LIVRE SEPTIEME
(1473, PAques, le 18 avril.) Jue travail continuel oii se livrait L«ouis XI, altéra bientôt sa santé; il jugea qu'il finirait ses jours avant la majorité du dauphin , et songea dès lors à pour-
voir à la tranquillité du royaume, plus nécessaire dans une minorité que dans tout autre temps ; il s'appliqua à gagner Tamitié de ses voisins , et résolut d'abattre un reste de faction qui pouvait s'élever et ébranler l'Ëtat. Il envoya le chancelier Doriole , Crussol et Lenoncourt y représenter au duc de Bretagne , que tous lenrs différens auraient dû finir avec le duc de Guyenne , et que leurs intérêts réciproques étaient de vivre en paix. Le roi , pour convaincre le duc de sa sincérité , lui fit payer la moitié^diy soixante mille livres stipulées par la trêve , lui fit. remettre Ancenis , et le rendit maître de traiter de la paix et de la trêve entre la France et le duc de Bourgogne. Le duc de Bretagne , ne pouvant pas douter de la bonne vo- * lonté du roi , par les lettres-patentes qu'il lui envoyait , fit partir l'évêque de Léon (14 janvier) pour traiter d'une trêve, au nom du roi , avec le duc de Bourgogne. On fut bientôt d'accord, en confirmant les anciennes trêves ; on en conclut une qui devait durer jusqu'au i"^ avril i474* ^^ ^^^ ^^^ V^^ y ^'^^ arrivait quelques démêlés , ils seraient terminés à l'amiable par les conservateurs , qui s'assembleraient une fois chaque semaine , alternativement dans nn lieu dépendant du roi et du duc de Bourgogne , pour prononcer sur les plaintes de part et d'autre. Ils devaient encore régler les limites quinze jours après la publication de la trêve. Les articles qui n'étaient pas décidés par la trêve, furent renvoyés au congres qui devait se tenir, le 8 de juillet, à Ciermont en Beauvoisis, pour travailler à la paix. Les précautions même, qu'on prenait pour assurer la trêve , l'exposaient à être violée. Presque tous les Etats de l'Europe y étant compris, il n'était pas possible qu'elle put subsister sans une paix générale. On n'y fit aucune mention du duc d'Alençon i>i du comte d'Armagnac , qui tous deux avaient lassé la clémence du roi , et n'avaient jamais obtenu de grâce qui ne les eût enhardis à un nouveau crime. Le duc d'Alençon venait encore de traiter avec le duc de Bourgogne , pour lui vendre tous les biens qu'il avait en France. Le roi en fut averti , et le fit arrêter à Brésoles par le prévôt Tristan. Nous verrons, dans la suite, l'arrêt qui fut rendu contre lui.
A l'égard de Jean V, comte d'Armagnac , sa vie n'était qu'une suite de crimes. II avait trompé sa sœur en l'épousant sur de fausses dispenses , et en eut plusieurs enfans. Apres avoir été banni du royaume sous le règne précédent pour inceste , menr* très et crime de lèse-majesté , il obtint sa grâce de Louis XI; il n'en fut pas plus fidèle, et fut encore obligé de sortir du royaume. Il n'y rentra que par la protection du duc de Gilyenne. Après la mort de ce prince , il surprit la ville de Leitoure par la
trahison de Montignac, qui y commandait pour le roi, et fil prisonnier Pierre de Bourbon , sire de Beaujeu , à qui le roi avait confié le gouyernement de Guyenne. Louis voulut enfin punir tant de crimes , d'ingratitudes et de perfidies. Le cardinal d'Alby , Gaston du Lyon , et Rufec de Babac , eurent ordre de l'assiéger dans Leitoure. Le siège tirant en longueur , Y von du Fau fut chargé , de la part du roi , de traiter avec le comte ; mais celui-ci faisait des propositions si peu convenables de la part d'un coupable , qu'on lui répondit qu'il n'en ferait point d'autres quand il tiendrait prisonniers les enfans de France. On lui avait offert de se retirer avec sa femme et ses enfans'; mais, pendant qu'on traitait des articles , les assiégeans sur-» prirent la ville, et massacrèrent tout. ce qu'ils rencontrèrent : Je comte fut tué par un nommé Gorgia (6 mars), que le roi £t, quelque temps après, archer de sa garde. La comtesse et ses enfans furent sauvés du massacre. On prétendît , dans un mémoire fût sous le règne de Charles VIII, pour la justification du comte d'Armagnac, qu'il avait été poignardé malgré la foi d'une capitulation signée. Le traité était commencé , et n'était pas concln ; on abusa peut-être de sa sécurité ; mais , supposé qu'on lui ait manqué de parole, ce serait une perfidie que ^ n'entreprends point de justifier ; il me suffit de remarquer qu'une récrimination n'est pas une apologie. On arrêta Jacques de Lomaigne , seigneur de Montignac , gouverneur de Leitoure. Iji était suffisamment convaincu d'avoir favorisé le comte d'Armagnac; cependant , cox^me il servit à découvrir les autres coupables, on lui fît grâce des crimes passés en faveur des services présens, he cadet d'Albret et les antres complices de Montignac eurent la tête tranchée.'
Après la mort du comte d'Armagnac , le roi fit marcher , du côté du Roussillon, l'armée qtti venait de prendre Leitoure. Le roi d'Aragon, sans avoir égard aux trêves qui duraient encore , UTait surpris Perpignan (i*' février). La garnison française s'était retirée dans le château. La prise de Perpignan entraîna la perte de presque tout le pays : il n'y eut que Salces et Cofioure qui restèrent fidèles au roi. Sur les nouvelles de la cruelle situation ou se trouvait la garnison française, Philippe de Savoie entra dans le Roussillon , et vint camper devant Perpignan. Le roi d'Aragon, âgé de soixante-seize ans, ne fut ni effrayé de l'armée qui allait l'assiéger ,• ni touché des remontrances de ses généraux , qui le priaient de se retirer. Il fit assembler le peuple dans l'église , et fit serment de s'ensevelir sous les ruines de la ▼iîîe, ou d'en faire lever le siège.
Bien n'est si persuasif que l'exemple d'un prince ; il fait dis-
paraître le péril qnand il le partage. La fermelé du roi d'Aragon passa dans tous les cœurs. Ce prince distribua les postes, et se réserva quatre cents homuses pour se porter à toutes les attaques. Les Français, trouvant une résistance à laquelle ils ne s'attendaient pas, s'attacbërent à bloquer tellement la ville, qu'il n'y pût entrer aucunes munitions. Elle eût bientôt été ré^ duite par la famine , si le désespoir n'eût fait faire aux assiégés des choses extraordinaires ; une troupe perça l'armée des assiégeans , et alla chercher des vivres à Elne. Le roi d'Aragon fit faire, aux généraux de l'armée française , une signification de la trêve conclue entre Louis XI et le duc de Bourgogne, dans laquelle il était compris des deux parts. Cette signification n'eût pas produit grand effet, si l'on n'eût appris que Ferdinand , roi de Sicile, s'avançait à la tête de l'armée aragonnaise. Les Français résolurent de prévenir son arrivée , et de donner un assaut. On détacha quatre mille hommes sous le commandement d'Antoine du Lau et de Rufec de Balsac. L'assaut fut trës-mde; soixante Français entrèrent dans la ville ; mais , n'ayant pas été soutenus, ils furent tous tués. Le lendemain, du Lau voulut enlever un convoi qui devait entrer dans la ville ; les assiégés, vpyant que leur salut en dépendait , firent une sortie. Du Lau se trouva entre deux feux , le désordre se mit dans sa troupe , le combat fut sanglant; mais le convoi entra, et du Lau resta prisonnier. L'armée française , affaiblie par les sorties et par les maladies, fut enfin obligée de lever le siège, et de faire une trêve de deux mois. Louis XI était déjà de retour à Araboise , lorsqu'il apprit la levée du siège de Perpignan. Le dépit qu'il en eut , était encore augmenté par la connaissance qu'il avait des intrigues que le roi René et le duc de Calabre entretenaient à * la cour de Bourgogne.
Le duc de Calabre se flattait de l'espérance d'épouser l'héritière de Bourgogne. René feignait de blâmer le projet de son petit-fils; mais c'était lui qui le lui suggérait. Ils avaient d'autant plus de tort, que la maison d'Anjou avait les plus grandes obligations au roi. D'ailleurs , le duc de Calabre avait été promis , en deux temps difiërens , à Anne de France , fille aînée du roi. Le contrat avait été signé , la dot avait été payée deux fois , et l'on n'attendait que Vhge de la princesse pour consommer le mariage. Malgré des eugageinens si solennels > le duc de Calabre recherchait l'héritière de Bourgogne.
Le roi, irrité d'un mépris si marqué , s'adressa à l'évêque de Chartres , et lui demanda, au nom d'Anne de France , des monitoires, qui furent publiés et notifiés<iu duc de Calabre. Le roi se souciait peu de marier sa fille à ce prince ; mais il voulait
mettre la maison d'Anjou dans son tort. Quoique le duc de Bourgogne eût envoyé Montjeu, son chambellan, pour convenir des articles avec le duc de Calabre , il u'agissait peut-être pas de trop bonne foi; on ne peut dire quel eût été' l'événement de cette ' affaire', parce que le duc de Calabre mourut peu de temps après. On soupçonna qu'il avait été empoisonné , et Ton arrêta un nommé Le Glorieux , qu'on accusait d'avoir donné le poison ; il ne s'agissait plus que de savoir qui pouvait avoir conseillé le crime ; mais railaire fut étoufTée , et l'on n'entendit plus parler du prisonnier.
Le roi dut être peu sensible à la mort du duc de Calabre. Il n'en fnt pas ainsi de celle de François , duc de Berry , qui mourut alors y n'ayant pas encore un an accompli. Louis XI en fut si affligé que personne n'osait lui parler ; il en reçut la nouvelle dans Ia forêt de Locbes; et, pour marquer sa douleur, il en fît abattre une partie. Une chronique manuscrite ajoute : que telle était sa coutume, quand aucunes mauvaises nouvelles lui veinaient ; jamais il ne voulait vêtir les mêmes Tiabits qu'il portait, ni monter le même cheval sur lequel il était lorsqu'il les avait reçues ; et devez savoir que le roi était plus garni de sens que de bonne véture.
Le roi, voulant absolument engager le duc de Bourgogne à conclure une paix stable, lui envoya André de Spiritibus ou de Viterbe, nonce du pape. Le duc reçut assez bien le légat; mais il ne convint de rien. Le légat , étant de retour en France, fulmina une bulle d'excommunication ( 28 octobre ) contre celui des deux princes qui refuserait de faire la paix. Le duc de Bonr-* gogne s'éleva contre cette bulle avec vivacité; il écrivit au pape, et accusa le légat de partialité. Louis , au lieu de se plaindre de la bulle , qui n'avait été faite que de concert avec lui , en ordonna l'enregistrement ; mais le parlement s'y opposa , et , quoiqu'il désirât la paix , il représenta que les moyens qu'on employait pour j parvenir, étaient d'une dangereuse conséquence pour l'autorité du roi et pour les lois du royaume.
Le duc de Bourgogne ne se contenta pas de se plaindre du légat , il renouvela ses emportemens contre le roi ; la guerre se serait rallumée plus fort que jamais , si le duc , rebuté du peu de succès de sa dernière campagne , n'eût eu d'autres projets.
Adolphe de Gueidres retenait prisonnier , depuis quelques années , le duc Amoul , son père. Amoul s'était souvent plaint au pape et à l'empereur de 1 mhumanîté de son fils. Sixte lY et Frédéric III nommèrent enfin le duc de Bourgogne pour juger cette affaire.
Le duc tira de prison Amoul y fit venir Adolphe à Hesdin ^
et jugea ce différent beaucoup plus favorablement pour Adol plie, qu'il n'aurait dû Tesperer. Il lui adjugeait la propriété du duché de Gueldres et le comté de Zutphen , et ne laissait au père que Grave , avec une pension de six mille livres. Cependant Adolphe se plaignit de ce jugement , et dit qu'il aimerait mieux jeter son père dans un puits, et s'y jeter après, que d'acquiescer à la sentence.. Le duc Charles, indigné de cette réponse, fit arrêter Adolphe (i*'. septembre, 1472) , le fit conduire dans le château deCourtrai; et, pour achever de lui oter toute espérance , acheta les Etats d'Arnoul , moyennant quatre-vingt-douze mille florins. Arnoul mourut cinq ans après , déshérita son indigne fils , et confirma la vente de ses Etats. Charles , voulant donner à cette vente la forme la plus authentique, tint, au mois de mai de l'année suivante , à Valenciennes , un chapitre de son ordre. Le chapitre prononça qu'Adolphe ayant été justement déshérité, la vente faite au duc de Bourgogne était dans toutes les règles, et qu'il pouvait se mettre en possession du duché de Gueldres et du comté de Zutphen.
Le duc^de Bourgogne, sachant que celui de Juliers avait des droits sur ces provinces, les acquit moyennant quatre-vingt mille florins. Il trouva encore de grandes oppositions de la part des partisans d'Adolphe. Nimègue soutint un siège long et sanglant. Le duc en fut si irrité que, lorsque les habitans furent forcés de capituler, il ne leur accorda la vie qu'à la sollicitation du duc de Clèves , et les condamna à payer les quatre-vingt mille florins qu'il devait au duc de Juliers. Il envoya et fit élever à Gand Charles , fils d'Adolphe. Ce fîit pendant le siège de Nimègue que le légat vint trouver le duc de Bourgogne. Le duché de Gueldres et le comté de Zutphen étant soumis , le duc , sous prétexte d'un vœu pieux , dont l'usage était alors aussi commiun que le crime, alla à Aix-la-Chapelle, et de là à Luxembourg , dans le dessein d'entrer en Lorraine. Dès le temps de la mort du duc de Calabre, il avait formé le projet de s'en emparer. Le roi, pénétrant les desseins du duc Charles, avait envoyé en Champagne La Tremouille *, avec cinq cents lances , l'arrière-ban et les francs-archers de l'Isle-de-France , pour veiller sur les dé-^ marches de ce prince , tant qu'il serait sur les frontières de^ Lorraine. Yolande d'Anjou étant devenue héritière de ce duché , par la mort du duc de Calabre, son neveu , l'avait cédé à son fils René, comte de Yaudemont, qui prit le nom de duc de Lorraine. Le duc de Bourgogne trouva le moyen de se saisir de la personne du nouveau duc; mais le roi ayant fait arrêter, par représailles , un parent de l'empereur, le duc Giarles, qui avait intérêt de ne pas déplaire à l'empereur, rendit la liberté au duc
lie Lorraine , pour engager le loi à relâcher celoi qu'il avait fait arrêter.
Charles, ayant échoué dans son premier projet, chercha à tromper René par un traité captieux ( i5 octobre). Ils renouvelèrent toutes les alliances qui avaient été entre leur^ prédécesseurs , convinrent de se donner mutuellement passage par leurs Etats, et firent une ligue défensive contre le roi. II fut stipulé que le duc de Lorraine ne coniierait le gouvernement des place;» qui étaient sur le passage, qu'à des personnes qui prêteraient serment au duc de Bourgogne. Ce prince se prévalut bientôt du traité pour faire passer des troupes dans le comté de Ferette.
Le duc de Bourgogne voyait peu de princes aussi puissans que lui ; il ne lui manquait que le titre de roi. L'empereur Frédéric III le lui avait promis , à condition que son fils Maximilien épouserait Marie de Bourgogne. Ce fut dans ces vues que l'empereur et le duc se rendirent à Trêves , oii se tint une assemblée dé plusieurs princes de l'empire. Charles demandait que l'empereur lui conférât les titres de roi et de vicaire-général de l'empire. L'empereur exigeait, avant de se déterminer , qu'on arrêtât le mariage de l'héritière de Bourgogne avec son fils. Aucun de ces princes ne voulant prendre le premier un engagement, ils ne purent convenir de rien , se donnèrent toutes sortes de marques d'amitié , et se séparèrent fort mécontens l'un de l'autre.
Cependant Louis XI , s'appliquant à rétablir la paix dans le royaume (août) > voulut se faire voir à Alençon pour étouffer toutes les semences de révoltes , que le duc d' Alençon pouvait y avoir laissées. Lorsqu'il entra dans la ville , un page et une fille de joie qui s'étaient enfermés dans le château , se mirent à une fenêtre pour le voir passer, et poussèrent, par hasard, une pierre qui était détachée. Elle tomba si près du roi qu'elle déchira sa robe. Ce prince fit aussitôt le signe de la croix, baisa la terre . prit la pierre., et ordonna qu'on la portât avec lui au mont Saint- Michel j oii elle fut mise avec le morceau de la robe , en action de grâces. Au premier bruit de cet accident, les habitaus frappés de frayeur crurent que. le roi allait livrer la ville au pillage. II fut plus modéré qu'ils ne pensaient ; il donna le temps de faire des. perquisitions : le page et la fille furent découverts , et en furent quittes pour quelques jours de prison.
