‹ Œuvres de Dugald StewartChapitre 46 sur 58 · Deux circonstances principales distinguent · texte numérisé non relu

Deux circonstances principales distinguent

DE FHILOSOP1IIK MORALE. 289

ia justice des antres vertus. D'abord , ses règles peuvent être posées avec un degré de précision quen'ad* mettent point les autres préceptes moraux. Ensuite, il est légitime d'user de contrainte envers ceux qui ne les observent pas , puisque toutes les fois qu'on les viole on attente aux droits d'autrui, et qu'on l'autorise par là même à employer la force pour sa défense et sa sûreté.

363. M. Hume insiste beaucoup sur une distinction d'une autre espèce entre la justice et les autres vertus. Cette vertu, selon lui, est artificielle et non pas naturelle. . Toutes les obligations qu'elle impose dérivent de l'union politique et de l'utilité eora-

360. A l'appui de cette assertion , il allègue surtout , qu'il n'y a point de principe inné qui nous pousse aveuglément à l'exercice de la justice, semblable à ces affections qui concourent avec nos dispositions bienveillantes et les fortifient, ' " ,

367. Mais, on accordant ce fait, sur lequel repose l'argument, on n'en peut rien conclure qui établisse une distinction essentielle entre l'obligation de justice et celle de bienfaisance : car, tant que nous obéissons à l'aveugle impulsion d'une affection, notre conduite n'est point vertueuse. Nos affections nous furent données pour fixer notre attention sur certains êtres dont le bonheur dépend de notre conduite, et pour exciter et soutenir l'activité de l'orne, lorsque le devoir peut n'y pas suffire ; mais la légiti- Dugtild Stewart. — Tome I. 10

mité on l'illégitimité do nos actionsne dépend en aucun cas de la force on de la faiblesse de l'affection; elle ne dépend que de notre obéissance ou de notre désobéissance à la voix de la raison et de la conscience. Celles-ci nous disent , dans un langage à l'abri de toute équivoque, que c'est parfois un devoir de contenir les plus aimables et les plus agréables émotions du cœur; que c'en est un, par exemple , d'éviter la vue des souffrances humaines , que des devoirs plus impérieux nous défendent d'adou- Ôr, et d'échapper ainsi à ce plaisir délicieux que nous trouvons à céder à l'humanité. En l que la bienveillance est une vertu . elle l'est pr«! ment de la même manière que la just ii que nous l'approuvons, non parce qu'elle nous e agréable , mais parce que nous sentons qu'elle est un devoir.

368. On peut remarquer de plus qu'il y a des principes grandement innés en nous, qui servent de frein à l'injustice : les principes de ressentiment et d'indignation, par exemple, qui certainement font partie de la constitution humaine tout autant que la pitié ou l'amour paternel, et qui impliquent, comme nous l'avons remarqué (§. 155 ), un sentiment d'injustice et par conséquent de justice.

369. Il est un cas remarquable où la nature semble avoir pris des précautions particulières pour garder vivant parmi les hommes un sentiment des obligations qu'impose la justice. Les bons offices reçus

DE THILOSOI'HLE MORALE.

des antres constituent une dette que nous sommes moralement tenus d'acquitter par tous les moyens légitimes qui sont en notre pouvoir. C'est un fait que témoignent les formes de langage employées dans ces occasions , tant par les philosophes que par le vulgaire. Et cependant , comme le devoir de reconnaissance n'admet point l'appui du magistrat corn mu les règles de Y honnêteté' proprement dite, la nature a jugé à propos d';i.ssurer fou observation par une des impulsions les plus irrésistibles et le» plus délicieuses de la constitution humaine. La reconnais sance , considérée comme devoir moral, est doue une branche de la justice qni noua est partiel dièrement recommandée par une do ces émotions agréables qui accompagnent toutes les affections bienveillantes. Elle est en même temps une branche de ce que nous avons appelé bienveillance rationnelle , car, sans se confondre avec le devoir dont nous sommes tenus envers l'humanité , elle tend cependant , sous un grand nombre de rapports , à augmenter la somme du bonheur social. Hud qu'embarrassantes que puissent paraître en théorie les questions casuistiques auxquelles celte partie de la morale a donné lieu , jamais', ou du moins rarement, causent-elles la moindre hésitation dans la conduite de ceux qui ont pris le sentiment du devoir pour règle d'action ; tant est parfaite l'harmonie des diverses parties de notre constitution , lorsqu'on les soumet au eontrôlo de la raison et de la conscience, et tant sont étroite

ESQUISSES

ment unies les dispositions qui nous portent à remplir les différents devoirs d'une vie vertueuse !

370. Comme les règles de la justice , lorsqu'elle s'applique à des questions où les droits d'autrui sont

engages, s'établissent avec un degré de précision qui leur est exclusivement propre, ou a fait de In partie de la morale qui s'y rapporte une science à part, sous le litre de jurisprudence naturelle.

