Après le coup d'œil que nous venons de
jeter sur les principes de la religion naturelle , nous n'avons pas à nous étendre beaucoup sur les devoirs envers Dieu. Comme créatures raisonnables et morales , capables de reconnaître l'existence d'une cause toute-puissante, et d'éprouver pour elle des sentiments de dévotion , ce nous est un devoir d'appliquer nos facultés à l'étude de la sagesse , du pouvoir et de la bonté qu'il a déployés avec tant d'évidence dans ses ouvrages : et l'accomplissement de ce premier devoir nous conduit a tous les autres, et développe en nous le sentiment de l'obligation religieuse. Ceux qui nourrissent des idées justes sur ce sujet , le plus important de tous, admettront comme des propositions évidentes par elles-mêmes , les conséquences pratiques suivantes, qui comprennent quelques-uns des principaux effets, produits parla religion sur notre conduite.
339. Premièrement, si Dieu possède une excellence morale infinie , nous devons sentir pour lui , à un degré infini , toute b ces affections d'amour , de reconnaissance et de confiance qu'excite en nous le mérite imparfait de nos semblables ; car nous ne pouvons nous former quelque faible notion de la nature divine qu'en élevant à la plus baute perfection tout ce qu'il y. t de bienveillant et d'aimable dans l'homme. On peut donc considérer avec raison comme le premier élément de la morabté , le soin d'entretenir en nous pour l'Être suprême un amour et un respect habituels. Et la vertu d'un homme dont l'aine est
étrangère à ces sentiments de piété , n'est ni complète, ni surtout conséquente à elle-même.
340. Secondement , bien qu'on ne puisse avec vérité considérer la religion comme l'unique fondement de la moralité, cependant, lorsque nous sommes convaincus que Dieu est infiniment bon , et qu'il est l'ami, le protecteur delà vertu, nous trouvons dans cette croyance les plus puissants encouragements àla
- pratique de toutes les parties du devoir. Elle nous conduit à regarder la conscience comme le" vicaire de Dieu , et à considérer ses suggestions comme les commandements de cet Être dont nous avons reçu l'existence , et dont le grand objet , dans le gouvernement du monde , est de conduire toute la création- à la perfection et au bonheur.
341. Troisièmement, la considération de notre bonheur après cette vie (considération qui constitue , comme nous le verrons plus tard, uno obligation morale ) doit concouriravec les motifs dontnous avons déjà parlé , à déterminer en nous les vertueuses résolutions^. Les perceptions morales , que nous tenons
des indications claires de récompenses et de punitions futures , tenues en réserve par sa justice , et qu'il ne manquera point de départir en temps convenable. La religion est donc une espèce de loi souveraine confirmée par les plus imposantes sanctions, et qui enveloppe dans sa dépendance nos pensées comme
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nos actions. Chez les hommes des classes inférieures, incapables de spéculations abstraites , et dont les sentiments moraux ne peuvent avoir reçu beaucoup de culture , il est certain que, si quelque chose garantit do leur part l'accomplissement des devoirs sociaux, c'estavant tout cette perspective retigicusequi intéresse leurs craintes et leurs espérances.
342. Ajoutons enfin que le sentiment religieux , lorsqu'il est sincère , entraine nécessairement après soi une résignation complète à la volonté de Dieu : -il nous apprend , en effet , que tous les événements , quelque affligeants qu'ils paissent être, ont une fin que nous sommes incapables de concevoir mais qui est bonne, et qu'ils contribueront sans aucun doute à la perfection et au bonheur de notre nature.
SECTION II
UtS DEVOIRS ENVERS SOI SEMBLABLES.
343. Sous ce titre , nous ne nous proposons pas de donner une énumération complète de nos devoirs sociaux, mais seulement de mettre en lumière les plus importants. Nous aurons principalement en vue dans cette recherche de montrer l'imperfection des systèmes de morale qui essaient de résoudre toute la vertu dans un seul principe particulier. Entre ces systèmes, celui qui la résout dans la bienveillance est indubitablement le plus raisonnable ; mais, après les
remarques suivantes , cette doctrine elle-même paraîtra non-seulement inconciliable avec la vérité , mais encore susceptible de conséquences dangereuses.
ARTICLE I«
De la bienveillance.
