‹ Œuvres de Dugald Stewart (volume 2)Chapitre 7 sur 8 · ECLAIRCISSEMENTS · texte numérisé non relu

ECLAIRCISSEMENTS

Le but principal de ces notes est d'éclaircir quelques-unes des plus importantes idées contenues dans Fessai historique qui précède. L'erreur où nous a fréquemment conduits notre confiance en des écrivains qui, dans leurs descriptions des systèmes philosophiques , déclarent ne donner que le résultat général de leurs recherches , sans s'appuyer par des c;itations des auteurs originaux , nous a depuis longtemps convaincus de la nécessité de présenter aux lecteurs les autorités sur lesquelles nous nous appuyons. Sans cette précaution , l'historien le plus fidèle est exposé à se voir soupçonner d'acconmiocfer les faits à ses théories particulières , ou de mêler , sans s'en apercevoir, ses opinions aux opinions qu'il attribue aux autres. Ces citations , tirées principalement d'ouvrages assez rares aujourd'hui , pouiToiit servir en même temps à faciliter les reclierches de

2U8 NOTES ET ÉCLAIRCISSEME!n*S.

ceux qui traiteront le même sujet avec plus de détails. Nous nous flattons qu*on ne nous blâmera pas d*avoir introduit quelques courtes digressions biograpbicpies, comme un point de repos , après les discussions sèches et abstraites qui occupent tant de place dans cette esquisse historicpie ; d'autant plus que ces digressions contribuent à jeter un nouveau jour sur les principes philosophiques et politiques <)es hommes auxquels elles se rapportent.

V»An/VVVVVVVV«W«flVWVVVtVVVVVVVVWVM^/VV»VVVVVVVVVVVV«IVVVVVVV«AA^«VV^^

Note (A). P. AA.

Thomas Morus , qui souilla par des persécutions et des cruautés la fin d^une Tie incorruptible , s^était distingué dans sa jeunesse par lliumanité de son caractère et la libéralité de ses opinions. On en trouTe des preuves nombreuses dans ses lettres à Erasme , et dans ses opinions religieuses et politiques , eiqtrimées indirectement dans TUtopie. Il méprisait autant qu^Erasme Tignorance et la corruption des moines , et il s^éleva , avec plus d^audace qu^on n^aurait pu Tattendre de sa place , contre diverses superstitions de Téglise catholique romaine , telles que le célibat des prêtres , et Temploi des images dans le culte. Mais son mérite ne se bornait pas là j ses idées sur la loi criminelle sont encore citées par ceux qui Toudraient adoucir le code pénal anglais , et aucun publiciste moderne n^a poussé plus loin le système de tolérance que ses législateurs utopiens.

Les désordres occasionés par les progrès rapides de la réformation , rayant forcé de renoncer aux espérances qu^il avait conçues dans sa jeunesse , lui firent craindre la ruine des établissements existants , et en dérangeant son entendement , semblent avoir dénaturé ses idées sur la morale. Il en fut; à peu près de même d^Erasme , qui y suivant Jortin , commença dans sa vieillesse à jouer de mauvaise grâce le rôle de bigot et de missionnaire , et à soutenir qu^il y avait certains hérétiques qu^on pouvait mettre à mort comme blasphémateurs et perturbateurs (p. 4^8, 48i)- Il est probable qu^Erasmc avait d'au-

trcs motifs pour penser ainsi. Son biographe qui le justifie partout , est cependant forcé de reconnaître qu ^Erasme craignait que François , Charles , Ferdinand , Georges , Henri VIII , et antres princes persécuteurs , ne soupçonnassent qu'il condamnait la cruauté de leur conduite (p. 4^1).

Quelque chose pourrait toutefois faire excuser ces deux illustres écrivains, non pas de leur défection impardonnable de la cause de la liberté religieuse , mais de Tabandon de quelquesuns de leurs anciens amis , qui n'hésitaient pas à regarder comme traîtres et apostats tous ceux qui , en reconnaissant Futilité d'une réforme ecclésiastique , refusaient cependant leur approbation aux violentes mesures employées pour y parvenir, [f^ojrez dans Bayle , article Gastellan , note Q , un argument solide et impartial sur ce sujet.)

Note (B). P. 47.

L^extrait suivant donnera une idée générale de Targument de Calvin sur Tusure.

