‹ Œuvres de DuclosChapitre 13 sur 24 · LIVRE DIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIEME

( 1482 , Pâques, le 7 d'avril). v^UELQUEsetFortsquefitLouisXI pour écarter l'idée de la mort toujours présente , il s'en occupait quelquefois yivement , comme s'il eût voulu se familiariser avec cette image. Il fit marché ( 24 janvier ) à mille écus d'or pour son tombeau avec Conrard de Goulogne , orfèvre , et Laurent Wrin , fondeur. Il en fixa lui-même la forme , les dimensions et les ornemens*. Il voulait qu'on fit sa figure ressemblante , en rectifiant néanmoins sur ses anciens portraits , les traits que la maladie avait altérés.

Tout marquait ses inquiétudes sur l'état de sa conscience. Il ordonna qu'on fit des informations pour savoir si l'on n'avait point abusé des commissions qu'il avait données. Il envoya au parlement le serment qu'il avait fait à son sacre ^ et il y joignit cette lettre :

« Nos amés et féaux , nous vous envoyons le double des ser- » mens qu'à notre avènement à la couronne , nous avons faits ^ » et pour ce que nous^désirons les entretenir , et faire justice à »• un chacun , nous vous prions et néanmoins mandons trës-« » expressément que de votre part y entendiez et vaquiez teHew ment, que par votre fautre aucune plainte n'en puisse avenir , » ni à nous chaîne de conscience. »

Le respect que le parlement devait au roi , n'empêchait pas qu'il ne lui résistât avec beaucoup de liberté. Ce prince ayant fait publier un édit au sujet du blé , sans en parler au parle* ment , non-seulement il y eut des remontrances , mais le parlement défendit d'y avoir égard. Le roi avait donné le comté deLigny à l'amiral de Bourbon, le parlement n'enregistra ce don qu'après plusieurs lettres de jussion. Cependant le comté de Ligny n'était point du domaine ; le roi en avait déjà disposé une fois en faveur de La Tremouille.

Le parlement fit encore, cette année , un acte , qui , sans intéresser le roi , n'était pas moins singulier. Il avait condamné , en 1479 Y Rochecbouard , évéque de Saintes, à une amende applicable à l'Hôtd-EHeu , aux chartreux , et À des couvens. Le prélat, ne se mettant pas en devoir de payer, malgré les plaintes de ceux qui devaient profiter de l'amende , fut mis en prison sur les conclusions du procureur-général , et n'en sortit qu'après avoir satisfait à l'arrêt.

Louis , redoutable à ses ennemis ; respecté de toute l'Europe,

était esclave de son médecin. Jacques Coittier, natif de Poligny en Franche-Comté , et premier médecin de Louis XI , était l'homme \e plus avide et le plus insolent. Fier de son art , ou plutôt du besoin que son maître croyait en avoir , il était devenii son tyran , et ne lui parlait qu'avec une arrogance dure et scandaleuse. Il abnss^it de l'ascendant qu'il avait sur son maître pour en obtenir tout , moins en demandant qu'en lui ordonnant avec empire^ et le menaçant de l'abandonner. Je sais bien, lui disait-il, çu'wi matinvaus tnenvqyerez , comme vous faites d* autres ^ mais je jure Dieu que vous ne vivrez point huit jours aprhs.

Louis , regardant G>ittier comme l'arbitre de ses jours , n'osait ni le reftiser, ni lui répliquer. Il lui faisait payer, par mois, dix mille écus de gages filçs , sans compter les gratifications extraordinaires. Il est porté sur les comptes des trésoriers de l'épargne , que Coittier reçut en moins de huit mois quatrevingt-dix-huit mille écus. Le roi lui donna les seigneuries de Rouvray près Dijon, de Saint - Jean - de-Lône , de Brussai dans la vicomte d'Auxonne , de Saint-Germain-en-Laye , de Triel, la coi^iergerie du palais, et toutes les dépendances. Il fut fait vice-président et ensuite premier président de la chambre àeh comptes , malgré les remontrances de cette cour. Il recevait chaque jour de nouveaux dons , monumesps de son avidité et de la faiblesse de son maître. Après la mort du roi, €oittier fut recherché pour les sommes immenses qu'il avait reçues ; mais il se tira d'affaire en payant une taxe de cinquante mille écus , et vécut tranquillement avec le reste. Les affaires dont le roi était accablé, ses inquiétudes personnelles ne l'emp^haient pas de porter toujours son attention au dehors. Apres la mort de la duchesse de Savoie , sa sœur , il prit un soin particulier du jeune duc Philbert. Il avait mis auprès de ce prince La Chambre , gentilhomme piémontais , qu'il connaissait pour homme ferme et capable de s'opposer aux entreprises des oncles de Philbert. La fermeté de La Chambre dégénéra en orgueil. Il remplit la Savoie de troubles, et tenait , en quelque feçon , son maître prisonnier.

Le roi, s' étant convaincu de la justice des plaintes qu'on fai« sait contre La Chambre , chargea Philippe de Savoie de l'arrêter (février) ; Philippe se saisit de La Chambre, le mit prisonnier , et conduisit le duc Philbert à Grenoble. Commines etHocheberg, maréchal de Bourgogne , oncle de Philbert, par sa femme Marie de Savoie , vinrent le recevoir , et l'amenèrent à Lyan , 011 il mourut deux mois après (22 avril) , âgé de dix-sept ans, n'ayant mérité d'autre titre que celui de Chasseur. Charles, son frère, lui succéda. Comme il n'était pas majeur , son oncle Philippe prétendait à la tutelle; mais on la lui refusa , parce qu'il était

le successeur immédiat Ae sou neveu ; on l'obligea même de sortir de Savoie.

. Pendant que ces choses se passaient , Louis partit .|^our ac«^ comp]ir un vœu que Commin^s et du Bouchage avaient fait pour lui à saint Claude. L'accompH^ement de ce vœu ne servit qu'à altérer sa santé qui en était l'objet. Sa première o£frande à saint Claude fut de quinze cents écus d'or y et la seconde de cinq cents ccus. Il donna (20 avril) quatre mille livres de rente pour Ja fondation d'une messe. It serait trop long de rapporter toutes les fondations qu'il fit. Chaque église avait part à ses dons. La plus grande partie des domaines y fut employée ; et s'il eif, encore vécu quelques années , les revenus du royaume auraient passé entre les mains des gens d'église. Les offrandes de cette année montent à quarante-neuf mille livres par le compte seul de Bidaut , général des finances, de sorte qu'on ne doit pas être étonné di le parlement s'opposa à tant d'aliénations.

La façon dont Louis XI avait vécu , pouvait bien lui donner des remords ; mais la maladie les rendait extrêmes , et lui faisait quelquefois porter les scrupules trop loin. Il se repentait d'avoir retenu si long-temps en prison le cardinal Balue et l'évêque de Verdun : s'il eût jugé en prince , il se serait reproché de n'en avoir pas fait un exemple plus sévère. Cependant il envoya de^ mander une absolution au pape ; on peut croire qu'elle ne fut pas refusée. Sixte lY 9 ayant besoin de la protection de la France contre Ferdinand , im de Naples, s'appliqua à lever les scrupules de Louis (mai). Il commit plusieurs prélats pour lui donner l'absolution , lui envoya une permission de manger de la viande en tout temps , lui conseilla de ne songer qu'à sa santé , et lui fit dire qu'il venait d'accorder des indulgences à ceux qui visiteraient les églises pour demander à Dieu le rétablissement de sa santé ; qu'il regardait le dauphin comme devant un jour être le soutien de l'église ; qu'il désirait le faire gonfalonier de l'église ; et qu'il lui enverrait une épée bénite , afin qu'il tint la première qu'il porterait , de la main du vicaire de Jésus^-Christ.

Après tant de bénédictions , le pape se plaignait des entreprises du roi de Naples contre le saint->siége. Il disait que Ferdinand s'était déclaré son ennemi ; qu'il avait à sa solde un corps de Turcs avec lesquels il faisait des courses jusqu'aux portes de Home ; mais que , si le roi voulait faire valoir ses droits sur le royaume de Naples , il serait soi^tenu par toutes les forces de rétat ecclésiastique ; que , s'il refusait de prendre ce parti , il pouvait du moins obliger Ferdinand à quitter les armes , ou s'il continuait de faire la guerre au saint-siége , que le roi devait $*en déclarer le défenseur. Le pape ajoutait que Ferdia^d s'était

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. ligué avec les Florentins , le duc Je Ferrare et Ludovic Sforce , oncle du jeune duc de Milan ; que celui-ci avait fait mettre en prison la duchesse douairière , afin d'attenter snr la vie de son neveu.

Le pape n'oubliait rien pour animer le roi contre Ferdinand et ses alliés; mais il faisait en même temps une chose qui n'était pas adroite. Quoiqu'il n'ignorât pas le ressentiment du roi contre le cardinal Balue , il entreprenait son apologie , comme si le roi n'eût jamais eu de serviteur plus fidèle. Balue , qui aurait dû rougir de ses crimes et ne pas triompher de sa grâce , eut Tinsoleuce dQ faire demander au roi une recommandation pour le pape.

Peu de temps après , Sixte envoya Remond Perauld ^ conna depuis sous le nom de cardinal de Gurce , auprès du roi, en qualité de nonce ; ses instruction^ contenaient exactement tout ce que le pape avait déjà dit aux ambassadeurs de France. Le nonce était encore chargé de porter au roi des plaintes contre l'archevêque de Strigonie , et d'en demander justice. Ce prélat était celui qui avait parlé avec tant d'insolence à Rome aux ambassadeurs de France, dans l'affairé des Médicis. Il s'était depuis brouillé avec le pape , s'était retiré à Bâle , oii , prenant de lui— même le chapeau de cardinal , il avait publié un manifeste rempli d'invectives contre Sixte , le traitant de simoniaque , d'homicide et d'hérétique. Il le sommait de comparaître au concile' qu'il prétendait assembler de son autorité privée, et lui déclarait que ce concile , assemblé au nom du Saint-Esprit , ne se sépa- ^rerait point qu'il n'eût remédié aux maux de l'église et aux mœurs de la cour de Rome.

Le pape voulait faire croire que ce prélat.ne s'était porté k de tels excès , que parce qu'il avait été mis en prison pour avoir manqué de respect au roi, dans la personne de ses ambassadeurs ; que depuis il avait prêché plusieurs erreurs , et que le roi pan«* vait et devait le faire arrêter. Il n'était pas difficile de voir que l'intérêt du roi avait eu peu de part au ressentiment du pape ; mais Sixte croyait qu'il était facile d'abuser de la faiblesse de ce prince, pour tout ce qui paraissait avoir rapport à l'église ou à ses ministres. Comme Fentreprise du prélat n'était qu'une extravagance , on la méprisa ; c'était tout ce qu'elle méritait.

Le roi , abattu , mourant et n'osant presque plus se faire voir â ses sujets , était l'arbitre de tous les princes. La duchesse de Milan , que Ludovic Sforce , surnommé le Maure , son beaufrère , avait fait mettre en prison , afin de s'emparer' du gouvernement , trouva le moyen de faire passer en France un homme avec titre d'ambassadeur , pour réclamer la protection du roi.

