‹ Œuvres de Descartes (volume 5)Chapitre 8 sur 50 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

l)u troisiùiue chapitre de la Philosophie Cartésienne , et des suivants jusqu’à la page

Jusqu’à présent je n’ai pu douter que votre intention ne fut de vous déclarer l’aqteur du livre

intitulé Philosophie cartésienne , d’abord parceque les six premières feuilles m’ont été envoyées comme étant de vous, que les épreuves, je le sais, étoient corrigées chez vous , mais surtout parceque le style est bien évidemment vôtre ; car vous seul savez donner à l’invective des formes si variées et si énergiques; et que le motif qui a dicté l’ouvrage, c’est-à-dire le désir de réfuter ma lettre au père Dinet, le seul à peu près de mes écrits qui soit cité dans ces feuilles , vous est tout-à-fait personnel. Aucun autre, en effet, fût-il cent fois votre ami , ne ressentiroit au sujet de cette lettre une si violente colère ; et depuis long-temps, dans votre sénat académique, quand vous exhortiez vos collègues à soutenir l’arrêt que vous aviez lancé au nom de l’académie , vous avez déclaré publiquement que dans cette occasion vous ne manqueriez pas à votre cause, c’est-à-dire que vous écririez contre moi. Cependant comme l’auteur dit, page 55, q uil enseigne au fond de la Belgique ; qu’il vous appelle, page 57 , un maître qu’il doit révérer toute sa vie à l’égal d’un père, je ne serai pas assez impoli pour affirmer à cet égard autre chose que ce que vous voudrez que l’on croie. Je chercherois même à m’excuser de vous avoir attribué ce qui précède. Mais comme celui qui se déclare auteur du livre est votre élève , que ce livre s’imprime non dans le fond de la Belgique où il nous dit qu’il enseigne, mais sous

DESCARTES A VÜÏT.

vos yeux , personne ne vous croira moins responsable des erreurs qu’il renferme que si vous vous en étiez déclaré l’auteur. Du moins si quelques personnes pouvoient croire que vous avez montré plus de respect pour les convenances en ne publiant que sous un nom d’emprunt des injures indignes d’un théologien, peut-être auroientelles plus mauvaise idée de votre probité, quand elles verront que vous avez mis dans vos diffamations contre moi, non pas seulement de la colère et de l’emportement, mais du calcul et de la ruse. En attendant, pour vous prouver que j’ai cru devoir quelque chose à votre nom, je n’examinerai plus chaque chapitre séparément et en détail, mais je parcourrai tout le reste d’un seul trait, et je dirai sommairement ce que j’en pense.

L’auteur paroît avoir rassemblé dans la première section tout ce qu’il avoit pu trouver alors contre notre philosophie; car, dans la seconde, il s’efforce de réfuter les objections, ou en d’autres termes de répondre à ce qu’on peut dire pour la défendre. Cette première section contient cinq chapitres. Dans le premier l’auteur prétend que je prescris à mes disciples de tout oublier; dans le second, que je leur fais déclarer la guerre aux livres. On a déjà vu jusqu’à quel point ces deux assertions c étoient fondées. Dans le troisième, il dit que

™ je veux m’en faire admirer, adorer même, comme

un" autre Pythagore, et que j’exige de leur part une croyance aveugle à tout ce que je leur enseigne; dans le quatrième , que je leur donne les plus grandes espérances , que je leur promets la solution de tous leurs doutes; dans le cinquième, que je leur inspire du mépris pour tout le monde , et laf'plus haute estime pour eux-mêmes. Il n’est personne qui ne puisse juger combien toutes ces accusations sont vraisemblables. La seconde section, du moins depuis le commencement jusqu’à la page 1 44 ? ta dernière que j’aie lue, comprend six chapitres. Il prétend, dans le premier, qu’il est inutile de faire sonner si haut l’ancienneté de notre philosophie; dans le second, qu’il est tout aussi inutile d’en préconiser l’évidence; dans le troisième, qu’il ne sert à rien de vanter les progrès de nos élèves ; dans le quatrième, que nos attaques contre la philosophie régnante se bornent à des disputes de mots; dans la cinquième, que nous ne pouvons la combattre, parceque nous n’en connoissons pas les termes. Quand tout cela seroit vrai , on n’en sauroit conclure qu’il faut rejeter notre philosophie. Il dit ensuite , au commencement du sixième chapitre, que la nouvelle philosophie cartésienne a cinq pierres de touche pour reconnaître la vérité de toutes ses décisions et de ses dogmes : l’ expérience , le raisonnement , l’algèbre , la géométrie et la mécanique ; et dans le même cha-

pitre il disserte contre l’expérience, qui, dit-il, ne nous est d’aucun secours; dans le septième , contre le raisonnement; dans le huitième, contre la géométrie et l’algèbre; dans le neuvième, contre la mécanique, mais toujours avec tant de sagacité, qu’un lecteur éclairé ne peut se défendre , en le lisant, d’avoir bonne opinion de notre manière de philosopher. Enfin, dans le dixième chapitre, il veut montrer par quelle tactique je fais valoir mes opinions. Il me reproche de jeter en avant un simple exposé de faits que je donne pour une démonstration, d’accorder beaucoup à f évidence d ’ une proposition, et de forger des hypothèses. Mais ce ne sont' là que les idées qu’il voudroit faire passer pour les miennes, c’est-à-dire tout ce que lui-même et ses auxiliaires ont pu imaginer déplus mauvais; quant aux preuves, il n’en apporte aucune, aucune du moins dont le premier venu ne puisse au premier coup d’œil reconnoître la foiblesse et la nullité absolue.