Pecunia non parit pecuniam. Quid mare ? Quid domus j ex cujus locatione pensionem percipio ? An ex tectis et pariefibus argumentum propriè nascitur ? Sed et terra producit , et mari advehitur quod pecuniam deinde producat , et hahitationis commoditas cum certâ pecuniâ parari commutariue solet. Quod si igiturplus ex negotiatione lucri percipi possit , quamexjîindicujusuisproventu : anjeretur quijundum ste^ rilem fartasse colono locaveritex quo mercedem velproventum recipiat sihij qui ex pecuniâ fructum aliquemperceperit, nonjeretur? Et qui pecuniâ Jundum acquiritj annon pecuniâ illd générât alteram annuam pecLniam ? Unde vero mercaloris lucrum ? Ex ipsius , inquies y diligentiâ atque indiistriâ. Quisdubitat pecuniam vacuamfinutilemj omnino esse? Neque qui à me mutuam rogatj vacuam apudse habere à me acceptam cogitât. Non ergo ex pecuniâ illâ lucrum accedit, sed ex prowentu. Illœ igitur rationes subtiles quidem sunt, et speciem quamdam habent, sed ubi propiiis expenduntur, reipsâ concidunt. Nunc igitur concludo ,judicandum de usuris esse, non ex particulari aliquo scripturœ locoj sed tantum ex œquitatis régula. (Calvini Epistolœ.)

Note (G). P. 66, ligne 16.

L^idcc que se rormaicnt en général de Machiavel ses contemporains et ses successeurs immédiats , était que le traité du Prince était contraire aux droits de Thumanité , et que Tautenr était dénué de tout principe , ou du moins accommodait ses opinions aux circonstances diverses de sa vie , si fertile en événemonts. Voici ce qu'en dit Bodin , né en i53o, année de la mort de Machiavel. L'opinion de cet auteur doit avoir beaucoup de poids aux yeux de ceux qui connaissent ses principes politiques. <i ISIachiavel s'est bien fort mesconté , de dire que Testât populaire ejit le meilleur (i), et néantmoins ayant oublié sa première opinion . il a tenu en un autre lieu (a) , que pour restituer l'Italie en sa liberté, il faut qu*il n'y ait qu^un prince ; et de fait il s'est efforcé de former un estât le plus tyrannique du monde : et. en un autre lieu , il confesse que Testât de Venise est le plus beau de tous . lequel est une pure aristocratie , s'il en fut oncques : tellement qu'il ne sait à quoi se tenir. » {De /«i n*publîque , 1. Ti . cbap. iy , Paris , 1676.) Dans la version latine do ce même passage , l'auteur appelle Machiavel homo let'issimus ac netfuîssimus.

Un des plus anciens apologistes de Machiavel est Albericus Gentilis , auteur italien , dont nous parlerons ensuite. « Machiavel , dit-il, était un chaud partisan et un xélé soutien de la démocratie. No et élevé sous un gouvernement républicain , il avait la plus profonde haine pour la tyrannie. Le but de son ouvrage n'est donc pas d'instruire les tyrans , mais bien de dévoiler leurs secrets à leurs sujets qu'ils oppriment, afin de les exposer ou\ yeux du public dépouillés de leurs vains ornements. « 11 ajoute ensuite « que le but réel de Machiavel était

(il Discours sur Tite-live.

^i) Prince, liv. i , chap. 9.

de profiter du prétexte de donner une leçon aux souverains , pour ouvrir les yeux du peuple ; et que ce n^est qu^un masque quHl prend afin de répandre plus aisément sa doctrine. » [De legationibus , lib. m , cap. ix , Londres , i585.] La même idée fut ensuite adoptée et soutenue avec beaucoup de zèle , par Wicquefort , auteur d^un livre curieux intitule l'Ambassadeur, et par plusieurs écrivains plus modernes. Bayle , dans son Dictionnaire , a présenté d^une manière savante et impartiale les deux arguments contraires j cependant son opinion est décidément en faveur des apologistes de Machiavel.

Le passage suivant de Texcellent ouvrage de M. Simonde de Sismondi , sur la littérature du midi de TEurope , nous paraît présenter un aperçu vrai sur Tesprit du Prince et sur le caractère de Fauteur.

« Le vrai but de Machiavel ne peut pas avoir été d^afiermir sur le trône un tyran qu^il détestait , et contre lequel il avait d^à conjuré \ il n'est guère plus vraisemblable qu^il se proposât seulement de dévoiler au peuple les maximes de la tyrannie , pour les rendre plus odieuses , une expérience universelle les faisait alors assez connaître à toute l'Italie ; et cette politique infernale, que Machiavel mettait en principe, était, au seizième siècle, celle de tous les états. Il y a plutôt, dans sa manière de la traiter , une amertume universelle contre tous les hommes , un mépris de la race humaine , qui lui fait lui adresser le langage auquel elle s'était rabaissée elle-même. 11 parle aux intérêts des hommes et à leurs calculs égoïstes , puisqu'ils ne méritent plus qu'on s'adresse à leur enthousiasme et à leur sens moral. Il fait abstraction dans la théorie de tout ce dont il sait que les auditeurs feront abstraction dans la conduite , et il leur montre le jeu des passions humaines avec une énergie et une clarté qui suppléent à l'éloquence. »

Nous regardons , aussi bien que M. de Sismondi , ces deux hypothèses comme également fausses. Tout ce que nous ajouterons , c'est qu'en écrivant le Prince , Machiavel semble avoir

vie plutôt conduit par le mécontentement et la mauvaise humeur , <pie par aucun dessein systématique et prémédité , favorable ou contraire au bonheur des hommes. Il se disait peutêtre '.Sipopulus vult dticipi j decipiatur (i).

