LIBRAIRIE NATIONALE ET ISTRANGERE DE COSTER ET Ô
Lorsque je me décidai à composer cette esquisse rapide d'une histoire de la philosophie depuis la renaissance des lettres , ma première pensée fut de la faire précéder, à l'exemple de d'Alembert, par un ta bleau général comparé des diverses branches des connaissances humaines. Je pensais alors que l'esquisse d'un tel tableau tracé par le génie étendu de Bacon et amélioré par les corrections de son illustre disciple, devait donner une beaucoup plus grande facihté pour adapter cette carte intellectuelle à l'avancement actuel des sciences ; et je me flattais de plus que l'autorité accordée par les hommes à ce résultat de leurs travaux réunis aurait fait recevoir avec plus d'indulgence un semblable essai d'une main moderne ; cependant, après un examen plus réfléchi, je me vis forcé d'abandonner ce dessein. Je commençai par concevoir des doutes sur la justesse de leurs vues logiques , et je finis bientôt par me convaincre que ces vues étaient essentiellement et radicalement fausses. Au
lieu donc de chercher à répandre encore des principes que je croyais erronés , je crus plus convenable d*exposer leurs défauts les plus essentiels , défauts qui , je l'avoue , sont beaucoup plus aisés à voir qu'à éviter. Les remarques critiques que j'aurai occasion de faire sur mes prédécesseurs serviront assez à mon* trer pourquoi je me suis abstenu de substituer une carte de mon invention à celle à laquelle les noms de Bacon et de d'Alembert ont donné une célébrité si grande et si bien méritée , et feront peut-être douter que le temps soit arrivé de hasarder , avec un espoir légitime de succès , une tentative aussi hardie. Si ces observations préliminaires paraissent un peu longues , on voudra bien les excuser , en faveur de l'importance des questions qu'elles embrassent et de la haute autorité des écrivains dont j'ose combattre ici les opinions.
D'Alembert , avant d'entrer en matière , se tourmente pour expliquer une distinction, qu'il représente conune très-importante, entre la généalogie des sciences et l'ordre encyclopédique des connaissances humaines (i). £n examinant la première, cyoute-t-il , notre but est d'indiquer les causes qui ont fait naître les sciences , en remontant à l'origine et à la génération de nos idées, et démarquer les
(i) Il ne faut pas confondre Tordre encyclopédique des connaissances humaines arec la généalogie des science». {Averiwsement, P«ge7.)
DE L'AUTEtJR ANGLAIS. 7
ti'aità qui les distingaent. Pour examiner le dernier il faut comprendre sous un ensemble général les diyer* ses branches de nos connaissances , les distribuer en classes et indiquer leurs rapports. D*Alenibert compare ce plan synoptique tantôt à une carte du monde intellectuel , tantôt à un arbre généalogique ( i ) ou encyclopédique qui indiquerait les affinités nombreuses et compliquées de ces diverses connaissances , indépendantes et éloignées en apparence , mais toutes en effet un produit conmiun de Fentendement humain. Pour exécuter cet arbre ou cette carte avec quelque succès , on pourrait , suivant lui , trouver d'utiles secours dans une revue philosophique des progrès naturels de l'entendement. Il reconnaît toutefois que les résultats des deux entreprises ne peuvent maniquer de différer en beaucoup de pomts importants , puisque les lois qui règlent la génération de nos idées modifient souvent la classffîcation systéniatic[ue des sciences comparées , que l'objet d'un arbre encyclopédicpie est de nous présenter (2).
On ne saurait disconvenir que d'Alembert n'ait
(i) Il est fâcheux que d'Alembert ait employé ici le mot généaUh gique, puisque son intention était de séparer Pidéo donnée par ce mot de ridée d'aperçu historique des sciences , désignée auparavant par le mot généalogie,
(a) On pourrait en donner la raison dans des termes plus simples , en disant que Tordre de l'inTention est la plupart du temps rinrerse de Tordre dans lequel nous derons communiquer nos idées aux autres. Cette obserration ne s'applique pas seulement aux pro-
traite le premier de ces sujets avec beaucoup de talent et de pénétration d'esprit ; mais on peut élever des doutes sur la profondeur et la solidité de sa manière générale de raisonner. Il s'est évidemment laissé égarer en plusieurs occasions par un faux esprit de raffinement; et , dans d'autres moments , convaincu sans doute de l'impossibilité où il se trouvait de compléter la cbaine de sa théorie^ il semble avoir voulu cacher à ses lecteurs l'absence des anneaux qui manquaient , en profitant des tournures épigrammatiques et des autres artifices de style que le génie de la langue française permet d'employer pour jeter un vernis sur les transitions les plus antilogiques.
Cependant , on peut attribuer les imperfections les plus réelles de cette revue historique à un certain vague , à une certaine indécision des idées dç l'auteur
cédés analytiques et synthétiques de chaqne individu ; elle s'appliqne encore aux améliorations snccessiyement introduites dans l'espèce , comparées àParrangement prescrit par la méthode lo£pque pour les faire connaître à ceux qui les étudient. Dans un siècle éclairé ^ on considère arec raison les sciences comme la base des arts ; et dans un bon système d'éducation , on commence toujours par elles ayant de passer aux derniers. Mais il est de fait que dans l'ordre de Pinyention et des découyertes , les arts ont précédé les sciences. Les hommes ayaient mesuré la terre ayant d'étudier les principes de la géométrie , et les gouyemements étaient établis ayant qu'on s'occupât de la politique. Gelse a fait , sur l'histoire de la médecine , une Remarque i peu près semblable. Non medicinam rationi esse postertorem , sedpost medicinam inventam , rationem este quœsitam.
