C.Ï.VCK
Fout proche de la balustrade , qui sépare de la rue la rolonde de Weber; sont plusieurs petites tables environnées de chaises de jardin; là, on respire un air pur, on observe les allans et les venans , et on est éloigné du bourdonnement cacophonique de ce maudit orchestre : c'est là que je viens m'asseoir, m'abandonnant aux légers écarts de mon imagination , qui m'amène sans cesse des figures amies avec lesquelles je cause à l'aventure, des arts, des sciences, et de tout ce qui fait la joie de l'homme. La masse des promeneurs passe devant moi, toujours plus épaisse, toujours plus mêlée, mais rien ne me trouble, rien ne m'enlève à mes amis fantastiques. Une aigre walse échappée des maudits instrumens me rappelle quelquefois du pays des ombres; je n'entends que la voix criarde des violons et de la clarinette qui brait;
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elle monte et elle descend tour à tour le long d'éternelles octaves qui me déchirent l'oreille, et alors la douleur aiguë que je ressens m'arrache une exclamation involontaire.
— Oh! les infernales octaves! m'éci'iai-je un jour.
J'entendis murmurer auprès de moi :
Fâcheux destin! encore un chasseur d'octaves !
Je me levai et je m'aperçus qu'un homme avait pris place à la même tahle que moi. Il me regardait fixement, et je ne pus à mon tour détacher mes regards des siens.
Jamais je n'avais vu une tête et une figure qui eussent fait sur moi une impression aussi subite et aussi profonde.
Un nez doucement aquilin regagnait un front large et ouvert, où des saillies fort apparentes s'élevaient au-dessus de deux sourcils épais et à demi-ar
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gentés. Ils ombrageaient deux yeux étincelans, presque sauvages à force de feu, des yeux d'adolescent jetés sur un visage de cinquante ans. Un menton gracieusement arrondi contrastait avec une bouche sévèrement fermée, et un sourire involontaire, que produisait le jeu des muscles, semblait protester contre la mélancolie répandue sur ce vaste front. Quelques boucles grises pendaient seulement derrière sa tête chauve, et une large houppelande enveloppait sa haute et maigre stature.
Dès que mes regards tombèrent sur cet homme , il baissa les yeux , et reprit sa tâche, que mon exclamation avait sans doute interrompue : elle consistait à secouer complaisamment, de plusieurs petits cornets dans une grande tabatière, du tabac qu'il arrosait de temps en temps de quelques gouttes de vin. La musique ayant, cessé, je ne
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pus me défendre de lui adresser la parole.
— Il est heureux que la musique se taise, lui dis-je, elle n'était pas supportable.
Il me jeta un regard à la dérobée?
et versa son dernier cornet.
— Il vaudrait mieux qu'on ne jouât pas du tout, que de jouer aussi mal, repris-je. N'étes-vous pas de mon avis?
— Je ne suis d'aucun avis, dit -il.
Vous êtes musicien et connaisseur de profession?...
— Vous vous trompez. Je ne suis ni l'un ni l'autre. J'ai appris autrefois à jouer un peu du piano et de la contrebasse, comme une chose qui tient à une bonne éducation, et mon maître me disait que rien ne faisait plus mauvais effet qu'une voix de haute-contre procédant par octaves vers la basse.
Voilà mon autorité, je vons la dorme pour ce qu'elle vaut.
— Vraiment, répondit -il. Quittant alors son siège , il se dirigea lentement et d'un air pensif vers les musiciens , en levant à plusieurs reprises les yeux au ciel et se frappant le front avec la paume de sa main , comme quelqu'un qui voudrait éveiller en lui un souvenir. Je le vis de loin parler aux exécutans , qu'il traita avec une dignité hautaine. Il revint, et à peine eut-il repris sa place, qu'on se mit à jouer l'ouverture d'Iphigénie en Aulide.