Louis , étant au mont Saint- Michel , conclut une trêve de dix ans (i5 août) , et un traité de commerce avec les députés de la Hanse Teutonique.
Le maréchal de Comminges mourut dans ce temps-là. Il fut d'abord connu sous le nom de bâtard d'Armagnac ou de Lescun ; il s'attacha à Louis XI , dans le temps que ce prince n'était en-
core que dauphin , et dès ce moment ne connut plus d'antres intérêts que ceux de so;i maître. Le roi , à son aTenement à la couronne , le fit maréchal de France , et lui donna le comté de Comminges. Le maréchal s'imagina , pendant quelque temps « qu'il pourrait se rendre maître de l'esprit du roi ; mais s'apercevant bientôt que Louis voulait faire des grâces , sans diviser son autorité, il fut assez prudent pour ne pas risquer ces essais téméraires de la faveur , qui avilissent les princes ou perdent les favoris.
Apres la mort du maréchal de Comminges , le roi donna le gouvernement de Dauphiné à Crussol. Celui-ci n'en jouit pas long-temps : il mourut un mois après. Crussol, toujours soumis à son prince, en fut aimé, nïlérita sa faveur, et n'en abusa jamais. Il était sénéchal de Poitou, grand panetier, et chevalier de l'ordre de Saint-Michel. Jacques, son fils, lui succéda dans la charge de grand panetier. Le gouvernement de Dauphiné fut donné à Jean de Daillon , seigneur du Lude.
Le roi , voyant le duc de Bourgogne occupé du c6té de l'Aile^ magne, se préparait à réparer l'affront que ses armes avaient reçu ' devant Perpignan. Il emprunta trente mille livres de Jean de Beaune, argentier du dauphin , et de Jean Briçohnet, général des finances ; on amassa beaucoup de munitions ; on fit de nouvelles levées, et l'armée s'avança vers le Roussillon, sous le commandement de du Lude. La nouvelle de la marche de cette armée releva le courage des Français enfermés dans le château de Perpignan , et jeta la terreur parmi les Aragonnais. Les uns et les autres manquaient de tout ; chacun ne se soutenait que parce que son ennemi était dans une pareille nécessité. Zurita prétend qu'il y eut un second siège, mais il se trompe. Ce n'est pas la seule erreur qui se trouve dans sa relation ; elle est démentie par celle d'un bourgeois qui était alors dans Perpignan, et par plusieurs autres pièces authentiques.
Tous ces préparatifs de guerre tournèrent en négociations. Le roi d'Aragon voulait retirer le Roussillon et la Cerdagne , qu'il avait engagés en 1462. Louis XI proposait le mariage du dauphin avec Isabelle, fille de Ferdinand , prince de Castille et roi de Sicile ; moyennant cette alliance, Louis devait remettre le Roussillon et la Cerdagne au roi d'Aragon, qui rendrait les trots cent mille écus , prix de l'engagement. Le mariage ne fut sans doute proposé que verbalement , ou par des lettres particulières ; car il n'en est rien dit dans le traité signé à Perpignan. Ce traité porte que , pour faire cesser les meurtres , les incendies , et toutes les horreurs de la guerre , le sérénissime roi d'Aragon , les trësillustres prince et princesse de Castille, roi et reine de Sicile d'une
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part ; et le roi très-chrétien de l'autre , sont convenus de confirmer le traité fait en 1462. i«. Le roi très-chrétien rendra les comtés de Roussillon et de Cerdagne , dès que le roi d'Aragon lui aura payé les sommes pour lesquelles ces comtés ont été engages ; 2®. Le roi d'Aragon présentera deux hommes ; le roi très-vchrétien en choisira un pour être , sous son nom , gouverneur général des comtés de Roussillon et de Cerdagne , et prêter serment aux deux rois. 3**. Le roi très-chrétien présentera quatre hommes ; le roi d'Aragon en choisira un, et lui confiera la garde des châteaux de Perpignan , de G>lioure y et des autres places , que le roi très-chrétien possède encore dans le Roussillon. 4*** Le gouverneur général , et ceux des places des comtés, étant nommés garans da traité, seront dispensés de toute ohéissance envers leurs princes légitimes, et ne souffriront pas qu'il soit rien fait de contraire aux engagemens réciproques de ces princes. Les garnisons ne recevront d'ordre que du gouverneur général. Les autres troupes évacueront les comtés. 5^. Le prix de l'engagement des comtés sera rendu dans le courant de l'année ; et le gouverneur s'obligera, par serment , de les remettre au roi d'Aragon aussitôt après. Si le roi d'Aragon ne paie pas la somme entière dans le cours de l'année, le gouverneur remettra les places au roi trèschrétien. 6*. Les rois de France et d'Aragon , les roi et reine de Sicile conserveront leurs alliés ; de sorte qu'ils pourront les secourir sans contrevenir au traité, qui ne concerne que le Roussillon et la Cerdagne. Les autres articles ne sont que des précautions prises pour l'exécution du traité. Il fut signé à Perpignan (17 septembre) par le roi d'Aragon , et envoyé, de sa part, à Louis XI, qui le ratifia en présence des ambassadeurs d'Aragon ( 10 novembre).
Aussitôt que le roi eut terminé l'affaire du Roussillon, il songea à marier ses deux filles, Anne et Jeanne de France, et leur donna M. cbacune une dot égale , de cent mille écus d'or. Le premier contrat passé (28 octobre) fut celui de Jeanne la cadette. Ce n'était proprement qu^une ratification de celui du 19 mai 1464 9 année de la naissance de cette princesse. A peine était-elle née , qae Charles , duc d'Orléans , l'avait demandée pour Louis sou fils. Le contrat porte que c'est À la prière de Marie de Clèves , duchesse d'Orléans, que le roi a bien voulu accorder madame Jeanne de France , sa fille , à Louis duc d'Orléans.
II y a eu peu de princesses aussi malheureuses que Jeanne de France , si toutefois on peut l'être avec autant de vertu qu'elle en avait. Louis , duc d'Orléans , son mari , étant monté sur le trône sous le nom de Louis XII, après la mort de Charles VIII, fil prononcer la nullité de son niariage par des commissaires du pape. 2. 16
a42 HISTOIRE
Les prodiges que le peuple crut voir, le jour qu'on prononça la sentence qui annulait le mariage , prouvent du moins qu'on la regardait comme irrégulière. C'est ainsi que des bruits populaires peuvent servir à éclaircir des faits, quelquefois même former le jugement qu'on en doit porter. La reine Jeanne trouva sa consolation dans la religion , asile sûr pour les malheureux. Ayant consacré sa vie uniquement à Dieu , elle institua les religieuses de TAnnonciade, les soutint par ses bienfaits, et les édifia par ses vertus (i).
(i) On alUgaâic quatre moyens de nullité contre le mariage de Loois Xli avec Jeanne de France: i«. La parenté an quatrième degré entre les conjoinis; a«. Taffinité spiritaelle qui naissait de ce que Louis XII était fiileul de Louis XI, père de Jeanne j 3^. la violence dont on prétendait que Louis XI avait osé pour forcer à ce mariage Louis XII , alors duc dH3rléaos j 4". le défaut de consommation.
Les deux premiers moyens ne sont point dirimans , quoique le second soit qualifié tel dans les buUes d'Alexandre VI. Le troisième moyen est détroit par le contrat même. On jugera de la validité du quatrième par l'extrait du procès- verbal de dissolution du mariage. Il a pour titre :
« Procès-vvrbal de Philippe, cardinal de Luxembourg, éréque du Mans, de » Louis yéréque d^Alby,et dcFernandusepiscopusSeptensis (de Ceuta), corn" » missairesypar deux bulles du pape Alexandre VI, y insérées sur les causes de » la séparation du maiiage de Lonts XII et de Jeanne de France, arec la sen- X tence desdits commissaires , par laquelle , vu par les dépositions d'un grand n nombre de témoins que le roi , n'étant encore que duc d'Orléans, avait été » contraint et forcé par les menaces du roi Louis XI et du roi Cbarlcs VIII , » de consentir audit mariage; que ladite Jeanne était impuissante, quàd esset 3» à naturd impcrfscia , corpore viciata et maUficiata , non apta viro ; et » qu'ils étaient coosins au quatrième degré , ils déclarent ledit mariage nul , 1» avec pouvoir à sa majesté de se remarier. »
Lies premières bulles sont du 29 juillet, les dernières du 3i août, et la sentence donnée dans l'église paroissiale de 8t. -Denis d'Amboise , du 17 décembre 1498'
Le prècès fut commencé h Tours , le 18 d'août , par la fulminatîon des premières bulles. Le ag du même mois, Antoine de Lesiang {de stagna ) , docteur en ]droit , et fondé de proctiration de Louis XII , fit sa plainte , et forma la demande en nullité devant les commissaires. Après avoir «rticnlé les moyens concernant la parenté, l'affinité spirituelle , et la prétendue vio^ Icnce , il dit, à l'égard du quatrième moyen, que la reine était corpore viciata et malejiciata , non apta viro, sicque non potuisset et non posset con^ cipere , semen virile secundian congruentiam naturœ recipere , imo netfue a viro intra claustra pudoris naturaUter cognosci , prout ex aspectu sui tarpons judicare poterit ; undé dun prtÊtenMum matnmùniumJiAiaet etmira fines et hona matrimonii , ac intentionem principalem ejus, non tentât ipto jure, et par conséquent le mariage était nul de plein droit.
La reine Jeanne, assistée de son conseil, composé de Marc Traners, officiai de Tours'; de Robert Salomon, provincial des carmes ^ et de Pierre Boarelli , avocat, répondit, dans son premier interrogatoire, du6septemi^, que W parenté au quatrième degré et l'affinité spirituelle n'éUMcnt pas des emp^bemens diriinaus; que de plus le cardinal de Saint-Pierrc-aux-Liens , Icgal k
Après le mariage de Louis d'Orle'ans, et de Jeanne de France, le roi fit celui d'Anne, sa fille aînëe, avec Pierre de Bourbon sire de Beaujeu ( i3 novembre).
Louis ne désirait plus que de faire la paix avec le duc de Bour<>gogne; mais il s y trouvait bien des difficultés. On avait déjà tenu, inutilement , plusieurs conférences à Senlis et à Compiëgne. Le duc ne voulait rien accorder à moins qu'on ne lui remît Amiens et Saint-Quentin ; et le roi voulait garder ces places , pour cou*
vrir les frontières de Picardie. Pendant ces contestations , le con-
latereen France , arait donné les dispenses; qne le mariage n^avait point été force, et quùd ipsa est hahilis ad ampiexus viriieSf et Juit carnaliter coffnita à rege.
Dans les interrogatoires suivans, la reine, interrogée si elle n'avait point d^mperfeciions corporelles que niassent pas les antres femmes> elle répondit : Je sais que je ne suis ni si belle, ni si bien faite que la plupart des femmes; mais je ne m* en crois pas moins propre au mariage {apta viro ). Interro* gée si elle voulait s'en rapporter à la visite des sages - femmes , elle répondit qu'elle Toalait y penser , et agir suivant les lois de l'église. Quoique Tinterro» gatoire soit en latin , il est terminé par une cédule conçue en ces termes , que la reine présenta aux commissaires : Messeigneurs , ,je suis femme j ne me cognoys en procès, et sur toutes autres affaires me déplaît V affaire de présent. Je 'vous prie me supporter , si je dis ou réponds chose qui ne soit convenable f et proteste que si, par mes réponses, je réponds à chose à la^ qttelle ne soye tenue répondre, ou que monseigneur le roi n'ait écrite en sa demande , que ma réponse ne me pourra préjudicier ne prouûter a nuinsei" gneur le roi y en altérant à mes autres protestations faites patdeuant •uous, à la dernière expédition , et reçusse jamais pensé que cette matière eût pu venir aucun procès entre monseigneur le roi et moi , et vous prie , messeigneurs, cette présente 'protestation être insérée en ce présent procès.
Le roi, voyant que Jeanne ne convenait pas des faits, demanda une information par témoins , et une visite de sages-femmes. Jeanne refusa la visite , disant qne la pudeur s'y opposait , et qu'elle était inutile , puisque le roi eam difersis vicibus carnaliter cognouisset , et l'avait traitée comme sa femme, in lecto et alias.
Il y eut beaucoup de procédures à ce sujet. Jeanne ne voulut pas se soumettre à la visite , ofirit de s'en rapporter au serment du roi, déclarant an surplus ^'e^ ne soutenait le procès qu'auec regret, pour la décharge de sa conscience, ce quelle ne ferait pour tous les biens et honneurs du monde, SMsppliant le roi , son seigneur, dont elle désire faire le plaisir , sa conscience gardée , de rîétre mécontent d'elle. Elle ajouta que le roi ne pouvait pas àHégaer qu'il eût été forcé k la consommation , lieet in muliere camalis co^ puia possit esse coaeta , secks tamen est in viro à quo de jure non prœsu^ nsitur per muUerem violenter extorta ; que le roi étdit venu la voir h Ligoières , qu'il y avait qudquefois passé dix ou douse jours ; et que là cum eddem. pemoctabat, soius cum sold, nudus cum nudd , debiUtm conjugale per earnalem copulam reddendo , visus , oseula , arrtplexus , ac alia signa appeti.tif»a experientiœ copulœ conjugalis, imo etiam veracis copïdœ^prout €l^cet inter conjuges, apertè manifestando, Ciun ipse ex lecto conjugali surgeret, phtries dixit , et se jactauit coram pburibus, quod necesse habebal
bibere et gentare ^ eo quod ipsam ter a ut quater^cognoyerat carnaliter,
nëtable s'empara de Saint-Quentin , sons prétexte d'empêcher le duc de Bourgogne d'y entrer ; mais son dessein était de s'y faire une espèce de souveraineté. Le roi prit le parti de dissimuler son ressentiment contre le connétable, de peur qu'il ne livrât cette ville au duc de Bourgogne.
Charles, n'ayant signé la trêve avec la France que pour porter ses armes en Allemagne, se saisit de Montbelliard, et fit prisonnier le duc de Wirtemberg. Enivré par les succès , irrité par les obstacles , il ne pouvait goûter un moment de repos ; son projet
dicendo verbis gallicis : Tay bien gaignéa boire^ parce que j'ai bien ek.. . femme ia nmt trois ou quatre fois; que le roi en ^vait uêé ainsi plusieurs fois depuis la mort de Loais XI j qu'il n'arait point réclame contre son mariage aux e'tats de Tours ; qu^il ne pourait pas alle'guer qu^il eût ëlé retenu par la crainte, pnisquUl sVuit plaint du mautais gouTernement , en présence du parlement, de rnniTersilë et du corps de ville ; qu'il sVtait révolté contre Charles VIII ; et que pendant tout ce temps -lÀ il avait toujours vécu maritalement arec elle j qu'on ne doit pas la regarder comme incapable d'avoir des enfans, puisqu'il j a beaucoup de femmes qui ne sont ni plus belles , ni mieux faites qu'elle , qui en ont eos ; d'oii elle conclut à ce que le roi soit débooté de sa demande, et que le mariage soit déclaré bon et valide.
Le roi répliqua , par procureur, qu'il n'avait pas réclamé contre son mariage dans les éuts , parce qne ce n'était ni le temps , ni Je lieu convenable ; mais qu'il l'avait fait en Bretagne, d'où il avait même envoyé à Rome pour ce sujet. Pour prouver la violence de Louis XI, le roi rapporte une lettre de ce prince au comte de Dammartin, oii il dit. . . . Je me suis délibéra défaire le mariage de ma petite-fille Jeanne et du petit duc d* Orléans , pùur ce quil me semble que Us crfans qu*ils auront ensemble ne leur coJtiteront guères à nourrir , votu avertissait que pespère faire ledit mariage , ou autrement ceux qui iront au contraire , ne feront jamais assurés de leur vie en mon royaume , etc. Ce qui pourrait faire douter de la vérité de cette lettre est qu'on prenait la précaution de faire entendre beaucoup de témoins ponr certifier qne la signature était de Louis XI , et la contresignatore de Tillart. D'ailleurs , comment poavait-on prévoir qu'elle serait stérile , puisqu'elle n'avait que deux mois lorsqu>Ile fut promise ? A l'égard de la consommation que la reine allègue pro suo clipeo tam reiteratis vicibus , le roi répond qu'il n'en a osé ainsi que par dissimulation et pour la paix.
n est à propos de remarquer que le roi faisait difficulté d'affirmer , par serment, les mêmes choses qu'il faisait dire par son procureur. La reine persistant toujours à exiger le serment du roi , il s'y détermina enfin , et nia formellement tout ce qu'elle avait avancé. L'interrogatoire est en latin , et les réponses de Louis XII sont en français.
