‹ Œuvres de Dugald StewartChapitre 17 sur 58 · DE LA PERCEPTION EXTERNE · texte numérisé non relu

DE LA PERCEPTION EXTERNE

ARTICLE I»

Lois particulières de la perception , considérée dans chaque sens.

12. On reconnaît que nous avons cinq sens, et tous les philosophes judicieux ont adopté cette énumération populaire. Quelques écrivains , il est vrai , ont essayé de réduire tous nos sens à un seul , celui du tact; mais on ne peut voir dans cette spéculation qu'un raffinement inutile. Rien n'est moins propre à jeter quelque jour sur l'objet de cette recherche.

13. Dans le tact et le goût, il làut, pour que la perception ait lieu , que l'organe soit en contact immédiat avec l'objet. Dans les trois autres sens , iious percevons l'objet à distance par l'intermédiaire d'un véhicule matériel.

14. Si l'on veut se faire une juste idée des moyens par lesquels nous acquérons la connaissance des choses externes, il faut soi;;ociiso;nieiil ilistitigiier la signification des deux mois seitxiU/im o! /irrrr/il/iw. Le premier n'exprime autiv christ: qui; h modllicuiinii produite dans l'ame par l'impression de l'iilijcl sur l'organe, modification dont nous l'oucevousque l'ami;

second exprime la connais:; li ne u que nous acqnéruns des qualités de la matière, à l'oiTasion dos sensations. L'usage arbitraire qu'on a fait de ces deux mots a jeté une grande confusion dans les recherches philosophiques.

De l'odorat, du goût et de l'ouïe.

15. Les qualités des corps perçues par l'odorat, le goût et l'ouïe, ne sont pour nous que les causes inconnues de certaines sensations. Aussi leur a-t-on donné le nom de qualités sccoiuies , pour les distinguer de celles dont nous connaissons directement et immédiatement la nature, à propos des sensations auxquelles elles sont associées. L'étendue et la figure sont des qualités de celle dernière espèce; elles ont reçu avec quelques autres le nom de qualités premières de la matière.

16. Le goût , l'odorat et l'ouïe ne pourraient , à eux seuls , nous donner la moindre connaissance des objets extérieurs.

ESQUISSES

17. Mais ils peuvent suggérer à l'esprit ou lui donner l'occasion de former les idée» simples ou notions de nombre , de temps , de causalité, d'existence , d'identité perso/nielle , et quelques autres.

Du, toucher.

18. Le sens du tact est répandu sur toute la surface du corps; mais lamaïn est plus particulièrement sou organe, soit à cause de sa structure anatomique , soit parce que nous donnons plus d'attention aux impressions qui s'y produisent.

10. Quelques-unes des qualités perçues par ce sens sont premières , les autres secondes. Mais il y a une circonstance commune à toutes les perceptions du tact. Non-seulement nous sommes informés de l'existence de certaines qualités, mais nous le sommes aussi de la partie de notre corps qu';illrcle. l'objet ci lérieur. Voici , je crois, l'explication de ce fait : nous rapportons au tact beaucoup de sensations diverses qui n'ont entre elles que peu ou point de ressemblance, comme la chaleur, la douleur, la démangeaison. Toutes nous révèlent la situation locale de la cause qui les excite; et pour cette seule circonstance commune, nous les rangeons dans la mémo classe.

20. L'usage do la main est double : 1° elle nous sert à connaître les qualités des corps, et à découvrir les lois du monde matériel j et sous ce rapport

aucun autre sens ne peut remplacer lo tact ni se passer de son assistance ; elle est notre instrument dans la pratique des arts mécaniques. Son utilité sous ces deux rapports est si grande, que quelques philosophes , amis des paradoxes , lui ont attribué tout l'honneur de notre supériorité sur les brutes.

21. L'importance de cet organe pour l'homme indique suffisamment l'altitude qui nous convient , et réfute assci les théories des philosophes qui ont voulu nous assimiler aux quadrupèdes.

De la vue.