Isudovîc y cherchant à pénétrer les dispositions de ce prince, lui «nvoja , dans le même temps , des ambassadeurs , sous prétexte de proposer pour Charles ^ duc de Savoie , la princesse de Milan, qui avait été destinée à Philbert.

Le roi ne voulant pas se laisser voir aux ministres de Ludovic, chargea le chancelier et Halle , avocat-général , de leur dire qu'étant informé des mauvais desseins de leur maître , il voulait qu'on lui envoyât le frère du duc de Milan pour sûreté de la vie de l'ainé , et que Ludovic rompît toute alliance avec le roi de Naples. Les ambassadeurs parurent acquiescer à tout ce que le roi exigeait ; mais celui de la duchesse demandait de plus , que le roi envoyât à Milan quelque personne de marque pour assister à tous les conseils.

Le roi aurait été assez tranquille avec ses voisins , sMl eût pu compter sur la trêve faite avec le duc d'Autriche : malgré la foi des traités , il y avait toujours des partis qui couraient de part et d'autre.

Tandis qne Louis et Maximilien signaient des trêves et se faisaient kl guerre , la face des affaires changea par la mort de Marie , duchesse d'Autriche. Cette princesse étant à Bruges , oii elle chassait au »o\ , tomba de cheval , se blessa , et mourut de sa chute trois; semaines après (27 mars) (i). Maximiliei^ en fut d'autant plus affligé , qu'il n'avait aucune considération par luimême. Ceux de Gand lui disputèrent la tutelle de ses enf^ns „ et firent savoir au roi qu'ils désiraient la paix , et voulaient la sceller par le mariage du daupinn et de mademoiselle de Bourgogne ; qu'il ne fallait pas perdre cette occasion , parce que le roi d'Angleterre proposait à Maximilien de faire alliance avec Ini , et de renoncer à toute autres que , si le roi refusait la paix à ce prix, les Flamands s'uniraient aux Anglais contre lui. La mort de la duchesse de Bourgogne arriva pendant le voyage du roi à Saint-Claude'. Les Gantais lui envoyèrent aussitôt leurs députés ; mais ce prince ne se déclara pas d'abord ouvertement. Soit qu'il voulût ménager Edouard , avec qui il avait pris des engagemens pour le mariage du dauphin , soit qu'il ne fût pas encore absolument déterminé luir-méme , il se contenta de négocier seicrètement.

Pour connaître plus parfaitement la disposition des esprits , il envoya des émissaires dans plusieurs villes de Flandre (juin) , et particulièrement vers les Gantais , qui avaient entre leurs mains le prince et la princesse de Bourgogne. Louis eut tout lieu d'être satisfait , et ne pensa plus qu'à conclure le traité qu^on lui pro^

(i) On prétendait qa'ane fausse padenr rayant empêche' de dire où elle «'était bleac^ , elle était morte de la gangrène.

a. aïs

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posait , et h faettre Maximilien hors d'état cle traverser ses desseins. Il résolut de se rendre maître de la ville d'Aire. Il était 9Ûr que les Flamands ne s'j opposeraient pas , parce qu'ils savaient que le duc ne se déterminerait à la paix et afi mariage de la princesse Marguerite, sa fille^ que lorsqu'il j serait contraint par la force des armes. Louis pratiqua des intelligences dans la ville par le moyen d'un nommé Giresme , homme adroit et propre k. conduire une intrigue. On fit offrir à Cohem , qui commandait dans Aire , une somme de trente mille écus et une compagnie de cent lances. Cohem accepta le parti ; mais, afin de couvrir le complot , les maréchaux des Querdes et de Gié assiégèrent la place 9 et la battirent si vigoureusement pendant hait jours , que Cohem ne parut se rendre qu'à la force (21 juillet).

Le pays de Liège fut dans ce même temps-là le théâtre d'une sanglante révolution. Guillaume de La Marck , surnommé la Barbe on le Sanglier d'Ardenne , avait été élevé et comblé de biens par Louis de Bourbon , évéque de Liège. La IVfarck , naturellement féroce , sans reconnaissance pour les bienfaits , et enorgueilli par la faveur , se porta à toutes sortes de violences , devint le tyran de la maison de son maître , et tua presque à ses yeux un de ses principaux officiers. L'évéque fut enfin obligé de bannir l^a Marck de ses Etals. Celui-ci se réfugia en France , et fit entendre au roi que , s'il voulait lui donner un corps de troupes , il assurerait un passage libre aux Français par le pays de Liège , toutes les fois qu'ils voudraient entrer dans le Brabant. Louis accepta la proposition , et fournit une compagnie ^de cent lances et trente mille écus. La Marck , trouvant partout des bienfaiteurs , et toujours ingrat , ve fut pas long-temps sans mécontenter le roi , et fut obligé de sortir de France. Il repassa dans le pays de Liège (août) avec une partie de sa troupe. Il enrôla tous les mécontens , et se trouva à la tête d'environ quinze cents hommes , gens à peu près du caractère de leur chef , et qui , pour se distinguer, portaient tous un habit rouge , et une hure de sanglier brodée sur la manche. Il s'avança vers Liège , et trouva le moyen de gagner Rousiar et Pavillon , magistrats de cette ville. L'évéque sortit à la tête de vingt mille hommes contre les rebelles ; mais , étant entré dans un défilé ^ ses troupes se retirèrent en arrière , soit qu'elles fussent gagnées par les deux traîtres , ou que ces bourgeois timides n'osassent s'engager contre des $<4dats accoutumés à combattre. La Marck parut à l'instant devant l'évéque : Louis de Bourbon^ lui ditil , jai recherché votre amitié , et vous me Tavez refusée. En même temps il lui fendit la tête , le fit dépouiller et jeter dans la Meuse. La Marck entra tout de suite dans Liège n se rendit

"^ DE LOUIS XI. 36t

maitre àe presque tout le pajs , mettant k feu et à sang tout ce qui refusait de se soumettre , et força les chanoines d'éiire son fils pour évéque. -

Cette élection forcée fut bientôt déclarée nulle. Deuic an$ après, La Marck fut livré à Maximilien , et eut k tête trano&ée à Utrecht.

Les dernières récoltes avaient été si mauvaises en France , que, malgré tonte Tattention du gouvernement, le peuple soufirit beaucoup de la famine ; les maladies contagieuses qui en sont la suite ordinaire , s'étendirent sur tous les Etats. Les personnes les plus qualifiées qui moururent cette année , furent Jeanne de France , sœur du roi , femme de Jean , duc de Bourbon ; le premier président , Jean Boulanger ; Charles de Gaucourt , lieutenant de roi de Paris ; Nicolas Bataille , habile jurisconsulte ; Martin Magistri , homme de basse naissance et d'un mérite illustre. Il mourut encore une grande quantité de personnes de marque ; mais la mortalité tomba principalement sur le peuple, cette partie des sujets qui fait encore plus la for,ce que l'ornement d'un Etat.

La place de premier président , vacante par la mort de Jean Boulanger, fut donnée à Jacques de La Yaquerie , né sujet de la maison de Bourgogne. On prétend que La Yaquerie , ayant reçu quelque temps après des édits qu'il croyait contraires au bien de l'Etat , vint à la tête du parlement trouver le roi , et lui ait i Sire, nous venons remettre nos charges entre vos mains , et souffrir tout ce qtiil vous plaira , plutôt que d'offenser nos con" sciences. On ajoute que le roi , p|us touché des remontrances qu'o£pensé de la démarche du parlement , révoqua ou adoucit les édits : ce fait ne paraît pas bien prouvé.

Le roi , voyant que son terme n'était pas éloigné , alla voir le dauphin à d'Amboise , et lui donna par écrit une instruction qui fut ensuite enregistrée au parlement (i). Il lui représenta les obligations qu'ils avaient l'un et l'autre à Dieu ; lui fit sentir'les devoirs qu'exigeait le titre de roi trè»-chrétien, prenant l'exemple des vertus dans ses prédécesseurs , et celui des fautes dans sa propre conduite. Il lui montra combien tout dérangement était à craindre dans le gouvernement , le tort qu'il avait eu d'éloigner les officiers qui avaient servi son père dans les temps les pTiis difficiles de la monarchie. Il l'exhorta k ne pas faire la même faute , et lui recommanda de prendre conseil des princes de son sang et de ses grands officiers , de conserver tous ceux qu'il trouverait en place , et qui auraient dignement et utilement servi ; de n'en

Ci) Par lettres da aa septembre, enrcgîitrét» It 19 novembre.

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déposer aucun qui n'eût prévarîquë , et qui n'en fût couTaincn en justice.

Le roi ordonna au dauphin de se retirer en particulier pour réfléchir sur ce qn^il Tenait de lire et d'entendre ; puis il le fit rappeler et le fit jurer que, s'il succédait à la couronne , il observerait tout ce qui venait de lui être recommandé.

• Le roi fit venir ensuite le duc d'Orléans , alors âgé de vingt ans 9 et lui fit promettre d'exécuter fidèlement ce qui serait réglé poiirla tutelle du jeune roi et le gouvernement de FEtat. Le duc d'Orléans jura tout ce que le roi voulut , et même en passa acte ; mais à peine Louis était-il mort que le duc viola tous ses sermens.

Louis se recommandait continuellement aux prières àei plus vertueux personnages du royaume ; Hélie de Bourdeille était de ce nombre ; sa piété , plus que ses lumières, l'avait fait choisir , n'étant que cordelier » pour être évéqhe de Périgueux ; il passa de là à l'archevêché- de Tours , et fut un des premiers commis» saires nommés pour travailler au procès de l'abbé de St.-Jeand'Angely y afin que l'idée qu'on avait de la vertu de ce prélat , |

écartât tout soupçon contre le jugement qui serait rendu. I

Louis y ayant prié Bourdeille de demander à Dieu le rétablis* sèment de sa santé , ce prélat ne se borna pas aux prières , et voulut s'ingérer de donner des avis à ce prince , en réveillant {

ses scrupules au lieu de les calmer. Il lui représenta qu'il avait trop maltraité le cardinal Balue et l'évêque de Verdun ; il joignit une liste des prélats qui prétendaient avoir sujet de se plaindre I

du roi , tels que celui de Laon y fils du connétable ; celui de Castres , firere du duc de Nemours ; ceux de Séez , de St.-flour et de Goutances , qui, étant parens de ses ennemis ou ayant été liés avec eux , ne devaient pas trop se plaindre d'être suspects. Le roi fîit ofiensé de la liberté du bon archevêque , et lui fit écrire par le chancelier qu'il se mêlait de trop de choses ; qu'il ne voyait pas les conséquences de ce qu'il disait ; qu'il lui avait demandé ses prières et non pas ses conseils ; et qu'il défiait qni que ce fdt de blâmer sa conduite à l'égard des évêques mécon-^ tens. Le roi , prenant tout alors avec plus de vivacité que jamais, 'donna ordre au chancelier de citer tous ces prélats , et d'examiner leurs prétendus grieCs. Ils furent en effet cités; mais cette affaire ne fut pas suivie : il y a grande apparence que ces évêques n'osèrent partager l'indiscrétion de Bourdeille y ni entrer en jugement avec leur maître.

Le chancelier alla trouver l'archevêque de Tours » et lui re-présenta que la religion ne le dispensait pas du respect qu'il devait au roi ; qu'il avait passé les bornes de son devoir de sujet;

et qu'en reprenant les princes , on n'y pouvait apporter trop d'égards , non-seulement par le respect qui leur était dû y mais afin qu'ils reçussent les conseils assez fieLVorablement pour en profiter.