On trouve à la suite de la sentence, depuis le rdle ai3 jusqu'an rôle 4^4 > les noms et les dépositions des témoins. Us sont en grand nombre , se répètent presque tous, et disent que Lonis XII et Jeanne de France sont parens au quatrième degré; qu'il y a de plus entre eux une alliance spirituelle, parce qne ce prince était filleul de Louis XI; que Louis XII, alors duc d'Orléans, avait été forcé d'épouser Jeanne ; que Lonis XI avait fiiit faire plusieurs mariages de cette nature, c'est-à-dire par violence; qne le duc d'Orléans n'avait lamais pu souffrir sa femme ; qu'il s'était réfugié en Bretagne sous le règne de Charles VIII ; que dèa-lors il avait réclamé contre la violence qui lut avait
était d'étendre sa puissance d'une mer à l'autre. Apres avoir déclaré qu'il prétendait ne plus relever du roi (décembre), il établit^ à Malines , un pai:lement oit toutes les affaires des Pays-Bas devaient être jugées définitivement. Ce prince gardait si peu de mesures que, sans avoir égard à la trêve qui n'était pas expirée, il entra dans le Nivemois. Le roi y fit marcher des troupes qui arrêtèrent les Bourguignons, et reprirent les villes dont ils s'étaient saisis. Il écrivit en même temps à ses ambassadeurs de faire savoir aux conservateurs de la trêve qu'ils eussent à faire réparer les dommages qu'on avait faits dans le Nivemois.
Tandis que le roi était occupé à prévenir ou repousser les en-
été faîte ; qoHi 7 ayait ea des propositions de mariage entre lui et Anne de Bretagne j qa^H arait cnvoyd à Rome pour demander ]a dissolution de son premier mariage; qne snr ces entrefaites le doc d^rle'ans avait etc' fait pri^ sonnier k la bataille de Saint-Aubin , était demeure plus de deux ans en prison, et avait été traite' avec la dernière dureté' , par ordre de Charles Vlll ; que la princesse Jeanne allait visiter son mari , lui donnait tons les secours possibles , et avait enfin obtenu sa liberté'.
Sur le dix-septième article de Tinterrogatoire , qui concerne le défaut de consommation , et qui est répète dans tous les interrogatoires particuliers , les témoins déposent quMIs savent, ou qu'ils ont entendu dire, que la priu'cesse Jeanne avait toujours déplu h son mari. Qnelq ues uns, en exaltant ses vertns, disent qu'elle était asse& belle ; mais tons s'accordent à dire qu'elle était mal faite ; que la duchesse douairière d'Orléans l'avait touchée nue, et qu'elle avait trouvé vas naturale arctum cuni retractione ex uno iatere et uno osse impedietoe. Salomon de Bombelle, médecin du roi Louis XII, et dernier déposant, ajoute que ce prince lui avait dit: Je sojrs le grand diable, oncques h ma vie je ne la ch.».. naturellement comme une autre femme ; et quando volebat cum ed coire , inpemebat quamdam tortuositatem in orifi" cio vulvœ f adeo quod virga ejus non poterat ingredi , sed calejiciendo se , emittebat semen inser seu supra crura ipsius dominœ Joannœ,
Toutes ces dépositions , et celles du roi même , concourent à prouver que Jeanne éuit stérile de fait, qu'elle était peut-être incapable d'avoir des enfans, mais non pas que le mariage fût resté sans consommation. J'ai cru devoir donner l'extrait de ce procès-verbal , parce que cette pièce est trèsrare (*), curieuse en elle-même , qu'elle a été ignorée de la plupart des historiens , ou qu'ils n'ont pas voulu en faire mention : comme si la vérité pouvait jamais être déplacée dans l'histoire , qui doit en être dépositaire. Les écrivains timides font naître , par leur silence, des soupçons qui seraient dissipés par un récit vrai, simple et naïf. Louis XH, ayant fait prononcer la nullité de son mariage avec Jeanne de France , épousa Anne de Bretagne , veuve de Charles VIII , qu'il avait aimée avant et après son mariage. Cette princesse était sincère et généreuse ; mais impérieuse et sévère. Ce qui prouve l'ascendant que lesi princes ont sur ceux qui les environnent , c'est qu'elle mit dans sa cour la vertu à la mode.
(*) II y a eu trots expéditions de ce procès-verbal , chaque commissaire en ayant fait faire nne. L'une est & la bibliothèque du roi (manuscrit contenant 434 rôles , n®. 5974 ) j l'autre , dans celle de M. le chancelier ; la troisième est restée dans les archives de l'église d'Albv.
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treprises du duc de Bourgogne, il était importuné par une guerre domestique , qui était alors très-intéressante , et qui serait ridicule aujourd'hui, si quelque chose pouvait jamais l'être de la part des hommes. La dispute des réalistes et des nominaux partageait alors lès écoles. De tout temps, la philosophie régnante s'est unie à la théologie. Dans les premiers siècles de l'église, le platonisme dominait parmi les théologiens , comme le péripatétisme régnait dans les derniers siècles. Sous Louis XI, les réalistes et les nomii\auiL formaient la dispute dominante ; car il faut toujours qu'il y en ait une : jamais elle n'est plus vive que lorsqu'elle roule sur une question de mots. De part et d'autre on se traitait d'hérétiques , et l'on s'entendait fort peu. La fausse philosophie est toujours emportée. Ceux qui soutiennent les disputes scolastiques , ne manquent jamais de les revêtir du manteau de la religion , et d'y faire intervenir les puissances ecclésiastiques et séculières. Tout ce qui paraissait intéresser la religion , attirait l'attention de Louis XI. Il craignait les divisions dans l'Etat ; c'est pourquoi il donna une déclaration portant défenses de lire les livres d'Ockam , d'Arimini , de Buridan et de quantité d'autres , dont les noms sont aujourd'hui aussi ignorés que leurs ouvrages. - Après la religion , ce qui touchait le plus Louis XI , était le commerce. Il s'était répandu en France beaucoup d'espèces étrangères d'un titre au-dessous de celui du roi , et qui étaient reçues lK>ur une égale valeur ; de sorte que les étrangers faisaient fondre nos espèces, en frappaient de nouvelles, et nous les rapportaient à un prix au-dessus de leur titre. On remédia à cet abus, en ordonnant que les monnaies étrangères ne seraient plus reçues que suivant le titre, et au marc.
Louis fît , cette année , quelques nouveaux arrangemens dans sa maison. Il augmenta sa garde de cent archers , sous le comjuandement de Jean Blosset : c'est le premier établissement des compagnies françaises des gardes-du-corps.
Cette année, mourut Charles, comte du Maine , frère de René, roi de Naples , et de la reine , mère de Louis XI. Le comte du Maine avait partagé la puissance du roi Charles \II. Il avait tf>ncore eu beaucoup de crédit au commencement du règne de Louis XI ; mais, la guerre du bien public l'ayant rendu suspect, le roi, qui considérait ses sujets par leur fidélité , parleurs services , et non par leur naissance , priva le comte du Maine de ses charges. La disgrâce de ce prince fut d'autant plus humiliante que le roi , pour le punir , n'eut qu'à retirer sa faveur ; il ne le craignait pas assez pour porter le ressentiment plus loin. Le comte du Maine fut un de ces exemples qui prouvent que , sous un roi puissant , les plus grands d'un Etat ne brillent que d'un
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éclat emprunté ; qu'ils n'existent que par la faveur, et qu'ih tombent dans l'obscurité sitôt que leur maître cesse de les regarder favorablement.
( i474 9 Pâques, le lo avril. ) Le commencement de cette année fut marqué par le complot le plus noir. Louis ayant fait offrir une abolition , une charge , et des pensions à Ithier Marchand , maître de la chambre aux deniers du feu duc de Guyenne, Ithier envoya à la cour Jean Hardi , un de ses domestiques , sous prétexte d'écouter les propositions ; mais la commission secrète de Hardi était d'empoisonner le roi. Hardi communiqua son dessein à un officier de la bouche , nommé Colinet de La Chênaie , et lui offrit vingt mille écus pour donner le poison au roi. Colinet feignit d^accepter la proposition, se chargea du poison, le remit entre les mains du roi , et lui découvrit tout.
Hardi fut arrêté (20 janvier). Le roi voulut que le procès fût fait par Gaucourt, gouverneur de Paris, et par le corps-de-ville, assistés du premier président et du prévôt de Pari^. On fut plus de deux mois à instruire le procès. Je trouve un arrêt qui ordonne que Hardi sera appliqué une seconde fois à la question, pour avoir révélation des complices ; il fut enfin condamné à être écartelé, et traîné sur une claie au supplice (3o mars). Sa tête fut mise an bout d'une lance devant l'Hôtel-de-YiHe, le tronc de son corps fut brûlé, et ses membres furent attachés à des poteaux dans quatre villes frontières. L'arrêt ne nomme point d'autre complice que Ithier , qui prit la fuite : il n'est fait aucune mention du duc de Bourgogne , quoique plusieurs aient écrit qu'il avait promis ou donné cinquante mille florins d'or à ceux qui empoisonneraient le roi. Ce qui pourrait confirmer les soupçons contre le duc , c'est qu'il n'est pas vraisemblable qu'Ithier eût refusé le parti avan« tageux que le roi lui offrait, et se fût déterminé à l'empoisonner, sans y être porté par un intérêt puissant. Il n'y avait que le duc de Bourgogne dont la haine fût assez reconnue, pour qu'il fût suspect d'avoir conseillé le crime. Louis anoblit Colinet , le fit son maître d'hôtel , et lui donna la seigneurie de Castera. Ce don , ayant été disputé à ses héritiers par ces hommes vils qui croient qu'on ne sert les rois qu'en dépouillant leurs sujets , fut confirmé par François I**^.
Le duc de Bourgogne apportait si peu de dispositions à la paix, que tout ce que les plénipotentiaires purent retirer de leurs conférences , fut de conclure une prolongation de la trêve jusqu'au i** de mai de l'année suivante. Les alliés , compris dans la trêve précédente , le furent pareillement dans celle-ci , avec la clause qu'ils déclareraient , dans le terme de trois mois , s'ils voulaient accéder à ce traité. Cette restriction fit naître de grandes diffi-
cultes dans la suite, au sujet des démêlés de Louis XI avec le roi d'Aragon i
Louis n'avait plus, en Koussillon, que le château de Perpignan, La Roque, Bellegarde, et G>lioure. Le roi d'Aragon ne doutait point que Louis, fatigué de la guerre, ne lui cédât enfin ces places , sans exiger les trois cent mille écus. Pour achever de le gagner, il lui envoya La Cardonne, comte de Prades, et le Castellan d'Ëmposte, en qualité d'ambassadeurs, pour traiter du mariage du dauphin avec la princesse Isabelle , fille du roi de Sicile.
Les rois de France et d'Aragon ne se souciaient ni l'un ni Vautre de faire ce mariage. L'un songeait à Retirer le Roussillon, l'autre à le garder; et tous deux à se tromper , en expliquant les traités selon leurs intérêts/
Le roi , étant alors sur la frontière de Picardie , avait laissé un conseil composé du chancelier , de Tristan , évéque d'Aire , du comte de Candale , et du protonotaire Jean d'Amboise. Les ambassadeurs s'adressèrent à ce conseil , et se plaignirent que le roi d'Aragon n'eût pas été compris dans la trêve , en termes aussi exprès que les ducs de Bourgogne et de Bretagne ; puisqu'ils avaient tous trois les mêmes intérêts , qui étaient , disaient-ils , de s'opposer «aux usurpations du roi. Ils portèrent les mêmes plaintes au conseil; ils rappelèrent le traité de 1462 , par lequel le roi de France s'était engagé de soumettre la Catalogne.
Les ambassadeurs avaient raison en plusieurs points. Ils ne pouvaient pas nier que , si les troupes françaises eussent conquis la Catalogne , les comtés de Roussillon et de Cerdagne devaient demeurer à la France , jusqu'à ce qu'on edt payé les trois cent mille écus; mais ils pouvaient objecter que la Catalogne n'avait pas été réduite : Louis avait même fourni des troupes au duc de Lorraine contre le roi d'Aragon.
La réponse du conseil fut moins une justification de la conduite du roi, qu'une récrimination contre Jean d'Aragon. On lui reprochait que ses troupes avaient commis des hostilités jusque dans le Languedoc; que Calla Luna venait encore récenmient de surprendre le château de Saint-Félix, de Riotar, celui de Cerdagne , et avait fait pendre Jehannot qui y commandait ; que les ambassadeurs n'étaient venus que pour amuser le roi, et qu'ils avaient ordre de n'agir que suivant les vues du duc de Bourgogne , prince le plus ennemi de la paix.
Pendant que les ambassadeurs d'Aragon étaient à Paris , le roi y vînt passer quelques jours pour leur donner une idée de sa puissance , en faisant les montres de la milice bourgeoise de la capitale. Il se trouva près de cent mille hommes sous les armes^ avec un beau train d'artillerie. Le roi mena ensuite les ambas^
DE LOUIS XI. 24g
Badeurs souper avec lui, et leur fit présent de deux vases d'or, pesant quarante marcs. Il leur fît rendre' tous les honneurs possibles; mais, pour éviter de traiter d'affaires qu'il ne voulait point décider , il partit promptement , et passa plusieurs -mois sur les frontières de Picardie.
Les ambassadeurs , voyant que le différent qui était entre le roi de France et leur maître , ne se terminerait plus que par les armes , prirent la route d'Aragon ; mais ils furent arrêtés au Pont«-Saint-£sprit , et ramenés à Lyon. Ils se plaignirent de la violence qu'on osait faire à des ministres publics. On leur répondit que ce retardement était pour leur propre sûreté , et qu'il fallait donner le temps de prévenir les commandans de la frontière , et de savoir d'eux quel était le chemin le plus sur. On leur donna enfin de fort mauvaises' raisons, parce qu'on n'avait d'autre dessein que de les retenir jusqu'à ce que les troupes du roi se fassent emparées du Roussillon. Les passages étaient si bien gardés, que le roi d'Aragon ne recevait aucunes nouvelles de ses ambassadeurs. Cependant, il apprenait que l'armée française était entrée dans le RoussiUon : il en écrivit au roi , et le pria de faire cesser les hostilités. D'un autre côté, le duc de Bourgogne déclara que le roi d'Aragon était compris dans la trêve. Louis répondit d'abord à l'un d'une façon assez obscure ; puis il prélendit que les royaumes d'Aragon et de Valence lui appartenaient comme héritier et donataire de la reine Marie d'Anjou , sa mère , à qui ils avaient été cédés par son contrat de mariage; que sa mère était fille d'Yolande d'Aragon , fille aînée et héritière de Jean I'*^, roi d'Aragon. La filiation était certaine; et si la reine Marie avait été fille unique d'Yolande d'Anjou, les droits du roi auraient été fondés ; mais elle avait eu plusieurs frères , dont deux lui avaient survécu. Ainsi le seul titre du roi était la prétendue donation faite à la reine sa mère , par son contrat de mariage, et la cession qu'elle lui en avait faite : comme si les royaumes se transportaient sans f aveu des peuples, ou que les sujets fussent des esclaves dont on put faire commerce. Le droit du roi sur les comtés de Roussillon et de Cerdagne était mieux fondé : l'engagement avait été £sit pour sauver la reine d'Aragon , et conserver ce royaume qui était en très^ grand péril, lorsque les Français firent lever le siège de Gironne. Louis ajoutait que son dernier traité avec le roi d'Aragon était indépendant de la trêve. Il choisit le duc de Bretagne pour arbitre de ses prétentions , et envoya le chancelier Doriole pour Jes lai expliquer.
Le duc répondit que , la trêve n'ayant été faite que pour parvenir à la paix, toutes voies défait , sous quelque prétexte que ce
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Mt, étaient contraires à Tesprit de la trêve; que, lorsque les ambassadeurs de France avaient déclaré au congres de Gompiëgne que le roi prétendait réserver ce qui concernait le Roussillon et la Cerdagne, les plénipotentiaires du duc de Bourgogne avaient remontré que leur maître n'entendait point qu'on mît cette exception ; que le roi n'avait point alors fait mention de ses prétentions sur les royaumes d'Aragon et de Valence , et qu'on les examinerait lorsqu'il serait question de faire le traité de paix.