DE l'auteur anglais. Ô
sur le but de ses recherches. Ce qu'il se propose généralement , c^est d'indiquer, d'après la théorie de Fesprit humain et l'ordre suivi par la nature dans le développement de ses facultés , les degrés successifs par lesquels on peut supposer que la curiosité ait été pas à pas conduite d'une science à une autre. Mais, dans l'exécution d'un dessein aussi éminemment philosophique et intéressant , il ne semble pas avoir donné assez d'attention à la différence essentielle qui existe entre l'histoire de l'espèce humaine et celle d'un individu avide de connaissances et perfectionné par la civihsation. La première était sans doute celle . qu'il voulait tracer , et il devait , selon moi , s'y borner exclusivement. Mais il a si complètement confondu les deux sujets , qu'il est souvent impossible de dire auquel des deux il songeait à ramener l'autre. Il en est résulté qu'au lieu de jeter sur aucun des deux sujets les lumières qu'on pouvait attendre de ses talents , il les a enveloppés dans une obscurité plus profonde. Ce vague se fait plus particulièrement remarquer dans le commencement de son discours où il représente les hommes , dans l'enfance même de la science , avant qu'ils eussent eu le temps de songer aux moyens d'assurer leur subsistance et leur sécurité, raisonnant déjà sur leurs sensations, sur l'existence de leur propre corps et sur celle du monde matériel. Son discours commence donc par une série de réflexions , analogues à celles qui*forment l'introduction de la philosophie de Descartes , réflexions
qui 9 dans l'ordre des temps , ont constamment marehë après l'étude de la nature extérieure, et qui, même dans un siècle aussi éclairé que le nôtre^ sont exclusivement le partage d'un très-petit nombre de métaphysiciens qui s'exercent à la méditation dans la solitude de leur cabinet.
La meilleure de ces histoires conjecturales et théoriques est sans contredit le fragment de l'ouvrage posthume de Smith sur l'histoire de l'astronomie , et sur celle des anciens systèmes de physique et de métaphysique. On peut lui reprocher sans doute d'avoir , dans le dernier ouvrage , fait cadrer les détails avec ses opinions particulières sur Fobjetde la philosophie ; mais il a du moins le mérite d'avoir complètement évité l'erreur qui a égaré d'Alembert. Même lorsqu'il semble lui*même s'écarter du droit chemin, il fournit à ses successeurs un fil qui les mène , par des degrés faciles et presque insensibles , des perceptions les plus immédiates et les plus grossières de l'entendement, jusqu'aux abstractions les plus raffinées des écoles grecques. Ce n'est point encore là le seul mérite de ces fragments. En rappelant 'les divers points de vue sous lesquels un même objet a été considéré par difiérentes sectes , Smith a donné un certain degré d'unité et d'intérêt à ce qui ne semblait propre qu'à égarer et à confondre, et a fait servir les aberrations et les caprices de l'entendement à la connaissance plus intime de ses opérations et de ses lois.
DE L'AUTBUA ANGLAIS. 11
A oe que nous venons de dire des vues de d'Alembert sur l'origine des sciences , on peut ajouter que l'introduction de son discours ne semble pas avoir une liaison immédiate avec ce qui suit. Il cherche bien , il est vrai , à faire entendre que c'est pour préparer à l'étude de l'arbre encyclopédique qu'il doit montrer ensuite ; mais en cela nous nous trouvons complètement déçus ; car l'auteur ne revient plus sur oe sujet dans la suite de son discours. Cette partie est donc tout-à-fait étrangère au plan général ; de plus , l'obscurité métaphysique qui l'environne est telle 9 que la plupart des lecteurs ne peuvent qu'ein recevoir une impression qui les mène à douter de la clarté de l'écrivain, ou de leur propre intelligence, n serait donc à souhaiter qu'au lieu de placer ce morceau dans les premières pages de l'encyclopédie, on en eût fait un article séparé dans le corps de l'ouvrage. C'est là qu'il eût été intéressant et utile de le trouver ; car , malgré toutes ses imperfections , on y reconnait à un grand nombre de traits excellents la main de son auteur.
£n traçant son arbre encyclopédique , d'Alembert me paraît avoir encore été moins heureux. Sa vénération pour Bacon semble ici l'avoir empêché de donner un libre essor à son puissant et fécond génie, et Ta engagé , sans utilité réelle , à jeter un voile sur des taches irréparables. Il faut avouer qu'il y a quelque chose de vraiment séduisant dans cette partie de la logique de Bacon ; aussi a-t-elle réuni en sa fa-
veur les sufi&'ages de presqae tous les auteurs qui depuis ont traité le même sujet. Je me trouve donc dans la nécessité d'exposer les raisons de la critique quej*ai osé en faire , en opposition à tant de noms illustres.
D'Alembert rend compte , ainsi qu'il suit , des principales idées sur lesquelles se fondent mes objections. Je cite ce morceau de préférence aux passages de Bacon qui correspondent , parce qu'il contient des remarques explicatives , dont nous sommes redevables au talent du commentateur.
u Les objets dont notre ame s'occupe sont ou spirituels ou matériels , et notre ame s'occupe de ces objets ou par des idées directes , ou par des idées réfléchies. Le système des connaissances directes ne peut consister que dans la collection purement passive et comme machinale de ces mêmes connaissances ; c'est ce qu'on appelle mémoire. La réflexion est de deux sortes : ou elle raisonne sur les objets des idées directes , ou elle les imite. Ainsi la mémoire , la raison proprement dite , et l'imagination , sont les trois manières difierentes dont notre ame opère sur les objets de ses pensées ; nous ne prenons point ici l'imagination pour la faculté qu'on a de se représenter les objets , parce que cette faculté n'est autre chose que la mémoire même des objets sensibles , mémoire qui serait dans un continuel exercice , si elle n'était soulagée par l'invention des signes; nous prenons l'imagination dans un sens plus noble et plus précis , pour le talent de créer en imitant.