Le chancelier écrivit au roi que l'archevêque de Tours était fâché de lui avoir déplu ; qu'il n'avait jamais oublié et n'oublierait jamais ce qu'il lui devait comme suj«t et comme arche^ véque } qu'il ne cessait de prier et de faire prier pour la conser^ vation de sa majesté ; qu'au surplus , ce prélat était trës-abattu d'une longue maladie y et qu'aussitôt qu'il serait rétabli , il lui rendrait compte de sa conduite. Cette lettre calma l'esprit du roi: ]e ne trouve aucune pièce qui prouve ce que disent messieurs de Sainte-Marthe, savoir, que te temporel de l'archevêque fut saisi. Cependant le pape , d'autant plus attentif à ses intérêts, que le roi , paraissant négliger les siens , ne refusait rien à l'église , fit de vives instances pour obtenir les comtés de Valentinois et de Diois. Mais comme il y avait tout à craindre de la faiblesse d'un prince tourmenté de scrupules , et qui ne cherchait à les dissiper que par des prodigalités envers l'église , le chancelier chargea Halle , archevêque de Narbonne , ci«devant avocat général , bon prélat et bon citoyen , de tenir le roi en garde contre les sollicitations du pape.

Dans ce même temps, les commissaires du roi et ceux du duc de Bretagne étaient assemblés à Angers , pour terminer les différens qui étaient entre les officiers de justice de leurs maîtres. Les députés du duc faisant un grand étalage des entreprises des officiers royaux , les commissaires du roi répondirent , qu'avant d'examiner ces griefs , il fallait convenir des limites ; et qu'avant d'entrer dans ces contestations , qui demandaient beaucoup de temps ^ le roi avait des sujets de plainte dont il prétendait une prompte réparation , et qui n'avaient besoin d'aucun éclaircissement ; telles étaient les désobéissances aux arrêts du parlement ; que Chauvin , chancelier de Bretagne , était actuellement dans les prisons du duc, quoiqu'il e&t appelé à la justice du roi , et que ce prince eût reçu l'appel , et ordonné de mettre Chauvin en liberté , ou de l'envoyer à la conciergerie de Paris , avec les informations ; que le duc donnait retraite aux malfaiteurs , et particulièrement aux faux-sauniers, ce qui portait un grand préjudice aux gabelles du roi. Les conférences s'étant passées en diputes de part et d'autre sans rien conclure, les commissaires se séparèrent , après être convenus de se rassembler au mois de décembre , pour le règlement des limites.

De tous temps la France a été l'arbitre de ses voisins, et l'asile des princes malheureux. Gem ou Zizime , second fils de Maho-

met II , prétendait avoir plus de droit au trône que Bajazet son aîné , parce que celui-ci était né du vivant d'Amurat, leur aïeul, dans le temps que Mahomet était sujet et non pa9 empereur ; au lieu que Zizime était né depuis que Mal&omet avait succédé au trône.

L'amour du peuple appujait la prétention de Ziâme ; mais le bâcha Achmet , général des troupes ottomanes > se déclara pour Bajazet, s'empara de Constantinople , s'avança au-devant de Zizime jusqu'en Bithynie, et lui livra bataille ; Zizime, l'ayant perdue , se retira chez le Soudan d'Egypte. Il fut ensuite obligé de se réfugier chez le roi de Caramanie , d'oii il passa à Rhodes, et de là en France. Il y demeura sans voir le roi , du moins on n'en trouve aucune preuve dans les comptes de sa maison , qui portent jusqu'à la moindre dépense faite pour les ambassadeurs ou princes étrangers. D'ailleurs le roi , noiourant et défiguré , ne 'se laissait plus voir. Il croyait ne pouvoir conserver son autorité qu'en gouvernant du fond de sa retraite , se dérobant à tous les yeux , et ne se laissant voir qu'à ceux dont le service lui était absolument nécessaire. Le chagrin qui le dévorait , et la crainte de perdre son autorité', ne servaient qu'à rendre plus dui's les ordres qu'il donnait. On le voit par une lettre qu'il écrivit au chancelier sur un sujet peu important.

Cl Chancelier , vous avez refuse de sceller les lettres de mon » maître d'hôtel , Boutilas;.*.. dépéchez-le sur votre vie. » C'est à un édit de cette année (24 décembre) qu'on doit rapporter la forme du collège des secrétaires du roi , telle à peu près qu'elle est aujourd'hui. Cette compagnie était établie depuis longtemps. Les rois précédens lui avaient accordé de grands privilèges. Louis XI ne prenait pas toujours dans ce corps ceux dont il se . servait pour écrire ou contre-signer les lettres-patentes et autres expéditions ; il en employait souvent d'autres. Après la guerre du bien public, il cassa ceux qu'il avait créés de nouveau , con« firma les privilèges des anciens , marqua leurs fonctions , leur donnr de nouveaux privilèges , dont ils jouissent encore aujourd'hui , et fixa leur nombre à cinquante-neuf , dont le roi serait le soixantième et le chef. Cet édit fut enregistré l'année suivante , et fait encore loi pour tout ce qui concerne cette com* pagnie. Les émissaires que Louis entretenait en Flandre , ne cessaient de lui mander que les peuples de ces provinces dési*> raient la paix , qu'ils voulaient la sceller par le mariage du dauphin et de mademoiselle de Bourgogne ; mais que, si on refusait ce parti , il était à craindre qu'ils ne se liguassent avec les An«> glais. L'empressement des Flamands pour cette alliance était si marqué , que le gouverneur d'Arras ayant envoyé uu trompette

ai leur camp sous Alost , les troupes ne demandèrent des nouvelles que du dauphin , et marquèrent une extrême envie de

le voir.

Louis, ne prenant jamais plus de précautions que dans les choses qu'il désirait le plus , envoya Jean Guérin , son maître d'hôtel , pour s'assurer encore des dispositions des Gantais ; il commença ensuite à négocier secrètement avec Maximilien , et bientôt après il nomma pour ses plénipotentiaires , Grevecœur , sieur des Querdes ; Olivier de Gouëtman, lieutenant de roi d'Àrras ; le premier président de La Yacquerie , et Jean Guérin.

Maximilien nomma, de sa part, Dauffay, maître des requêtes de son hôtel ; Gort^Rolland , pensionnaire de Bruxelles ; Jacques de Steenwerper ; Gossuin , abbé d'Affleghem ; l'iabbé d'Aumont ; de Berghes, seigneur de Walhain ; Bouvrie ; Lannoy ; Baudouin de Molembais ; de Goy, seigneur d'Auxy , et plusieurs autres.

Ces ministres , assemblés à Arras , convinrent de presque toui les articles du mariage entre le dauphin et la princesse Margue-^ rite. Les plus grandes difficultés furent sur la manière dont les comtés de Bourgogne et d'Artois , et les autres Etats dont le roi était déjà en possession , devaient lui être cédés. Le roi préten* dait que ces provinces lui appartenaient de plein droit ; Maxiipilien et les états ne voulaient les abandonner que comme partage et dot de la princesse. Les plénipotentiaires de France de-' Mandaient les villes de Lille , Douai et Orchies , qui n'avaient ^té données par Charles Y à Philippe , duc de Bourgogne , qu'à la charge de réversion à la couronne faute d'hoirs mâles ; et le cas était arrivé* Quoique le droit du roi fôt incontestable , les Flamands ne pouvaient consentir à lui rendre des places qui le mettaient au milieu de leur pays. Les plénipotentiaires, remarquant que les Flamands ne se relâcheraient jamais sur cet article, ne voulurent pas rompre la négociation , et firent comprendre au HH qu'il ne perdrait jamais son droit , qu'il pourrait le faire . valoir en temps et lieu , et que les provinces qu'on lui cédait , Bon-seuleme^t lui serviraient de nantissement pour ces trois places , mais le mettraient encore en état de s'en emparer un jour.

Louis se laissa persuader , envoya (i4 décembre) lespouvmrs les plus amples pour lever le reste des difficultés , et la paix fut «ignée (a3 décembre) (i).

Le roi écrivit aussitôt à tous les gouverneurs , baillis et sénécbaux, de faire assembler les états de leurs gouvememens pour ratifier le mariage du dauphin avec Marguerite d'Autriche. On

(i) Je ne rapporte point ce traité, parce que, le mariage n'ayaot pa« en d'e^t; il fut auauli^. Ceux qui voudront le consulter, le trouveront h la «uite àc9 mémoire de Gommincs, donnés par Godefroyi tome V, p. vj2.

n'attendit pas même que le traite fût signé pour demander le§ scellés que les Flamands exigeaient (i). Il envoya La Grange, bailli d'Auxonne , vers le duc de Bourbon et le comte de Nevers, pour avoir leurs scellés conformes au modëledont La Grange était porteur.

Ces princes firent leurs remonti^nces sur une clause du traite, par laquelle le roi , en cas de contravention de sa part , les relevait du serment de fidélité. Ils alléguaient que les lois de l'Etat qui les attachaient au roi , étaient hors de son pouvoir. Le comte de Nevers faisait de sa part d'autres difficultés, et prétendait avoir des droits incontestables sur le Brabant (2) , qui l'empêchaient de ratifier ce traité , purement et simplement : c'est pourquoi il fit prier le roi de ne pas trouver mauvais qu'il eût ajouté dans son scellé , qu'il approuvait le traité sans préjudice de ses droits.

Le duc d'Autriche et les états de Brabant nommèrent pour leurs ambassadeurs , les abbés de St. Bertin et de St: Pierre de Gand , Jean de Berghes , seigneur de Walhain , Lannoy , Goj , de La Moire , Rhy m , Pinnock , Dauffay et Mergolles.

(i483 , Pâques, le 3o mars.) Ils se rendirent d'abord' à Paris (24 janvier) , et furent reçus par l'évéque de Marseille et les officiers de la ville. Le lendemain ils assistèrent au T'a Deum dans l'église de Notre-Dame , et dînèrent à l'hôtel de ville. Le soir le cardinal de Bourbon leur donna une fête magnifique, suivie d'une comédie du goût de ce temps-là , c'est-à-dire, une Mora^ Utë ou Sotie. Ils partirent le jour suivant pour se rendre à To'urs auprès du roi.

ï)ès leur première audience, ils prièrent sa majesté de vouloir bien autoriser le dauphin à jurer le traite de paix , de leur remettre les scellés et sûretés qu'on avait promis pour l'accomplie sèment du traité , de promettre que les pays donnés pour la dot de la princesse , seraient gouvernés suivant leurs lois et usage ; que la ville d'Arras reprendrait son ancien gouvernement, et que tous les anciens habitans qu'on en avait fait sortir , pour^ raient y retourner , exercer leurs professions , et rentrer dans leurs biens. Le» ambassadeurs prièrent encore le roi de retirer ses troupes, afin que le duc d'Autriche en fît autant de son côté ; de rappeler tous les Français qui étaient au service de La Marck, et d'aider à chasser ce rebelle du pays de Liège ; de rétablir

(i) Le trait<f poruit que les princes an SAn% , les pairs, PanÎTersité de Paris, es principales viJles , cités et commanaalës du royaume y les prélats et aoblcs des comtés d^ Artois et de Bourgogne , sVngageraient par leon scellés d^entretenir ce traité dans tous ses points et articles.