Le roi, n'ayant pas obtenu du duc de Bretagne ce qu'il en espérait, fit entrer une armée en Roussillon, sous le commandement de du Lude, d'Yvon du Fan , et de Boufile-le»Juge. On ouvrit la campagne par le siège d'Ëlne. Cette place était défendue par Bernard d'Olms, que le roi avait fait gouverneur du Roussillon. Le roi d'Aragon essaya inutilement de jeter du secours dans la place ; elle fut si vivement poussée qu'elle se rendit à discrétion : le roi fit trancher la tête au gouverneur.
Dans le temps que le roi faisait la guerre assez vivement au roi d'Aragon , il évitait de se brouiller avec toutes les autres puissances ; il refusa même de faire une ligue que l'empereur lui proposait contre le duc de Bourgogne.
Louis était encore plus attentif à prévenir les troubles dans l'intérieur du royaume. Inflexible à l'égard de ceux qui osaient s'opposer à son autorité , il en fit un exemple sévère à Bourges.
On avait mis une imposition pour faire réparer les fortifica-> tions de la ville; il y eut, à ce sujet, une émeute oii le fermier de l'impôt fut maltraité. Le clergé et les principaux babitans voulurent prévenir la vengeance du roi , en faisant eux-mêmes justice des coupables , et délibérèrent sur les moyens de procéder dans cette affaire; mais Louis, n'aimant pas les longues formalités dans ces occasions, nomma une commission composée de gens d'épée et de robe , et l'envoya à Bourges , avec une compagnie d'arbalétriers pour la faire respecter. Du Bouchage , chef de la commission, eut ordre de faire une recherche exacte des coupables , de n'avoir égard à aucune franchise , et de faire punir jusqu'à l'archevêque même, s'il était criminel.
Du Bouchage répondit aux intentions de son maître ; sans s'écarter de la justice , il fit mourir les plus coupables ; le reste fut exilé ou condamné a l'amende. Le roi changea la forme de la police de la ville, et ordonna qu'elle serait gouvernée par un maire et deux échevins , dont il se réservait le choix.
Le roi^ projetait alors de faire encore un plus grand exemple dans la personne du connétable. Chabanes de Curton, gouverneur de Limousin , et Jean Hubert , qui depuis fui évoque d'Évreux, étaient alors à Bouvines, pour traiter de la paix avec
Ilugonet et Imbercoart. Le principal article de lears instructioDs était d'offrir au duc de Bourgogne de lui remettre Sainte-Quentin et les terres du connétable , s'il voulait le livrer au roi. Le marcbé fut bientôt conclu par Imbercourt, ennemi juré de Saint-Pol depuis qu'il en avait reçu un démenti dans une conférence ; la modération avec laquelle Imbercourt y avait répondu, avait suspendu son ressentiment, et ne l'avait pas détruit.
Le connétable , instruit de ce qui se traitait contre lui , écrivit au roi , et lui demanda une entrevue , sans quoi il déclarait qu'il allait se jeter entre les bras du duc de Bourgogne. Le roi , craignant qu'il ne prit ce parti , donna ordre à ses plénipotentiaires de rendre les scellés et de retirer les leurs, et accepta l'entrevue. Saint-Pol en régla lui-même les conditions , et se rendit sur un pont, entre La Fëre et Noyon, armé et suivi de trois cents hommes d'armes. Le roi s'étant fait attendre, en fit des excuses au connétable, qui, dé son côté, s'excusa de ce qu'il paraissait devant lui avec des armes , et dit que c'était par la crainte de Dammartin , son ennemi. Le roi feignit d'être satis£aiit de ses excuses; le connétable lui promit de le servir fidèlement, et passa ensuite la barrière pour le saluer. Le roi le reçut avec bonté , et le réconcilia avec Dammartin , c'est-à-dire qu'il les obligea de dissimuler leur haine. Les rois pardonnent rarement à ceux qu'ils craignent. Louis ne songe«plus qu'aux moyens de perdre un sujet trop puissant , qui avait osé traiter avec son maître, d'égal à égal . Louis demeura en Picardie pendant qu'on travaillait , à Paris , an procès du duc d'Alençon. Ce prince avait toujours eu be6oin de pardon , et n'en était jamais digne ; l'impunité ne faisait que l'enhardir au crime. Ingrat par caractère , criminel par habitude, inquiet, factieux, il n'avait aucune vertu , et n'était distingué que par sa qualité de prince, qui le rendait plus coupable. Le roi, las d'exercer une clémence, qui, à force d'être répétée , devenait injurieuse à la majesté et dan-» gereuse pour ]'£tat , avait fait arrêter le duc d'Alençon dans le temps qu'il se disposait à passer auprès du duc de Bourgogne , pour lui vendre les terres qu'il possédait en France. Le parlement fut chargé de lui faire son procès , et rendit un arrêt ( i8 juillet) qui , en le déclarant criminel de lèse-majesté et de plusieurs autres crimes, le condamna à mort, F exécution toutefois réservée jusqu'au bon plaisir du roi. Les biens du duc d'Alençon furent confisqués ; mais le roi en rendit la plus grande partie au comte du Perche , son fils.
Tandis que le roi cherchait à ramener ou punir les sujets rebelles , le duc de Bourgogne tramait une nouvelle ligue contre lui. G>mme il avait formé le projet de s'étendre du côté de l'Ai-
lemagne , et qu'il craignait que le roi ne mtt obstacle à ses desseins , il résolut de lui opposer un ennemi capable de l'occuper. Il fît, avec Edouard , une ligue défensive et offensive (25 juillet), par laquelle ils convinrent de s'unir pour détrôner Louis XI. Il fut arrêté que les Anglais feraient une descente en P^ormandie ou en Guyenne , et que le (fuc les assisterait de toutes ses forces jK)ur recouvrer ces provinces, et pour entreprendre la conquête du reste du royaume. Comme la ligue était autant contre la couronne que contre le roi , il était dit qu'on ferait la guerre à quiconque posséderait la couronne de France ; que ces deux princes* commanderaient chacun une armée en personne; qu'ils agiraient séparément et indépendamment l'un de l'autre , et qu'ils se joindraient dans le besoin. Si l'un des deux ne pouvait commander son armée en personne, le général qu'il chargerait du commandement , obéirait au prince qui serait à la tête de la sienne , et les deux armées seraient alors soumises au même chef. On n'écouterait aucune proposition l'un sans l'autre. Le roi d'Angleterre cëde au duc de Bourgogne la Champagne, le comté de Nevers, les villes de la rivière de Somme, les' terres du comte de Saint-Pol , se réservant toutefois le droit de se faire couronner a Reims (i).
Quoique le roi ne sût pas précisément quel était le traité, il jugeait par les préparatifs d'Edouard et de Charles, qu'ils projetaient quelque grande entreprise. Il fut encore mieux instruit par le roi d'Ecosse , qui , ayant été sollicité d'entrer dans la ligue, lui donna avis du refus qu'il avait fait d'écouter des propositions contraires aux alliances et k l'amitié qui- avaient été de tout temps entre la France et l'Ecosse. Il demandait en même temps au roi la permission de passer par la France pour faire un pèlerinage à Rome. Louis envoya aussitôt Meny Peny , son chambellan, remercier le roi d'Ecosse, et lui représenter que, dans les conjonctures présentes, il ne devait pas songer au voyage de Rome; que son premier devoir était de veiller à la sûreté de ses Etats et de ses alliés ; mais que si, contre son avis, il persistait dans le dessein d'aller à Rome , et de passer par la France , on lui rendrait tous les honneurs qui étaient dus à un allié et à un ami du roi et de la couronne. Le roi d'Ecosse , suivant le conseil de Louis XI , demeura dans ses Etats pour observer la conduite des Anglais.
La plupart de ceux qui composaient le conseil du roi, indignés que le duc de Bourgogne ne se servît de la trêve que pour e préparer à la guerre , et soulever toute l'Europe contre la France
(i) Ce traite, ignoré de tous ceux qui ont écrit jatqa*anjourd^haî , n*a été conna qne par les actes de Rymcr.
voulaient qu'on marchât contre lui ; mais le roi , n'ayant jamais plus de ressources dans l'esprit que lorsque le péril était pressant , fut d'un avis contraire. Il voyait le duc de Bourgogne prêt à porter ses armes du côté de l'Allemagne ; il se garda bien de le troubler dans une entreprise qu'il prévoyait devoir lui être funeste. La politique de Louis XI était de se tenir toujours sur ses gardes , de ne prendre les armes qu'à l'extrémité , et d'attendre son salut des fautes seules de ses ennemis, dont il savait parfaitement profiter.
Louis , au lieu d'agir offensivement contre le duc Charles y ne s'occupa que du soin de lui susciter des ennemis , et saisit l'occasion qui se présentait au sujet du comté de Ferette. II y avait cinq ans que Sigismond, duc d'Autriche, avait vendu ou engagé ce comté au duc de Bourgogne. Celui-ci y avait mis pour gouverneur Hagembac , homme cruel , avare , et plus propre à ruiner un pays qu'à ménager de nouveaux sujets. Les vexations d'Hagembac s'étendirent jusque sur les Suisses. Sur leurs plain- ' tes , le duc de Bourgogne envoya des commissaires dans chaque canton ; mais , comme on s'aperçut par leurs ménagemens pour Hagembac, que c'était un de ces instrumens de la tyrannie qui se chargent de la haine publique , qui ne seraient pas employés s'ils étaient plus intègres, et qui n'ont pas besoin de se justifier pour être absous, ceux qui s'étaient plaints n'osèrent plus se déclarer , dans la crainte de s'attirer le ressentiment d'un homme violent, injuste et soutenu. Il n'y eut que le canton de Berne qui , séparant le prince du ministre , fit assurer le duc que les Suisses ne cherchaient qu'à vivre en bonne intelligence avec lui; mais qu'ils ne pouvaient pas supporter les violences d'Hagembac. Le duc, tout occupé de ses desseins sur l'Allemagne , ne fit aucune attention à ces remontrances.
Robert de Bavière, électeur de Cologne, était alors brouillé avec son chapitre. Toute la noblesse de l'électorat se déclara pour le chapitre , implora la protection de l'empereur , et choisit Herman, landgrave deHesse, pour être administrateur de l'élec* torat , avec assurance de tous les suffrages s'il devenait vacant.
Le duc de Bourgogne , pour qui toute occasion de guerre était un motif suffisant de l'entreprendre, se mit à la tête d'une puissante armée , et vint, avec l'électeur de Cologne, mettre le siège devant Nuys (3i juillet), ville sur le bord du Rhin. Le landgrave de liesse s'enferma dans la place avec une forte garnison , et se prépara à faire une vigoureuse défense , en attendant qu'il fût secouru par les princes de l'empire.
Louis , jugeant que les mécontentemens des Suisses étaient d'une plus grande importance qu'ils ne l'avaient paru au duc de
Bourgogne, résolut de profiter de cette occasion pour faire rentrer àSigismond , duc d'Autriche , dans le comté de Ferette , pour faire déclarer les Suisse&contre le duc de Bourgogne, et pour en faire des alliés utiles à la France. Il se rendit médiateur entre eux et le duc d'Autriche , termina leurs difTérens , et prêta cent mille ilorins à Sigismond , pour rembourser le duc de Bourgogne du prix de l'engagement du comté de Ferette. Il fit en même temps alliance avec le canton de Berne et avec ceux de la ligue d'Allemagne ( ?.6 octobre ).
Ce traité (i) causa une révolution générale dans les cantons et dans les pays voisins. Les villes des Strasbourg , de Colmar, de
(i) Comme il a servi de modèle à ceux qui Pont suivi, il est à propos d^en donner le sommaire. Les allies tr'ezprimeni à peu prés en ces termes : Le teigneur roi en toutes et chacunes nos guerres , et spécialement contre le tluc de Bourgogne f nous doit fidèlement donner aidcj secours et défense a ses dépens. Outre plus , tant qu'il vit^ra , il nous fera tenir et payer tous les ans en la ville de Lyon , en témoignage de sa charité envers nous , la somme de vingt mille florins ; et si ledit seigneur roi, en ses guerres et ar^ méeêf avait besoin de notre secours, et d'icelui nous requérait, dès lors nous serons tenus de lui fournir h ses dépens tel nombre de soldats armés que le pourrons faire,, c'est à savoir en cas que ne fussions point occuftés en nos propres guerres; et sera la paye de chaque soldat de quatre florins et demi du RJiin par mois.
Quand ledit seigneur roi voudra nous demander tel secours , il fera tenir , dans Vune des villes de Zurich , Berne ou Jjuceme , la paye d!un mois pour chaque soldat ; et pour les deux autres mois suivons, en la cité de Genève , ou autre lieu à notre choix.
Du jour que les nôtres seront sortis de leurs maisons , commencera la paye desdits trois mois ; ils jouiront de toutes les franchises, immunités et privilèges desquels les sujets du roi jouissent ; et si , en quelque temps que ce soit , nous requérons ledit seigneur roi de nous prêter secours à nos guerres contre le duc de Bourgogne , et que pour autres guerres siennes il ne pût nous secourir, dès lors , afin de poussoir soutenir nosdites guerres , ledit seigneur roi nousjera délivrer , en sa ville de Lyon , tant et si Ion' guement que nous les continuerons h main armée , la somme de vingt mille florins du Rhin par quartier, sans préjudice de la somme ci-dessus mentionnée^
Et quand nous voudrons faire la paix ou trêve avec le duc de Bourgogne , ou autre ennemi du roi ou de nous , ce qui nous sera loisible de faire , nous devons , et sommes tenus de réserver spécifiquement icelui roi ; et lui , semhlablement comme nous , en doit, toutes ses guerres avec le duc de Bourgogne et autres , pourvoir que , faisant paix ou trêve , nous soyons spécifiquement et singulièrement réservés comme lui.
En toutes ces choses, nous réservons de notre part notre saint père le pape , le Saint-Empire romain , et tous ceux avec lesquels nous aiH>ns jusqu'aujourd'hui contracté alliance; le même sera de la part du roi , hormis le duc de Bourgogne , à l'endroit duquel nous nous comporterons ainsi que dit a été.
Et s'il arrive que nous soyons enveloppés de guerres avec ledit duc de Bourgogne , dès lors et a l'instant , icelui roi doit mouvoir puissamment
5)€helestadt , de Mulhausen, de Baie, et plusieurs autres entrèrent dans la ligue -, les peuples du comté de Ferette retournèrent sous leur ancien maître. Hagembac fut arrêté et conduit à Brisach , où il eut la tête tranchée ( novembre). Les Suisses, ne gardant plus de ménagemensy entrèrent en Bourgogne, mettant tout à feu et à sang.
On reconnut alors que Louis XI avait usé d'une sage politique y en laissant le duc de Bourgogne s'engager en Allemagne. Ce prince, en restant devant Nuys, se mettait hors d'état d'exécuter le projet qu'il avait formé avec Edouard, d'entrer en France à main armée. D'un autre ooté , Edouard n'osait tenter une descente dans laquelle il ne serait pas soutenu. Cependant on n'avait jamais fait en Angleterre plus de préparatifs pour la guerre ; Edouard, croyant intimider Louis XI, l'envoya sommer par un héraut de lui rendre les provinces de Normandie et de Guyenne, sans quoi il le menaçait d'entrer en France avec toutes ses forces.
Le roi , qui n'employait jamais de rodomontades , et qui les craignait encore moins , ne daigna pas d'abord répondre à l'envoyé d'Edouard. Le héraut persistant à demander une réponse positive, et répétant toujours qu'Edouard passerait incessamment en France : Dites à votre maître , répoudit froidement le roi, que je ne le lui conseille pas. Le continuateur de Monstrelet ajoute que , peu de temps après , Louis XI envoya au roi d'Angleterre un âne , un loup et un sanglier. On ne voit pas trop ce que cela signifiait ; mais Edouard en fut extrêmement offensé, et redoubla ses menaces , qui n'eurent pas grand effet.
Quoique Louis redoutât peu ses ennemis, il ne négligeait rien pour mettre le royaume en état de défense : il fit faire de grands magasins de blé , munit les places , et garnit les frontières. Le bâtard de Bourbon , amiral de France , donna un mémoire fort détaillé , pour faire voir de quel avantage il serait de fortifier la Hogue , et d'y faire un port qui mettrait les vaisseaux à l'abri de toute insulte. Il arriva alors ce qui est souvent arrivé depuis : le projet fut examiné, approuvé et même admis, et resta sans exécution. On a éprouvé de nos jours combien cette entreprise eût été utile.