34-4. Quelques moralistes ont supposé que la bienveillance était le seul objet immédiat de l'approbation morale ; et que la tendance au bien de la société était le seul caractère qui pût rendre une action et la rendit en effet obligatoire à nos yeux.
8-45. Malgré les apparences diverses qui, dans la nature humaine, semblentàlapremièrevuefavorïser cette théorie , elle est sujette à des objections insurmontables. Si le mérite d'une action doit uniquement se mesurer sur la quantité de bien qu'a voulu produire son auteur , il s'ensuit que les rapports qui existent entre les individus ne peuvent en aucun cas modifier la bonté d'une action : conséquence directement contraire aux jugements universels de l'humanité relativement aux obligations de reconnaissance , de véracité' et de justice.
346. A moins que nous n'admettions que ces devoirs sont immédiatement obligatoires , nous devons admettre la maxime , qu'une bonne fin sanctifie les moyens nécessaires à son accomplissement , c'est-à dire que nous pourrions nous soustraire au devoir de
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reconnaissance, de véracitéet de justice, toutes les fois qu'en le faisant nous aurions pour objet quelque intérêt essentiel de la société.
347. Peut-être dira-t-on que, dans de pareils cas, la considération de la plus grande utilité produirait une conduite invariablement conforme aux règles générales , parce qu'en dernière analyse on fait plus de bien en restant fidèle à ces règles qu'on ne pourrait en obtenir en les abandonnant au gré des circonstances; puis on prétendra que c'est l'idée d'utilité qui nous conduit d'abord à l'approbation des différentes vertus, etqu'eusuîte l'habitude et l'association des idées font que nous les observons sans plus songer aux conséquences. Maisn'est-ce pas pour avoir adopté cette manière de raisonner que les philosophes qui ont essaye de déduire toutes nos actions de l'amour de soi ont été si sévèrement censurés par les auteurs du système de la bienveillance; et les arguments que ceux-ci ont employés contre les adversaires, ne peuton pas les rétorquer contre eux?
3-48. Que la pratique de la -véracité, de la justice et de tous les autres devoirs soit utile à l'humanité , les moralistes de toutes les sectes le reconnaissent; et certes il y a de bonnes raisons de croire que , si quelqu'un pouvait apercevoir toutes les conséquences de ses actions , il verrait qu'il est toujours utile à la société d'agir conformément à ces règles , même dans les cas où la faiblesse de notre intelligence nous fait pencher pour l'avis contraire. Il est possible que
dans Dieu la bienveillance ou la recherche de la plus grande utilité' soit le seul principe d'action , et que la fin dernière pour laquelle il imposa les devoirs de véracité et de justice à ses créatures , fut d'assurer leur bonheur ; mais toujours est-il que pour l'homme ces lois sont indispensables, puisqu'il perçoit immédiatement leur rectitude ; et en vérité s'il n'en était pas ainsi, mais qu'on lui eût laissé le soin de déduire la bonté de ces lois des heureuses conséquences qu'elles produisent, il est très-douteux qu'd fût resté sur la terre assez do vertu pour sauver et maintenula société.
349. Ces remarques s'appliquent à uu grand nombre de systèmes moraux qui ont été présentés au monde sous des formes très-différentes, mais qui s'accordent tous à dériver de l'uttlitéles règles pratiques d'une conduite vertueuse. Tous ces systèmes ne sont que des modifications de la vieille doctrine qui résout toute vertu dans la bienveillance.
350. Si la bienveillance ne contient pas tout le devoir , au moius doit-on reconnaître qu'elle en est une des branches les plus importantes; il en est même peu qui soient l'objet d'un culte aussi particulier et d'une admiration aussi enthousiaste. La plausihilité des systèmes dont nous venons de parler prouve assez le rang qu'on n'accorde à lui donner parmi les vertus.