(a) Le comte de Nevers , comme descendant de Philippe-le^Hardi , aralt des droits sur la succe^ion de cette maison , et particulièrement sur le Bra-bont , que PhiUppe-lc-Boo avait nsorpé sur lui«

Françoise et M^rie de Luxembourg , petites-filles da connétable, dans les biens de leur maison ; de faire rendre à Philippe de Croy le comte de Porcien ; de rendre la liberté aux prisonniers, ou de les mettre à rançon.

Les ambassadeurs firent de nouvelles instances pour obtenir que le duc de Bretagne fût compris dans le traité , après quoi ils se rendirent à Amboise pour saluer le dauphin , et lui faire îurer tous les articles , et spécialement celui qui. concernait son mariage avec la princesse Marguerite , et la conservation des privilèges et coutumes des pays qui lui étaient cédés.

Le sire de Beaujeu était auprès du dauphin , dont le roi l'avait nommé tuteur et curateur , voulant qu'il en exerçât les fonctions de son vivant. Personne n'était plus capable ni plus digne de cet emploi que Beau jeu. Ferme, désintéressé, prudent, il ne cherchait pas dans les conseils qu'il demandait une approbation de son sentiment. Comme il n'avait pas la présomption de se croire instruit des choses qu'il n'avait pas apprises , il écrivit à du Bouchage de lui envoyer quelque homme de robe habile , versé dans les matières dont il s'agissait , capable de dresser les actes nécessaires , et d'examiner tant ceux que le dauphin serait obligé de signer, que ceux que les ambassadeurs donneraient.

Le dauphin^ autorisé par le roi, jura, en présence des ambassadeurs , sur l'hostie , sur la vraie croix et^ sur les * évangiles , de garder tous les articles du traité de paix et de mariage. Les ambassadeurs étant retournés auprès du roi , ce prince ratifia le traité (22 janvier) ; et , par un acte du même jour , renonça à toutes prétentions sur les biens cédés au dauphin. Il congédia ensuite les ambassadeurs , et leur fit présent de trente mille écus d'or , et de cinq cent soixante marcs d'argent

(9 février).

Picard , bailli de Rouen , les accompagna jusqu'à Paris , et présenta an parlement une lettre close du roi, pour faire enregistrer le traité de paix. Michel de Pons , procureur-général , Gannay et Le Maître , avocats-généraux , étant informés de l'acte par lequel le roi renonçait à toutes ses prétentions sur les biens cédés par le traité de paix , firent leur protestation, déclarant que la leqture qui en allait être faite ne pourrait préjudicier aux droits du rbi et de sa couronne , et demandèrent que leur opposition fât enregistrée , afin de soutenir en temps et lieu les droits du roi , ce qui ne se pouvait faire présentement , attendu le désir que sa majesté avait de voir toutes ces affaires finies. Le parlement ayant reçu celte protestation , on lut la lettre du roi, par laquelle il lui adressait le traité et les actes faits en conséquence.

Le lendemain ie traité de paix fat publié; mais, avant de l'enregistrer, on donna à Dauffay, qui en était le porteur, le choix de ces deux clauses : Le procureur général présent et ne s [^ opposant point y ou le procureur général présent et de son con^ sentement. Dauffaj choisit la dernière , et l'enregistrement fut ùdt. Le parlement dit ensuite aux ambassadeurs que, le traité ne. liant pas moins le duc et les états de Flandre que le roi, le dauphin et leurs états, il était bon que la cour fût dépositaire de la ratification du duc, DaufTay répondit que cequondenuxn^ doit était raisonnable.

Les ambassadeurs étant partis pour retourner en Flandre , le roi ordonna (i8 février) une procession de Paris à Saint-Denis , en actions de grâces « pour la paix , et pour demander la conser— vation du roi, de la reine et du dauphin. On voit, par les délibérations prises sur cette procession , que le parlement était alors composé de cent personnes.

Quelques jours après , le roi envoya des ambassadeurs vers le duc d'Autridie , pour être présens au serment qu'il fit , pareil à celui de sa majesté , de garder et observer fidèlement le traité de paix> et d'alliance.

Louis XI , accablé de maux , occupé des plus grandes afiaires , portait encore son attention sur les autres Etats de l'Europe.

Les troubles de Navarre avaient commencé en i44i » ^ ^^ mort de planche de Navarre. Cette reine i renversant par son testament ce qui avait été réglé par son contrat de mariage , voulut que Jean , son mari, jouit , sa vie durant, de ses Etats au pré— judice de ses enfans. Ni la mort du roi Jean, ni celle de sa fille Eléonore ne rétablirent le calme dans la Navarre. Elle fut toujours divisée par des factions. Le règ»e de François Pho&bus , qui succéda à son aïeule Eléonore , fut très-court. Ce prince > fils de Gaston Phœbus et de Magdeleine de France , mourut au commencement de cette année , âgé de quinze ansi il nomma, par son testament, sa sœur Catherine pour son unique héritière.

Le roi se déclara protecteur de Catherine , sa petite-nièc^ > et s'opposa aux desseins des comtes de Lérins et de Beaumont, ^ui auraient voulu unir la Navarre à l' Aragon et à la Castille que Ferdinand possédait déjà.

Le vicomte de Narbonne, appuyé par le cardinal de FoiVf et par les ducs d*Orléaiis et de Bretagne , prit le titre de roi de Jïfivarre , et crut mettre Ferdinand et Isabelle dans ses intérêts , en leur représentant que Louis ne soutenait Catherine que pour perpétuer son autorité dans la Navarre ; mais Ferdinand prit le parti de Catherine , dans l'errance de la marier au prince Jean ^ sou

fils. Louis XI et Magâeleine, sa soeur, s'y opposèrent. Les légitimes héritiers de ce royaume en seraient encore possesseurs , si Louis XII avait eu Thabiletë de Louis XL' •

Cependant tout se préparait pour le mariage du dauphin. Edouard , roi d'Angleterre , conçut tant de dépit d'avoir été trompé par Louis XI 9 et de voir que la France allait encore se fortifier par l'union des provinces que la princesse Marguerite apportait en mariage , qu'il en mourut de chagrin. D'autres prétendent qu'il niourut d'apoplexie après un grand excès de vm ; on soupçonna aussi qu'il avait été empoisonné par son frère Richard, duc de Glocester. Les crimes que Glocester avait déjà commis, et ceux qu'il a faits depuis , rendent ces soupçons assez vraisemblables. Tous les pas qu'il fit vers le trône ^ furent autant de forfaits. Il avait été le principal auteur de la mort du duc de Clarence , son frère. Après la mort d'Edouard , il se défit de tous ceux qui avaient été attachés à ce prince. Il remplit le parlement de ses créatures , fit casser le mariage du feu roi , et déclarer iU légitimes les enfans qui en étaient nés ; peu de temps après , il les fit mourir. L'Angleterre , jalouse de sa liberté contre ses rois , et qui plie sous les tyrans , vit commettre t6us ces crimes sans s'ébranler.

Louis ne parut pas prendre le moindre intérêt à la mort d'Édooard ; mais il ne voulut point faire d'alliance avec l'usurpa-* teur , quoiqu'on trouve dans Rymer quelques projets de traités qui ne« furent point conclus.

Louis ne pouvait mieux se venger des Anglais , qu'en les abandonnant k leur^ factions ordinaires. Il n'avait pas la même indifférence sur ritalie. Les divers Ëtats qui la composent , étaient tous armés les uns contre les autres. Leurs intérêts changeaient à chaque instant , et leur fureur était toujours la même. Un parti devenait tout à coup Tennemi déclaré de celui dont il était allié le jour précédent. Sixte lY , après avoir été uni avec Ferdinand , roi de Naples , vit l'état ecclésiastique ravagé par Alphonse , duc de Calabre, fils de Ferdinand. Les Vénitiens envoyèrent au secours du pape B.6bert Malateste , à la tête de quinze cents chevaux. Celui-ci battit le duc de Calabre , et entra triomphant dans Rome. Le pape ne conçut que de la jalousie du service que les Vénitiens venaient de lui rendre ; il trouva qu'ils devenaient trop puissans, et ne chercha plus qu'à les traverser.

Louis envoya ( mai ) Listenay et Monjeu , gentilshommes bourguignons , pour pacifier les troubles d'Italie , et particulièrement ceux qui étaient entre la république de Venise et le duc de Milan. L'évêque de Lombez retourna quelque temps après en Espagne , pour terminer l'affaire du Roussillon.

, Le roi, craint et respecté de toutes parts , décidait du destin de plusieurs États , tandis qu'enfermé dans le château du Plessîs-*

•les-Tours , il était en proie aux soupçons et aux horreurs d'une motst prochaine. Il voyait d'un c6té la mort s'avancer à pas lent.> vers lui, de l'autre il redoutait mille trahisons. Il fit mettre autour de son château un treillis de fer , armé de pointes , et fit «eraer dix-huit mille chausse-trapes dans les fossés ; quatre cents archers faisaient le guet , et quarante veillaient toujours y les armes à la main , et tiraient sur ceux qui osaient approcher. On fouillait exactement tous ceux qui étaient obligés d'entrer dans le château. Le dauphin était tour à tour l'objet de la tendresse et des soupçons de son père. Il fit composer y pour son instruction, le Rosier des guerres rempli des maximes les plus sages du gouvernement. Il craignait en même temps que ce jeune prince ne fût impatient de régner , ou que les mécontens n'abusassent de son nom : il regardait alors son fils comme son plus cruel ennemi. Il changeait tous les jours de domestiques ; et , n'osant avouer ses frajeurs , il disait que la nature se plaît dans le chan* gement. La crainte de perdre son autorité , faisait qu'il ne l'exerçait plus qu'au gré de ses caprices. Chaque jour il déposait d'an-

. ciens officiers pour en élever de nouveaux. Pour occuper continuellement l'attention des étrangers , il faisait venir de tous les pays des chevaux , des chiens , et toutes sortes d'animaux rares , et ne daignait pas les regarder quand ils étaient arrivés. Il se montrait magnifiquement vêtu sur une galerie en dehors du château , et disparaissait dans l'instant , de peur qu'on eût le temps d'apercevoir l'altération de ses traits. La défiance et la crainte étaient pour lui des bourreaux continuels. Plus tourmenté par ses soupçons que rassuré par les supplices qu'il ordonnait , il eût été trop heureux d'être délivré par la mort même de toutes les horreurs qu'elle lui inspirait. Dans le temps qu'il prenait les précautions les plus cruelles contre les hommes , il cherchait , pour apaiser le ciel , tous les moyens imaginés par la crainte : il se recommandait aux prières , il faisait venir des reliques de tous cotés. Quoiqu'il s'occupât toujours d'affaires politiques y ce n'était plus avec les ministres des princes qu'il conférait ; c'était avec des moines superstitieux ou intéressés. Un certain Jacques {losat , cordelier , arriva de Lombardie avec sept ou huit de ses compagnons, et fut reçu du roi avec distinction. Des chanoines de Cologne vinrent pour s'assurer des revenus que ce prince avait donnés à leur église , en l'honneur des trois rois , dont les reliques lui avaient été vantées. Le doyen d'Aix-la-Chapelle lui en apporta; un marchand lui vendit une petite image d'argent cent soixante livres.