A peine les Suisses avaient-ils signé leur traité avec la France ,
en guerre contre ledit duc , et faire les choses accoutumées en guerre , qui soient a, lui profitables ; le tout sans dol et fraude aucune.
Et pour autant que cette aimable union doit être de bonne foi gardée ferme et inviolable durant la ^ne d*icelui roi^ à cette cause , nous auons à ietlui roi, fait déliurer ces présentes , scellées , ajrant reçu les semblables scellées et confirmées de son sceau.
u'ils seplaîgaîrent des vexations que leurs marchands essuyaieat,
l'entrée et à la sortie du royaume , de la part de ceux qui taieut chargés de la perception des droits royaux , et qui les tendaient au gré de leur avidité. Il y avait long-temps que les ignicoles faisaient les mêmes plaintes. Les gens d'affaires, busant du besoin qu'on avait de leur crédit , accablaient les ijets du roi par des frais énormes. Ils avaient des sergens à âges qui enlevaient les meubles des taillables y et les ruinaient îllement par les frais qu'ils les rendaient insolvables pour les iipositions. Les traitans , au défaut d'argent , 'enlevaient les ins , les- blés du paysan , et s'associaient avec des marchands ui mettaient ensuite aux denrées le prix qu'ils voulaient.
Le roi ignorait une partie de ces vexations , ou se voyait )uvent dans la nécessité de les tolérer ; mais il sentit de quelle nportance il était de faire rendre justice à de nouveaux alliés, our les attacher à la France. Les Suisses eurent donc satis^ iction : on profita de cette circonstance pour envoyer des comlissaires (décembre) examiner les abus qui se commettaient auà les provinces , et punir les coupables.
Il est certain que Louis XI , en abaissant les grands , cherchait soulager le peuple , et se relâchait même de ses droits, lorsqu'il n pouvait revenir quelque avantage au public : il le prouva cette nnée au sujet de l'imprimerie.
Cet art fut inventé en Allemagne , sur la fin du règne de harles YII ; la commune opinion en donne la gloire à Mayence; eut-etre pourrait-on l'attribuer à Strasbourg. Les premiers im— rimeurs qui vinrent à Paris , vers l'an 1470 1 étaient Ulric rering , Martin Crant;^ , et Michel Fribulger. Ils s'établirent ea •orbonne , et furent encouragés par Guillaume Pichet et Jean [eylin de La Pierre. C'étaient les deux hommes les plus distingués e l'université par leur science. Ils enseignaient l'écriture sainte, 1 philosophie et les belles-lettres ; rivaux par leurs talens , une âtime réciproque les rendit amis.
L'accueil qu'on fit aux premiers imprimeurs , en attira plusieurs autres, parmi lesquels était Herman Staterlen , natif de dunster , et facteur des libraires de Mayence. Il avait apporté m France beaucoup de livres ; mais étant mort , tous ses effets ùrent saisis comme appartenant au roi par droit d'aubaine, ^'université s'opposa à la saisie , et demanda que du moins il ût permis aux écoliers d'acheter les livres. L'université n'était )as alors aussi illustre qu'elle l'a été depuis ; mais elle était plus :onsidérée. Elle était surtout recommandable par le nombre de es écoliers , qui montait à douze mille. Les sciences , encore or imparfaites , n'en étaient pas moins honorées ; et il n'était
DE LOUIS XL aS;
ni surprenant , ni rare qu'elles servissent à parvenir aux dignités. Le parlement ayant reçu Topposition de runiversité j le roi lui défendit de prononcer sur cette affaire. Il voulut d'abord que la saisie, faite au profit du domaine, eût son effet en entier ; et, pour faire voir ensuite qu'il voulait accorder une protection singulière aux arts et aux talens , il ne se borna pas à permettre que les livres fussent rachetés par les écoliers ; il donna ordre à Jean Briçonnet , receveur général , de rembourser aux libraires de Mayence deux mille quatre cent vingt-cinq écus pour le prix des livres saisis.
Cette année fut remarquable par la mort de Henri IV , rot de Castille (ii septembre). Zurita soutient que ce prince ne fit point de testament , et que Hernand Puigar, qui le dit, s'est trompé. L'histoire manuscrite de don Diego Henriquës del Castillo , chapelain du roi , dit que le père Maqcelo , prieur du couvent de Saint-Jér6me , confessa le roi pendant une heure , et qu'ensuite il lui demanda hautement s'il n'ordonnait rien pour le repos de son âme ou pour sa sépulture ; à quoi Henri avait répondu , avec beaucoup de tranquillité , qu'il laissait pour exécuteurs de son testament , l'archevêque de Tolède , le cardinal d'Espagne ^ le duc d'Arrevalo , le marquis de Yillena , et le co.iite de Benevente ; ce qui prouve qu'il y avait un testament. On trouve encore dans une chronique composée par un officier de la reine Isabelle , et qui> par conséquent , ne doit pas être suspecte , que Henri fit un testament ; qu'il institua Jeanne pour son héritière, et jura qu'elle (tait sa fille; que ce testament demeura entre les mains du curé de Sainte-Croix de Madrid , qui alla le cacher près d'Alraéida , en Portugal , avec d'autres papiers ; que ce curé confia dans la suite ce secret à Ferdinand Gomez d'Herrera , son ami, qui en donna avis à la reine Isabelle, pendant la maladie dont elle mourut ; qu'elle envoya chercher ces papiers ; qu'elle mourut avant le retour de ceux qui les apportaient ; et que le roi Ferdinand lY , qui , ^près la mort de la reine , eut la régence des royaumes de Castille et de Léon , fit brûler ces papiers. Il était nécessaire de rapporter ici ce qui concerne le testament de Henri , puisque l'incertitude de la naissance de Jeanne fut cause d'une longue guerre entre Ferdinand YI, roi de Castille , et Alphonse Y , roi de Portugal ; et que Louis XI profita de cette division pour s'assurer la possession du Roussillon. Comme t6ut te qui a rapport à l'histoire des arts est au moins aussi important que des récits de batailles , monumens de notre fureur, je finirai cette année par un fait qui servit à perfectionner la chirurgie :
Un franc-archer de Meudon fut condamné à mort pour plu-
a58 HISTOIRE
sieurs crimes ; les mi^decins et chirurgiens ayant su qu^l était incommode de la pierre , présentèrent une requête , portant que pluiieprs personnes étaient travaillées du même mal ; qu'il était fort douteux que l'opération de la taille pût leur sauver la vie ; mais qu'on pouvait en faire l'épreuve sur un criminel. L'opération réussit ; le malade fut guéri en quinze jours , et le roi lui donna sa grâce avec une pension.
(i475f Pâques , le 26 mars. ) La guerre s'étant allumée au sujet de lasuccession de Castille , obligea ceux qui j prétendaient , de ménager la France. Isabelle et Jeanne de Castille se portaient pour héritières du roi Henri IV. Isabelle alléguait en sa faveur le serment que les états lui avaient prêté ; d'un autre côté , Jeanne^ née en légitime mariage , avait été reconnue pour fille de Henri, malgré des soupçons peut-être fondés , mais détruits par des actes solennels. Cette princesse était soutenue par les maisons de Pacheco, de Gîron , de La Cuéva, et par le Portugal. Isabelle était appuyée par les maisons de Henriquës , de MendoEa, et de Yelasco. Les droits des princes dépendent souvent de leur puissance ; et celle des deux partis était à peu près égale.
Alphonse , roi de Portugal , oncle de Jeanne , au lien de profiter du premier instant , d'entrer en Castille à main armée , et d'achever de justifier par le succès les droits de sa nièce , s'amusa à tenir des conseils , et , en délibérant , perdit le temps d'agir. Il envoya un héraut à Louis XI ( 8 janvier ) pour lui faire part de la mort du roi Henri , et du dessein qu'il avait d'épouser la reine^ Jeanne. Il lui fît représenter que le roi d'Aragon y réunissant la Castille à sa couronne , serait un voisin dangereux pour la France ; au lieu qu'elle aurait toujours un allié fidèle dans le roi de Portugal. Sur les difficultés que Louis faisait de traiter avec les Portugais , tant qu'ils seraient alliés des Anglais , anciens ennemis de la France , Alphonse répondit que j dès qu'il serait mattre de la Castille , il céderait le Portugal au prince Jean, son fils ; et que , par ce moyen , il opposerait aux engagemens qu'il avait pu prendre avec les Anglais , les alliances qui étaient de temps immémorial, de prince à prince, et de royaume à royaume^ entre la France et la Castille. Alphonse , pour achever de persuader au roi la sincérité de ses intentions , lui fit proposer de presser le siège de Perpignan , et l'assura que , pour lui faciliter la conquête du Roussillon , il allait de son côté attaquer Ferdinand , et l'obliger k faire diversion.
Tandis que Louis traitait avec le Portugal , il négociait aussi avec Ferdinand et Isabelle. Les ambassadeurs des deux parts étaient chargés de renouveler, avec le roi, les anciennes alliances
faites entre les couronnes de France et de CasttUe. Les propositions de Jeanne et d'Isabelle étaient les mêmes à cet égard. La difficulté n'était pas de renouveler ces alliances de royaume à rojranme , c'était de savoir avec quel prince on les tiendrait.
Ferdinand et Isabelle proposaient de marier le dauphin avec Isabelle , leur fille aînée. Le roi n'avait peut-être aucun dessein de conclure ce mariage , et ne pensait qu'à se rendre mettre du Roussillon et de la Cerdagne. Ferdinand y aurait consenti facilement , et en avait même donné pouvoir à ses ambassadeurs ; mais, sur les plaintes du roi d'Aragon , son përe, il les désavoua, et fit dire k Louis XI qu'on ne pouvait convenir de rien , que ces provinces ne fussent rendues.
Le roi , ne perdant jamais de vue ses projets , s'attacha à gagner les ambassadeurs » et y réussit en partie ; c'est-à-dire que , quoiqu^îls n'accordassent pas ses demandes , et parussent se renfermer dans leurs instructions , ils n'en trahissaient pas moins leur devmr, en temporisant et lui donnant le temps d'em-* porter par force ou par adresse ce qu'on lui refusait par les traités. Ce prince £ûsait assiéger Perpignan par du Lude et par Yvon du Fau , et ne songeait qu'à tirer la négociation en longueur ,' jusqu'à ce que la place fût forcée. Pour cacher encore mieux ses desseins, il envoya auprès de Ferdinand les évéques d'Alby et de Lombes, Jean d'Andboise, Grammont et Sacierge en qualité d'ambassadeurs , et les chargea de tant de pouvoirs différons , qu'ils se trouvaient souvent embarrassés , et ne pouvaient rien terminer.
Toutes ces négociations eurent l'effet que Louis XI en attendait. Avant qu'on eût rien conclu , Perpignan fut réduit à la dernière extrémité. Zurita rapporte qu'une femme , ayant vu mourir de faim un de ses enfans , en nourrit celui qui lut restait ; spectacle digne à la fois d'horreur et de pitié. Les habitans, pressés par les armes et par la famine , se rendirent enfin ( i4 mars) , à condition que ceux qui voudraient sortir de la ville, se retireraient librement. Plusieurs gentilshommes passèrent en Aragon.
Louis XI et le roi d'Aragon , fatigués de la guerre , et tous deux ayant d'antres ennemis à craindre , signèrent une trêve de six mois.
Louis , irrité de la résistance de Perpignan , voulut intimider ceux qui pouvaient être portés pour le roi d'Aragon. Il donna le gouvernement de cette place à Boufi]e-le-Juge;,mais , ne lui trouvant pas cette sévérité qu'il aimait dans ceux quSl chargeait de ses ordres, il envoya encore en EoussiUon du Bouchage, avec des pouvoirs plus étendus que ceux du gouverneur. Il le chargea
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de faire une perquisition exacte de tous ceux dont la fidélité se* rait suspecte , de les chasser et de confisquer leurs biens. Louis donnait en même temps la confiscation k du Bouchage et à Bou-' file , pour prix de leurs services ; récompense d'autant plus indécente, qu'ils devenaient par là juges et parties. Boufile fut assez désintéressé pour représenter au roi qu'en chassant de la ville une si grande quantité de personnes , on augmentait le nombre des ennemis, et qu'on affaiblissait la place, au lieu que la clémence ne manquerait pas d'en faire des sujets reconnaissans et fidèles. Le roi ne fut pas d'abord content des remontrances de Boufile ; cependant , la prudence l'emportant sur la passion , il se contenta de faire observer les gens suspects.
La prise de Perpignan rétablit en Italie le respect pour la puissance du roi, que le duc de Bourgogne représentait comme chancelante. Ce prince s'attachait à répandre des calomnies contre la personne du roi. Elles commençaient à prendre crédit en Italie. L'évêque de Gahors , qui était à Rome , y répondit avec beaucoup de vivacité. Il fit voir que tous les princes qui se plaignaient du roi y avaient été les premiers à manquer à leur parole. Etrange ^conduite que celle de presque tous les princes qui régnaient alors; il semblait qu'ils ne pussent se justifier qu'en récriminant.
Ferdinand , roi de Nàples, était d*abord entré dans les rntéréts du duc de.Bonrgogne, parce qu'il espérait marier son fils Frédéric . avec Marie de Bourgogne. L'espérance d'épouser cette princesse était un artifice dont le duc se servait pour engager les princes dans son parti. Il la faisait espérer à tous , la promettait k plusieurs , et n'eut jamais dessein de la donner à aucun. Il disait quelquefois k ses confidens , que le jour qu*il marieraii sajitlè, il se ferait moine.
Le duc ne laissait pas de donner des paroles aussi positives que si elles eussent été sincères ; ce fut sur une pareille assurance que Frédéric, fils du roi de Naples, vînt trouver le duc de Bourgognir.
Le roi de Naples , s'apercevant bientôt qu'il n'avait rien à espérer de ce prince , ne voulut pas s'engager si fort dans son parti, qu'il ne ménageât toujours la bienveillance du roi, aaprè» de qui il sollicitait la restitution de deux riches galères de* Naples prises par Guillaume Coulon , sieur de Cassenove , vice-amiral de France , et le plus grand homme de mer de son temps.
Quoique le roi n'approuvât pas ouvertement toutes les entreprises de Coulon , il était charmé d'entretenir svn ardeur , et de mettre de l'émulation dans la marine. Il voulut paraître ignorer cette prise , et dédommagea les sujets du roi de Naples et les autres intéressés , de la perte des marchandises qui étaient sur ces galères.
DE LOUIS XL a6c
, Le roi de Naples fut si sensible à cette satisfaction , qu'il écrivit au roi pour lui marquer que, s'il ne se déclarait pas pour lui, c'était uniquement pour ne pas violer les en^gemens qu'il avait prb avec le duc Charles, au sujet du mariage qui se traitait entre le piipce Frédéric et l'héritière de Bourgogne; qu'il était perr suadéque le duc le trompait, mais qu'il ne voulait pas lui donner le moindre prétexte de manquer à sa parole ; que cependant il renoncerait absolument à l'alliance de Bourgogne, si le roi voulait donner au prince Frédéric une princesse de son sang,avec vingt-cinq ou trente mille livres de rente. Le roi de Naples ajoutait, qu'étant de la maison d'Aragon , il ne pouvait pas s'en détacher avec honneur ; mais qu'il allait travailler à rétablir la paix entre les deux couronnes ; et que l'amitié du roi de France valait bien leis comtés de Roussillon et de Cerdagne.
Le roi saisit cette occasion pour se faire beaucoup de créatures en Italie , et mettre obstacle aux intrigues du duc de Bourgogne, qui réussit peu dans ses négociations, et dont les armes n'étaient pas^ plus heureuses devant la ville de Nuys.
Le siège durait depuis dix mois , et ne servait qu'à ruiner l'armée du duc ; ses Etats s'épuisaient d'hommes et d'argent , sans qu'il en retirât d'autre fruit, que de révolter contre lui tous les princes de l'empire.
Tandis: que le duc Charles était devant Nuys, les troupes du roi étaient tellement disposées qu'elles pouvaient se* rassembler en iissez peu de temps. Le maréchal Rouault était à Dieppe , Torcy, sur les confins de la Normandie et de la Picardie, Salazar k Amiens , La Tremouille, Baudncourt et Curton en Champagne , le roi se tenait à Paris, ou aux environs, prêt à partir au premier mouvement , pour se mettre à la tête de son armée.