DE l'auteur anglais. 13
(( Ces trois facultés forment d'abord les trois diTi-* sions générales de notre système , et les trois objets généraux des connaissances humaines : Thistoire , qui se rapporte à la mémoire ; la philosophie , qui est le fruit de la raison; et la poésie (i) , qui renferme tous les beaux-arts que l'imagination fait naître. Si nous plaçons la raison avant Fimagination, cet ordre nous parait bien fondé , et conforme au progrès naturel des opérations de l'esprit: l'imagination est ime faculté créatrice ; et l'esprit, avant de songera créer, commence par raisonner sur ce qu'il voit et ce qu'il connaît. Un autre motif qui doit déterminer à placer la raison avant l'imagination, c'est que dans cette dernière faculté de l'ame, les deux autres se trouvent réunies jusqu'à un certain point , et que la raison s'y
(i) D'Alemberk (page 84, édit. in-ia) embrasse les beaux-arts sons le nom général de poésie, qa'il prend ici dans une acception plus étendue que celle que lui donne Bacon , qui le restreint à la fable ou à Phistoire fabuleuse. ( De Atigmentis scient,, lib, n, Cl, pag. 17 à 118, édit. in-4o.)
D'Alembert emploie ce mot dans sa signification naturelle, et comme synonyme d'invention ou création. c( La peinture , la sculpture , Tarcbitecture , la poésie , la musique et leurs différentes divisions composent la troisième distribution générale, qui naît de rimagination , et dont les parties sont comprises sous le nom de beaux-arts. On pourrait aussi les renfermer sous le titre général de peinture, puisque tous les beaux-arts se réduisent à peindre , et ne diffèrent que par les moyens qu'ils emploient j enfin on pourrait les rapporter tous à la poésie , en prenant ce mot dans sa signification naturelle , qui n'est autre cbose qu'invention ou création. »
joint à la mémoire (i). L'esprit ne crée et n'imagine des objets qu'autant qu'ils sont semblables à ceux qu'il a connus par des idées directes, et par des sen' sations ; plus il s'éloigne de ces objets , plus les êtres qu'il forme sont bizarres et peu agréables. Ainsi, dans l'imitation de la nature , l'invention même est assujettie à certaines règles , et ce sont ces règles qui forment principalement la partie philosophique des beaux-arts, jusqu'à présent assez imparfaite, parce qu'elle ne peut être l'ouvrage que du génie , et que le génie aime mieux créer que discuter.
(( Enfin si on examine les progrès de la raison dans ses opérations successives , on se convaincra encore qu'elle doit précéder l'imagination dans l'ordre de nos facultés, puiscpiela raison, parles dernières opérations qu'elle fait sur les objets, conduit en quelque sorte l'imagination ; car ses opérations ne consistent qu'à créer, pour ainsi dire, des êtres généraux, qui, séparés de leur sujet par abstraction , ne sont plus du ressort immédiat de nos sens. Aussi la métaphysique et la géométrie sont de toutes les sciences qui
(i) En plaçant la raison ayant l'imagination, d'Àlembert s'éloigne de Tordre dans lequel ces facultés sont distribuées par Bacon : u Si nous n'avons pas placé , comme lui , la raison après l'imagination 9 c'est que nous ayons suiyi , dans le système encyclopédique , l'ordre métaphysique des opérations de l'esprit plutôt que l'ordre liistorique de ses progrès depuis la renaissance des lettres. (^Disc. prél. ) n Le lecteur pourra juger par la suite de la citation de la validité des raisons de d'Alembert pour un tel cbangement.
appartiennent à la raison , celles où l'imagination a le plus de part. J'en demande pardon à nos beaux esprits détracteurs de la géométrie ; ils ne se croyaient sans doute pas si près d'elle, et il n'y a peut-être que la métaphysique qui les en sépare. L'imagination dans un géomètre qui crée, n'agit pas moins que dans un poète qui invente. Il est vrai qu'ils opèrent différemment sur leur objet ; le premier le dépouille et l'analyse , le second le compose et l'embellit. Il est encore vrai que cette manière diflférente d'opérer n'appartient qu'à différentes sortes d'esprits ; et c'est pour cela que les talents du grand géomètre et du grand poète ne se trouveront peut-être jamais ensemble. Mais soit qu'ils s'excluent pu ne s'excluent pas l'un l'autre , ils ne sont nullement en droit de se mépriser réciproquement. De tous les grands hommes de l'antiquité , Archimède est peut-être celui qui mérite le plus d'être placé à côté d'Homère. )>
Plus loin il £goute : u La distribution générale des êtres en spirituels et en matériels fournit la sous-division des trois branches générales. L'histoire et la philosophie s'occupent également de ces deux espèces d'êtres, V imagination ne trai*aille que d'après les êtres purementmateriels .-nouvelle raison pour justifier Bacon de l'avoir placée la dernière dans l'ordre de nos facfultés (i). )> Il s'étend ensidte avec beaucoup
(i) Ei|i bornant ainsi Pempire de rimagiofttion aux choses matérielles, et qui tombent sous les sens^ d^Alembert a suivi la défini-
de talent sur cette sous-diTision : mais il devient inutile de le suivre plus loin ; j'en ai déjà cité assez pour mettre mes lecteurs à même déjuger si les objections que je vais développer contre les articles qui précèdent, sont aussi justes et aussi décisives que je me l'imagine.