La crainte de la mort étant devenue le principe de toutes les actions de Louis XI , il demandait de toutes parts des remèdes ou des prières. Elsclave de son médecin y chargé de reliques , ii prodiguait les biens aux gens d'église. Il fît des dons considérables à l'abbaye de Saiul^Denis ; il accorda à celle de Saint-Oermain la foire franche qui subsiste aujourd'hui. Sans nous arrêter au détail des dépenses que ce prince faisait en dévotions , il suffît de dire qu'elles augmentaient chaque jour avec ses infirmités. * Bajazet II , empereur des Turcs, espérant profiter de la faiblesse de Louis, lui envoya un ambassadeur avec la liste de toutes les reliques qui étaient à Constantinople , et les lui offrit , s'il voulait seulement retenir Zizime en France , et l'empêcher de passer dans l'Orient, hcfais rejeta les propositions de Bajazet , et ne voulut pas violer l'hospitalité dans la personne d'un prince malheureux. L'ambassadeur turc , après avoir long- temps attendu en Provence t s'en retourna sans avoir pu même obtenir une audience.

Louis était bien éloigné de traiter avec les infidèles. Il attendait avec impatience l'arrivée de Matortille, plus connu sous le • Domi de François de Paule.

François , natif de Paule , ville de Calabre , se consacra à Dieu dès son enfance. Né avec un esprit droit et un cœur pur , il méprisa toutes les sciences humaines , et ne s'occupa que de celle du ciel. Sa retraite n'empêcha pas que la sainteté de sa vie ne fût bientôt répandue en Italie et en France. Louis désira aussitôt de le voir , espérant obtenir par ses prières le rétablissement de sa santé, n fit prier le pape et le roi de Naples d'envoyer ce saint homme en France , et lui fit bâtir une maison dans son parc. Il envoyait continuellement des courriers pour hâter l'arrivée du saint homme : c'est ainsi qu'il est nommé dans les comptes de la maison du roi.

Aussitôt qu'il l'aperçut , il courut an-devant de lui , et se jeta k ses pieds, en lé suppliant de lui prolonger la vie. François le releva , et lui remontra avec humilité que nos jours sont dans la main de Dieu ; mais il s'attacha en même temps à lé consoler et à le disposer à la mort. Louis avait de fréquens entretiens avec lui , et paraissait ensuite plu& tranquille : on vit alors à la cour la dévotion humble et sincère et la solide piété respectées.

Dans le temps que la crainte de la mort semblait avoir égaré l'esprit de Louis XI , il l'eut toujours sain et présent dans les af^ £aires. Sur les plaintes qu'il reçut que Palamède de Fourbin abusait de son autorité en Provence , il lui interdit toutes les fonctions de sa place , et chargea Baudricourt d'informer de sik

conquite : Baudricourt s'acquitta de sa commission avec autant d'intégrité que d'intelligence. Il fit les informations les pins exactes ; et sur le compte qu'il rendit au roi y que Fourbin avait fidèlement rempli ses devoirs , et que les plaintes qu'on faisait contre lui , n'étaient que l'effet de la jalousie et de la malignitë qu'excitent les grandes places , mais qui achèvent l'éloge de ceux qui les remplissent *, Fourbin fut rétabli avec plus d'autorité qu'auparavant.

Louis, toujours occupé du gouvernement, ôta la charge de chancelier à Doriole , pour en revêtir Guillaume de Rochefort , qui avait passé du service de Bourgogne à celui de France.

Doriole, étant maire de la Rochelle, avait été plusieurs fois député vers Charles YII ; il s'attacha à la cour , et fut successivement maître des comptes, général des finances, et ambassadeur. Il s'acquitta si bien de toutes les commissions qui lui furent données, que le roi l'honora de la dignité de chancelier. Il avait une parfaite connaissance des lois du royaume et des droits du roi. Personne ne fut plus laborieux; mais le grand âge ne lui permettait plus de travailler avec la même exactitude. Louis croyait que les premières places devaient être la récompense des services actuels ; et , quoiqu'il fût content de ceux que. lui avait rendus Doriole , il lui 6ta sa charge , et lui donna celle de premier président de la chambre des comptes, comme étant plus tranquille.

Le sire de Beau jeu et Anne de France , sa femme , furent chargés d'aller chercher Marguerite d'Autriche. Anne prétendit avoir droit de déH\Terdes prisonniers en faisant sa première entrée à Paris; mais le parlement s'y opposa, et soutint que ce droit n'appartenait qu'au roi , à la reine et au dauphin , et non pas aux autres enfans de France.

Les seigneur et dame de Beaujeu , s'étant rendas à Hesdin , remirent aux députés de Maximilien les scellés des princes et des villes du royaume , et reçurent ceux des seigneurs et villes des Pays-Bas.

Marguerite d'Autriche fut remise (19 mai) entre les mains des sire et dame de Beaujeu , par Catherine de Clèves , par les seigneurs de Ravestein , de Vers et de Ligne , l'abbé de Saint- Bertin , et le chancelier de Brabant.

Ravestin , voulant , avant de quitter la princesse , qu'elle exerçât les droits et privilèges qu'elle prétendait comme danphine et comme comtesse d'Artois , lorsqu'elle fit son enU'ée à Biethune , donna , au nom de cette princesse , unç rémission à Ogier et à Bernard , frères , tnrnommés cT Auron , prisonniers à Bethune ,

pour avoir tue quatre hommes. Le juge du lieu ne voulait pas avoir égard à ces lettres de grice; mais le dauphin , étant parvenu À la couronne, les confirma.

Marguerite fit son entrée à Paris (2 juin) , an milieu des acclamations du peuple. Le parlement alla en corps la recevoir au-delà df s portes de la ville ; et Beaujeu donna des lettres de maîtrise de plusieurs métiers, au nom de cette princesse, en vertu du droit de joyeux avènement. Marguerite se rendit ensuite à Amboise.

Les fiançailles se firent (^3 juin) avec toute la magnificence possible. Les principales villes du royaume y envoyèrent des députés qui furent défrayés , eux et leur suite , aux dépens du roi. Le sire de Beaujeu, le comte de Dunois, Saint-Pierre, grand sénéchal de Normandie , le sire d*Albret , Guy Pot , comte de Saint-Pol , gouverneur dé Touraine , firent les honneurs de cette fête , plus marquée par la magnificence que par la joie pu» blique ; puisqu'on faisait en même temps des prières pour la santé du roi , qui était sans ressource.

Cétait tous les jours quelque imagination singulière. Le pape envoya un bref, par lequel il permettait au roi de se faire oindre une seconde fois de lliuile'de la sainte ampoule. Bientôt après, Grimaldi, maître d'hôtel du pape, arriva avec beaucoup de reliques. Le peuple de Rome avait pensé se soulever, en apprenant qu'il allait être privé d'un pareil trésor ; on en fit des remontrances fort sérieuses au pape , qui fut obligé de s'excuser sur les obligations que le saint siège avait aux rois de France.

Les approches de la mort détachent ordinairement les hommes du reste du monde , pour les rapprocher d'eux-mêmes , tout leur devient alors étranger ; Louis ne cessa jamais de régner , ni de s'occuper du gouvernement. Toute sa personne semblait éteinte, le roi seul subsistait encore. Dans ses derniers momens , il re* nouvela l'alliance avec la Hanse Teutonique. Il entrait dans les moindres détails de la police, et punit sévèrement les boulangers^ qui avaient fait une cabale pour renchérir le pain.

Le lundi , 35 d'août , Lonis tomba dans une telle faiblesse , qu'on le crut mort. Briçonnet , qui était auprès de lui , l'écrivit dans le moment à Paris. Le bruit de la mort du roi se répandit partout ; chacun en était persuadé, et n'osait encore le dire hau<tement. Cependant le chancelie^deRochefort alla au parlement, pour l'exhorter à maintenir le peuple dans l'obéissance , et partit pour se rendre auprès du roi.

Ce prince revint de sa faiblesse ; mais il se sentit si abattu , qu'il jugea lui-même que sa fin était proche. H chargea le sirer de Beau^ea d'aller trouver le toi à Amboise ; c'est ainsi qu'il

nomma toujours le dauphin depuis Tattaque violente qu'il venak d'essuyer. Il lui envoya les sceaux par le chancelier , avec une partie de sa garde , sa vénerie et sa fauconnerie. Il disait à tous ceux qui le venaient voir , d'aller trouver le roi , et leur recommandait d'être fidèles à leur nouveau maître. Il ajoutait ordinai- . rement quelques maximes iie gouvernement , qu'il les priait de reporter au dauphin.

Depuis qu'il fut revenu de sa faiblesse , il eut toute sa connaissance f et parla jusqu'au dernier instant. Cette tranquillité fit croire à ceux qui étaient auprès de lui qu'il pouvait se flatter sur son état. Roli , son confesseur^ crut qu'il était de son devoir de le détromper , et de lui déclarer qu'il ne devait plus songer qu'à son salut.

La difficulté était de le lui annoncer. Ce prince avait souvent dit que si on le voyait absolument en péril , on se gardât bien de lui prononcer le cruel mot de la mort ; et qu'il suffisait qu'on le lui fit entendre en disant : Parlez peu. On n'eut point alors tous ces égards ; Olivier Le Dain se chargea de la commission, et lui dit, en présence de Françob dePaule, et du premier médecin Coittier : Sire , ilfaut que nous nous acquittions ; n'ayez plus d'espérance en ce saint homme , ni en autre chose ; car sûrement il est ftùt de vous, et pour ce , pensez à votre conscience ; car il nj a nul re^ mhde. Le roi , sans paraître effrayé , répondit simplement : Tai espérance que Dieu m'aidera^ car ^ par aventure, je ne suis pas si malade comme vous pensez* Il commença cependant à penser plus sérieusement que jamais à ses derniers arrangemens. Tou-« jours occupé du dauphin et de l'Etat , il recommanda que des Querdes demeurât au moins pendant six mois auprès du jeune roi ; qu'on ne songeât plus à Calais ni â aucune autre entreprise qui pût rallumer la guerre dans le royaume , qui avait besoin de cinq ou six ans de paix. Il ajouta que ce qui aurait été fort avantageux y s'il avait vécu , devenait très-dangereux après sa mort ; que par cette raison il ne fallait point inquiéter le duc de Bretagne. Il parla ensuite du comte de Saint-Pol et du duc de Nemours , qu'il avait fait mourir , et témoigna qu'il n'y en avait qu'un dont il se repentît : on prétend que c'était le duc de Nemours ; auquel cas Louis ne devait avoir de scrupule que sur la forme. Nemours était très<-criminel ; mais il fut jugé par des commissaires ; et ceux qui n'avaient pas conclu à la mort, furent disgraciés.

Le roi , après avoir fait ses dernières dispositions y demanda et reçut ses sacremens avec résignation et.fermeté y répondant à toutes les prières. Il ordonna sa sépulture , et nomma ceux qui devaient accompagner son corps : dans ses derniers momens , il

aie cessait de répAer : Notre-Dame d'Embrun, ma bonne mcâtresse , aidez-moi, Misericordias Dormni in œternum. cantabo. Il dit que', par la dévotion qa*il avait à la Vierge, il espérait qu'il ne mourrait que le samedi ; circonstance qui fut remarquée , parce qu'elle se trouva justifiée par l'événement. Louis XI mourut en effet le samedi 3o d'août , sur les sept heures du soir , et huit jours après il fut inhumé à Cléry . .