Il y avait déjà quelque temps que l'empereur Frédéric III avait fait proposer au roi une alliance contre le duc de Bourgogne. Quoique cette proportion parût fort avantageuse, les avis avaient été partagés dans le conseil. Ceux qui ne l'approuvaient pas , alléguaient que depuis dix ans .la France ne jouissait d'aucun repos ; qu'elle s'épuisait journellement ; qu'en s'unissant avec l'empereur , on allait s'engager dans une guerre dont il n'était pas possible de prévoir la fin , et que l'empereur n'était pas uil allié sur lequel on pût compter. En effet , Frédéric III était un prince faible , irrésolu , avare , n'ayant que des défauts , ou des vices obscurs. H engageait et.violait également sa parole par faiblesse : il n'était à la tête de4'empire que par sa dignité, et nul-^ lement par ses qualités personnelles. Son règne , quoique très^ long , ne sert que d'époque aux actions des autres princes de son temps. »
Ceux qui étaient d'avis de faire alliance avec Frédéric, repré* sentaient que tant qu'il serait sur le Rhin avec une armée , le duc de Bourgogne se trouverait dans la nécessité é'j porter ses forces ; qu'il aurait à peine de quoi garnir ses places, et serait encore moins en état de tenir la campagne du côté de la France ; que les Anglais n'étant pas soutenus , n'oseraient s'éloigner de Calais , ni le duc de Bretagne se déclarer ; que , si l'on refusait les propositions de l'empereur, il pourrait écouter celles do duc ; qu'au surplus, pour prévenir l'inconstance ou la faiblesse de l'empereur, il fallait, en faisant un traité avec lui , en fait^'un pareil avec les princes de l'empire.
Cette dernière raison fit prévaloir l'avis de ceux qui opinaient pour l'alliance. En conséquence , on envoya à Jean Tiercelîn , seigneur de Brosse , chambellan du roi , et à Jean Paris , conseiller au parlement , qui étaient en qualité d'ambassadeurs auprès de Frédéric , de nouveaux pouvoirs pour faire une ligne avec l'empereur , les princes et électeurs de l'empire. On conclut un traité (25 mars) , par lequel on convint qu'e le roi mettrait vingt mille hommes en campagne ; l'empereur et les prinCes de l'empire trente mille ; et que cette armée entrerait au plus tôt dans les États du duc de Bourgogne.
Pendant que le roi négociait avec les princes de l'empire , il chargea, le connétable de Saint -Pol de proposer au duc de Bourgogne une prolongation de la trêve.
Le duc répondit qu'il ne concevait pas comment on proposait une trêve dans le temps même que le roi et les princes de l'empire devaient tenir une journ^ à Mets, pour convenir de la manière dont ils c6nmienceraient la guerre dans les Etats de Bourgogne. « Le roi , ajoutait le duc, m'a souvent pris ïtu dépourvu , » safis en avoir tiré aucun avantage ; je ne dois pas le redouter » aujourd'hui , que les rois d'Angleterre et d'Aragon , et le duc » de Bretagne unissent leurs forces avec les miennes. Le {eune » roi de Castille , le duc de Milan , la maison de Savoie , les » rois de Naples et de Hongrie , les Vénitiens , le prince palatiii 9 offrent encore de se liguer avec moi. »
Le duq renouvelait tous les reproches injurieux qu'il avait déjà faits au roi, d'avoir violé les trêves. La haine personnelle , qui était entre Louis XI et le duc Chartes, leur faisait souvent faire et mériter les mêmes reproches. Le duc finissait par déclarer que le désir qu'il avait de porter ses armes contre les infidèles , était le seul motif qui pût l'engagar à faire une trêve avec le roi ; mais qu'il fallait qu'il commençât par rendre Amiens et Saînt-Quentin , et que les rois d'Angleterre et d'Aragon , avec le duc de Brelagne , fussent compris dansk traite. Le duc n'avait
pas autant de bonne foi et de fidélité pour ses alliés qu'il i lait le faire croire. Il écrivit une lettre particulière au co • table , par laquelle il lui marquait qu'il signerait la trêve sa comprendre ses alliés, pourvu qu'on lui rendit les villes d'An et de Saint-Quentin.
Le roi redoutant trop peu les menaces du duc de BourgOj pour accepter ces conditions , se prépara à la guerre , part] < Paris, et ouvrit la camgagije par la prise de Tronquoi , M ; didier , B.oye , Brai-sur-Somme et Corbie. Cette dernière p i fît plus de résistance que les autres ; Contay, qui y comn dait , fit une capitulJlon honorable. Les troupes du roi en rent dans l'Artois , et brûlèrent d'Iuville , La Barq, Darq DuisanSy Mareuil, Pont-Dugis. La garni^ion d'Arras sortit cor . les Français : ceux-ci feignirent d'abord de lâcher pîed p i engager l'action , puis faisant tout à coup face à Tenuemi , chargèrent avec tant de fureur , qu'ils poussèrent les Bourg : gnons jusqu'aux portes d'Arras : il s'en sauva très-peu ; prescj tous les chefs, tels qiie Jacques de Saint-Pol, Garencj, Courtra d'Ënquesme demeurèrent prisonniers.
Pendant que les Français ravageaient les États du duc de Boi: gogne, René, duc de Lorraine, envoya un héraut devant Nu lui déclarer la guerre, et se saisit en même temps de Pierre-Fo dans le Luxe mbourg.
Quoique le duc de Bourgogne fût irrité au dernier point défi du duc de Lorraine , il dissimula son dépit par la récepti qu'il fit au héraut. Il lui fit donner un de ses habits , et u somme d'argent pour^ le récompenser, disait-il, de la bon nouvelle qu'il lui apportait.
Le duc de Bourgogne ne pouvait pas contraindre long-ten sa fureur ; les nouvelles qu'il recevait des succès des Françai l'augmentaient encore. Il écrivit à Dufay, gouverneur de Luxe bourg , de reprendre Pierre-Fort , et de faire écarteler tous ce qui s'étaient trouvés dans la place lorsqu'elle s'était rendue. P le siège de Nuys lui avait déjà coûté d'hommes et d'argei moins il pouvait se résoudre à l'abandonner ; il voulut faire dernier effort en attaquant le camp des Allemands. Il eut d'abc quelque avantage dans la surprise ; mais il fut bientôt repousi la perte fut considérable, et le succès égal de part et d'autre ; qui affaiblissait toujours les Bourguignons.
Le duc se vît enfin obligé de céder à la nécessité ,, et de fa une trêve de neuf mois. On convint que l'armée de l'empen se retirerait sur les terres de l'empire , et celle du duc dans £tat5 ; que la ville de Nuys demeurerait entre les mains réréquc de B^orli , légat du pape , et que la conoaissauce
démêlé qui était entre l'archevêque et le chapitre de Cologne , serait réservée 'au pape.
Le ressentiment que le duc de Bourgogne éprouvait de n'avoir pas réussi dans le siège , cédait au désir de se venger du duc de Lorraine qui , avec le secours des Français , faisait de nouveaux progrès dans le Luxembourg. Le duc de Bourgogne envoya devant lui y dans cette province, Campobasse , avec deux cents lances. Le reste de son armée prit la route de Thionville, et lui se rendit à Maëstricht. Il ne pouvait cacher le dépit qu'il avait de se voir attaqué par un prince aussi jeune et aussi peu puissant que le duc de Lorraine , et songeai plutôt à s'en venger qu'à remplir les engagemens qu'il avait pris avec Edouard , roi d'Angleterre.
Les Anglais avaient fait un armement prodigieux , et n'attendaient plus , pour faire une descente en France , que de voir le duc de Bourgogne se mettre en état de les joindre.
Louis XI , plus attentif à prévenir ses ennemis que le duc Charles ne l'était k seconder ses alliés , fit marcher des troupes i en Normandie , et vint à Rouen. Ce fut là qu'il traita (20 juin) de la principauté d'Orange , avec Guillaume de Châlons. Le prince d'Orange avait été pris en allant trouver le duc de Bourgogne. Grolée , dont il était prisonnier , le vendit au roi quarante mille écus. Le prince d'Orange étant hors d'état de payer cette somme , céda et transporta au roi , pour sa rançon , le droit de fief, hommage lige, serment de fidélité, et toute souveraineté , avec appel en dernier cessort au parlement de Dauphiné sur la principauté d'Orange , villes , places, et vassaux. Le roi reçut son hommage , et lui permit de se dire prince ff Orange par la grdce de Dieu , de battre monnaie , de donner rémission , hors pour crime d'hérésie et de lëse*majeslé. Il conserva à ceux du pays leurs lois et privilèges , avec exemption de tous les impôts mis ou à mettre en Dauphiné. Ainsi le roi , en acquérant la souveraineté , en laissait s^u prince d'Orange les principaux droits.
Le roi, pour se mettre en état de repousser ses ennemis, cherchait à s'assurer de ceux de ses sujets qui lui étaient suspects. Il ne pouvait plus douter de la perfidie du connétable , par les particularités qu'il appnt de Jacques de Saint-Pol , son frère. Celuici s'élait présenté trois fois pour prendre possession de Saint- Quentin , de la part du duc de Bourgogne. L'inconstance perpétuelle du connétable l'avait porté à traiter avec le duc pour lui livrer la place, et l'avait empêché d'exécuter son dessein , lorsqu'il en avait été question. Nous avons vu que Jacques de Saint-Pol fut pris au combat d'Arras. Le roi lui fit plusicurr
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questions an sujet clu connétable ; Jacques de Saint-Pol ne chercha point à excuser l'esprit inquiet de son fi-ère. Le roi voulut savoir comment il en aurait usé s'il eÀt été reçu dans la place. Je r aurai s gardée, répondit-il , pour le duc mon maître, La sincérité de Saint-Pol plut au roi ; il le mit en liberté , et , après la mort du duc , il le prit à son service.
On apprit encore que le connétable sollicitait le duc de Bourbon de se déclarer pour' le duc de Bourgogne. Le roi en fut dans une inquiétiide d'autant plus vive que le duc de Bourbon commandait une armée en Bourgogne; mais les soupçons furent bientôt dissipés : le duc de Bourbon prouva , par sa conduite , qu'il était bien éloigné d'écouter les propositions du connétable. Il prit Château-Chinon , tailla en pièces l'armée du comte de Boussi , maréchal de Bourgogne , et le fit prisonnier avec les sires de Longy , de Lille , de Monttnartin , de Digoine , de Ragoy , de Chaligny , et plusieurs autres officiers de marque. La perte fut si considérable, que ceux qui se retirèrent à Dijon', envoyèrent prier le sire de Neuchâtel de venir ramasser les débris de l'armée , et d'en prendre le commandement. Le duc de Bourbon , devenu maître de la campagne^ brûla Mailly-la-Yille, et prit Bar-sur-Seine.
Ces nouvelles tranquillisèrent le roi. Il vint eu même temps un héraut , de la part du roi d'Angleterre , qui , étant près de s'embarquer, envoya sommer Louis XI de lui rendre le royaume de France. Le roi reçut ce défi avec plus de sang-froid que de mépris marqué^ Il prit le héraut en particulier, et lui dit qu'il savait que le roi d'Angleterre entreprenait cette guerre malgré lui , à la sollicitation du duc de Bourgogne , et forcé par les communes d'Angleterre ; que le duc avait ruiné son armée devant Nuys , et qu'il était hors d'état de secourir ses alliés ; que le connétable, sur qui le roi d'Angleterre comptait, ne cherchait qu'à semer la discorde entre les princes , et n'en servirait jamais aucun avec fidélité ; qu'ainsi le roi d'Angleterre ferait mieux d'entretenir la» paix avec la France , que de se livrer à des alliés qui ne pouvaient que le tromper , sans lui être utiles.
L ' roi , pour achever de persuader le héraut , lui fit donner trois cents écus d'or , avec promesse d'une somme yJus considérabl ' si la paix se faisait. Le héraut , gagné par l'argent , fut airément persuadé par le discours du roi ; il lui promit de travailler à la paix , lui conseilla d^attendre que le roi d'Angleterre e&t passé la mer , et l'avertit de s'adresser à Howart et à Stanley, qui avaient plusde crédit que personne sur l'esprit d'Ldouard.
Le roi rentra dans la salle oii ses courtisans l'attendaient avec impatience, et cherchaient à lire sur son visage l'impression que
le défi du roi d'Angleterre avait faite dans son esprit. Louis parut avec un air satisfait, parla librement de la lettre d'Edouard , et la donna même à lire à quelques uns ; il ordonna ensuite à Commines d'entretenir le héraut jusqu'à son départ , de ne le laisser parler à personne , et de lui donner une pièce de velours cramoisi de trente aunes*
Edouard n'eut pas plutôt vu son héraut de retour, qu'il donna l'ordre pour l'embarquement. Il chargea Andelej et Gaillard de Dur fort de conduire le secours destiné au duc de Bretagne , qui devait se déclarer des que les Anglais auraient ouvert la campagne. Edouard nomma le prince de Galles , son fils , lige d'environ dix ans, pour lieutenant-général pendant son absence, sans doute pour se dispenser d'en nommer un autre , et laisser, pour conseil à son fils , ceux que l'ambition rendait dangereux , et qu'une jalousie réciproque retiendrait dans le devoir.
Edouard, étant débarqué à Calais (juillet) , s'attendait à trouver le duc de Bourgogne à la tête d'une armée , et prêt à agir de concert avec lui contre Louis XI. Les Anglais furent dans la dernière surprise lorsqu'ils virent le duc arriver seul , ne montrant d'empressement que pour les quitter^ et aller faire la guerre au duc de Lorraine.
Edouard ne put s'empêcher de rappeler au doc de Bourgogne que les Anglais ne s'étaient engagés à passer en France que sur la parole qu'on leur avait donnée , qu'ils trouveraient la guerre commencée , et qu'on réparerait , par la vigueur avec laquelle on agirait , ce qu'on avait déjà perdu sur la saison. Le duc,, pour s'excuser et amuser les Anglais , voulut leur faire croire que les choses étaient fort avancées par l'intelligence qu'il entretenait avec le connétable , qui allait leur livrer Saint-Quentin.
Edouard , dans cette confiance , fit marcher un détachement pour entrer dans la place ; mais le connétable fit tirer snr les Anglais. Le duc de Bourgogne , trompé lui-même par le connétable, assura à Edouard qu'on n'en usait ainsi que par politique , afin que si , dans la suite de le guerre , le roi de France avait l'avantage , le connétable put dire qu'il ne s'était rendu qu'à la force.
Le roi d'Angleterre s'avança donc lui-^même devant Saint- Quentin. Le connétable continua toujours à faire tirer sur les Anglais. Edouard ni le duc de Bourgogne ne savaient qnel jugement porter de la conduite de Saint-Pol , qui leur écrivait en même temps que tout ce qu'il faisait n'était que pour les mieux servir. Les Anglais commencèrent cependant à entrer en défiance, lorsqu'ils virent que Saint-Quentin ne se rendait point , et que le duc parlait pour se rendre en Barrois.
Louis XI était dans les plus cruelles inquiétudes. Jamais les Anglais n'avaient fait passer en France une si belle armée ; presque tout ce qu'il y avait de distingué dans cette nation s'y trouvait ; le duc de Bretagne et la duchesse de Savoie étaient entrés dans la ligue. Si le duc de Bourgogne eût tenu ses enga* gemens , et ne se fut pas laissé aveugler par le désir de se venger du d'ic de Lorraine , la France aurait été dans le plus grand péril. Le roi ne se dissimulait point sa situation ; sa défiance na*tu relie ne pouvait que la lui exagérer. Il était donc dans une agitation \ irk! élite , lorsqu'on lui amena un domestique de J^c-* qiies de Grassay, que les Anglais avaient fait prisonnier, et qu'ils renvoyaient suivant l'usage de ces temps-là , 011 il parait qu'on rendait la liberté au premier prisonnier qu'on faisait.
Cet homme vint aussitôt à Gompiëgne , et demanda k parler au roi. On le prit d'abord pour un espion , et l'on chargea quelques personnes de l'interroger. Il répondit avec tant d'assurance que le roi consentit à l'entendre. Il raconta qu'ayant été pris , il avait été présenté au roi d'Angleterre ; qu'on l'avait ensuite relâché^ et qu'à son départ les lords Howart et Stanley l'avaient chargé de les recommander aux bonnes grâces de sa majesté. Le roi se souvint alors qae le héraut d'Edouard lui avait conseillé de s'adresser à Howart et à Stanley. Il fit appeler Gommines > et lui dit qu'il était résolu d'envoyer un héraut au camp d'Edouard ; mais que , n'en ayant point auprès de lui , il fallait travestir un homme avec une cotte d'armes ; il lui indiqua un valet , en qui il avait reconnu de Tintelligence. Gommines fit venir cet homme, Ini donna ses instructions , lui fit faire une cotte d'armes , avec des banderolles de trompettes , et l'envoya au camp des Anglais , où les lords Howart et Stanley lé conduisirent devant Edouard.