22. La description de l'œil et la manière dont les rayons lumineux partant des différents points d'un objet visible sont rassemblés par la vertu réfraetive do l'humeur qu'il contient, et forment une image sur la rétine, appartiennent proprement à l'optique. Mais dans cette matière il est des questions qui rentrent dans la philosophie de l'esprit humain , et que les opticiens ont vainement essayé de résoudre par les principes de leur science. Telles sont toutes celles qui se rapportent aux lois les plus simples et les plus i;i ; iuT;il(^ do lu viïion. Ces lois sont des faits que le physicien doit prendre comme des données , et non pas comme des difficultés qu'il soit appelé «résoudre.

23. Parmi les phénomènes do la vision qui se rattachent plus immédiatement à la philosophie de l'esprit humain , les plus importants sont ceux qui

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dépendent de In distinction entre les perceptions naturelles et le» perceptions acquises de In vue. Ai .-ml l'expérience , nous ne percevons par l'oeil que l'ctenduc. In figure, le» différentes nuances de la couleur et les rffeU varie* de In lumière. Mû, en

inmp.irant cri In- elle, les perceptions lie l.i vue el du tact, les apparences visible* des objels el les «ensalions correspondantes de l'ii'îl nu lardent pas n devenir des signes r.nudicrs ■)■■■ nous révèlent les qualités t. ; des coqis . el In distance qui les

tu' parc de l'organe. Dans plusieurs cas, mis juge meut* m' rondenl sur une multitude de circonstances eomliiiiéi^ ; cl cependant noire intelligence vn si vile, que In perception semble être instantanée.

24. Celle distinction cuire les perceptions acquises et nalurelles de la vue explique plusieurs plicnomènes curieux ipii out Ion.;- temps embarrassé celte classe de savants qui 110 sortent pas des principes mathématiques de la dioptrique. Ces phénomènes sont intéressants pour eou\ qui cultivent la philosophie monde . et surtout parce qu'ils prouvent d'une manière palpable que l'esprit peut produire une foule d'actes intellectuels qui ne laissent aucune trace dans la mémoire.

2ii. Lcuï attires questions célèbres sur le moine sujet n'ont pas un rapport moins intime avec la philosophie de l'esprit humain , et fournissent une belle occasion de déterminer les limites prescrites par la nature à nos recherches sur la perception : ce sont

DE rHILOSOPHlF, MORALE. 141

celles de savoir comment noua voyons les objets droits quand leur image est renversée sur la rétine , et pourquoi nous les voyons simples , bien que nous les saisissions avec nos deux yeux.

26. Quelques-unes des qualités perçues par la vue sont premières , les autres srroniles. L'étendue et la figure appartiennent à la première classe ; la couleur et les différents effets do la lumière à la seconde.

27. L'article précédent appelle naturellement l'attention sur les rapports de notre constitution corporelle et do nos facultés intellectuelles. Sur cette matière, nous croyons que les points suivants peuvent donner lieu à d'utiles réflexions.

1" La distribution des organes de nos sens sur les différentes parties de notre corps.

2° L'appropriation des organes de la perception aux propriétés et aux lois du monde matériel.

3° Les rapports établis entre la stature et la force de l'homme d'une part, et de l'autre l'organisation physique de la planète sur laquelle il est placé.

A" La flexibilité do sa nature, qui, se pliant à tous les climats, lui permet de vivre partout.

ARTICLE II

De la perception en général.

28. Les idées que nous avons du corps et de l'ame sont purement relatives : nous ne pouvons définir l'un que par ses qualités , l'autre que par ses opérations.

29. Comme les qualités du corps perçues par les sens ne ressemblent en rien aux opérations do l'ame révélées par la conscience , il nous est impossible de ne pas considérer l'ame et le corps Comme des objets de connaissance tout-à-fait distincts, qu'il faut étudier cbacunpnr la méthode quilui convient; l'ame , par l'attention au sujet dont nous avons conscience; le corps , par l'attention à l'objet que nous percevons. Ce n'est point là une hypothèse , c'est un fait impliqué dans les seules notions du corps et de l'ame que nous puissions acquérir.