Sui\unt cette manière de le considérer, le Prince j au lieu d etro un système nouveau de morale politique inventé par lui, ne serait qu'un recueil des maximes politiques admises alors dans les cours italiennes. Si nous ne nous trompons pas , c'est ainsi que le jugeait Bacon. Comme son opinion est assez ambi- {{uê dans un certain passage , quelques écrivains de marque , en particulier Bayle et AVilliams Roscoe, ont pensé qu'elle coïncidait exactement avec celle d'Albéricus Gentilis exprimée plus haut ; quant ù nous , il nous semble que la phrase citée est plutôt contraire que favorable à Machiavel. Est itaque quod gra^ tins agttmus Machùn'eliio et hujus modi scriptorihus y qui tipertè et indissimulanter ptx>ferunt quid homines facere solvant y non quid dvbcant. ( De Augm. Scient. , lib. vu , rap. II. )

Cependant le meilleur commentaire de cette phrase se trouve dans un autre passage de Bacon , où il a exprimé sa désapprobation de la morale de Machiavel ., en termes aussi forts et aussi clairs qu'il est possible.

u Quant aux moyens condamnables si on est tenté de les suivre , ou peut prendre pour guide Machiavel , qui {)£étend tfu'il nejaut pas beaucoup se soucier de la vertu même y mais seidement de cette partie de son visage qui est tournée vent le public y et qui n'est tpiepour les spectateurs ; attendu que y si la réputation d'homme vertueux est utile y la xiertu même n'est aujond qu'un obstacle ; et qui ailleurs veut que son poi

(i) On rencontre plusieurs traces de cet esprit misanthropique dans les ouvrages historiques et même dramatiques de Machiavel ; M. de Sismondi a observé, avec beaucoup de justesse, que «la plaisanterie de ses comédies ëtait presque toiigoors mêlée de fiel , et que Machiavel ne riait de la race humaine qu'en lui marquant son mépris.

litique , pour établir sa prudence sur un fondement bien solide , commence par se dire que ^our tourner les hommes à sa fantaisie y et les déterminer à faire tout ce qu'on veut, il n'est d'autre moyen que la crainte ; qu'il faut donc prendre peine à les jeter dans toutes sortes d'embarras et de dangers et les tenir toujours sur ie qui viwe ; en sorte que son prétendu politique semble n^être que ce que les Italiens appellent un semeur d^intrigues. » ( Voyez le reste de ce passage De Augmentis Scientiarum , lib. y m, cap. it. ) Voyez aussi un passage, lib.yti , cap. yiii, commençant ainsi : An non et hoc verum est,

juuenes , multb minus politicje quàm ethicje auditores idoneos esse, antequam religione et doctrind de moribus et of-

fciisplenè imbuantur; nefortèjudiciodepravatietcorrupti, in eam opinionem veniant , non esse rerum diffèrentias morales veras et solidas , sed omnia ex utilitate ? Sic enim Machiavellio dicere placet, quod si contigisset Cœsarem bello superatum fuisse, Catilinâ ipso fuisset odiosior , e^c. Après des déclarations si formelles de ses sentiments , comment des hommes, tels que Bayleet Roscoe, onl-ils pu ranger Bacon parmi les apologistes deMacbiayel?

Dugald Ste'wart.—Tome III. 20

Note (D). P. 80.

Un respectable écrivain , le cheyalier Filangieri , a accusé asseï rudement Montesquieu d^aToir pillé Bodin. a On a cm et Ton croit peut-être encore , que Montesquieu a parlé le premier de rinflucnce du climat. Cette opinion est une erreur. Avant lui , le délicat et ingénieux Fontenelle s'était exercé sur cet objet. Machiavel , en plusieurs endroits de ses ouvrages , parle aussi de cette influence du climat sur le physique et sur le moral des peuples. Chardin , un de ces voyageurs qui savent observer, a fait beaucoup do réflexions sur Finfluence physique et morale des climats. L'abbé Dubos a soutenu et développé les pensées de Chardin , et Bodin , qui peut-être avait lu dans Polybo que le climat détermine les formes , la couleur et les mœurs des peuples , en avait déjà fait , cent cinquante ans auparavant la base- de son système , dans son livre De la Républiifue y et dans sa Méthode de l'Histoire. Avant tous ces écrivains , rimmortel Hippocrate avait traité fort au long cette matière dans son fameux ouvrage , De VAiry des Eaux et des Lieux. L'auteur de l'Esprit des lois , sans citer un seul de ces philosophes , établit à son tour un système, mais il ne fit qu'altérer les principes d'Hippocrate , et donner une plus grande extension aux idées de Dubos , de Chardin et de Bodin ^ il voulut faire croire au public qu'il avait eu le premier quelques idées sur ce sujet; et le public l'en crut sur sa parole. » ( Scienza (hlla legislazione j tom. I , p. 22$, 226. )