Il dit à ce prince que le roi n'avait d'autre désir que de vivre en paix avec lui ; qu'il n'avait januiis fait la guerre à l'Angleterre ; que s'il avait reçu le comte de Warwick dans ses États, ce n'avait été que pour l'opposer au duc de Bourgogne ; que le duc, en allumant la guerre , ne cherchait qu'à satisfaire sa haine et son aiiibition ; que cette guerre ne pouvait pas être avantageuse aux Anglais ; que la saison était avancée ; que les Anglais seraient bientôt obligés de repasser la mer, sans quoi ils exposeraient leur patrie à une guerre civile ; qu'il était du bien des deux rois de vivre en paix , et que leurs plénipotentiaires pouvaient en régler les artioies entre les deux armées.
Edouard « déjà mécontent du duc de Bourgogne , écouta fa-
« vorablement les propositions du roi , qui furent appuyées par
Howart et Stanley. Il assembla son conseil ( i3 août) , exposa la
commissioa du héraat , et représenta que l'armée commençait k manquer de tout; qu'on ne devait attendre aucun secours des alliés, et qu'il était d'avis de traiter avec le roi de France plutôt que de s'exposer au hasard d'une guerre onéreuse et peu utile. Le conseil d'Edouard approuva son dessein ; les plénipotentiaires furent nommés sur-le-champ de part et d'autre , et s'assemblèrent dans un village près d'Amiens. Le roi fit partir en même temps le chancelier Doriole pour aller chercher à Paris l'argent dont il prévoyait qu'il aurait besoin pour appuyer les raisons de ses ministres. On convint bientôt des articles. Commines prétend que les Anglais demandèrent d'abord la restitution entière du royaume , et se bornèrent ensuite à la Guyenne et à la Normandie : on ne trouve rien de cela ni dans les propositions qu'Edouard fit à son conseil , ni dans les pouvoirs qu'il donna à ses ministres. L'acte qui se trouve dans le recueil de Rymer , et lé pouvoir donné par Edouard au cardinal , archevêque de Cantorbery , son oncle , et au duc de Clarence , son frère , pour signer le traité , portent que le roi Edouard se contente de la somme de soixante mille écus ; que , dès que cette somme lui aura été payée , il passera en Angleterre avec son armée, et que le lord Howart et Jean Cheney , grand écuyer d'Angleterre , dexneureront en otages jusqu'à ce que la plus grande partie de l'armée soil arrivée en Angleterre. La trêve doîtdurer neuf ans; Edouard nomme pour conservateurs ses frères les ducs de Clarence et de Glocester , le chancelier , le garde du sceau privé , le gouverneur des cinq ports , et celui de Calais. Les conservateurs de la part du roi , sont le sire de Beaujeu et le bâtard de Bourbon, amiral de France. Le roi comprend , dans. la ttève , l'empereur et les électeurs , les rois de Castille et de Léon , d'Ecosse , de Danemarck , de Jérusalem, de Sicile; les ducs de Milan , de Savoie , de Lorraine; l'évéque de Metz, la seigneurie et communauté de Florence , celle de Berne et leurs alliés ; la ligue de la Haute-Allemagne et le pays de Liège. De la part du roi d'Angleterre , on comprend l'empereur , sans faire mention des électeurs , les rois ci-dessus nommés , et de plus les du<^ de Bourgogne et de Bretagne , et la Hanse Teutonique : on ne parle ni des autres princes , ni des autres Etats.
On convint le même jour, par un autre traité , que les deux rois s'assisteraient mutuellement contre leurs sujets rebelles , se donneraient retraite si l'un deux venait k être chassé ; que dans un an , au plus tard , il se tiendrait une conférence oii se ferait révaluation des monnaies , afin de faciliter le commerce entre les deux royaumes ; que le dauphin épouserait la princesse EliSlai- ' beth , ou Marie sa cadette, si Elisabeth mourait avant le mariage ;
que les nocA se feraient aux dépens du roi ; qu'il donnerait soixante mille écus par an pour l'entretien de cette princesse ^ tant qu'elle serait en Angleterre , et la ferait conduire en France à ses frais.
Par un autfe acte ^ le roi s'oblige de donner, pendant sa vie et celle du roi Edouard , cinquante mille écus par an , avec la caution de la banque de Médicis. Enfin , par un quatrième acte , on convint de la délivrance de la reine Marguerite , fille du roi de Sicile , prisonnière depuis la mort du roi Henri YI , son mari (1).
Le )our que les deux rois signèrent ces traités , ils se virent à Péquigny (29 août) , où l'on fit un pont fort large sur la rivière de Somme. On construisit une loge qui tenait toute la* largeur du pont j et qui était partagée par une cloison , avec un treillis , dont les ouvertures ne permettaient que de passer la main. Ce* fut le roi qui défendit de faire une barrière fermante et ou-> vrante, afin de prévenir un malheur pareil k celui qui était arrivée à Montereau , oii Jean-Sans-Peur ^ dnc de Bourgogne , avait été tué.
Le roi partit d'Amiens avec huit cents hommes d'armes , et arriva le premier au lieu de l'entrevue. On alla aussitôt en avertir le roi d'Angleterre , qui vint avec une partie de son ar* xuée. En approchant de la barrière , il mit un genou presque en terre et se découvrit : le roi lui rendit le salut. Ces deux princes se prirent la main. Edouard fit encore une révérence plus profonde que la première ; et le roi prenant la parole , lui dit : Monsieur mon cousin, vous soyez le très ^ bien venu, il j^y a homme au monde que je désirasse tant à voir que vous; et loué soit Dieu de quoi nous sommes ici assemblés à si bonne in-^ tenlion.
Le roi d'Angleterre répondit en français à ce compliment. Alors Vévêque trÉly, son chancelier, exposa les lettres et les traités qui venaient d'être écrit» y demanda au roi s'il ne reconnaissait pas les lettres qu*il avait écrites au roi d'Angleterre, et s'il n'approuvait pas les traités qui venaient d'être faits. Le roi repondit qu'il approuvait tout. On apporta un missel ; les
(i) Ce dernier article fat exi^cuté ao commencemcnC de TaniK^e suivante (le 99 janvier). Thomas de Montfçonimery conduisit cette princesse en France , et remit au roi une lettre par laquelle Edouard lui cédait tou« le» droits qu^îl ponvait avoir sur les biens de Marguerite , qui , de son côté , renooca à tontes prt^tentîons sur la couronne d\\nglcterre , à sa dot et à son douaire. Pea de temps après , elle transporta au roi et à ses successeurs , SCS droits «or la Lorraine et sur tous ses autres biens présens et à venir , tant du côté de sa tnère Isabelle de Lorraine, que do côté du roi Réné^ son père.
deux rois mirent diacun une main dessus , l'autre Êlt une croix , et jurèrent de garder la trêve.
Après le serment , le roi invita Edouard à venir à Paris ; il lui dit qu'il y verrait de jolies femmes , et que , s'il se passait quelque chose qui ne fût pas tout-Â*-fait permis , le cardinal de Bourl>on lui donnerait volontiers l'absolution. Après quelques propos de cette nature , les princes firent retirer ceux qui étaient auprès d'eux. Commines fut le seul que le roi fit rester, parce qu'il était connu du roi d'Angleterre. Louis XI demanda à Edouard ce qu'il devait faire , si le duc de Bourgogne refusait la trêve ; Edouard répondit qu'il la lui ferait encore proposer , et que , s'il persistait à la refuser, le roi en userait comme il jugerait à propos. XiC roi parla ensuite du duc de Bretagne ; Edouard lui dit que , n'ayant jamais trouvé dans l'adversité de meilleur ami . que ce prince , il ne l'abandonnerait pas. Le roi changea aussitôt de discours , et rappelant ceux qui s'étaient éloipiés , dit à chacun quelque chose d'obligeant ; les deux rois se séparèrent : Louis retourna à Amiens , et Edouard à son armée.
Le roi , en s'en retournant , dit à Commines qu'il se repentait d'avoir trop pressé le roi d'Angleterre de venir à Paris. Oest un très^beau roi , ajouta-t-il , il aime fort les femmes; il pour' rait trouver quelque affétée à Paris , qui lui pourrait bien dire tant de belles paroles , qu'elle lui ferait emne de revenir. Je souhaite d* avoir ce roi pour fr^re et ami ; mais je Faune mieux en Angleterre qu*en France : il est bon que la mer soit entre nous.
Dès le soir même , le roi envoya trois cents chariots de vin an roi d'Angleterre ; la plupart des Anglais vinrent à Amiens , le roi en fit souper quelques uns avec lui. Howart, croyant faire sa cour , lui dit à l'oreille que , s'il voulait , il engagerait bien le roi son maître à venir k Paris. Le roi ne fit pas semblant d'en* tendre. Après souper , Howart reprit le même propos ; le roi , ne pouvant pas se dispenser de répondre , dit qu'il serait ravi de revoir le roi d'Angleterre^ s'il n'était pas obligé d'aller dans le Luxembourg contre le duc de Bourgogne.
L'accueil que l'on fit aux premiers Anglais- qui vinrent à Amiens , en attira une quantité prodigieuse. Le roî affecta, en cette occasion , de se conduire tout différemment du duc de Bourgogne , qui n'avait pas permis qu'il entrât beaucoup d'Anglais dans Péronne , quoiqu'ils fussent ses anciens alliés. Le roi , pour exciter par sa confiance celle de ses ennemis nouvellement réconciliés , fit ouvrir les portes d'Amiens à tous les Anglais armés ou non armés. Il y avait aux portes de la ville des tables toujours servies ; La Tremouille , Briquebec et plusieurs autres personnes
DE LOUIS XI. a^r
de marque ea faisaient les honneurs à tous ceux qui se présentaient. On était reçu et défrayé aux dépens du roi dans toutes les auberges. Pendant quatre jours » ce fat un concours perpétuel d'Anglais ; il s'en trouva neuf mille à la fois , de sorte qu'il était à craindre qu'ils ne se rendissent maîtres de la ville. On en donna avis au roi , qui d'abord blâma cette défiance ; ipais , sur les avis réitérés, et pour prévenir le désordre, il fit armer secrètement deux ou trois cents hommes d'armes , vint lui«»méme dtner à la porte de la ville > et fit manger à sa table quelques seigneurs anglais.
Edouard , étant averti de ce qui se passait , fit prier le roi de ne pas permettre qu'il entrât dans la ville un si grand nombre d'Anglais. Le roi répondit qu'il ne les empêcherait pas ; mais que le roi d'Angleterre pouvait envoyer ses archers pour garder 'les portes, et faire entrer ou sortir ceux qu'il jugerait à propos; ce qui fut exécuté.
Louis , pour achever de gagner ceux qui étaient en crédit auprès d'Edouard , leur fit distribuer beaucoup d'argent , et donna pour seixe mille écus de pensions. Hasting^, grand chambellan , en eut une de deux mille écus , dcmt il refusa toujours de donner quittance, disant qu'il ne convenait pas que son nom fût jamais écrit à la chambre des comptes. Il aurait encore été plus convenable de ne pas recevoir la pension : il semble qu'il n'y ait pour les hommes d'actions honteuses que celles dont on peut les convaincre.
Tout le monde ne fut pas content de la paix. Le duc de Glocester , frère d'Edouard , la blâma hautement, et ne voulut pas se trouver à l'entrevue ; mais étant venu depuis saluer le roi , les présens qu'il reçut le firent changer de langage , et peut-être de sentiment.
Bretailles, gentilhomme gascon, qui était au service d'Edouard , parla plus librement que personne. Le peuple de l'armée, satisfit de la magnificence du roi , alléguait des prophéties qui avaient annoncé la paix ; . et comme la disposition à croire les prodiges , en fait voir aisément , on en débitait beaucoup. Bretailles en plaisantait ouvertement , et dit à Gommines que le roi d'Angleterre perdait , en s'en retournant, plus de gloire qu'il n'en avait acquis dans plusieurs batailles. CoAibien en a^t^il gagné? dit Commines : Neufj répondit Bretailles. Gommines reprit : Combien en a^t'-il perdu ? Une seule , répliqua Bretailles, ' qui est celle qu'il manque de gagner en France, Le roi, étant instruit de ce discours , envoya chercher Bretailles , le fit dtner avec lui , promit d'avoir soin de sa famille ^ qui était établie en
2;îê histoire
Guyenne , et lui donna mille écus. BreUilles irottva alors qU6 tout avait été fait pour le mieux.
Louis XI ne pouvait cacher la joie qu'il avait de se voir dé-* livré des Anglais. Il plaisantait un jour sur la facilité avec la-* quelle il les renvoyait : en tournant la tête , il aperçut un mar-« chand gascon établi en Angleterre qui pouvait l'avoir entendu ; il alla à lui , et lui demanda ce qu'il voulait ; le marchand le pria de lui accorder un passeport , pour conduire eij Angleterre une certaine quantité de vin dont il faisait commerce. Le roi lui accorda sa demande ; mab , pour l'empêcher de retourner en Angleterre , il lui donna un emploi en France et mille livres pour faire venir sa femme : Ainsi, dit G>mmines, se condamna le roi en cette amende , connaissant qu'il avait trop parlé.
Quelque avantageux que fût à la France le traité qui venait d'être conclu , Edouard n'en était pas mécontent ; il avait tiré de son armement tout le fruit qu'il pouvait prétendre , c'est-àdire , beaucoup d'argent des Anglais , qui n'accordaient alors des subsides extraordinaires que pour porter la guerre en France. En toute autre occasion , les rois ne pouvaient rien tirer que de leur domaine. On ne connaissait point encore , en Angleterre , la liste civile. Edouard avait pris la précaution d'amener avec lui plusieurs membres des communes, de ceux qui vivaient dans la plus grande opulence , les moins faits à la fatigue , et qu'il prévoyait devoir bientôt s'ennuyer dans un camp, afin qu'ils fussent intéressés à dire , à leur retour , que l'avantage de la nation avait été de faire la paix. Ceux qui auraient pu tenir un discours contraire, étaient tous gagnés.
Le connétable de Saint-Pol avait fait tous ses efforts pour tra* verser la paix. Pendant que Louis XI traitait avec £ldouard, il envoya Louis de Cré ville pour négocier avec le roi. Louis , qui avait alors Contay auprès de lui ^ voulut qu'il fût témoin de l'audience qu'il allait donner à Créville , et le fit cacher derrière un paravent. Créville , croyant ne parler au roi que devant du Bouchage, s'exprima d'une façon fort injurieuse pour le duc de Bourgogne. Il dit qu'il était dans la dernière fureur contre Edouard , et s'emportait jusqu'à donner des marques de folie. Le roi feignait d'entendre difficilement , et priait Créville de répéter. Celui-ci, croyant lui faire plaisir, renchérissait sur les ridicules qu'il donnait au duc. Il voulut ensuite parler d'affaires ; mais le roi, qui n'avait d'autre dessein que de faire entendre à Contay en quels termes le connétable et ses gens parlaient du duc Charles, congédia Créville , et lui dit qu'il ferait savoir de ses pouvelles à son frère le connétable. Contay n'eut rien de plus
pressé qoe de faire dire au duc . son maître , ce qui venait de se .passer, et ne contribua pas peu à l'indisposer contre Saint-Pol.
Louis, ayant fait son traité avec Edouard, signa avec le roi d'Aragon (4 septembre) une prolongation de trêve jusqu'au i«^. juillet 1476- Quatre jours après il fit un traité, par lequel il s'engageait d'assister le roi Alphonse de Portugal , comme roi de Castille et de Léon , contre le roi d'Aragon , aussitôt que les Portugais auraient chassé de la Castille Ferdinand, roi de Sicile. La prolongation de la trêve et ce traité ne paraissent ni conséquens , ni conformes à la bonne foi.
Cependant , Edouard partit bientôt , accompagné de l'évêque d'Evreux, laissant Howart et Cheney en otages pour huit jours. Lorsque ceux-ci prirent congé du roi , ils lui remirent les scellés que le connétable avait donnés à Edouard , avec une lettre oii il traitait ce prince de lâche , qui s'était laissé tromper par le roi de France.