30- Les phénomènes de la perception et les mouvements volontaires nous apprennent cependant qu'il y a entre ces deux choses une connexion tresintime, et plusieurs théories ont essayé d'expliquer le secret de cette union. Mais il est évident que le mystère est au-dessus de notre portée , et que les luis qui règlent l'association du corps et de l'ame sont seules accessibles à nuire intelligence.

SI. D'après lu distinction que nous avons établie

entre les qualités premières et les qualités secondes do la matière , les idées que nous avons dos qualités secondes sont tout-à-fait relatives : les sensations qu'elles excitent en nous ne nous apprennent autre chose que l'existence do certaines causes ineonnues ; et tout ce que nous savons de ces causes, nous le devons à des recherches subséquentes et purement scientifiques. Une autre remarque sur les qualités secondes, c'est que les noms qu'elles portent ont dans toutes les langues une double acception ; le même mot exprime à la fois la sensation et la cause inconnue qui la produit. De-la le paradoxe cartésien que la chaleur , le froid , l'odeur , la couleur n'existent pas.

32. Les qualités premières de la matière , telles que l'étendue et la figure , sont aussi perçues à l'occasion de certaines sensations ; mais nous les saisissons en elles-mêmes comme des réalités extérieures ut indépendantes , et les idées que nous nous en formons n'ont en général aucun rapport avec les sensations qui les ont suggérées. II semble évident que la nature n'a voulu faire de ces sensations que de simples signes qui n'ont par eux-mêmes aucune importance; et comme ils sont rarement ancnin|ia;;[tés de plaisir ou de peine , nous nous accoutumons des l'enfance à n'y pas faire attention , et celte habitude est dUTicile à surmonter dans l'âge iniir.

33. Les sensations n'ayant aucune ressemblance avec les qualités de la matière , (es philosophes ont

ESQUISSES

été embarrassés pour expliquer comment noua acquérons la notion des qualités premières. Cetlc difficulté a donné naissance au scepticisme moderne sur l'existence de la matière.

SI. Selon l'ancienne théorie de la perception , les qualités sensibles sont perçues par le moyen d'images ou espèces transmises des objets à l'aine par les organes des sens. On supposait que ces images (connues depuis Descartes sous lenom d'idées) offrent la ressemblance parfaite des quabtés sensibles , et , comme l'impression du cachet sur la cire , en transmettent la forme sans en transmeltre la réalité. Cette hypothèse est devenue très-célèbre sous le titre de ihiAirir iU's itlécu.

35; Berkeley , en partant du principe de cette théorie, démontra l'impossibilité de l'existence de la matière : car, si nous no connaissons que nos sensa-

an dehors une existence indépendante des phénomènes intérieurs de la perception.

86. Cet argument est sans réplique contre l'existence delà matière, si ou admet la théorie des idées ; mais cette théorie, loin d'être évidente, est au contraire tout-à-fait inconcevable. C'est un fait que les notions que nous avons des qualités dos corps ne ressemblent en rien , ni à nos sensations , ni à aucun phénomène dont nous ayons conscience ; et nous ne devons pas mettre en question la réalité de ce que nous percevons , parce que nous ne pouvons récon-

cilier ce fait avec les théories philosophiques qu'il nous a plu d'adopter.

87. Le Docteur Reid , qui a le premier révoqué en doute la théorie des idées , ne présente aucun argument en faveur de l'existence de la matière, mais considère notre conviction sur ce point comme un fait de notre nature qui ne s'explique par aucun autre. Cette conviction repose sur le môme fondement que notre croyance à la réalité des sensations que nous éprouvons , croyance quo personne n'a jamais mise en question.