La nouvelle de la mort des princes célèbres se répand ordinairement d'avance ; et , lorsqu'elle est sûre , plusieurs n'osent la croire ; on en doute quelque temps ; on craint de se rendre suspect en manifestant l'impression dont on est affecté ; on attend en silence le jugement du public. Yoilà précisément ce qui arriva aux premières nouvelles de la mort de Louis ; mais , lorsqu'elle fut confirmée , la consternation devint générale ; on ne savait encore si l'on devait regretter ou s'applaudir, espérer ou craindre; ceux même qui croyaient être délivrés d'un maître absolu et terrible , ne pouvaient se dissimuler qu'ils avaient aussi perdu un défenseur.

Telle fut la fin de Louis XI, .prince qui sera toujours célèbre dans notre histoire, aimé du peuple , haï des grands, redouté de ses ennemis , et respecté de toute l'Europe.

Louis créa, deux parlemens ; celui de Bordeaux en 1462, et celui de Dijon, le 18 mars 147^- H ordonna, par son testament, que Je jsire et la dame de Beaujeu auraient la tutelle de Charles VIII. Ils répondirent si dignement à la confiance du roi , que les états du royaume, assemblés à Tours (en i/j84), leur firent des remercîmens , leur confirmèrent la tutelle, et, malgré les cabales du duc d'Orléans, leur donnèrent la principale autorité dans le gouvernement. Les états n'agissaient plus alors par crainte ou par faiblesse ; ce fut si peu par égard pour la mémoire de Louis Xi; qu'on proposa de rétablir toutes les autres choses dans le même état ou elles étaient sous Charles YII. Louis XI , n'ayant jamais eu de confiance en la reine, l'avait toujours éloignée des affaires, et ne la voyait que pour avoir des enfans. Il ordonna , en mourant, qu'elle restât comme reléguée dans le château de Loches. La daine»de Beaujeu aurait peut-être été fort embarrassée entre le respect qu'elle devait à sa mère , et l'obéissance qu'elle devait au roi son père ; mais la reine mourut peu de mois après le roi, digne des regrets de la cour , si la vertu y était regrettée.

Il ne me reste plus qu'à rapporter plusieurs traits de la vie privée de Louis XI , que l'ordre et la liaison des faits ne m'ont pas permis d'insérer dans le corps de son histoire. >

Ce prince est le premier de nos rois qui ait introduit, ou du moins fort étendu l'usage de manger publiquement avec ses sujets : 2. 26

une de ses plus grandes dépenses était pour sa table. Ses fayoris étaient ordinairement habillés comme lui, et habituellement admis à sa table et à son lit. Ce dernier usage s'est long-temps conservé en France, m^me parmi nos rois. Le meilleur accueil qu'on pût faire à son bote , était de le faire coucher avec soi.

Louis XI , toujours avide de s'instruire , invitait à sa table les étrangers dont il espérait tirer quelques connaissances utiles ; il y recevait même des marchands, qui lui donnaient des lumières êur le commerce. Il se servait de la liberté du repas pour les engager à parler avec confiance. Un marchand nommé maître Jean, séduit par les bontés du roi , qui le faisait souvent manger avec lui, s'avisa de lui demander des lettres de noblesse. Ce prince les lui accorda ; mais lorsque ce nouveau noble parut derant lui, il afiecta de ne le pas regarder. Maître Jean , surpris de n^ pas trouver le même accueil, s'en plaignit. AUez, M. le gentilhomme, lui dit le roi, quand je vous faisais asseoir à ma table, je vous regardais comme le premier de votre condition / mais aujour» d'huique vous en êtes le dernier, je ferais injure aux autres , si je vous faisais la même faveur, Louis XI voulait honorer tous ceux qui se distinguaient dans leur état, et qu'ils apprissent à n'en pas rougir, quand ils l'honoraient eux-mêmes.

Il allait quelquefois de maison en maison diner et souper chez les bourgeois. Il s'informait de leurs affaires , se mêlait de leurs mariages, et voulait être parrain de lears enfans. Il s'était fait inscrire dans les confréries des artisans mêmes , et disait à ceux qui lui reprochaient de ne pas garder assez sa dignité : Quand orgueil chemine devant , honte et dommage suivent de bien près. Les réponses vives lui plaisaient beaucoup. Il entra un jour dans u cuisine, et demanda à un jeune garçon qui tournait la broche, qui il était. Cet enfant, qui ne connaissait pas le roi, lui répondit qu'il s'appelait Berrujer , que son poste n'était pas bien élevé , et que cependant il gagnait autant que le roi. Eh ! que gagne le roi, reprit Louis ? Ses dépens , répliqua l'enfant , qu'il tient de Dieu , comme je les tiens du roi, Louis retira Berruyer de la cuisine, et l'attacha k la chambre où il f>t depuis une grande fortune.

Louis ne trouvait pas mauvais qu'on lui fit des plaisanteries. Brezé lui disait quelquefois , par une équivoque du goût de ces temps-là : Que son cheval était le plus fort qu'il j" eût au monde , puisqu'il portait le roi et son conseil,

Louis ayant un jour rencontré l'évêque de Chartres , monté sur un cheval richement caparaçonné : Les évéques , lui dit-il , n'allaient pas ainsi autrefois. Non, sire, répondit l'évêque, du temps des rois pasteurs : cette réponse plut au roi.

Philippe de Crevecœur, seigneur des Querdes, en fit une plus

hardie. Il était passé du service de Bourgogne à celui de France. Gomme il avait reçu des sommes considérables pour exécuter plusieurs entreprises , le roi ayant exigé qu'il lui rendit compte de l'emploi de cet argent^ des Querdes mit tant de différens articles, que la dépense surpassait la recette. Louis , ne trouvant pas le compte exact , voulait examiner et discuter chaque article. Des Querdes , ennuyé d'une recherche si scrupuleuse , lui dit : Sire, j'ai acquis pour cet argent les villes dCAire , d'Arras , de Saint" Orner y Bethune, Bergue , Dunkerque , Gravelines , et quantité d'autres^ s* il plaît à votre majesté dente les rendre , je lui rendrai tout ce que f ai reçu. Le roi , comprenant que des Querdes avait prétendu se payer un peu par lui-même de ses services , lui répondit : Parla P tiques Dieu , maréchal, il vaut mieux laisser le monstier où il est.

Il aimait à s'expliquer par des traits concis. Edouard lY, roi d'Angleterre , ayant fiait arrêter son frère , le duc de Garence , accusé d'entretenir des intelligences avec la duchesse douairière de Bourgogne, envoya consulter Louis XI sur le parti qu'il devait prendre. Louis donna pour réponse ce vers de Lucain :

Toile mora»^ semper nocuit differre paratum. Edouard fit aussitôt mourir son frère.

Plus Louis XI estimait les hommes courageux, plus il crai* gnait de les perdre. Raoul de Lannoy étant monté à l'assaut à travers le fer et la flamme, au siège de Quesnoy, le roi, qui avait été témoin de sou ardeur , lui passa au cou une chaîne d'or de cinq cents écus , en lui disant : Par la Pâques Dieu, mon apii , iwus êtes trop furieux en un combat ^ il vous faut enchaîner ^ car je ne vous veux point perdre, désirant me servir de vous plus d'une fois. Les descendans de Lannoy ont porté long-temps une chaîne autour de leurs armes, en mémoire de cette action.

Comme Louis XI estimait les braves gens , il ne pouvait souffrir qu'on eût la moindre négligence pour ses devoirs. Il fit un jour la revue des gentilshommes de sa maison , et n'en trouvant aucun, en équipage de guerre , il leur fit distribuer des écritoires, en disant que, puisqu'ils n'étaient pas en état de le servir de leurs^ armes, ils le serviraient de leurs plumes.

Louis aimait et protégeait les lettres ; il les aurait même cuU tivées par goAt , si ses devoirs lui eussent laissé quelque repos. Il savait que les talens , les sciences , les lettres et les arts ont entre eux une liaison étroite ; qu'ils font la gloire d'une nation ; et que , dans un Etat puissant , cette gloire est un avantage réel , quoique l'utilité ne s'en fasse pas sentir au vulgaire. Il comparait un ignorant qui a une bibliothèque , à un homme qui ne voit pas la charge qu'il a sur le dos.

SgS HISTOIRE

Louis XI avait toujours quelques astrologues à ses gages. Son goût pour cette ridicule manie, était autant l'erreur de son siècle, que la sienne. Moins l'esprit est étendu , plus il croit embrasser d'objets. Ce n'est qu'en s'éclairant qu'il parvient à connaître ses limites j et à savoir borner ses connaissances pour les rendre plus sûres.

On prétend qu'un astrologue ayant prédit la mort d'une femme que Louis aimait , et le hasard ayant justifié la prédiction , ce prince fit venir l'astrologue : T'ai , gui prévois tout , lui dit-il , quand mourras^tu ? L'astrologue , averti ou soupçonnant que ce prince lui tendait un piège , répondit : Je mourrai trois jours avant votre, majesté, La crainte et la superstition du roi l'emportèrent sur le ressentiment ; il prit un soin particulier de cet adroit imposteur.

Louis avait pour maxime d'éviter les guerres éloignées, comme ayant toujours été funestes à la France. Il préférait une puissance affermie à une domination étendue. Les Génois avaient plusieurs fois réclamé et obtenu la protection de la France ; mais leur reconnaissance n'avait jamais duré au delà de leurs besoins. Après avoir plusieurs fois fait et violé les mêmes sermens , ils offrirent à Louis XI de se donner à lui , et de le reconnaître pour souverain. F^ous vous donnez à moi, leur dit-il, et moi je vous donne au diable.

C'est à ce prince qu'on attribue d'avoir donné un canonicat à nu pauvre prêtre qu'il trouva endormi dans une église, afin , disait-il , qu'il y eût quelqu'un dont on pût dire que le bien lui était venu en dormant.

Louis fit plusieurs actions de charité , mieux ou plus sérieusement placées que celle-là. Une femme vint se jeter à ses pieds, en se plaignant qu'on ne voulait pas enterrer son mari en terre sainte, parce qu'il était mort insolvable. Le roi lui dit qu'il n'avait pas fait les lois ; mais il paya les dettes , et ordonna d'enterrer le corps.

Etant en prière dans une église , un pauvre clerc vint lui représenter qu'après avoir déjà langui dans les prisons pour une dette de quinze cents livres , il allait encore être arrêté pour la même somme , qu'il était absolument hors d'état de payer. Le roi la paya dans l'instant , et lui dit : F'ous avez bien pris votre temps; il est juste que j'aie pitié des malheureux , puisque jede^ mandais à Dieu d* avoir pitié de moi. De pareilles actions sont aussi dignes de trouver place dans l'histoire , que le récit d'une bataille.