En faisant l'énumération des écrivains dont les ouvrages sont si répandus, Filangieri aurait pu se convaincre que Montesquieu en donnant son approbation à cette théorie si répandue n'avait aucune prétention au mérite de l'originalité; il est surprenant qu'il ait oublié Platon , qui finit son cinquième livre des Lois , en disant que u tous les pays ne sont pas susceptibles de recevoir les mêmes lois et qu'un sage législateur doit

considérer la diversité des caractères nationaux provenant de rinfluence du climat et du sol. » Il n^est pas moins surprenant que Filangieri ait oublié Gharon , qui , dans ses observations sur rinfluence morale des causes physiques, déploie autant d^originalité qu^aucun de ses successeurs. ( f^ojrez De la Sagesse , liv. I , chap. zxxyii. )

Note (E). P. 84.

On peut trouver de nombreux exemples de la crédulité et de la superstition de Luther , dans un ouvrage intitulé : Martini Lutheri coUoquia mensalia, publié pour la première fois, suivant Bayle , en iS^i. Cet ouvrage, où sont recueillis les fragments des divines conversations que Luther eut à table avec Mélanchton et divers autr^ savants personnages , fut donné comme recueilli de sa sair^fbouche , par le docteur Antoine Lauterbach , et mis ensuite en ordre par le docteur Aurifaber. Quoiqu'il ne soit pas appuyé de Tautorité de Luther , nous ne pensons pas qu^aucun doute ait jamais été élevé sur sa véracité , même par ceux des partisans de Luther qui regrettaient le plus la communication indiscrète donnée au public de ses conversations familières. L'exact Seckendorffn*a pas mis en doute son authenticité, mais il l'approuve au contraire d^une manière indirecte par la qualification de libro colloquiorum mensalium minus quidem cautè composito et vulgato. (Bayle, article Luther note L. ) Le judicieiA et impartial Jortin le cite souvent comme autorité.

Pour confirmer ce que nous avons dit de la crédulité de Luther nous donnerons ici la substance d^une de ces divines conversations sur le diable et ses œuvres. « Le diable , dit Luther, peut se changer en homme ou en femme pour tromper , de telle manière qu^on croit être couché avec une femme en chair et en os , et qu'il n'en est rien j car , suivant l'expression de saint Paul , le diable est bien fort avec les fils de l'impiété ; mais comme il en résulte souvent des enfants ou des diables , ces exemples sont effrayants et horribles; c'est ainsi que ce qu'on appelle la nix attire dans l'eau les vierges ou les femmes pour créer les diablotins. Le diable peut aussi dérober des enfants ] quelquefois aussi dans les six premières semaines 'de leur naissance , il enlève à leur mère ces pauvres créatures pour en

subtitner a leur place d^auires nommés supposititii , et par le» Saxons killcrops.

u II y a huit ans , continue Luther , qu'étant à Dessau j'ai mu et touché un de ces killcrops y âgé de douze ans ; il avait les yeux et tous les membres semblables à ceux d'un autre enfant-, mais il ne faisait que manger, et il dévorait autant que deux maçons. Je dis au prince d'Anhalt que si j'étais le maître , je le tuerais et le jetterais dans la rivière Moldaw. J'avertis les habitants de ce lieu de prier Dieu de les débarrasser de ce diable • aussi mourut-il deux ans après.

u En Saxe, près de Halberstadt, il y avait un homme qui avait un killcrops. Cet enfant pouvait épuiser sa mère et cinq autres femmes en les tétant , et il dévorait outre cela tout ce qu'on lui présentait. On donna à cet homme le conseil de faire un pèlerinage à Halberstadt , de vouer son killcrops a la vierge Marie , et de le faire bercer en cet endroit. L'homme suivit cet asris, et il emporta son enfant dans un panier; mais, en passant sur un pont , un autre diable , qui était dans la rivière , se mit à crier : Killcrops! killcrops ! L'enfant, qui était dans le panier , et qui n'avait jamais encore prononcé un seul mot , répondit : Oh ! oh ! oh ! Le diable de rivière lui demanda ensuite : Où vas-tu ? L'enfant du panier répondit : Je m'en vais à Hockles. tadt , a notre mère bien aimée , pour me faire bercer. Le paysan très-efirayé , jeta l'enfant et le panier dans la rivière; sur quoi les deux diables se mirent à s'envoler ensemble. Ils crièrent : Oh ! oh ! oh ! firent quelques cabrioles l'un par-dessus l'autre et s'évanouirent. » (Pag. 386, 387.)