Parmi ces objections, il en est une qui se présente immédiatement à l'esprit, si on considère, comme d' Alembert lui-même l'a remarqué , que les trois facultés auxquelles il ramène toutes les opérations de l'esprit se confondent continuellement dans leur action , de telle manière qu'il existe à peine une branche des connaissances humaines qui ne les mette toutes , plus ou moins , en mouvement. On pourrait en effet dire que quelques sciences exercent et fortifient plutôt telle faculté que telle autre; que l'étude de l'histoire par exemple , quoiqu'elle ait parfois besoin de l'aide de la raison et de l'imagination , exerce plus particulièrement la mémoire , et que cela pourrait suffire pour justifier la division logique de nos facultés intellectuelles prise comme base d'une classification encyclopédique correspon-
tion donnée par Descartes dans sa deuxième méditation : Imaginari mhil aliud est quàm rei corporeœ figvram et imuginem eontemplari. La priorité que d' Alembert assigne à Pimagination est plus étendue que la définition qu'il en donne ne le comporte , car il lui accorde aussi le ponyoir de créer et de combiner. Toutefois sa définition se rapporte à celle de Descartes ^ en ce que, comme lui , il exclut de sa sphère le monde moral et le monde intellectuel.
DE l'auteur anglais. 17
dante ( i). Cette remarc[ue est cependant plus spécieuse que solide. £n quoi la mémoire est- elle plus essentiellement nécessaire à celui qui étudie l'histoire, qu'au philosophe ou au poète? D'un autre côté , quelle serait l'utilité scientifique d'une collection de détails historiques accumulés sans choix, sans examen scrupuleux de leur évidence, et sans aucun eflFort pour comparer et généraliser? On peut dire avec raison que l'étude de l'espèce d'histoire , qui seule mérite une place dans l'arhre encyclopédique, demande la combinaison la plus rare et la plus étendue de nos facultés mentales.
Une objection plus formidable contre la classification de Bacon , c'est qu'elle repose sur une analyse incomplète de l'entendement. Pourquoi passer sous silence les facultés de l'abstraction et de la généralisation , facultés qui , suivant qu'elles sont cultivées ou négligées, constituent les plus essentielles des distinctions dans le caractère intellectuel des divers
(i) On fait ici allusion à Papologie suivante de Bacon par un écmain savant et judicieux , qui s'exprime ainsi : (i On a fait à Bacon quelques reproches assez fondés j on a observé que sa classification des sciences repose sur une distinction qui n'est pas rigoureuse , puisque la mémoire , la raison et l'imagination concourent nécessairement dans chaque art comme dans chaque science ; mais on peut répondre que Pune ou l'autre de ces trois facultés , quoique secondée par les deux autres , peut cependant jouer le rôle principal. En prenant la distinction de Bacon dans ce sens , sa classification reste exacte et devient trës-utile. » {De Géi'ando, Hist. compl., tom. I^pag. agS.)
Dugald Stewart, — Tome III. 2
individus ? On peut remarquer aussi une distinction non moins importante dans les objets de nos études , selon que notre but est de recueillir des faits particuliers ou d'établir des conclusions générales. Cette distinction ne fixe-t-elle pas avec plus de précision les limites qui séparent la pbilosopbie de la narra-tion purement historique , que ne le ferait celle entre les attributions de la raison et de la mémoire?
Je ne reprocherai plus qu'une seule faute à cette célèbre énumération; c'est de ne pas être assez distincte, et de confondre, comme elle le fait, les sciences et les arts sous les mêmes titres généraux. De-là la variété de ce» distributions arbitraires qui frappent sur-le-champ les yeux de tout lecteur qui suit Bacon dans ses détails. Par exemple , il fait des arts mécaniques ime des branches de l'histoire ; et par conséquent, suivant sa propre analyse de l'esprit humain , ces arts doivent se rapporter à la faculté de la mémoire ; tandis que dans sa division de toutes les scienées humaines en trois branches , il en consacre ime à la poésie.
Ces objections s'appliquent à la fois à Bacon et à d'Alembert : ce qui suit s'apphque à un passage déjà cité du dernier , dans lequel , en voulant expliquer avec plus de raffinement la nature et les fonctions de l'imagination , il a rendu la classification de ses prédécesseurs beaucoup moins distincte et moins logique qu'elle ne l'était auparavant.
n est évident que toutes les créations et toutes les
DE l'auteur anglais. 10
nouvelles combinaisons de l'imagination supposent l'action préliminaire d'une décomposition ou analyse. Ainsi, sans s'éloigner du langage habituel , on peut dire que la faculté de l'abstraction n'est pas moins essentielle au poète qu'au géomètre ou au métaphysicien ( 1 ) ; mais ce n'est point là la doctrine de d'Alembert. Il affirme au contraire que, de toutes les sciences qui ressortissent de la raison , la métaphysique et la géométrie sont celles dans lesquelles l'imagination a le plus de part ; assertion qui , dès le premier coup d'oeil , présente toute l'apparence d'un paradoxe, et qui, à mesure qu'on l'examine avec plus d'attention, semble de plus en plus démentie par l'expérience. Si d'Alembert avait , comme quelques auteurs l'ont fait , employé ici le mot imagination comme synonyme d'invention , j'aurais cru inutile , du moins cpiant à ce qui regarde la géométrie , de lui contester sa proposition. Mais il est aisé de
(i) Cette assertion ne doit pas être toutefois indéfiniment généralisée j car , quoique le poète, de même que le géomètre et le métaphysicien, ait continuellement à décomposer, par le moyen de l'abstraction , les divers objets de ses perceptions , il n'en faudrait pas conclure que les abstractions de tous trois fussent parfaitement identiques. Celles du poète ne sont rien autre cbose que la sépara» tien en parties des objets réels soumis à l'action de ses sens , et cette séparation n'est qu'une opération préliminaire qui doit être suivie d'une recomposition de ces objets sous des formes nouvelles et idéales , tandis que les abstractions du géomètre et du métaphysicien ne sont plus le moyen , mais le terme des sciences dont ils «'occupent.
voir par ce qu'il ajoute . que ce n'était point là la signification qu'il lui donnait. 11 avance, en effet, que les opérations les plus subtiles de la raison consistent dans la création de points généraux qui ne tombent point sous l'empire des sens et conduisent naturellement à l'exercice de l'imagination. Il voudrait ainsi identifier l'imagination et l'abstraction , tandis que ces deux facultés sont si essentiellement différentes dans la direction qu'elles donnent à nos pensées que , conune il l'avoue lui-même , l'homme qui exerce habituellement l'une , manque rarement de perdre le goût et la facilité d'exercer l'autre.