88. La théorie des idées n'est pas la seule tentative qu'on ait faite pour expliquer la mystérieuse communication qui s'opère entre l'ame et la matière dans le fait de la perception. Le système de l'harmonie préétablie de Leibniti , prenant pour accordée l'impossibilité d'une communication immédiate entre

présente l'esprit et le corps comme deux machines indépendantes , construites et montées de manière à correspondre invariablement l'une avec l'autre, ainsi qu'il arrive entre deux horloges qui marchent d'accord. Au moyen de la même hypothèse , il s'efforce d'expliquer le phénomène des mouvements volon-

39. D'après tout ce qu'il est possible d'induire des faits connus , voici les lois générales les plus importantes de nos perceptions.

1" L'objet extérieur, soit immédiatement, soit D'Haïti Stcwart. — Tome I. 10

ESQl.'KSSKS

par quelque médium inaléricl . Tait une impression sur l'organe.

S" Parlé moyen de l'organe, une impression est faite sur les nerfs.

3° Par le moyen des nerfs, une impression est produite sur le cerveau.

40. (Inaot à la manière dm» ers impressions «o communiquent plus loin , el niènir quant à la nntun- des modifii'ntioris npi'r.-es dans les nerfs et le cerveau, nous sommes dans une complète ignorance, et rien n'annonce qui: nous puissions jamais i ,i i . i,i physiologistes . .im«i-lm-n que les nié taphysieietis , ont trop souvent, en cette niatière , perdu do vue les règles d'une sage philosophie : les conjectures qu'Us ont proposées non-seulement n'ont point expliqué le phénomène, mais ont encore quelquefois conduit à de dangereuses conclusions.

SECTION III

■41. En uous occupant des perceptions acquises de la vue, nous avons remarqué qu'une suite de pensées pouvait traverser l'esprit sans laisser aucune trace dans la mémoire , et plusieurs faits prouvent que les organes de nos sens peuvent être affectés d' impression s aussitôt oubliées qu'éprouvées. On attribue , flans de pareils cas , ce défaut de mémoire

DE PHILOSOPHIE MOHALE. 147

à un manque d'attention ; en sorte que c'est un principe qui semble suffisamment établi par l'expérience commune, qu'un certain acte de l'esprit est nécessaire pour fixer dans la mémoire les pensées et les impressions dont nous ayons conscience. . Cet acte est une de nos opérations intellectuelles les plus simples ; et cependant ceux qui ont écrit sur les matières psychologiques en ont à peine tenu compte.

43, Ce fait général étant induit de faits parties liers , et par-là même établi d'une manière certaine , nous avons le droit, d'après les règles d'une saine philosophie , de nous en servir comme d'un principe pour l'explication d'autres phénomènes. Il en est beaucoup et de fort curieux que l'on rapporte à d'autres causes, et qui se résolvent dans ce principe avec autant de facilité que d'évidence.

SECTION IV

■43. Tout nous porte à croire que les animaux sont entièrement occupés de leurs sensations et de leurs périclitions actuelles : mais l'homme a la far eulté de se représenter les sensations dont il a eu conscience, et les objets qu'il a perçus précédemment. On peut désigner convenablement cette faculté par le nom de conception.

44. Les objets de quelques-uns de nos sens sont plus aisément conçus que ceux des autres; et sons ce rapport on doit mettre au premier rang les objets perçus par les yeux. Nous pouvons néanmoins , dans tons les cas , développer considérablement par l'usage cette faculté de concevoir.

45. On admet généralement que la conception n'est accompagnée d'aucune croyance à l'existence de son objet ; mais diverses considérations rendent cette opinion fort douteuse.

46. Celte faculté a évidemment beaucoup de connexion avec le corps. La conception d'une snvenr acide excite la salivation ; la conception d'un instrument de torture appliqué à un membre produit une sensation semblable à celle qui résulterait de l'application même.

SECTION V

47. Nous ne saisissons par nos facultés perceptives que ce qui est particulier ou individuel ; mais ce n'est là qu'une petite partie du sujet que notre intelligence embrasse. Dans le plus grand nombre des cas, nos raisonnements se rapportent à des classes entières de faits ou d'objets.