Aussitôt que la trêve eut été conclue avec les Anglais , le duc de Bourgogne jugea qu'il n'avait rien de mieux à faire que de s'accommoder avec le roi. Ces princes firent un trêve de neuf ans, qui fut signée à Soleure ( i5 septembre) , petite ville près de Luxembourg , par le duc de Bourgogne et par les plénipotentiaires du roi (1). On convint que si , pendant la trêve, quelque ville voulait se tirer de l'obéissance de son souverain et se donner, on ne la recevrait pais; que la liberté et la sûreté du labourage et du commerce seraient particulièrement maintenues; que le duc rendrait au roi les places de Beaulieu et de Yervins , lorsque ^ le roi lui délivrerait Saint-Quentin ; que les terres et seigneuries dépendantes du comté de Maries demeureraient au roi. Ce traité n'étant proprement qu'une suite de celui de Bouvines, le roi
(1) Commines prétend que le duc de Boargogne , ayant appris que la paix «laii signée entre les Français et les Anglais, partit de Luxembourg, Tint trouver Edouard , «^emporta fort contre lui , lui dit qu^ij n^avait appelé les Anglais qa^afinde leur faire recouvrer ce qu'ils avaient perdu, et jura que, pour prouver qu^il n^avait nul besoin des Anglais, il ne ferait ni paix, ni trêve» que trois mois après quMIs seraient retournes chez eux. Si le duc de Bourgogne a fait quelques reproches à Edouard, il ne Ta pu faire que par lettres, on par députés; car il est certain que ces denx princes ne se sont pas vos depuis la signature du traité.
Commines ne se trompe pas moins , lorsqu'il suppose que le roi alla K Vervîns trouver les ambassadeurs du duc de Bourgogne, et qu'il nomma le chancelier Doriole pour conférer avec eux. On voit, )pskt les comptes de Jean Briconuet, que le roi partit d'Amiens le 8 septembre, et qu'il était h Sois»* sons lorsque la trêve de Soleure fut conclue. D'ailleurs, le chancelier Doriole était alors en Bretagne. Commines aura apparemment confondu une conférence dont il ne parle pas, qui se tint, l'année snivanle, à Noyon, oîi se trouva Doriole avec le chancelier de Bourgogne.
consentit de rendre toutes les villes qui avaient été prises depuis. Il comprit dans cette trêve les mêmes princes et £tat5 qu'il avait compris dans celle qu'il venait de faire avec les Anglais , à l'exception de Rënë , duc de Lorraine ; et s'engagea d'assister le duc de Bourgogne contre l'empereur , la ville de Cologne et leurs adhérens.
Le duc de Bourgogne- donna le même jour son scellé , par lequel il déclarait Louis de Luxembourg , connétable de France , traître et perturbateur de l'Etat , promettait de ne le recevoir jamais à grâce, et de faire tout son possible pour se saisir de sa personne , et en faire justice ; ou , s'il ne le faisait exécuter huit jours après s'en être saisi , il s'obligeait de le remettre entre les mains du roi.
Quoique le duc de Bretagne fût compris dans tous les traités , le roi voulut en signer un particulier avec lui, et qu'il s'y obligeât par serment et sous peine des censures ecclésiastiques (9 octobre). Par ce traité, le roi , oubliant le passé , promet d'assister le duc, qui y de son côté^ aidera et servira le roi envers et contre tous , sans nul excepter , et renonce dès à présent à toute amitié et alliance qu'il peut avoir contractée contre le roi , sans être néanmoins obligé de sortir de son duché. Le roi , de son coté , gardera et maintiendra le duc en tous ses droits et prééminences « ainsi que faisait le îe\x roi Charles YII. Il emploiera toutes ses forces pour la défense du duc.
Les sujets et serviteurs de part et d'autre seront rétablis en tous leurs biens et honneurs, sans qu'on puisse les rechercher pour tout ce qui s'est passé jusqu'à ce jour.
Le roi fera remettre an duc toutes les terres et seigneuries qui auraient été saisies , et révoque tous les dons et aliénations qu'on aurait pu en faire.
Le roi et le duc s'avertiront réciproquement de tout ce qui se pratiquera contre eux, et des rapports qui leur seraient faits , et qui pourraient troubler la paix. Ils promettent respectivement , en parole de prince et sur leur honneur , de garder ledit traité , et en donneront leurs lettres , ainsi que des serniens qu'ils liront sur la croix de Saint-Lo, les reliques, de saint Hervé et de saint Gildas.
On voit que , dans ce temps-là , l'appareil des sermens était plus respecté que la foi des princes, quoique ni l'un ni l'autre ne • fût inviolable pour eux.
Le roi, après avoir fait et reçu le serment, exigea du duc qu'il renonçât à toute autre alliance que la sienne ; et particulièrement à celle du roi d'Angleterre ; ce que le duc , faible ami et timide ennemi , n'osa lui refuser.
Le roi , ayant conclu ce traite , porta toute son attention sur le connétable. Ce prince et le duc de Bourgogne venaient de faire , par le traité de Soleure , ce qu'avaient fait autrefois Auguste , Antoine et Lépide , qui se sacrifièrent indifféremment leurs amis et leurs ennemis. Louis XI ne fit aucune mention de René, duc de Lorraine, qu'il avait soulevé contre le duc de Bourgogne; et celui-ci abondonna le connétable dont il avait, à la vérité, sujet de se plaindre , mais qu'il aurait cependant voulu sauver.
Le connétable , sachant que le roi avait juré sa perte , et qu'il s'approchait de Saint -Quentin à la tête de vingt mille hommes , prit le parti de recourir au duc de Bourgogne, et se sauva à Mons, dont Aimeries, le seul ami qui lui restât, était gouverneur. Le roi entra aussitôt dans Saint-Quentin , en changea les officiers, chassa tous ceux qui étaient attachés au connétable , et ne laissa dans la placé personne de suspect. Il envoya d'abord Gaucourt , Blosset et Cerisay sommer le duc de Bourgogne de lui livrer le connétable. Le duc n'en avait nullement le dessein ; mais le roi, pour donner plus de poids aux remontrances de ses ambassadeurs, envoya ordre en même temps à La Tremouille , qui était en Champagne , de s'avancer vers la Lorraine avec cinq cents lances.
Le duc de Bourgogne usa de tous les moyens possibles pour éluder l'exécution de sa parole ; mais , voyant que la conquête de la Lorraine ne serait pas aisée, si la France s'y opposait, il envoya ordre à Aimeries de remettre le connétable entre les mains de Hugonnet et d'Imbercourt. Dans le cas même oii l'amitié balance le devoir , elle tient rarement contre l'ambition ou la crainte. Aimeries abandonna son ami , et le livra à ses deux plus cruels ennemis.
Le duc Charles craignait que le roi , étant maître de la per»* sonne du connétable , ne prît quelque prétexte pour secourir les Lorrains, il exigea du roi qu'il déclarât , en interprétation des articles de la trêve , que ceux de Nancy, ayant donné retraite à ceux de Ferette , et commis plusieurs hostilités en Bourgogne , ils ne devaient pas être compris dans la trêve. Le roi, sacrifiant ses alliés au désir de se venger , donna des lettres-patentes (12 novembre) , par lesquelles il approuvait les plaintes du duc contre les Lorrains , et les abandonnait à son ressentiment. Par d'autres lettres du même jour, le roi lui laissa le choix de la confiscation des biens du connétable , ou de la possession libre des places qu'il avait prises et qu'il prendrait en Lorraine.
Le duc de Bourgogne demanda un nouveau délai , dans l'espërance de se rendre maître de Nancy avant l'expiration du terme, et de sauver le connétable; mais, le ^iége durant plus
qu'il ne l'avait prévu , Hugonnet et Imbercourt, plus fidèles encore à leur ressentiment qu'aux ordres qu'ils avaient, conduisirent le connétable à Péronne , et le livrèrent à jour nommé à l'amiral et à Blosset , sieur de Saint-Pierre , capitaine de la garde du dauphin. A peine le prisonnier était^il livré que Je duc envoya un contre-ordre ; mais il n'était plus temps.
Le connétable fut amené à la Bastille ( 27 novembre ). Le chancelier, le premier président Boulanger , Gaucourt , gouverneur de Paris, et plusieurs présidens, maîtres des requêtes et conseillers l'y attendaient. L'amiral portant la parole : Je ueus remets^ dit-il, Louis de Luxembourg y comte de Saint^Pol, connétable de France y pour , par la cour, être procédé à son procès touchant les charges et accusations quon dit être contre lui, et en faire tout ainsi que , selon Dieu, raison , justice et vos consciences , vous aviserez être à /aire.
Le chancelier alla aux opinions, et répondit : Puisque leplai'sir du roi est de remettre le comte de Saint^Pol, son connétable, entre les mains de la cour , qui est la justice souveraine et eapi^ taie du royaume y elle verra les charges qui sont contre lui, et, lui interrogé , en ordonnera ainsi quelle verra être à faire par raison. Chacun se retira ensuite , et le connétable demeura à la garde de Blosset.
Le crime du connétable était avéré. Les officiers du feu duc de Guyenne , qui avaient passé au service du roi , lui avaient révélé tout ce qu'ils savaient des intrigues du connétable avec leur maître ; le roi d'Angleterre avait remis les lettres qu'il en avait reçues ; le duc de Bourgogne , dans les premiers mouvemens de sa colère , avait fourni de violentes charges contre lui , et le duc de Bourbon venait de remettre au roi le scellé que le connétable lui avait envoyé , en l'invitant à se joindre à lui.
Le lendemain de l'arrivée du. prisonnier, le chancelier, le premier président, le gouverneur de Paris , assistés de neuf conseillers, de Denis Hesselin, maître d'hôtel du roi , et d'Aubertle-Yiste , conseiller et rapporteur en chancellerie , se transportèrent à la Bastille, conformément auxdélibérationsdu parlement. Le chancelier demanda au connétable s'il aimait mieux écrire lui-même sa déposition, ou la dicter pour l'envoyer au roi , ou subir l'interrogatoire suivant les règles ordinaires. Le connétable demanda du temps pour y penser, et l'après-midi il déclara qu'il aimait mieux être interrogé selon la forme de procéder en justice. Aussitôt on procéda à l'interrogatoire.
Le connétable déclara : « Qu'étant en dernier Heu à Mons , n Hector de TExIuse lui avait dit que le duc de Bourgogne s'était » ouvert à lui du dessein d'attenter à la vie du roi , sans expli-
w quer de quelle manière; que plusieurs personnes lui avaient » dit qu'il pourrait arriver telle chose qui contribuerait à sa w délivrance; qu'ayant demandé au bailli de Hainaut ce que » signifiaient ces discours, celui-ci avait répondu que le duc de M Bourgogne devait avoir une entrevue avec le roi , à Estrées- » au-Pont , près de Guise , et qu'il pourrait s'y passer telle chose M que le duc n'aurait jamais tant gagné. Le connétable ajouta » qu'il avait compris qu'on voulait prendre ou tuer le roi. »
Le chancelier et les commissaires lui demandèrent , si Hector de l'Ecluse ne lui avait dit aucune particularité sur le dessein de tuer ou de prendre le roi. « Il répondit que non ; mais qu'ayant u envoyé Jean Le Comte, bailli de ses terres de Cainbresis, » vers le duc de Bourgogne , un secrétaire de ce prince avait dit » à Le Comte , que le connétable pourrait faire le plus grand M coup du monde , evt tuant ou prenant le roi à l'entrevue que M l'on projetait ; que Le Comte ayant dit qu'il proposerait cette » affaire, le duc s'était aj^roché de lui et lui avait demandé s'il M avait bien entendu ce que le secrétaire lui avait dit. Le conné- » table ajouta, que depuis étant allé à Valenciennes , le duc lui )) avait dit des choses si horribles contre le roi , qu'il l'avait prié » de changer de discours ; sur quoi le duc s'était fort emporté. » Il dit encore qu'on l'avait souvent pressé de travailler à une » entrevue entre le roi et le duc , et qu'il avait répondu qu'il n aimerait mieux mourir que de faire ce qu'on exigeait de lui.-»
Le connétable subit quatre interrogatoires à quelques jours de distance ; après quoi son procès fut rapporté au parlement , les chambres assemblées. Il fut conclu qu'on procéderait à son jugement ; et, comme il se trouvait quelques articles obscurs dans sa confession , il fut dit que le même jour il serait encore interrogé par le chancelier et les commissaires ; que sa confession serait rédigée par écrit , et serait de même valeur que si elle eût été faite en présence de tout le parlement. Le chancelier- et les commissaires allèrent donc interroger de nouveau le connétable, qui leur répondit qu'il avait confessé tout ce qu'il savait.
Le lendemain , toutes les chambres assemblées, on lut la dernière confession du connétable , et il fut conclu qu'on procéderait au jugement du procès. Le mardi, 19 décembre, Blosset alla le prendre à la Bastille, et l'amena au palais dans la chambre criminelle. Là, le chancelier, portant la parole, lui dit: Mori" seigneur de Saint-Pol, vous avez toujours passé pour le plus ferme seigneur du royaume ; il ne faut pas que vous vous dé' mentiez aujourd'hui que vous avez plus besoin de fermeté et de courage que jamais ^ puis il lui demanda le collier de l'ordre du roi, et l'épée de connétable. Saint«Pol rendit le collier, après
l'avoir baisé; pour Vépée de connétable, il dit qu'on l'avait prise en l'arrêtant. Alors le président de Popincourt entra , et lui lut l'arrêt qui le déclarait atteint et convaincu de crime de lëseniajesté, et le condamnait à avoir la tête tranchée, ce jour-là même, devant l'Hotel-de-Yille. Le connétable, ayant entendu son arrêt , dit : Dieu soit loué, voilà une bien dure sentence ; je prie Dieu et le requiers que je le puisse connaître aujourd'hui,
Cest moins l'audace que la tranquillité qui marqua une âme ferme. Saint-Polne fitpasvoir la moindre altération; il reconnut son crime, envisagea son malheur , et ne sentit que ses remords. On le remit entre les mains de quatre docteurs , le pénitencier, le curé de St.*André-des-Arcs , un cordelier et un augustin. Après s'être confessé , il demanda la communion , qui lui fut refusée. On dit la messe devant lui , on lui fît baiser les vases sacrés , et on lui donna du pain béni. Sur les deux heures après midi, il fut conduit à l'Hôtel-de'^Ville, 011 il dicta son testament à Hesselin. Avant de monter sur Téchafaud , il dit au cordelier qu'il avait sur lui soixante écus d'or qu'il voulait faire distribuer aux pauvres ; le cordelier lui représenta que la meilleure aumône qu'il en pouvait faire , était de les donner pour l'entretien de son couvent ; l'augustin demanda une partie de cet argent pour le même usage. Le connétable , importuné d'une dispute aussi déplacée qu'indécente , partagea la somme entre les quatre docteurs , et leur dit d'en disposer comme ils jugeraient à propos. Il passa ensuite sur un grand échafaud joignant l'Hôtel-de-Yille, oii étaient le chancelier et les autres officiers , et de là sur un petit échafaud tendu de noir. Il se jeta à genoux , le visage tourné vers Notre-Dame , et fut assez long-temps en prière ; pub , s'étant levé , il salua le chancelier et le peuple qui était accouru en foule , demanda des prières , rangea lui-même, avec le pied , le carreau qu'on lui avait préparé , se mit à genoux , se fit bander les yeux , et eut la tête tranchée d'un seul coup. Le bourreau la plongea ensuite dans un seau d'eau pour en ôter le sang , et la montra au peuple.
Ainsi périt Louis de Luxembourg, connétable de France , sorti d'une maison impériale , beau-frère du roi , oncle d'Edouard lY, puissant par ses biens , grand capitaine , plus ambitieux que politique , et digne de sa fin tragique par son ingratitude et sa perfidie. Son corps et sa tête furent mis dans un cercueil , et portés le soir même aux cordeliers.
Après l'exécution , le chancelier manda les quatre docteurs pour savoir d'eux ce que le connétable avait déclaré depuis la lecture de son arrêt. Ils dirent qu'il leur avait donné soixante écus d*or pour faire des aumônes , une bague pour mettre au
doigt de la Vierge , et une pierre qu'il portait ordinaireaient au cou , comme un préservatif contre le venin , et qu'il avait demandé qu'on envoyât à son fils. Le chancelier en rendit compte au roi , qui permit de faire les aumônes et de disposer de la bague , suivant la volonté du connétable ; mais il retint la pierre contre le venin.
On ne fit pas beaucoup de recherches des complices. Louis XI ne punissait guère ceux dont le repentir pouvait être plus utile à l'Etat que leur châtiment. Il s'attaquait aux chefs , et voulait de grands exemples. Il était convaincu que .c'est le plus noble sang , quand il est criminel, qu'il faut répandre préférablement a un sang vil. Cependant on trouvait quelque chose d'indécent dans la cession qu'il avait faite au duc de Bourgogne des biens du connétable ; elle semblait le prix du sang d'un malheureux , qqi , ne devant être sacrifié qu'à la justice et à la tranquillité publique, parut l'être à la vengeance , à l'ambition et à l'avarice. Cest ainsi que les princes , en agissant avec passion , perdent le mérite des actions les plus justes.