On devait peu s'attendre à voir l'identité de deux facultés dont les traits caractéristiques sont si fortement en contraste , soutenue par le même logicien , qui , sans y être autorisé ni par l'usage ni par des aperçus exacts sur la philosophie de l'esprit humain , venait de circonscrire l'imagination dans l'imitation des objets matériels. Sur quel fondement peut -on prétendre que le portrait tracé par Milton du caractère moral et intellectuel de Satan , n'est point dû à la même force de création à laquelle on doit la description de son jardin d'Eden? Après une telle définition , il est difficile de concevoir comment un écrivain si clairvoyant a pu rapporter à l'imagination les abstractions du géomètre et du métaphysicien; et encore plus , conunent il a pu essayer de justifier ce rapport en remarquant que ces abstractions ne sont point du ressort des sens. Mon avis est qu'en écri-
vant ce morceau , il n'avait d'autre but que d'amener le parallèle inattendu d'Homère et d' Archimède , qui devait frapper et surprendre ses lecteurs.
Si ce que je viens d'avancer est bien fondé , il s'ensuit , non-seulement que l'essai de classification fait par Bacon et par d'Alembert pour les sciences et les arts , selon une division logique de nos facultés , est tout-à-fait incomplet; mais qu'on doit s'attendre à voir échouer par des raisons semblables tout essai du même genre. En effet , quand on étudie la théorie de l'esprit humain, on doit pousser l'analyse aussi loin qu'elle peut atteindre , et examiner , toutes les fois que le sujet le permet, chacun des principes constituants séparément et isolément. Cette considération seule, jointe à ce qui a déjà été dit sur *a variété infinie des formes sous lesquelles ces principes peuvent se trouver dans nos différentes recherches , suffirait pour montrer combien peu une telle analyse est propre à servir de base à une distribution encyclopédique ( i ).
(i) On doit anx auteurs de Parhre encyclopédique du dictionnaire français, de dire que d^Alembert , dans son discours préliminaire, en parle avec la plus grande modestie et la plus grande défiance de soi-même, etquHl a exprimé non-seulement sa propre conviction, mais aussi celle de ses collègues , de Timpossibilité d^exécuter une telle tàclie à la satisfaction du public. » Nous sommes trop convaincus de l'arbitraire qui régnera toujours dans une pareille division , pour croire que notre système soit Punique ou le meilleur ; il nous su£Bra que notre travail ne soit pas entièrement désapprouvé par les bons esprits. » Et plus loin : (c Si le public éclairé donne son appro-
Cictic par lie de la philosophie de Bacon doit sapouuiHi'îté plutôt à la spécieuse simplicité et à 1 étendue Uo la distribution elle-même , qu'à la vérité des vues k>^uiues qui Vont suggérée. On peut sans doute avec a^ez de raison avancer que toutes nos recherches intellectuelles peuvent se rapporter à Tune ou à Tautre de ces trois divisions , Iiistoire^ philosophie et poésie, renfermant sous le moi histoire toutes nos connaissances de faits ou d'événements particuliers ; sous le moi philosophie y toutes les conséquences ou lois qu*on déduit de ces objets particuliers ; et sous le mot poésie , tous les arts du ressort de l'imagination. Ce n'est pas encore que cette énumération, même à l'aide de ce commentaire, puisse être regardée comme complète ; car , sans parler des objections déjà émises , on ne saurait encore à laquelle des trois divisions on doit rapporter les différentes branches des mathématiques pures.
Devons-nous donc en conclure que le magnifique dessein conçu par Bacon , d'énumérer , de définir et de classer les nombreux objets des connaissances humaines , dessein de la réussite duquel il faisait essentiellement dépendre le progrès des sciences, ne fioit que le jeu d'une brillante imagination , et ne paisse contribuer ni à éclairer l'esprit , ni à hâter ses
bfttion à cet cbaagementt , elle sera la récompense de notre docilité j «t B^il ne les «pprouye pat, nous nVn serons que pins conyaincus de rimpottibilité de fonner un arbre encyclopédique qui soit au gré de to«t le monde, m ( Disc. prél. , p. 85. )
progrès? Je suis bien loin d'avoir moi-même une telle opinion.
Ce dessein était à tous égards digne du sublime génie qui l'avait formé. Et parce que l'exécution est imparfaite , il ne s'ensuit pas que l'essai n'ait produit aucun avantage. Dans le siècle où Bacon a écrit , il était beaucoup plus essentiel d'offrir aux savants une vaste esquisse , qu'un examen exact du monde intellectuel ; une telle esquisse , en montrant à ceux qui ne s'étaient occupés que d'un objet particulier, la position de cet objet relativement à un grand tout, dans lequel il se trouvait coordonné comme partie efficiente , pouvait les inviter tous à échanger , pour l'intérêt commun , leur richesses respectives. Les so^ ciétés ou académies savantes qui bientôt après s'élevèrent dans différentes parties de l'Europe , dans le but de contribuer par la collection de faits , de conjectures et de questions isolées , à la masse générale des connaissances , montrent assez que les idées de Bacon à cet égard, étaient loin d'être chimériques.