351 . Peut-être n'est-il point inutile d'ajouter que la bienveillance telle que nous l'entendons ici, est
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une disposition constante et arrêta: à faire le bonheur de nos semblables : autrement elle ne serait point l'objet de l'approbation inorale. Particulière aux natures raisonnables , un ne doit point la confondre avec les affections bienveillantes qui nona sont communes avec les bétes. Ces affections bienveillantes sont des auxiliaires de la bienveillance et peuvent être regardées comme des qualités aimables dans le caractère; mais comme elles viennent de notre organisation et non pas de nous, elles ne sont nullement méritoires. Elles ne peuvent mériter l'estime morale que dans le cas où elles se développent à un degré éminent; car elles annoncent alors la peine qu'on a prise à les cultiver et deviennent le signe d'une vertu active au sein de laquelle elles se sont exercées et fortifiées. C'est par la même raison que nous ne pouvons voir sans une sorte d'horreur les personnes dépouillées de ces affections : nous savons que de longues habitudes de dépravation ont pu seules les déraciner , et l'aversion que cette reV flexion nous inspire est fortifiée par le déplaisir que nous éprouvons toujours quand le cours ordinaire de la nature est interverti dans l'une de ses productions.
SB2. Quelques-uns des écrivains qui résolvent la vertu dans la bienveillance n'ont pas assez tenu compte de cette considération ; ils parlent souvent à? affections vicieuses et vertueuses , tandis que ces épithètes appartiennent , non pas aux affections , mais
aui actions, et plus proprement encore aux dispositions et aux plans de conduite qui déterminent ces actions.
358. Quand une bienveillance constante et raisonnée entre comme élément dans un caractère, elle donne à la conduite une parfaite uniformité et la préserve de ces inconséquences trop fréquentes dans les individus qui s'abandonnent à des affections particulières , publiques ou privées. Tous ces devoirs si frivoles en apparence et qui affectent si notablemont le bonheur des autres , la civilité , l'amabilité , la douceur, l'humanité, le patriotisme, la philanthropie , ne sont que des expressions diverses de la même disposition, qui change de formes selon les circonstances où elle s'applique et les rapports de l'agent avec les autres hommes.
ARTICLE II
De la justice.
854. Ce mot dans son acception la plus étendue désigne cette disposition en vertu de laquelle , toutes les fois que notre caractère, nos passions, notre intérêt sont engagés, nous nous déterminons à agir avec impartialité , indépendamment de toute considération particulière.
35S. Pour dégager notre ame des inflnences personnelles qui peuvent l'égarer, l'expérience nous
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enseigne , tantôt à nous rappeler les jugements que nous avons portes dans des circonstances semblables sur la conduite des autres , tantôt à nous poser des cas dans lesquels ni nous , ni rien de ce qui nous concerne ne se trouverait intéressé.
356. Mais bien que de pareils expédients soient nécessaires aux hommes les meilleurs pour assurer la rectitude de leurs jugements dans les questions qui les touchent , il ne s'ensuit pas comme on l'a supposé, que les idées que nous nous formons sur la justice ou l'injustice de notre propre conduite dérivent exclusivement des sentiments que la conduite des autres nous inspire. Le but de pareils expédients est uniquement d'arriver à une vue juste et claire des circonstances ; cette donnée obtenue, reste encore la question de savoir ce qui constitue pour nous l'obligation d'agir de telle ou telle manière? Il est très-important de remarquer en effet qu'après avoir déterminé d'une manière satisfaisante quelle est la conduite qu'un juge impartial approuverait , nous sentons que cette conduite est juste pour nous et que nous sommes moralement obligés d'agir en conséquence. Si nous n'avions recouru à aucun expédient pour assurer la rectitude de notre premier jugement , nous n'en aurions pas moins jugé que telle oa telle conduite était juste , injuste ou indifférente : il est probable seulement que notre décision, émanant d'une vue fausse ou partiale des circonstances, eut été erronée : voilà toute la différence. z^m$i^.
357. Comme nous ne finirions pas si nous essayions d'exposer toutes les formes sous lesquelles peut se déployer dans la vie la disposition morale à laquelle on a donné le nom de justice, il est nécessaire de concentrer notre attention sur quelquesunes de ses tendances les plus importantes. On peut les ranger sous deui chefs selon qu'elles ont pour objet, 1° de réprimer la partialité du caractère et des passions; 2° de réprimer la partialité de l'amour de soi, lorsque notre intérêt se trouve en opposition avec celui des autres. On peut distinguer ces deux formes de la justice en désignant la première sous le nom de bonne foi, et la seconde sous celui d'équité ou d'intégrité.