48. L'œuvre de la classificalion suppose en nous le pouvoir de concentrer noire attention sur cer-

DE PHILOSOPHIE MOlt U.E. 149

taiiies qualités des objets , ou sur certaines circonstances des phénomènes , en la détournant de tout le reste. C'est co pouvoir que les logiciens appellent abstraction. On peut le définir d'une manière trèsgénérale, la faculté par laquelle l'esprit divise les composés qui lui sont offerts , afin de simplifier l'objet de son élude.

49. Un mot appcllatif ou générique est un nom commun applicable à un certain nombre de réalités individuelles qui se ressemblent par de certaines faces et diffèrent par d'autres. Au moyen de mots pareils, nos raisonnements peuvent embrasser des classes entières d'u!>jets et de phénomènes, et donner des résultats généraux qui l'cnTerinent une foule <if vcrilés |i:i]-iiru[|i'TCs. l.'usFijjf! que fait l'algèbre des lettres de l'àjptailet en offrélepllH bel exemple, i l lait bien comprendre la nature du raisonnement finirai et les principes qui lui servent do règle. Long-temps ces principes ont élu mal compris par les pliilusuphis . qui ïiqjpf>s.iit.'iil qu'un nuit ^ruerai exprime une réalité ilistincte îles rt-nlités individuelles qui composent le genre, et qui pensaient que l'esprit a la faculté de diriger son attention sur cette idée çt'iii-'riili: un rs.n-Hrr sans lu secours du langage. Un doit en grande parlie attribuer à celle erreur l'espèce de mystère qui enveloppe encore les seien-

50. Comme c'est uniquement par le langage que liens pouvons nous élever au raisonnement géné-

ESQUISSES

rai , la partie de la logique qui a rapport à l'usage des mots est, sans contredit, une des brandies les plus importantes de celte science. On n'a pas accordé à cette matière toute l'attention qu'elle

mérite.

S ! . S'assurer de la vérité des principes généraux n'est point une précaution siitlisnnic contre l'erreur. (Juelqiu- j n>tcrt qu'ils puissenl être en eux-mêmes, et coiuiue maximes spéculatives . on ne doit jamais les appliquer qu'avee la plus gronde circonspection dans la pratique delà vie. Les avantages qui résultent du judicieux emploi de ces principes, et les méprises qui déci veut de l'abus qu'un en peut l'aire ! . t [ j f' m i i ■ i i i i' r i * la matière d'un nouvel et important article dans nu tiiui système du logique.

32. L'habitude d'une spéculation abstraite que l'expérieuee n'a pas eurrigée, et celle d'une pratique aveugle que les principes généraux n'ont poiut éclairée, smil deux extrémités opposées OÙ. UOUS pouvons nous laisser aller dans la conduite de notre entendement - il est peu d'hommes qui ne manifestent dés leur jeunesse une inclination [dus ou moins prononcée vers l'un ou l'autre de ces deux vices intellectuel*-

SECTION VI

IIE l'aSSOCIATIOU DES IDÉES.

53. L'habitude d'allier ensemble différentes idées finit par amener ce résultai, que , dés que l'une parait dans notre esprit, l'autre semble naitre spontanément à sa suite : parmi les phénomènes relatifs aux opérations de l'intelligence, celui-là est un des plus frappants. Les philosophes modernes ont donné à cette loi de notre constitution le nom d'association des idée*. Sans ces derniers temps, on a employé cette expression dans un sens plus étendu pour désigner eette tendance de nos idées à se succéder dans un ordre régulier, soit que leur liaison dérive do l'habitude ou de tout autre principe d'as-

ii-i. Il serait pcitl-étte impossible de donner une énumération complète des différentes eircuii-tanees qui pouvent déterminer l'ordre de succession de nos idées. Ou peut compter au nombre des plus saillantes la ressemlilunee , IVi/m /,!!;/<• , V:>pjioiition t la coili.iv;uiir iIjiis l'espace et dans le temps . le rapport de tmitsveX d'e/jil, celui des moyens et de la fin, celui des prémisses et de la eouié:pieiii:i.\ Peut-être quolques-

uus de ces principes rentrent dans les autres; mais c'est une question qui no mérite pas que nous nous

y arrêtions. Ce qui est indubitable, c'est qu'il n'en est point de plus puissant que Vhabilutie , point qui donne matière à des recherches d'une plus grande importance pratique.