Pour les disputes théologiques de Luther avec le diable, vojrez Bayle , article Luther, note U.

Des faits si récents , liés à l'histoire d^un tel homme , son^ consolants pour ceux que les folies et les extravagances de leurs contemporains feraient désespérer de la cause de la vérité et des progrès de la raison humaine.

Non (F). P. lU.

Ben-Jonfon est da petit nombre des contemporains de Bacon , qui aient su apprécier son génie transcendant , et le senl que nous connaissions qui ait parlé de son éloquence judiciaire, n se trouYait parfaitement en état d^en juger par les études qu*il avait faites lui-même. « Nous avons eu , dit-il , de notre temps un orateur plein de noblesse et de gravité. Aucun bomme n'a parlé d'une manière plus claire , plus concise et plus forte. Aucun bomme ne s'est permis moins d'inégalités ou d'inutiles ornements. Cbaque pbrase avait une valeur, une grâce particulière. La moindre distraction extérieure faisait perdre une beauté à ses auditeurs ; sou éloquence était une puissance qui calmait ou irritait les juges à volonté ; la seule crainte qu'on eût était de penser qu'il finirait de parler. » Aucun écrivain ancien ou q^odeme n'a fait une plus belle description de la perfection de l'éloquence.

L'admiration de Ben^onson pour Bacon (i) , avec lequel il avait été intimement lié , semble lui avoir £ût fermer les yeux sur les taches indélébiles qui souillent sa réputation, et auxquelles il est impossible encore aujourd'hui de songer sans chagrin et sans humiliation. Toutefois nous devons à la justice de dire qu'à en juger par les louanges posthumes que lui prodiguèrent Ben- Jonson et sir Kenelm Digby (3) , il racheta , par un grand nombre de qualités estimables , dans le commerce de la vie intime, sa servilité comme coviisan et comme juge^ Il fallait certes qu'il se distinguât bien par la beauté de sa morale et de son intelligence , pour mériter , long-temps après sa

(1) On prétend que Ben-Jonson traduisit en latin la plus grande par» tie du De Augmentis Scientiarum, Le docteur Warton , nous ne savons sur quelle autorité , regarde ce fait comme évident. (Essais sur le gé' nie et les écrits de Pope,)

(a) Voyez ses Lettres \ M. de Fermât , imprimées k la fin des Opéra mathematica de ce dernier , Toulouse , 1679.

mort, que Ben-Jonson dit de lui ce qui suit : u Ce ne furent ni ses places, ni ses hcmneurs qui ajoutèrent à Topinion que j'avais de lui ; mais je Tai toujours respecté et je le respecte encore par la grandeur qui lui fut propre j je veux dire pour avoir été par ses ouvrages un des génies les plus admirables qui aient paru depuis des siècles. Dans son adversité j*ai toujours prié Dieu de lui donner des foroetf ; car il ne pouvait manquer de grandeur ; et je n*ai jamais pu le plaindre , parce que je savais bien que loin de ternir sa vertu , ces événements ne feraient que la faire briller d'un plus beau jour. »

On trouve, dans les anecdotes d'Aubrey sur Bacon (i) , plusieurs circonstances qui méritent Tattention des biographes. L*expression suivante est surtout remarquable : a En un mot tout ce qu^il y avait de grand et de vertueux Faimait et llionorait. » Quand on considère qu^Aubrey devait ce qn'il savait sur Bacon, particulièrement à Hobbes, qui avait été intimement lié avec eux deux, et qui avait montré par ses ouvrages qu'il n'était pas idolâtre de la philosophie de Bacon , il semble impossible afH'ès un tel éloge de ne pas se sentir disposé à considérer le chancelier , plutôt sous le bon que sous le mauvais côté, et de chercher du moins, aTant de le condamner complètement , à séparer les fautes du siècle de celles de Tindividu.

On trouve , dans un de ses grands ouvrages , une allusion touchante aux erreurs de sa vie publique , qui , si elle ne diminue pas ses fautes , peut du moins modérer notre censure, yid litteras potiùs quàm ad aliud quicquam natus, et ad res gerendas nescio quo fato contra genium suum abreptus. ( De Aug. Se. , 1. VIII , chap. m. )

Ceux qui sont le mieux en état de juger des talents de Bacon dans le droit , admettent aujourdliui que ses contemporains ne lui rendaient pas justice. Le comte d'Essex , dans une lettre à

(i) Publiées rcccmmcnt sur des exlrails de la Bibliothèque Bodlëiennc.