Je ne dois pas oublier un trait de bizarrerie, qui fait voir combien les hommes livrés aux plus grandes affaires, peuvent encore

se passionner pour des bagatelles. Louis retenait en prison, pour je ne sais quel sujet, Wolfand de Poulhain , homme attaché à la duchesse d'Autriche, et ne voulait point lui rendre la liberté y à moins que Je sieur de Bossu ne lui donnât des chiens qui passaient pour excellens. Bossu ne voulait pas s'en défaire : le roi , qui avait aimé la chasse , et qui croyait peut-être l'aimer encore , parce qu'il cherchait tout ce qui pouvait le distraire de son état languissant , et le tirer , pour ainsi dire , de lui-même (c'était dans ses dernières années), s'opiniâtra, et dit qu'il ne relâcherait pas le prisonnier. 11 semblait qu'il fût qaestion de l'affaire la plus importante. Bossu consentit enfin à donner ses chiens, pour procurer la liberté à Poulhain ; mais le roi , mécontent qu'on lui eût d'abord marqiié si peu de complaisance , les refnsa , et ne vouhit pas relâcher Poulhain, qui ne sortit de prison que l'année suivante.

Apres avoir rapporté fidèlement l'histoire de Louis XI , il paraîtrait inutile de peindre son caractère ; ses actions ont dû le faire connaître. On vient encore de voir plusieurs particularités de sa vie privée ; ainsi le lecteur est actuellement en élat de prononcer sur ce prince. Je ne puis cependant me dispenser d'examiner l'idée qu'on s'en forme communément : je hasarderai en même temps celle qui me paraît résulter des faits qu'on vient de lire , sans avoir aucun égard aux opinions reçues qttf ne doivent jamais prescrire contre la vérité.

On est accoutumé à regarder Louis XI comme un grand politique et comme un homme de mauvaise foi , qualités que l'on confond souvent , quoique très-différentes. On se le représente comme un prince cruel , mauvais fils , mauvais père , tjran de ses sujets , perfide à l'égard de ses ennemis ; d'autres , en lui faisant les mêmes reproches^ croient lu» trouver une excuse dans la différence qu'ils supposent entre lesqualités d'un prince et celles d'un particulier , comme si les principes de la morale n'étaient pas les mêmes pour tous les honunes. Je vais discuter ces différens points.

Je ne craindrai point de dire que Louis XI n'a pas toujours été aussi grand politique qu'on le suppose. Si l'on entend par poKtique celui qui ne fait rien sans dessein, Louis fut un grand politique ; mais si l'on entend parce terme celui qui faisant tout avec dessein , prend aussi les mesures les plus justes , on aurait beaucoup de reproches à lui faire.

Les changemens qu'il fît, à son avènement à la couronne, dans toutes les charges dont il dépouilla les anciens officiers de son père, excitèrent la guerre du bienpublic. Il se laissa tromper par le pape Pie II, dans l'abolition de la pragmatique. Il fit beaucoup d'imprudences. L'aventure de Péronne ne peut s'excuser. II

4oo HISTOI&E

manqua , pour le dauphin , le mariage de Marie de Bourgogne, et négligea celui d'Anne de Bretagne. Il échoua dans plusieui^ entreprises et dans quelques négociations importantes : la poli-> tique n'est justifiée que par le succès ; c'est en général l'art d'ame^ ner les événemens. Ainsi , quoiqu'on doive mettre ce prinûe au rang des politiques , on peut dire qu'il était moins habile à pnsyenir une faute , qu'à la réparer.

n serait difficile de l'excuser toujours du côté de la mauvaise foi. On l'a vu faire dans un même temps des traités opposés , afin de se ménager des ressources , pour éluder ceux qui seraient contraires à ses intérêts. On pourrait dire , à la vérité , que ses ennemis n'eu usaient pas autrement ; mais en récriminant, oti ne le justifierait pas. Tous le^ princes d'alors ne (Cherchaient qu'à se tromper mutuellement ; les manœuvres de ceux qui ne réus^ sissaient pas, restaient ensevelies dans l'oubli ; au Heu que les succès de Louis XI le faisaient regarder conune plus artificieux , quoique souvent il ne fàt que plus habile. Si Ton s'est moins récrié contre les autres , c'est que , n'ayant pas eu de grandes qualités d'ailleurs , on a fait moins d'attention à leurs vices.

La conduite de Louis XI avec son père fut ext reniement criminelle , sans lui être utile. L'héritier de la couronne était errant et fugitif, quand il aurait dû servir son père contre leurs ennemis communs, et raffermir un trône sur lequel il devait, monter.

Si Louis a été fils ingrat , je ne crois pas qu'on puisse le taxer d'avoir été mauvais père. Il conçut ti;nt de chagrin de la mort àe son premier fils Joachim , qu'il fit vœu de ne plus voir d'autre femme que la reine , et l'on prétend qu'il a gardé ce vœu. Il eut six enfansde Charlotte dc'Slivoie , dont trois, qui furent Joachim, Louise et François, moururent avant lui; Charles , Anne et Jeanne lui survécurent. On a vu quels soins il prit de ses filles naturelles. Les mariages de ses deux filles légitimes marquent également un bon père et un prince sage.

Louis , préiroyant qu'il mourrait avant la majorité de son fils , voulut prendre des mesures afin que la minorité fût tranquille. Il fit épouser au duc d'Orléans , premier prince du sang , la princesse Jeanne qui , par sa vertu , pouvait s'opposer aux entreprises de son mari. E^n effet, la révolte de ce prince aurait été plus dangereuse qu'elle 'ne le fut, s^il eût été secondé par une ])rincesse ambitieuse. On ne peut s'empêcher de coavcnir que , si Louis XII fut un bon roi , il n'avait pas été un sujet fidèle ; il y eut do';c autant de justice qiie de grandeur d'âme dans ce beau mot qu'il dit dans la suite : Un roi (îe France ne venge peint les injures du duc d'Orléans» Louis ^ trouvant dans sa

DE LOUIS XL 4oi

fille atnée un esprit mâle et propre ^n gouvernement , la maria k Pierre de Bourbon , sire de Beaujeu , et les chargea Tun et l'autre de la tutelle de Charles YIII , .disposition d'autant plus sage y que le sirc^ de Beaujeu , trop éloigué de la couronne (i) pour y prétendre , mais intéressé par sa naissance à la soutenir , ne pouvait rien gagner , et pouvait tout perdre à la mort de Charles VIIL

Louis XI marqua toujoufs beaucoup de tendresse pour le dauphin. Il le fit élever à Amboise ; et , de peur qu'une trop grande afïluence de peuple ne corrompit la pureté de l'air , il défendit qu'il s'y tînt ni f«ire ni marché. Je ne nierai pas que le caractère soupçonneux de Louis n'eût beaucoup de part aux précautions qu'il prenait pour empêcher qu'on n'approchât du dauphin ; mais il n'en était pas moins attentif à sa Conservation , et sentait que la tranquillité de l'Ëtaten dépendait. Le bruit popu* laire qui se répandit , que Charles était un enfant supposé (2) , prouve même combien Louis XI aurait craint de le perdre. Cependant l'éducation du dauphin était trop négligée. La faible fiante de ce prince ne permettait pas qu'on le fatiguât par des études qui sont plutôt consacrées par l'usage , que par une utilité bien décidée; mais, quoique les princes soient plus faits pour protéger les lettres que pour les cultiver , on aurait du lui en donner quelque connaissance pour le mettre en état de les protéger avec discernement. Louis XI craignait peut'-etre , en ouvrant l'esprit de son fils , de le rendre moins docile. Ce ne fut que sur la fin de $a vie qu'il lui fit apprendre quelques maximes propres au gouvernement.

On reproche à Louis XI d'avoir vexé ses sujets. Cet article mérite d'être examiné. Il faut convenir qu'il a mis plus d'impôts que ses prédécesseurs (3) ; il ne s'agit plus que de savoir quel en était l'emploi. Ce prince fut toujours três-éloigné du faste ; il avait quelquefois même une économie trop singulière pour n'être pas affectée (4). Sa grande dépense fut ponr la chasse , dont il

(i) La branche de Bourbon e'tait cadeue de celles d'Orléans, d'Angonléme, d^Aj4l, de Bourgogne et d'Alençon.

(q) Quelques-uns di&aient que Charles Vlf.1 était fils du roi, mais non pas de la reine. Ceux qui ont parlé de cette prétendue supposition de Charles VIII, tels que du HaiJJan et Mathieu, conviennent que ce n'était qu'une tradition populaire. Il en est parlé dans un manuscrit de la bibliothèque da Coislîn , n<*. 2199, intitulé: Remarques et particularités d'histoire. L'auteur dit qu'il a appris le détail qu'il fait, dans le procès de mort de Pierre Landai^^ qui est parmi les papiers de la maison de Boiu'bon.

(3) Les tailles étaient ii dix - huit cent mille livres sous Charles VU, Louis XI les porta k trois raillions sept cent mille livres.

(4) On trouve dans les comptes de sa maison, un article de i5 sous pour deux manches neuves.

était très-jaloux. Sa sévérité à cet égard ne contribua pas peu k lui aliéner la noblesse , et faisait dire alors qu'il était plus dangereux de tuer un cerf qu'un homme.

Ses autres plaisirs n'ont pas dû lui coûter beaucoup. Depuis qu'il fut monté sur le trône , il n'eut aucune maîtresse reconnue. Quand il serait vrai , comme on le prétend , qu'il eût quelquefois fait venir auprès de lui des femmes , telles que Huguette de Jacqoeiin , la Passefîlon , Jeanne Baillette , Perrette de Châlons et autres ; des goûts passagers dans un prince, sont moins dangereux pour un Etat , que s'il se laissait subjuguer par une maîtresse. Louis n'a jamais été gouverné par Les femmes : ainsi elles n'étaient pas l'objet de ses dépenses ; mais il dépensait en dé- Totion des sommes prodigieuses , dans le temps que sa maison était mal payée , et que les campagnes étaient désertes par les contraintes des officiers des tailles. Il devenait prodigue dans des occasions peu importantes , sans faire attention que les princes ne peuvent donner qu'aux dépens des peuples. Il proportionnait moins ses présens aux services qu'on lui rendait , qu'à la passion dont il était agité : cependant , pour exciter l'émulation , les dons des princes doivent prévenir les demandes , quelquefois même les espérances , et toujours le mérite.

Le principal objet des dépenses de Louis XI fut l'Etat , dont les charges étaient augmentées. Ce prince entretenait des armées nécessaires , fortifiait ou rebâtissait des villes , établissait des manufactures , rendait des rivières navigables , faisait construire des édifices , et gagnait ses ennemis à force d'argent , pour épargner le sang de ses sujets. Il ne s'est donné sous son règne que deux batailles : celles de Montihéry, et celle de Guinegate. Cependant il a fait plus de conquêtes par sa politique , que les autres rois n'en font par les armes. Il accrut le royaume du comté de Roussillon, des deux Bourgognes, de l'Artois , de la Picardie, de la Provence, de l'Anjou et du Maine. Il abattit la maison d'Armagnac , divisa celle de Foix ; abaissa les grands , réprima leurs violences , et finit par faire une paix glorieuse , laissant à sa mort une armée de soixante mille hommes en bon élÊk ,^un train d'artillerie complet , et toutes les places fortifiées et munies.

On ne voit rien dans ce tableau de la vie de Louis XI qui puisse mériter les satires répandues contre lui. Quel en a donc été le motif? Le voici :

Louis , pour rétablir l'ordre , la police et la justice dans le royaume, fut obligé de faire rentrer les grands dans le devoir. Il est vrai qu'en s'opposant aux usurpations et à la tyrannie des particuliers , il étendit considérablement l'autorité royale. On vil, pour ainsi dire, une révolution dans le gouvernement.