SB. Entre les principes d'association que nous Tenons d'énumérer, on doit faire une distinction importante. Les rapports qui constituent quelques-uns de ces principes se produisent d'eux-mêmes , et associent nos idées sans aucune intervention spéciale de l'attention; tandis que les rapports qui constituent les autres ne sont découverts que par la méditation et l'étude. Les rapports de ressemblance et d'analogie, d'opposition, de contiguïté dans le temps et l'espace , sont de la première espèce ; ceux do cause et d'effet, de moyens cl de fin , de prémisses et de conséquence, sout de la seconde. Celte différence explique comment des transitions qui seraient tout-à-fait choquantes dans mi ouvrage philosophique sont , de toutes , les plus agréables en poésie.

66. Que le cours de nos pensées soit réglé jusqu'à ce point par les lois de l'association, c'est un fait dont les causes nous sont inconnues , et sur lequel nous ne pouvons exercer aucun contrôle immédiat ou direct. Mais notre volonté n'est point sans influence sur cette partie de notre constitution, et il serait aussi curieux qu'important de déterminer l'étendue et les limites de son pouvoir.

87. Tant qu'une idée n'est pas venue d'elle-même solliciter notre attention , nous ne pouvons la susci-

1er en nous. Mais lorsqu'elles se présentent en grand nombre , il nous est donné de choisir et de rejeter ; nous [louvons retenir de préférence une certaine idée , et arrêter de la sorte le conra que nos pensées n'auraient pas manqué de prendre autrement.

58. L'influence indirecte de la volonté sur la série de nos idées est asseï étendue : elle s'exerce évidemment do deux manières : 1" par un effort d'attention, nous pouvons réprimer le cours spontané de nos idées , et l'aire prédominer les principes d'association qui doivent prévaloir dans un esprit studieux cl conséquent; 2" l;i pratique, nous pouvons fortilier un ccrlaiii | > i ■ i 1 1 1.- i | ><■ d'association au point d'acquérir un empire absolu sur une classe particulière d'idées.

B9. La vérité de cette dernière observation n'est pas doi Meuse : im us en ai nus des preuves remarquables dans le pouvoir que l'habitude donne à la volonté sur les procédés mtclleelncls qui consignent l'esprit proprement dit, l'art de versifier et de rimer, l'hua filial ion politique . le jjenie de l'im en lion dans les arts elles sciences, cl par-dessus tout le talent de l'improvisation.

60- De toutes les parties de notre constitution, les lois qui règlent l'association des idées sonl la plus intéressante pour le |ihilosi >pbc qui se livre à l'élude de la philosophie inorale. En suivant les conséquences de ces combinaisons intime- cl presque indissolubles que nuire intelligence se laisse' aller à l'oriner

r.s<jnssiîs

dans notre eufitnce et notre jeunesse . on peut en voir découler, connue de leur source, une grande partie de nos erreurs spéculatives, les aberrations de notre jugement moral . et la plupart de ces préjugés qui nous égarent dans la conduite de la vie. Une éducation judicieuse peut tirer parti de cette flexibilité d'un jeune esprit, et non- seulement la tourner au profil de notre pciiccliouneinent mural , niais encore s'en servir pour niiu< préparer des. 'mirées de plaisirs plus nombreuses et plus abondantes.

SECTION VII

61. Les théories qui prétendent expliquer le phénomène delà mémoire par (les impressions et des traces sur le cerveau sont entièrement hypothétiques, et ne jettent aucune lumière sur le sujet qu'elles cherchent à eclaircir.