Bacon , lui disait : «i La reine a reconnu que ▼ous aviez bead^ coup d^esprit, d^éloquence et de talents acquis ; mais en fait de lois elle vous croit plus brillant que profond. »

d Si l'on vient à demander, dit le docteur Hurd , comment la reine avait cette opinion de lui , on peut répondre que c'est parce qu'il avait en effet beaucoup d'esprit, d'éloquence et de talents acquis. » ( Dialogues de Hurd. )

Le témoij^age suivant , rendu à la science légale de Bacon , est beaucoup plus décisif que les jugements de la reine Elisabeth. Après un éclatant éloge du talent déployé par Bacon , dans ses leçons sur les Us et Coutumes, M. Hargrave dit : tt Que n'aurait-on pu attendre d'un tel homme , si son vaste génie n'eût pas embrassé l'ensemble des sciences de manière à distraire son attention des détails de la législation? »

C'est probablement à sa disgrâce qu'il faut attribuer le silence que , quelque temps après sa mort , gardèrent sur lui des écrivains anglais qui profitèrent sans scrupule de la lumière qu'il avait produite. On en voit un exemple remarquable dans un ouvrage assez curieux, mais presque oublié ai^ourd'hui, publié en 1637 , sous le titre A^ Apologie ou Déclaration du pouvoir et de la Prouidence de Dieu dans le goui^m&nent du monde; par Georges Hakevrill, docteur en théologie et archidiacre de Surrey. Cet ouvrage est évidemment dû à un esprit libéral et éclairé , abondanunent fourni d'une érudition choisie avec goût dans les auteurs anciens et modernes. On peut aisément deviner son but , par son épigraphe prise dans l'Écriture s«dnte : « ^e dis pas quelle est la cause pour laquelle les temps anciens valaient mieux que les nôtres ; car tu n'as pas assez médité sur ce sujet ; » et par les mots d'Ovide que Hakewill applique si heureusement à l'erreur commune sur l'âge d'or :

Prisca juvent alios , ego me nunc denique nalum Gratulor.

On nepeut douter qu'il n'ait emprunté à Bacon le plan gé-

fierai et plusieurs des détails de son livre , et cependant dans tout le volume nous ne nous rappelons qu'une ou deux allusions très-éloignées à ses écrits. On pouvait naturellement s^attendre que le nom de Tinfortuné chancelier d^Angleterre , mort Tannée précédente , tiendrait sa place dans Ténumération suivante des savants insérée dans son épître dédicatoire : « Je ne pense pas que tous les pays du monde et que tous les siècles dans le même pays présentent un égal nombre de beaux génies ; mais je pense avec Scaliger , Vives , Budée , Bodin et autres savants , que les beaux génies de notre temps , cultivés par Tindustrie , dirigés par des préceptes et réglés par la méthode , peuvent être tout aussi capables d^observations profondes et de productions mâles et durables que ceux des anciens temps. Toutefois si nous les regardons comme des géants , et nous-mêmes comme des nains ; si nous nous imaginons que toutes les sciences sont arrivées à leur plus haut degré de perfection , et que nous n^avons plus qu^à traduire et à commenter les travaux de nos prédécesseurs , il y a peu d^espoir que nous puissions jamais en approcher , et encore moins les égaler. La première condition nécessaire à Texécution d'une grande entreprise , c^est d^être persuadé que Ton peut Texécuter ; la seconde c^est de ne pas croire que ce qui n^a pu se faire jusqu^ici ne puisse cependant être fait ensuite. Ce n^est ni un seul homme, ni une seule nation, ni un seul siècle , mais bien la race humaine , dont les facultés réunies peuvent arriver à la connaissance de Tuniversalité des choses a connaître. »

Dans un autre passage , Hakewill remarque , a qu'4 parler proprement , le mot antiquité doit plutôt s'appliquer à la vieillesse qu'à la jeunesse ou à Tenfance du monde. » Nous n'avons pas besoin d'egouter que la plupart de ces remarques sont copiées littéralement de Bacon.