C’est ainsi que, dans le second chapitre de la seconde section, en distinguant l'évidence de raisonnement et l’évidence de proposition, et én m’accordant fort longuement la première, il veut donner à penser par cela seul qu’il me nie légitimement la seconde; et, dans le chapitre cinq, pour prouver que M. Regius et moi nous ignorons les termes de la philosophie péripatéticienne, il se borne à* ci-

ter un passage où M. Regius parle ainsi de luimême : J’ai depuis long-temps , sinon approfondi, du moins passablement appris la philosophie des écoles; et ce mot, passablement , il le commente depuis la page 102 jusqu’à la page 106, parcequ’il soutient que ce n’est pa.<^ passablement , mais parfaitement et à fond, qu’il faut la connoître. Souvent, au lieu de preuves, il mlaSresse des questions, c’est-à-dire qu’il s’amuse à plaisanter. Par exemple, page 45 , il me demande en général une solution facile et claire de quelque question philosophique ; aussitôt il s’objecte à lui-mème que je m’imagine en avoir donné quelques unes dans mes ouvrages d’astronomie, et, sans prendre la peine d’examiner ces solutions, il se borne à dire qu’iï ne faut pas ajouter foi à un charlatan qui se fait avec une vanité insupportable le héraut de sa propre gloire. Or , comme cette manière de répondre s’appliqueroit aussi bien à toutes les solutions nouvelles que je pourrois donner, ce seroit sottise de ma part que de daigner répondre à une seule de ses questions.

Je ferai cependant une seule observation, c’est qu’il résulte évidemment de toute la marche du livre que le seul but de l’auteur est de ruiner mes opinions philosophiques et de réfuter ce que j’ai dit de vous dans ma lettre au père Dinet. Mais que cependant il se tient dans les généralités, dans les suppositions, système ordinaire dés calomniateurs,

sans jamais rien préciser , excepté dans trois passages, dont le premier a trait à ce que j’ai dit de vous , et les deux autres à mes opinions. Le premier de ces passages est à la page 1 1 8 , où il me conteste la vérité de ce syllogisme : Ce dont l’idée est en moi a une existence réelle. Mÿis ces mots, je ne les ai jamais écrits nulle part , ils n’ont aucune forme de syllogisme, je n’ai jamais rien pensé qui eu approche , et il ne cite pas l’endroit d’où il les a tirés. L’autre est à la page 124 , où il nie que dans . la conception d’une chose quelconque soit contenue son existence ou possible ou nécessaire. En quoi il ne prouve que son ignorance. Qui ne sait, en effet, que par le mot chose on entend une entité réelle, que entité dérive d’être ou d’existence, que les choses naturelles' sont appelées par les philosophes des essences , parceque nous ne les pouvons concevoir qu’avec l’être ou l’existence? et ce qu’il ajoute est absurde quand il dit que je suppose Dieu trompeur : car , quoique dans ma première méditation j’aie parlé d’un être menteur qui seroit tout-puissant, je n’entendois aucunement parler du vrai Dieu, puisque, comme mon adversaire le dit lui-même , il est impossible que le vrai Dieu soit menteur : et si on lui demande d’où il sait que cela est impossible, il doit répondre qu’il le sait parceque cela implique contradiction dans l'idée; en d’autres termes, parceque cela

ne peut se concevoir, tellement que l’argument dont il se sert pour me combattre suffit pour ma défense.

Le passage qui vous concerne est aux pages 57

et 58, où il croit réfuter parfaitement ce que j’a» » vance des auteurs que vous citez, quils prouvent plus souvent contre vous que pour vous,- et voici comment il me réfute. Supposant que je ne lis aucun livre , il dit que je n’ai pu le savoir que d’un autre , et il me somme de nommer celui qui me procure mes citations. Mais si l’on veut examiner dans vos écrits quelles longues listes d’auteurs vous citez quand il n’y a rien à prouver ; et quand vous auriez besoin de preuves , combien vous en citez peu qui ne soient ou sans nom ou d’une autre religion quevous, tellement que leur autorité, surtout en matière de foi , parle toujours contre vous, ou du moins prouve fort peu en votre faveur ; et enfin , combien de fois, au lieu de raisons que l’on a droit d’attendre de vous-même , vous renvoyez le lecteur à d’autres livres , et souvent à des livres qu’il est impossible de se procurer, et cela pour avoir l’air de dire quelque chose quand vous ne dites rien , ce que je regarde comme la plus forte preuve contre vous; on reconnoîtra que j’étois suffisamment autorisé à dire ce que j’ai dit, même sans avoir consulté un seul des auteurs que vous citez : car, puisque les citations n’ont de valeur que pour