871. Lit profession de ceux qui se livrèrent les premiers i'i l'élude de celte science, a beaucoup influé sur la manière dont elle a été traitée jusqu'ici. Non-seulement on a exposé les principes du droit naturel sons la forme d'un système de législation , maison n servilement copié, dans l'exposition, le langage technique et les divisions arbitraires du droit romain.

372. II en est résulté qu'une des branches les plus importantes de la loi naturelle a revêtu peu à peu des formes tout artificielles et soolastiqUes , et que plusieurs maximes capricieuses se sont insensiblement introduites parmi les principes de la jurisprudence universelle. De là aussi ces li-ivoles discussions sur des questions tantôt oiseuses, tantôt imaginaires , qui viennent trop souvent se substituer aux recherches fondamentales que la science appelle et que suggèrent la ualure et la condition générale de l'eïpcce humaine.

378. Un inconvénient plus matériel encore est résulté des habitudes de profession des premiers

écrivains en matière de jurisprudence. Non contents d'établir les règles de la justice, sous les formes et dans le langage le plus familier à leur esprit, ils ont essayé d'étendre la même manière à toutes les autres branches de la philosophie morale, et d'échapper, par des définitions arbitraires , à la nécessité d'accommoder leur mode d'investigation à la nature diverse de leur sujet. Bien que la justice soit la seule branche de la vertu où chaque devoir implique un droit qni lui corresponde, ilaont, sous le titre de droits imparfaits et externes , opposé à toute espèce d'obligations, des droits de leur propre création, auxquels ils ont rattaché comme à leur source tous nos différents devoirs. Et c'est ainsi qu'une étude pleine de charme et d'utilité chez les anciens moralistes est devenue , dans la plupart des systèmes modernes, aussi rebutante et surtout aussi inutile que la logique des scola s tiques.

S7-i. Outre ces défauts dans les systèmes modernes de jurisprudence (défauts qui ont pris leur source dans les habitudes de ceux qui s'adonnèrent

de justice ne puissent en aucune façon se résoudre dans des considérations d'utilité, cependant, dans toutes les associations politiques, ces deux choses sont tellement confondues dans les institutions , qu'il est impossible de les séparer complètement dans le

les premiers à cette étude) y il en est un autre trèsessentiel , qui dérive des idées inexactes qu'on s'est faites de l'objet de la science. Bien que les devoirs

ESQUISSES

raisonnement. Il i'en est suivi , comme l'a remarqué M. Hume, que les auteurs en jurisprudence, tout en professant qu'ils se renfermaient entièrement dans le premier point de vue, ont pris sans cesse pour point de départ des principes qui appartiennent au second. Aussi, pour éviter cette confusion, nous semble- t-il à propos de ne pas considérer la jurisprudence comme un pur système de justice naturelle, mais de l'unir à la politique , et de développer les principes généraux de la justice et de l'utilité, dans l'état de combinaison où la constitution de la société nous les offre. Cette manière d'envisager le sujet qui le rejette dans la troisième partie de nos Esquisses, aura cet antre avantage de montrer avec quelle exactitude ces deux espèces de principes coïncident dans leur application , et combien sont étroites les conceptions d'utilité' qui ont si souvent conduit les politiques à se départir de ce qu'ils sentaient être juste, par respect pour ce que leur jugement borné regardait comme avantageux.

ARTICLE ÏII.

De la ve'ravite'.

S75. Les conséquences palpables qui résulteraient de l'absence de la véracité dans notre constitution , montrent asseï quelle haute place elle occupe parmi nos devoirs sociaux. Dans cette hypothèse le but du

langage serait manqué, et l'utilité de la connaissance restreinte pour chacun dans les limites de sa propre expérience.

376. L'utilité ne paraît point être pourtant le seul motif de l'approbation morale qui s'attache à cette disposition. Abstraction faite des conséquences, il y a quelque chose de plaisant et d'aimable dans la sincérité , la franchise et la vérité ; quelque chose de désagréable et de dégoûtant dans la duplicité , l'ambiguité et la fausseté. Hutoheson lui-même, ce grand promoteur de la théorie qui résout dans la bienveillance toutes les qualités morales , le confesse ; car il parle d'un sens qui approuve en nous la véracité , distinct du sens qui approuve les qualités utiles à l'humanité. Néanmoins , comme après tout ce n'est là qu'une manière vague de parler, il est bon d'analyscrplus particulièrement, en nous, la source de l'approbation que nous accordons à la véracité.

377. Qu'il y ait dans l'âme humaine un principe naturel et instinctif de véracité, c'est un fait que plusieurs autours ont remarqué. Le même principe de notre constitution , qui nous porte au commerce social , nous porte aussi à la sincérité dans nos communications mutuelles. L'expression native et spontanée de nos sentiments est toujours vraie ; la fausseté au contraire implique toujours une certaine violence faite à notre nature , en vertu de quelque motif que nous cachons avec inquiétude.

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