En examinant les détails de la revue faite par Bacon , il est impossible de ne pas être frappé de la variété infinie de ses connaissances et de l'étendue de ses vues , surtout quand on considère quel était l'état des sciences il y a deux cents ans. On ne saurait admirer assez sa sagacité à indiquer aux expk»^ rateurs à venir le sentier inconnu encore à la €uriosite de leurs devanciers. Si se» classifications sont parfois artificielles et arbitraires , elles ont au moins
le mérite de comprendre , sous un titre (pielconque , les particularités les plus importantes , et de les faire ressortir par une méthode et ime apparence de liaison qui, si elles ne satisfont pas toujours le jugement, ne manquent jamais cependant d'intéresser l'imagination et de se graver comme de force dans la mémoire. On ne doit surtout pas oublier à la gloire de son génie que ce qu'il n'a point fait alors pour la science , n'a encore été fait par personne ; que le tableau intellectuel qu'il nous a donné , est , avec toutes ses imperfections , le seul que la philosophie moderne ait à présenter; et que les talents réunis de d'Alembert et de Diderot, aidés de toutes les lumières du dix-huitième siècle, n'ont pu ajouter que peu à ce qui avait été accompli par Bacon.
Après ces observations , on ne doit pas s'attendre à nous voir chercher à résoudre un problème qui a échappé aux recherches d'auteurs si distingués , et qui long -temps encore continuera probablement d'exercer la perspicacité de nos successeurs. Que de choses ne reste-t-ilpasà faire avant cela, pour l'amélioration de cette partie de la logique dont le but est de tracer les limites qui séparent les dififérentes provinces delà science? Combien d'affinités inaperçues ne peut-on pas présumer exister entre des sciences qui , à notre vue circonscrite , semblent aujourd'hui les plus étrangères entre elles? Après un intervalle de deux mille ans, la géométrie abstraite d'Appollonius et d'Archimède devint un flambeau qui éclaira
les recherches physiques de Newton , tandis qu'à une épocpie plus rapprochée de nous , Fétymologie de» langues a heureusement servi à remplir les vide» que laissait rhistoire ancienne ; et que les découvertes de Tanatomie comparée sont venues jeter un nouveau jour sur la formation de la terre. Pour moi, en supposant même qu'on pût espérer le succès le plus entier d'une telle entreprise , je pencherais beaucoup à croire que la place convenable à ce tableau , dans une encyclopédie , serait comme branche de l'article logique , mais non comme exorde du discours préliminaire. Il exige des connaissances préparatoires trop étendues , et des aperçus trop fins pour se trou* ver placé dans la partie de l'ouvrage qui attire de prime-abord la curiosité de toute sorte de lecteurs.
Avant de terminer cette préface, je dirai quelques mots d'une division concise et vaste des objets des connaissances humaines, proposée par Locke, comme base d'une nouvelle classification des sciences. Quoique je ne sache pas €[u'on ait jamais essayé de suivre dans ses détails cette idée générale , cependant l'approbation répétée , qui depuis peu a été donnée à une division parfaitement identique par plusieurs écrivains du plus haut talent , rend en quelque sorte nécessaire de considérer en ce moment la justesse des principes sur lesquels elle est fondée ; et cela avec d'autant plus de raison , qu'elle difiere complètement de la méthode suivie dans cette histoire. Nous y trouverons une preuve de plus de la difficulté ou
plutôt de rimpossibilité , dans l'état présent de lu science logique , de résoudre ce grand problème à la satisfaction générale des philosophes.
« Tout ce qui est soumis , dit Locke , aux opérations de Tesprit humain, comprend, 1° la nature des choses telles (pi'elles sont en elles-mêmes , leurs rapports et leur manière d'opérer ; 2° ce que Thomme doit faire en sa quahté d'agent libre et rationnel , pour obtenir une fin , en particulier le bonheur ; â° le moyen d'arriver à la connaissance de ces deux objets et de les communiquer. Je pense donc qu'on peut diviser proprement la science en trois branches»
« 1° «u(rixN; ou philosophie naturelle. Son but est la vérité spéculative. On fait rentrer dans cette classe tout ce qui peut s'ofifrir à l'esprit de l'homme ; par exemple , Dieu , les anges , l'esprit , le corps ou les modifications de chacun , comme seraient le nombre , la figure , etc.
4( 2o npAxIixi, ou art de bien employer nos facultés et nos actions pour arriver au bon et à l'utile. La plus importante de ces branches est la morale ou éthique, dont le but est de rechercher les règles des actions humaines qui mènent au bonheur, et les moyens de les pratiquer ; elle prescrit non point une vaine théorie , mais la justice , et une conduite qui y soit conforme (i).
(i) D'après cette définition, il semblerait ^e comme Locke compïenait sous le titre physique non-seulement la philosophie naturelle proprement dite , mais la théologie naturelle et la philo-
DE l'auteur anglais. 27
u 3° 2»i/Atito'7i*i, ou doctrine des signes. Les plus usuels étant les mots , on lui a donné aussi , assez justement, le nom de Ao^ixi , logique. Son but est de considérer la nature des signes dont Tesprit fait usage pour concevoir les choses , ou les faire concevoir aux autres.
« Cette division des objets sur lesquels s'exerce notre entendement, me semble, continue Locke, la plus générale à-la-fois et la plus naturelle ; car l'homme ne peut exercer ses pensées que sur la contemplation des choses elles-mêmes , pour la découverte de la vérité ; sur les choses qui sont en son pouvoir , c'est-à-dire ses propres actions , pour arriver à l'objet qu'il se propose ; ou sur les signes dont l'esprit fait usage dans l'un comme dans l'autre , et sur l'art de les disposer pour mieux s'instruire. Ces trois objets , c'est-à-dire , les choses telles qu'elles sont en eUes-mèmes , pour les connaître , les actions telles qu'elles dépendent de nous , pour arriver au bonheur , et l'emploi convenable des signes , pour faciliter l'acquisition des connaissances , étant complètement différents , ils m'ont semblé former les trois grandes provinces du monde intellectuel, séparées et distinctes Tune de l'autre (i). »
Sophie de Tesprit humain , ainsi , sous le nom de pi'atïque il comprenait non-seulement la morale , mais aussi lés différents arts delà vie à-la-fois mécaniques et libéraux.