On peut faire remonter la réputation philosophique de Bacon , dans son pays , à rétablissement de la Société royale de Londres. Suivant le docteur Sprat , collègue des premiers aca-

démiciens , il parattrait que les fondateurs de cette société avaient une si haute estime pour lui, qu^ils proposèrent de faire précéder Thistoire de leurs travaux de ipielques-uns des écrits de Bacon, comme le meilleur commentaire de Tobjet qu'ils avaient en vue. Sprat lui-même , et son illustre ami Cowley y furent du nombre des premiers panégyristes de Bacon , celuici, dans son ode si remarquable en Thonneur de la société royale ; le premier , dans un brillant passage de son histoire , dont nous emprunterons quelques phrases pour terminer cette note.

u N'est-il pas merveilleux que celui qui avait passé par tous les degrés d'une profession qui occupe ordinairement la vie entière d'un homme , qui avait étudié , pratiqué et réformé la loi commune ; qui avait toiyours vécu au milieu du monde et porté Timmense fardeau de l'administration civile de son pays ; qu'un tel homme ait pu cependant trouver assez de -temps à donner aux études solitaires , pour y surpasser même les hommes qui se séparent du mond^ pour s'y mieux consacrer? Bacon était un homme d'une imagination hardie et forte; son génie scrutateur était inimitable ; je n'en offrirai d'autres preuves que son style qui peint l'esprit de l'homme comme un tableau représente sa forme matérielle, et qui surtout caractérisa le sien. Son élan était vigoureux et plein de majesté ; son esprit hardi et familier; ses comparaisons faciles (i) , quoique extraordinaires; partout on y découvre une ame habile à-la-fois dans la connaissance des hommes et de la nature, n

(i) Vwc faciles t nous présumons que Sprat entend le développement spontané et original de l'imagination de Bacon , en opposition avec les comparaisons empruntées par chaque auteur i ses prédécesseurs.

Note (G). P. 120.

L^esprii paradoxal de Hobbes se manifeste surtout dans ses discussions physiques et mathématiques. Il s^exprime alors avec plus de confiance et d^arrogance que jamais. Il parle en ces termes de la société royale , quHl appelle les virtuoses, et dont les réunions se tiennent au collège de Gresham : « Conuenianty studia conférant y expérimenta Jaciant quantitm volunty nisi et pHncipiis utantur meis, nihil proficiunt. Et ailleurs : Âd causas autem propter quas proficere ne paulum quidem potuistis nec poteritis y accedunt etiam alia, ut odium Hohhii, quia nimiàm libéré scripserat de academiis veritaiem : nom ex eo tempore irati phjrsici et mathematici veritatem ab eo venientem , non recepturos sepalàm professi sunt. Dans ses ouvrages anglais il s^abandonne à une bouffonnerie vraiment grossière. « Ainsi , allez vous promener , » dit-il en s^adressant au docteur Wallis et au docteur Seth Ward , deux des plus fameux mathématiciens anglais de cette époque ; tt partez , ecclésiastiques incivils , dé-docteurs de morale , couple d^Issachars, etc. , etc. , etc. , misérables indices etvindices academiarum , et rappelez-vous que, diaprés la loi Vespasienne , il est illégal d'injurier le premier , mais civil et légal de rendre injure pour injure. »

Note (H). P.

Lord Clarendon rapporte une anecdote très»curieuse au sujet du Léuiathan. a En revenant d^Espagne , dit-il , je passai par Paris. M. Hobbes venait souvent me voir. Il me dit qu'il faisait alors imprimer en Angleterre son livre quHl voulait intituler Léviathan ; qiiUl en recevait chaque semaine une feuille à corriger, et qu^l pensait quHl serait terminé dans un mois tout au plus. Il ajouta quHl savait bien que quand je lirais son livre je ne Tapprouverais pas , et là-dessus il m'indiqua quelques-unes des idées quMl renfermait ; sur quoi je lui demandai pourquoi il publiait une telle doctrine. Après une conversation demi-plaisante et demi-sérieuse , il me répondit : La vérité est que j^ai envie de retourner en Angleterre. »

Dans un autre passage , le même écrivain s^exprime ainsi : tt La récapitulation du Léy>iathan s^adresse finement et indirectement à Cromwell, auquel il semble dire qu^étant hors du royaume , et n^ayant par conséquent pas été conquis , ni soumis aux devoirs d^un sujet , il pourrait cependant par son retour se soumettre à son gouvernement et s^obliger & lui obéir. » Cette récapitulation était assez courte pour qu^il pût espérer que Cromwell voulût bien la lire. Alors non-seulement Cromwell obtenait le gage de soumission d'un nouveau sujet, qui se déclarait ainsi d'avance obligé de lui obéir , mais de plus , de telles doctrines de gouvernement , publiées par un maître si habile , pouvaient déterminer des hommes auxquels il n'avait pas le droit de conunander à se soumettre cependant à son pouvoir tyrannique. »

