, il ne s’ensuit pas pour cela que ce *
défaut soit réel , non plus que l’aveuglement n’est pas appelé réel , quoique les pierres ne soient pas dites aveugles pour cela seulement qu’elles ne .sont pas capables de voir. Et je suis étonné de n’avoir encore pu rencontrer dans toutes ces objections aucune 'conséquence qui me semblât être bien déduite de ses principes.
Je n’ai rien supposé ou avancé touchant la liberté que ce que nous ressentons tous les jours en nousmêmes, et qi'ii est très connu par la lumière naturelle : et je ne puis comprendre pourquoi il est dit ici que cela répugne ou a de la contradiction avec ce qui a été dit auparavant.
Mais encore que peut-être il y en ait plusieurs (|ui , lors(ju’ils considèrent la préordination de l)ieu,ue peuvent comprendre comment notre li-
'196 OBJKCTrONS KT RÉPOJVSKS.
ber té peut subsister et s’accorder avec elle, il n’y a néanmoins personne qui , se regardant soi-même , ne ressente et n’expérimente que la volonté et la liberté ne sont qu’une même chose , ou plutôt qu’il n’y a point de différence entre ce qui est volontaire et ce qui est libre. Et ce n’est pas ici le lieu d’examiner quelle est en cela l’opinion des calvinistes.
OBJECTION XIIR
SrR LA QUATRIÈME MÉDITATIOX.
' « Par exemple, examinant ces jours passés si • quelque chose existoit véritablement dans le «monde, et prenant garde que de cela seul que » j’examinois cette question il suivoit très évidem- » ment que j’existois moi-même , je ne pouvois pas «m’empêcher de juger qu’une chose que je conce- «vois si clairement étoit vraie; non que je m’y » trouvasse forcé par une cause extérieure , mais » seulement parceque d’une grande clarté qui étoit «en mon entendement a suivi une grande incli- » nation en ma volonté, et ainsi je me suis porté à » croire avec d’autant plus de liberté que je me suis « trouvé avec moins d’indifférence. »
Cette façon de parler, une grande clarté dans l’entendement, est métaphorique, et partant n’est pas propre à entrer-dans un argument : or celui qui n’a aucun doute prétend avoir une semblable
■ Voye* Médilatiou iv , page 3oa.
clarté , et sa*volonté n’a pas une moindre inclina- •
tion pour affirmer ce dont il n’a aucun doute que
celui qui a une parfaite science. Cette clarté peut j
donc bien être la cause pourquoi quelqu’un aura '
et défendra avec opiniâtreté quelque opinion , mais
elle ne lui saurôit faire connoitre avec certitude
qu’elle est vraie.
De plus , non seulement savoir qu’une chose est vraie , mais aussi la 'croire ou lui donner son aveu '
et consentement , ce sont choses qui ne dépendent point de la volonté ; car les choses qui nous sont prouvées par de bons arguments ou racontées comme croyables, soit que nous le voulions ou qon , nous sommes contraints de les croire. Il est •
bien vrai qu’affirmer ou nier, soutenir ou réfuter des propositions, ce sont des actes de la volonté; mais il ne s’ensuit pas que le consentement et l’aven intérieur dépendent de la volonté.
Et partant , la conclusion qui suit n’est pas suffisamment démontrée : « Et c’est dans ce mauvais I» usage de notre liberté que consiste cette privation ' » qui constitue la forme de l’erreur. » . ,
RÉPONSE
Il importe peu que cette façon de parler, une grande clarté j soit propre ou non à entrer dans un argument , pourvu qu’elle soit propre pour expliquer nettement notre pensée , comme elle l’est 1. . ^2
/iqS objections et réponses.
en effet. Car il n’y a personne qui ne sache que par ce mot, une clarté dans l’ entendement , on entend une clarté ou perspicuité de connoissance , que tous ceux-là n’ont peut-être pas qui pensent l’avoir; mais cela n’cmpéche pas qu’elle ne diffère beaucoup d’une opinion obstinée qui a été conçue sans une évidente perception.
Or, quand il esf dit ici que , soit que nous voulions ou que nous ne voulions pas , nous donnons notre créance aux choses que nous concevons clairement, c’est de même que si on disoit que , soit que nous voulions ou que nous ne voulions pas, * nous voulons et désirons les choses bonnes quand elles nous sont clairement connues : car cette façoç' ^ de parler , soit que nous ne voulions pas , n’a point de lieu en telles occasions , pareequ’il y a de la contradiction à vouloir et ne vouloir pas une même chose. ^