(i) l?oyei le dernier chapitre de TEssai sur renteudemcnt humain , intitulé : Division des Sciences.
D'après la manière avec laquelle Locke s'exprime ici , il paraît évidemment avoir considéré la division qu'il propose comme une idée qui lui soit propre ; la vérité est cependant qu'elle coïncide exactement avec la division généralement adoptée par les philosophes de l'ancienne Grèce. L'ancienne philosophie grecque , dit M. Smith , était divisée en trois grandes branches , la physique ou philosophie naturelle, l'éthique ou philosophie morale, et la logique. Cette division , ajoute-t-il , semble parfaitement conforme à la nature des choses. Smith , suivant exactement les définitions de Locke , qu'il semble toutefois ne s'être pas rappelées au moment où il écrivait ce passage, ajoute ensuite : <c L'esprit humain et la déité, quelle que soit leur essence , étant des parties constitutives de la' plus haute importance du grand système de l'univers , tout ce qu'on enseignait dans les anciennes écoles de la Grèce sur leur nature , faisait partie du système de physique (i). »
Le docteur Campbell , dans sa philosophie de la rhétorique , a emprunté des écoles grecques l'acception étendue cpi'il donne aux mots physique et physiologie , employés par lui comme termes synonymes ; il renferme sous ce titre , non -seulement l'histoire naturelle , l'astronomie , la géographie , la mécanique , l'optique , l'hydrostatique , la météorologie , la médecine , la chimie , mais aussi la théolo-
(i) Richesse des nations, livre v , chap. i.
DE l'auteur anglais. 29
g^ic naturelle et la psychologie , que les philosophes ont , selon lui , séparées de la physiologie contre la nature des choses. L'esprit, ajoute-t-il, par quoi on entend seulement l'Être suprême et Famé humaine , est aussi hien compris que le corps lui-même sous la dénomination d'ohjets naturels , et ne se fait connaître aux philosophes que par le même moyen , c'est-à-dire par l'observation et l'expérience (i).
Conduit par la même série d'idées , le célèbre Turgot a compris sous le nom de physique , nonseulement la philosophie natureUe suivant l'acception que lui donnent les Newtoniens , mais la métaphysique , la logique, et même l'histoire (2).
Malgré toutes ces autorités , il est difficile d'adopv ter un arrangement qui, en jetant dans les classes de l'astronomie , de la mécanique , de l'optique , et de l'hydrostatique , les études si différentes de la théologie naturelle et de la philosophie de l'esprit
(1) Philosophie de la Rhétorique y hT.ïjchai^.x y ipBit. m ^ $.1. (a) (( Sous le nom de sciences physiques je comprends la logique , qui est la connaissance des opérations de notre esprit et de la génération de nos idées j la métaphysique , qui s'occupe de la nature et de Porigine des êtres j et enfin la physique proprement dite , qui observe l'action mutuelle des corps les uns sur les autres , et les causes et Tenchaînement des phénomènes sensibles . On pourrait y ajouter rhistoire. « — OEuvres de Turgot, tom. II, pag. a84 et a85. En 1 795 on publia , à Bath , un yolume in-4o intitulé : Physique intellectuelle. II consiste entièrement en réflexions sur l'esprit humain , et ne manque pas de mérite. Il est anonyme , mais j'ai des raisons de l'attribuer à feu le gouverneur Pownall.
humain , sépare de ces deux dernières les sciences si rapprochées de Télhique et de la logique. L'esprit humain , il est vrai , ainsi que le monde matériel qui Fentoure, forme une partie du grand système de Tunivers ; mais est-il possible de concevoir deux parties d'un tout plus complètement différentes , et même plus diamétralement opposées dans tous leurs attributs caractéristiques? L'un n'appartient-il pas en propre à V observation , faculté qui s'exerce sur toutes les perceptions et impressions des organes corporels , et l'autre n'est-il pas exclusivement réservé à la réflexion , opération qui intervertit toutes les habitudes ordinaires de l'entendement , en séparant les pensées des objets sensibles , et en cherchant même à les séparer des images sensibles? Quel abus plus grand peut-on faire des signes du langage que d'appliquer le même nom à deux branches de science qui attirent notre curiosité dans des directions précisément opposées , et tendent à former des talents intellectuels qui , s'ils ne sont tout-à-fait incompatibles , du moins ne se rencontrent que rarement dans le même individu? Le mot physique en particulier , qui par un usage long et constant a été restreint aux phénomènes de la matière, ne peut manquer de nous frapper par son anomalie et son défaut de logique , quand on l'applique aux phénomènes de la pensée et de l'intelligence (i).
(i) L^auteur anglais se sert ici du mot consciousnessr
DE l'auteur anglais. 31
Qu'on se garde de croire toutefois que ces observations s'appliquent à une théorie particulière sur la nature et l'essence de l'esprit; soit que nous adoptions sur ce point le langage des matérialistes ou le langage de leurs adversaires , il est également certain et incontestable que les phénomènes de l'esprit et ceux de la matière , autant du moins qu'ils parviennent à la connaissance de nos facultés , sont plus complètement hétérogènes que toute autre classe de faits , et que nos moyens d'investigation sont si différents , que la méthode la plus indispensable dans l'étude de chacun , c'est de chercher soigneusement à éviter de les assimiler l'un à l'autre en appliquant à tous les deux les mêmes termes en commun. Dans les recherches , surtout , où nous avons à considérer l'esprit et la matière comme concourant à produire un même effet , comme , par exemple , dans notre constitution , il devient nécessaire d'avoir constamment en vue les attributions de chacun, et de se rappeler que le but de la philosophie n'est point d'expliquer les phénomènes de l'un par ceux de l'autre , mais purement de rechercher les lois générales qui règlent leur liaison réciproque. La matière et l'esprit devraient donc former les bases primordiales d'une classification encyclopédique des sciences et des arts. On ne peut citer aucune branche des connaissances humaines , aucun ouvrage de l'industrie humaine , qui n'appartienne à l'une ou à l'autre de ces deux divisions.