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confirmer l’assertion à l’appui de laquelle on les présente, toutes les fois qu’elles n’atteignent pas ce but, elles parlent contre celui qui les emploie, puisqu’elles accusent, ou sa mauvaise foi si elles sont fausses, ou son ignorance et sa pédanterie si elles ne viennent pas à propos. Et que diriezvous si j’ajoutois que dans votre Philosophie cartésienne je n’ai pas trouvé jusqu a présent un seul passage de mes écrits qui ne prouve évidemment contre l’auteur qui le cite , parcequ’ils sont tous ou bien altérés , comme je l’ai prouvé déjà pour le plus grand nombre, ou étrangers à ce que vous voulez prouver? Vous diriez que vous n’en êtes pas l’auteur, et que je ne l’avois pas encore vue quand j’écrivis cette phrase qui vous a blessé. Mais enfin si j’ajoutois que j’avois lu du moins la réponse de M. Regius à vos thèses, que j’y avois trouvé des passages de l’Ecriture sainte que vous aviez cités en faveur des formes substantielles, citations auxquelles il a très ingénieusement répondu en se bornant à donner textuellement les passages que vous n’aviez fait qu’indiquer en chiffres; par exemple, vous aviez cité les Proverbes, chapitre xxx, paragraphes 24, 25 , 26, 27 et 28 , et il y a trouvé ces paroles : II y a quatre choses sur la terre qui sont très petites , et qui sont plus sages que les sages mêmes : les fourmis , ce petit peuple qui fait sa provision pendant la moisson ; les lapins, celte troupe foihle, qui établit sa

DESCAKTES A VOET. JÔ

demeure dans les rochers; les sauterelles, qui n’ont pas de roi , et qui toutefois marchent toutes par bandes; le lézard, qui se soutient sur ses mains et demeure dans le palais du roi; et certes il n’v a pas dans toute l’Écriture sainte un seul verset que vous ne puissiez citer tout aussi à propos, car clans tous on nomme quelque objet matériel à qui vous supposez une forme substantielle. Mais ils ne prouvent pas plus en votre faveur que les passages où l’on parle de neige ne prouvent en faveur de ceux qui prétendent que la neige est noire. Or, cet abus que vous faites de l’Écriture sainte, pour faire soupçonner d’hérésie votre collègue et votre ami , me semble parler bien haut contre vous. Je pourrois peut-être prouver la même chose pour tous vos ouvrages, mais je m’abstiens à- dessein de parler de tout ce que vous avez publié sous le nom de thèses, désirant que cette lettre puisse se vendre plus librement chez vos libraîres, à qui j’apprends qu’il est défendu de vendre ce que l’on écrit contre vos thèses : or, je ne connois d’autre ouvrage dont vous vous soyez reconnu l’auteur, si ce n’est pourtant votre Thersite. Je vais donc ' vous dire encore ce que j’en ai appris; et en même temps, pour me conformer à vos désirs, je vous dirai de qui je l’ai appris. Vous n’avez pas oublié l’auteur de cet Examen approfondi que vous attaquez dans votre Thersite. Eh bien , dans sa réfu-

y , UESCAKTKS A VOET.

tation du Tbersite, publiée en 165^, il dit de vous, page 1 S : Je déclare que monsieur V oet donne à toutes mes paroles des interprétations si absurdes, qu’il se permet avec tant d’ impudence d’ajouter , de mutiler, de changer , que je ne reconnaîtrai comme étant de moi rien de ce qu’il m’attribue, ni pensée, ni argument. S’il ne citoit qu’une ou deux fois à faux, cela pourroit s’appeler une erreur , mais des altérations si multipliés ne peuvent être attribuées qu’à la perfidie. Pour moi , j’ai comparé plusieurs de vos citations avec soii texte, et je puis attester que sous ce rapport il a dit vrai. Ai-je dû, je vous le demande , penser que vous citiez plus fidèlement les autres écrivains, quand j’ai vu comment vous vous jouez de l’Écriture sainte, et comment vous altérez les paroles de ceux-là mêmes qui peuvent vous reprocher publiquement votre mauvaise foi. Certes, M. Voet , si vous n’avez pas de meilleur moyen de réfuter ce que j’ai dit de vous, ou de combattre mes opinions, je ne vois pas trop pourquoi vous avez composé votre Philosophie cartésienne, et quand on verra que vos cent quarante-quatre premières pages ne renferment pas autre chose, il faudroit avoir bien du temps de reste pour prendre la peine d’en lire davantage , car il n’est pas vraisemblable que vous ayez débuté par donner toutes ces rapsodies au public si vous aviez eu" quelque chose de mieux. Mais de peur qu’on ne m’accuse

de juger en aveugle ce que je n’ai pas lu , je ne fermerai pas encore cette lettre et j’attendrai le reste de votre livre.

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