Le témoignage honorable que Clarendon , dans nne autre partie du même ouvrage , rend au mérite moral et intellectuel de Hobbes , montre assez qu'il n'y a dans ces passages ni exagération, ni fausseté, ni dessein réel de nuire à son caractère. « M. Hobbes , dit-il , est un .homme de grand talent , de grand

esprit, assez lettré, mais plus fameux encore comme penseur. Ayant passé plusieurs années dans les pays étrangers , il en a rapporté une foule d'observations. Aussi versé dans les langues modernes qu'anciennes, il a joui long-temps^^ la réputation de grand philosophe et de grand mathématicifl^ et s'est trouvé lié avec tout ce qu'il y a d'hommes savants et distingués. C^est de plus un de mes amis les plus anciens , et un homme pour lequel j'aurai toujours la plus grande estime , parce que , indépendamment de son érudition et de ses connaissances, il a toujours été regardé comme un homme plein de morale et d^honneur. »

Note (I). P. 175.

IL n'est pas facile de conceYoir comment Descartes , dont la doctrine faToritflRait que Tessence de Tesprit consiste dans la pensée , pouvait employer si souvent le mot de substance en parlant de Tesprit. On ne peut rien imaginer de plus antiphilosophique que cette dernière doctrine , dans quelques termes qu'on la développe. Mais désigner par le mot de substance ce qu^on appelle aussi pensée dans le même argument , c'est ajouter encore à Tabsurdité.

Dans le cours de cette Histoire nous avons parlé de la différence qui existe entre la notion populaire et la notion scolastique de substance. Suivant la dernière , le mot substance correspondrait au mot grec H<rt» , selon le sens que lui donne Aristote, pour marquer la première espèce. Selon ce sens technique , la substance , est , dans le langage des écoles , ce qui supporte des attributs ou ce qui est sujet à des accidents. Lorsque tous ceux qui avaient reçu une éducation libérale étaient accoutumés à ce jargon barbare , il se pouvait qu'on ne trouvât pas très-absurde d'appliquer le terme substance à l'ame humaine ou même à la Divinité j mais un écrivain qui remploierait aujourd'hui dans ce seul sens pourrait être assuré d'embarrasser autant ses lecteurs que le fut Crambe , dans Martin Scrihler, quand son maître Cornélius lui en donna la définition pour la première fois (i). La phrase suivante paraîtra bien antiphilosophique au-

(i) « Quand on lui dit que substance était oe qui est sujet aux accidents : « Alors, dit Crambe , les soldats doivent être les gens les plus substantiels du monde. »

Parmi les réformateurs de la pbilosopbie , on ne doit certainement point passer sous silence les auteurs de Martin Scribler. Tout le monde connaît la manière heureuse avec laquelle ils ont versé le ridicule sur la logique et la métaphysique des écoles ; mais peu de personnes ont rcmaïqué la sagacité qu'ils ont déployée dans leurs allusions aux pas-

jourd^hui; cependant elle est copiée d'un ouvrage publié il y a à peine soixante-dix ans, par le savant et judicieux Gravesande. Suhstantiœ sunt aut cogitantes aut non cogitantes; cogitantes duos novinmty Deum et mentem nostram. Duœ etiam suhstantiœ f quœ non cogitant, nobis notas sunt, spa-^ tium et corpus, ( Introd. ad Phil. , 19. )

Le mot grec evo-i» dérivé du participe de tif/n nVst pas susceptible des mêmes objections ; il ne présente à Timagination aucune image sensible , et à cet égard il a un très-grand avantage sur le mot latin substantia. Le premier dans son acception logicpie est une extension que Ton fait à la matière d^une idée originairement dérivée de l'esprit; le dernier est une extension qu'on fait à Tesprit de» idées originairement dérivées de la matière.

Au lieu de définir l'esprit une substance pensante , il semble beaucoup plus logique et correct de le définir un être pensant. Il serait peut-être mieux encore de n'employer aucun substantif, et de dire l'esprit est ce qui pense , ce qui veut , etc . Les remarques précédentes nous fournissent l'occasion de montrer par un exemple ce que nous avons déjà fait observer relativement aux effets que la philosophie scolastique a eus sur la manière de penser actuelle , même parmi ceux qui ne cultivèrent jamais cette branche d'étude. Par suite de l'importance attachée aux espèces , les hommes s'accoutumèrent de bonne heure à croire que pour connaître la nature de quoi que ce soit , il suffisait de savoir à quelle espèce ou catégorie il fallait le rapporter , et que jusqu'alors nos facultés ne pouvaient que le voir avec étonnement, mais sans y rien comprendre. De-là sont venues les tentatives impuissantes pour comprendre sous un nom commun , tel que celui de substance par exemple , l'exis-

sagcs des Essais de Locke les plus sujets à contestation. On semble assez généralement d'accord qu'Arbuthnot fut le principal auteur de cette partie de l'ouvrage.

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