C'est conformément à cette classification des scien ces et des arts , qu'on se propose , dans l'histoire qui va suivre , d'offrir une revue rapide des progrès faits depuis la renaissance des lettres : d'abord dans les branches de nos connaissances qui ont rapport à V esprit , et ensuite dans celles qui ont rapport à la matière. D'Alembert , dans son discours préliminaire , a hardiment essayé d'embrasser les deux sujets en un seul et magnifique plan ; et certes , jamais homme ne fut plus que lui capable d'exécuter dignement un tel dessein. L'esquisse historique qu'il y a présentée en est certainement le morceau le plus remarquable , et elle restera à jamais comme un noble monument de la profondeur , de l'étendue et de la flexibilité extraordinaire de son génie.
Mais , depuis d'Alembert , les spéculations et la rivalité des nations commerçantes ont introduit de telles améliorations dans les sciences mécaniques , les travaux des savants ont fait avancer si loin les sciences mathématiques et physiques , et la succession rapide des découvertes des Black et des Lavoisier a introduit une telle perfection dans les sciences chimiques , qu'il devient impossible à un seul homme , dans l'état actuel des sciences , de réunir sous le même point de vue toutes les branches diverses d'un grand t(tut. Je me suis borné à la partie la moins brillante peut-être par les améliorations qu'elle peut présenter ; mais j'ai quelque Ueu d'espérer que ce désavantage pourra en partie être com-
DE l'auteur anglais. 33
pensé par sa liaison plus intime avec ramélioration intellectuelle et morale de notre espèce , qui , après tout, doit être le but de toutes nos recherches.
Je sens bien , en même temps , qu'à mesure que cette dernière considération gagnera d'importance , elle ajoutera à la difl&culté de l'entreprise. C'est surtout en jugeant des questions qui les touchent de si près, que les hommes se laissent égarer par des associations accidentelles ; et combien de ces associations doivent tous les jours leur naissance aux faux systèmes de religion , aux formes oppressives de gouvernement , et aux plans absurdes d'éducation ! Il en résulte que, tandis que les découvertes physiques et mathématiques des premiers âges , se présentent à l'historien , comme des lingots d'un or pur, les vérités que nous chercherons ici à découvrir, peuvent être comparées au fer, qui, bien que le plus nécessaire et le plus répandu de tous les métaux , a besoin cependant d'un œil éclairé qui découvre son existence ; et de travaux fatigants et minutieux qui l'arrachent de la mine. ¥
De-là vient aussi que les améliorations dans les
sciences morales et poUtiques, ne frappent pas Fima-
gination avec autant dç force que les découvertes
du matl^ématicien ou du chimiste. Quand un pré-
yx^ invétéfé est détruit par le renversement des
associations accidentelles sur lesquelles il était fondé,
* ♦ com]^ien puissante est la nouvelle impulsion donnée
aux facultés intellectuelles de l'homme. Mais avec
Dugald Stewart, — Tome III. 3
combien de lenteur il a fallu se traîner en silence ayant d'y arriver. Sans une certaine classe de savants auteurs , qui , de temps à autre , retombent dans les ténèbres de Tignorance , nous pourrions à peine apercevoir que la raison de notre espèce est progressive. A cet égard, les établissements religieux et académiques de quelques parties deFEurope ne sont pas sans utilité pour Tbistorien de l'esprit bumain* Immobiles et fixes par la force de leurs câbles et la pesanteur de leurs ancres , on peut du moins , en les laissant derrière soi, mesurer la rapidité du courant qui entraine le reste du monde. Il y a encore une cbose frappante dans Fhistoire de nos préjugés , c'est que le bandeau n'est pas plus tôt tombé des yeux de notre intelligence , que nous perdons aussitôt tout souvenir de notre premier aveuglement ; semblables à ces formes fantastiques et gigantesques que , pendant un épais brouillard , l'imagination prête à une masse de pierres ou à un tronc d'arbre ; aussi longtemps que dure i'illusion , elle produit le même effet que feraient des réalités ; mais à peine l'oeil a-t-il saisi la forme exacte et les dimensions de l'objet, l'enchantement disparait , et la pensée cherche en rain à retrouver les spectres qui se sont évanouis.
Quant aux subdivisions que peuvent recevoir les sciences de l'esprit et /le la matière, j'ai déjà dit qlie ce n'est point ici le moment d'entrer dans "une telle discussion. Les passages que je viens de citer, de d'Alembert , de Locke et de Smith , suffisent pour
DE l'auteur anglais. 35
montrer le peu de probabilité qu'il y a dans l'état actuel de la science logique , qu'on puisse unir les opinions des savants en faveur d'une division quelconque.
Les sciences auxquelles je me propose de borner mes observations sont la métaphysique , l'éthique et la philosophie politique.
J'entends par métaphysique , non pas l'ontologie et la pneumatologie des écoles , mais la philosophie inductwe de l'esprit humain. Je bornerai la philosophie politique presque exclusivement à la science moderne de l'économie politique, ou plutôt, pour m'exprimeir en termes plus étendus et plus précis , à cette branche de la théorie de la législation , qui, suivant la définition de Bacon , se propose de fixer ces leges legum y ex quihus informatio peti potest y quid in singulis legibus bene aut nemercun posifyLm aut constitutum siu La Uaison intime entre ces trois branches de nos connaissances , et la transition facile avec laquelle la curiosité passe de l'étude de l'une à celle des deux autres , se montrera sans doute d'une manière frappante dans* l'abrégé historique qui va suivre.
Ji
DE