62. Il faut convenir néanmoins que cette faculté parai l dépendre heaiienup de l'état de notre corps : on peut en juger par les rrleij de l'ivresse, de la maladie et de l'âge, tin recueil de fait* relatifs A ces influences et aux diverses circons lances qui les modifient serait fort utile à la connaissance de l'esprit humain , et pourrait conduire à dos inductions trèï-

DE FHTLOSOPHIE MORALE, 155

63. A ne considérer le3 choses que d'une manière ïnperfioîelle , on croirait qu'il y a des différences prodigieuses de capacité entre la mémoire d'un homme et celle d'un autre : mais, selon toute apparence , ces différences sont fort exagérées. On ne lient pas asseï cnmple des nombreuses diversités que les esprits doivent offrir sous ce rapport , par suite de cette multitude de directions que l'on voit prendre aux hommes , soit par penchant , soit par le hasard de leur situation.

64. Indépendamment de quelques inégalités dans l.i capacité naturelle, il ya des viirirtn'n de mémoire très-remarquables qui servent de base à d'importantes distinctions entre. Ic< hommes sous le rapport de l'intelligence.

65. Ces variétés dérivent surtout îles proportions ■ i il 1 1 -s lesquelles smil combinées les qualités! conslilulives de la mémoire. Une mémoire parfaite se composerait d'une ;> in i !■ i ■ ■ suiccpl ibililé a saisir, d'iuie grande capacité à retenir, et d'iule grand» promptitude à rappeler : mais une telle réunion de qualités est rare , et l'on ne peut guère en développer une qu'aux dépens des autres.

ise

ESQUISSES

SECTION vin.

66. Le propre de l'imagination est de recueillir au sein des objets divers que nous offre l'expérience certaines circonstances, certaines qualités, et de los combiner de manière à former un tout nouveau qui lui appartienne. Dans cette acception naturelle du mot , la faculté qu'il désigne rerient à ce que quelques auteurs ont appelé l'imagination créatrice ou poétique.

67. Cette faculté n'est pas simple; elle n'est que la réunion de plusieurs facultés différentes. Ainsi, par exemple , l'effort que fait le peintre pour composer un paysage idéal implique la conception, qui lui représente les belles scènes de la nature au sein desquelles il doit choisir les éléments de son ouvrage; l'abstraction, qui sépare les matériaux choisis de toutes les qualités et de toutes les circonstances qui les accompagnent dans le souvenir ; enfin le jugement ou le goût, qui fait le choix, dispose et ordonne la combinaison.

68. La nature et l'objet de l'imagination se manifestent avec plus d'évidence dans les arts qui tirent leurs éléments de beauté des perceptions de la vue. Les opérations de l'imagination , dans ce cas parti-

culîer , servent à faire comprendre par quels procédés , dans la conduite morale , certaines âmes s'écartent des modèles que leur fournit l'expérience, et se fraient vers un but nouveau des routes que personne n'a encore essayées. C'est par suite de ces opérations , qui , tout inaperçues qu'elles sont, se renouvellent incessamment dans la conscience de tous les hommes, que les affaires humaines offrent un spectacle si plein de variété et de mouvement , et grandissent ou déclinent, selon que les notions régnantes de vertu et de bonheur sont justes ou erronées.

SECTION IX

69. Les logiciens définissent le jugement, un acte de l'esprit par lequel une chose est affirmée ou niée d'une autre chose. Bien qne cette définition ne soit pas à l'abri de toute exception , elle est aussi bonne que la nature du sujet le comporte.

70. Parmi nos jugements, il en est qui se forment aussitôt qne les termes de la proposition sont compris , ou qui résultent si nécessairement de la constitution de notre nature , qu'ils règlent nos actions dès notre enfance, sans que jamais nous y ayons réfléchi. Dans d'autres cas , nos jugements sont le fruit d'une longue suite d'idées que nous parcourons pas

à pas. De là, doux espèces d'évidence : l'évidence iniiUlive, et l'évidence déductive.

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