DE LOUIS XI. 4o3

Ce prince semblait se firajer un chemin à la puissance arbitraire , ce qui a fait dire , par une expression qui, pour être populaire, n'en est pas moins juste : que Louis XI a mis les rois hors de page ; mais du moins les peuples cessèrent d'être esclaves des grands , et ceux-ci firent répandre des libelles contre ce pnnce. Le duc d'Alençon , malgré tous ses crimes , trouva un apologiste qui n'imagina pas d'autre moyen de le justifier que d'éclater en invectives contre Louis XI. Thomas Bazin , que Louis avait tiré de l'obscurité pour le faire évêque de Lisieux , et qu'il combla de biens, trahit la confiance de ce prince, entra dans toutes les cabales , et finit par sortir du royaume pour s'attacher aux ennemis de l'Etat. Il écrivit une histoire abrégée, dans laquelle on remarque la haine que les ingrats conçoivent toujours contre leur bienfaiteur.

La passion ne se fait pas moins sentir dans Amelgardus , chanoine de Liège.

Claude Seissel , évêque de Marseille , n'entreprit l'apologie de Louis XII que pour flatter la haine de ce prinee contre Louis XI. Cet écrit n'est qu'une satire remplie d'interprétations malignes et d'allégations fausses. Seissel dit lui-même que le jugement du public était différent du sien (i). On voit du moins que les peuples s'applaudissaient de vivre sous son règne , pendant que les grands le traitaient de tyran , parce qu'il ne leur permettait pas de l'être.

U est singulier que ceux qui depuis ont écrit ou prononcé sur Louis XI, aient plutôt suivi les auteurs dont je viens de parler, que Philippe de Commines qu'ils reconnaissent eux-mêmes pour l'écrivain le mieux instruit et le plus judicieux. Je ne voudrais pas cependant adopter absolument le jugement de Commines sur Louis XI. Les éloges qu'il lui donne, tiennent un peu du ressentiment qu'il eut contre le duc de Bourgogne , et qu'il avait contre Charles YIII.

La principale erreur oii l'on tombe , en voulant peindre les hommes , est de supposer qu'ils ont un caractère fixe , au lieu que leur vie n'est qu'un tissu de contrariétés : plus on les approfondit, moins on ose les définir. J'ai rapporté plusieurs actions de Louis XI , qui ne paraissent pas appartenir au même caractère. Je ne prétends ni les accorder , ni les rendre conséquentes.

(i) « Plu»ienrs gens , dit Seissel , qui ont e'té de son temps , parlent inces- 3> sammcnt de lui , et le lonent jasques aux cicux, disant qu'il a été le plus 3» sage, le plus puissant , le plus libc'ral , le plus vaillant et le plus heureux » qui jamais fut en France. » Ces e'Ioges e'taient aussi exagère», que les satires étaient outrées.

4o4 HISTOIKE

Il serait même dangereux dfe le &ire : ce serait former un système y et rien n'est plus contraire à l'histoire , et par conséquent à la yërité. J'ai représente Louis XI dévot et superstitieux , avare et prodigue , entreprenant et timide , clément et sévère , fidèle et parjure , tel enfin que je l'ai trouvé , -snivant les différentes '^ occasions.

Il j a cependant des qualités dominantes qui établissent le caractère. Celui de Louis XI fut de rapporter tout à l'autorité royale. Quelque dessein qu'il form&t , quelque parti qu'il prit , il n'oubliait jamais qu'il était roi; dans sa confiance même, il mettait toujours une distance entre lui et ses sujets. Sa maxime favorite était de dire t Qui ne sait pas dissimuler, ne sait pas régner. Si mon chapeau savait mon secret , je le brûlerais, Louis pouvait perdre le fruit de cette maxime , en la répétant trop souvent. La dissimulation n'est jamais plus utile qu'à celui qui n'en est pas soupçonné. Louis XI en eût peut-être retiré plus d'avantage , s'il en eût moins affecté la réputation. Jean d'Aragon écrivait à Ferdinand , son fils , de ne point entrer en conférence avec Louis : Ne savei-vous pas , lui disait-il , qu'aussitôt qu'on négocie avec lui , on est vaincu ? Sa dissimulation dégénérait quelquefois en une fausseté , dont elle n'est séparée que par un intervalle assez étroit. Il introduisait trop souvent dans la politique la finesse , qui la supplée rarement et qui l'avilit toujours.

Louis avait le cœur ferme et l'esprit timide. Il était prévoyant , mais inquiet ; plus affable que confiant ; il aimait mieux se faire des alliés que des amis. Comme il n'avait ^ère plus de ressentiment des injures , que de reconnaissance des services , il punissait ou récompensait par intérêt. Lorsqu'il se déterminait à punir , il le faisait avec la dernière sévérité , parce que l'exemple doit être le premier objet du châtiment. La sévérité de ce prince se tourna en cruauté sur la fin de sa vie ; il soupçonnait légèrement , et l'on devenait criminel dès qu'on était suspect. Il fit faire des cages de fer pour enfermer les prisonniers , et des chaînes énormes , qu'on appelait les Fillettes du roi. On prétend qu'en faisant donner la torture aux accusés y il était caché der* rière une jalousie , pour entendre les interrogatoires. On ne voyait que des gibets aux environs de son château : c'était h ces affreuses marques qu'on reconnaissait les lieux habités par un roi.

Plusieurs écrivains parlent d'un grand nombre d'exécutions secrètes qu'il fit faire par le prévôt Tristan l'Hermite , qu'il appelait son compère. Cet homme cruel ne se contentait pas d'obéir à son maître ; il exécutait ses ordres avec un empressement barbare. On pourrait reprocher à Louis XI la faveur et la fami-

DE LOUIS XI. 4o5

liante dont il honorait ce ministre de its vebg'eanees , qu'^l n'aurait dû regarder que comme l'instrument nécessaire de sa justice (i).

Quand on rcprocb* à lionis XI d'avoir 'employé , dans sts aflàîres , des hommes de néant préférahlem^nt à ceux que leur naissance semblait intéresser davantage au bita de l'Etat , on ne fait pas assez d'attention qu'an des principaiik des^eiiis de ce prince étant d'abaisser les grands, la politique ne Ini permettait pas de lès rendre dépo^taires de son autorité. Il en a cependant employé beaucoup, et ne s'est guère servi d'homm«s obcurs, que lorsqu'ils lui étaient nécessaires , et dans des occasions oii il pouvait les désavouer ; mais il feisait une faute dans )e choix de ses agens. Comme il employait rarement la m^me personne dans plusieurs affaires , ses ministres manquaient d'une expérience quelquefois favorable aux tiatens.

Louis , toujours défiant et souvent suspect , était timide dans ses desseins , irrésolu dans ses projets , indécis dans les affaires , mais intrépide dans le danger ; le courage lui était naturel ; il conservait le sang* froid au teilien du péril. Il affirontait la mort , et ne craignait tes suites d'une bAlailIe que pour l'Etat. Lorsque ce prince fut (obligé de marcher avec le duc de Bourgogne contre les Liégeois , les Bourguignons ne purent pas s'empécfaer de remarquer avec dépit que le courage impétueux de leur prince était effacé par l'intrépidité tranquille de Louis XI. François II , duc de Bretagne , était le seul qui , ne pouvant s'emp^her de reconnaître la prudence de Louis XI , affectait de douter de sa valeur , en le nommant , par dérision , le roi Couard, C'est ainsi qUe la haine cherche à confondre les vertus d'un ennemi avec les vices qui semblent y avoir quelque rapport extérieur.

Louis n'a commencé à redouter la mort que lorsqne sa santé s*est altérée. Une noire mélancolie le saisit , et ne lui offrit plus que des images funestes. Son aine s'affaiblit avec ses organes.

A l'égard de la dévotion de Louis XI , en général , elle était sincère , quoiqu'elle ait souvent servi de prétexte à couvrir ses desseins. La dévotion était le ton de son siècle. On la voyait , sans être fausse , unie aux mœurs les plus dépravées. Plus commune qu'elle ne l'est de nos jours , elle était moins éclairée et moins pure. Louis avait plus de dévotion que de vraie reli-

(i) Je ne rapporte point les contes ridicules au sujet de Tristan , tels que sa inëpnse à P<dgard d'un prieur, qu'on prétend qu'il fit mourir pour an autre.' Je ne parle pas non plus du monstrueux alliage de cruauté et de superstition ^ qu'on reproche à Louis XI, en disant qu'il demandait à la Vierge la permission de faire mourir quelqu'un. Ces contes populaires ne méritent pas mdme d'être rcfuKfs.

4o6 HISTOIRE DE LOUIS XI.

gion et de solide piété. Il tombait souvent dans la superstition (i), rarement dans Thypocrisie.

Louis aimait et protégeait les lettres, qu'il avait lui-même cultivées. Il fonda les universités de Valence et de Bourges. Jean Boucher , auteur des Annales d'Aquitaine , dit de ce prince : Qi! il avait de la science acquise , tant légale quhistoriale , plus gue les rois de France n'avaient accoutumé. Gaguindit: Callebat litteras, et suprà quàm regibus mos erat^ eruditus*

Gomniines confirme ces témoignages : Louis avait eu , dit-il , nourriture autre que les seigneurs que fai vu en ce royaume , parce qu'ils ne les nourrissent seulement qu'à faire les sots en habiUemens et en paroles, de nulles lettres ils n'ont connaissance, Commines donne encore un plus grand éloge à ce prince , en disant : Qu'il ainuiit à demander et entendre de toutes choses; il avait la parole à commandement , et le sens naturel parf ai-tement bon; qualité plus précieuse que les sciences , et sans laquelle elles sont inutiles .

Je croîs avoir d'autant mieux représenté Louis XI , que je ne me suis proposé que la vérité pour objet. Je n'ai point embrassé de système. Je n'ai pas cru me contredire ni me rétracter en le louant d'une action, un moment après l'avoir blâmé d'une autre. Un prince parfait n'est qu'une belle chimère qui peut se trouver dans un panégyrique , et qui n'a jamais existé dans l'histoire. Il s'en faut beaucoup que Louis XI soit sans reproche : peu de princes en ont mérité d'aussi graves ; mais on peut dire qu'il fut également célèbre par ses vices et par ses vertus ; et que, tout mis en balance , c'était un roi*

(i) On dit que Loais , faisant nn jour réciter une oraison à S. Eutrope , pour demander la saute' de I^ftme et da corps, dit au prêtre qui la récitait, de supprimer ce qui regardait TAme, et que cVtait assbz que le saint lui fit avoir la santé du corps, sans l'importuner de tant de choses. On trouve le même caractère dans une lettre de ce prince à Pierre Cadouet, prieur de Notre-Dame de Salles à Bourges: « Maître Pierre, mon ami, je vous prie , 31 tant comme je puis , que vous prirez incessamment Dieu et Notre-Dame de >» Salles pour moi , à ce qu^il leur plaise de m^envoycr la fièvre qnarte ; car » j^ai une maladie dont les physiciens disent que je ne puis être guéri sans » ravoir ; quand je l'aurai, je vous le ferai savoir incontinent. Louis. »

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