Il écouta Yandante les yeux à demifermés, et les bras croisés sur la table. Par un léger mouvement de son pied gauche, il marquait les intonations; il releva la tête , jeta un regard derrière lui, étendit sur la table sa main gauche , dont les doigts ouverts semblaient plaquer un accord sur un piano, et
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éleva la droite en l'air : c'était un maître d'orchestre qui donnait le signal d'une autre mesure. — Sa main droite retomba, et Vallégro commença. Une rougeur brûlante couvrit ses joues pâles, ses sourcils se rejoignirent entre les plis de son front , et une fureur divine dissipa le sourire forcé qui voltigeait autour de ses lèvres. Il se recula , ses sourcils se relevèrent , les muscles de ses joues se contractèrent de nouveau, ses yeux brillèrent, une expression de douleur couvrit ses traits; son haleine s'échappa péniblement de sa poitrine, des gouttes de sueur vinrent mouiller son front, et son doigt levé annonça le tutti et le morceau d'ensemble. Sa main droite ne cessa pas de battre la mesure; mais de la gauche il tira son mouchoir et s'essuya le visage. C'est ainsi qu'il anima le squelette d'ouverture que nous offraient deux vio-
ions, et qu'il lui donna de la chair et des couleurs. J'entendais les sons tendres et plaintifs de la flûte, dans ses tons ascendans, lorsque la tempête des violons et des basses a cessé, et que le tonnerre des timbales garde le silence; j'entendais les accens brefs et rapides des violoncelles, du hautbois, qui exprime la douleur, jusqu'à ce que le tutti revenant tout -à -coup, eût comme un géant, écrasé toutes les plaintes et les douces lamentations, sous ses pas cadencés et retentissans.
L'ouverture était achevée : l'homme laissa retomber ses deux bras et resîa les yeux fermés, comme quelqu'un dont une application extrême a épuisé les forces. La bouteille qui se trouvait devant lui était vide. Je remplis son verre avec du vin de Bourgogue que je m'étais fait apporter. Je l'invitai à boire; il but sans cérémonie, et vidant son VIII. 17
verre d'un trait , il s'écria : Je suis content de l'exécution! L'orchestre s'est bravement comporté!
— Et cependant, repris-je, on ne nous a donné qu'ime pâle esquisse d'un chef-d'œuvre composé des couleurs les plus éclatantes.
— Si je juge bien , vous n'êtes pas de Berlin !
— En effet, je ne suis' ici que momentanément. — Mais il fait froid , si nous allions dans la salle?
- — L'idée est bonne. • — Je ne vous connais pas, mais vous ne me connaissez pas non plus. Nous ne nous demanderons pas nos noms ; des noms sont souvent une chose embarrassante. Je bois avec vous du vin de Bourgogne qui ne me coûte rien , nous sommes bien ensemble ; tout est au mieux !
li me dit ces paroles avec bon ho-
mie. Nous étions entrés dans la salle; en s'asseyant, sa houpelande s'ouvrit, et je remarquai avec surprise qu'il portait sous ce vêtement une veste brodée , une culotte de velours et une petite épée d'argent. Il boutonna sa houpelande avec soin.
— Pourquoi , lui dis-je, pourquoi m'avez-vous demandé si je suis de Berlin?
— Parce que , dans ce cas , j'aurais été forcé de vous quitter.
— Cela est fort énigmatique.
— Nullement, si je vous dis que.... Eh bien ! oui, je suis un Compositeur.
— Je ne vous comprends pas encore.
— Alors pardonnez-moi ma question , car je vois que vous n'entendez rien ni à Berlin ni aux Berlinois,
Il se leva , et fit rapidement le tour de la chambre ; puis il s'approcha de
la fenêtre, et fredonna le chœur des prêtresses d'Iphigénie en Tauride , en s'accompagnant du bruit de ses doigts sut* les vitres. Je remarquai avec étonnement qu'il y introduisait de nouvelles phrases musicales , dont l'énergie m'agita. Il revint prendre sa place. J'étais singulièrement frappé des manières de ce personnage et de son talent musical. Je gardai involontairement le silence.
— N'a vez-vou s jamais composé? me dit-il.
— Je me suis essayé dans cet art ; mais j'ai trouvé que ce que j'écrivais dans mes momens d'enthousiasme me paraissait ensuite pâle et ennuyeux.
Alors j'ai renoncé à ce travail.
— Vous avez eu tort, car c'est déjà bon signe que de n'être pas content de ses essais. On apprend la musique quand on est petit garçon ^ parce que
papa et maman le veulent ainsi, et dèslors on racle et on clapotte à plaisir ; mais tout doucement l'âme devient sensible à la mélodie. Peut - être le thème a demi-oublié d'un air qu'on chantait autrefois , est - il la première idée qu'on ait en propre, et cet embryon , péniblement nourri par d'autres idées également étrangères , devient un colosse ! — Ah! comment serait-il possible d'indiquer seulement les mille manières dont on arrive à composer? C'est une large route, où la foule se presse, en s'agitant et en criant : Nous sommes élus ! nous sommes au but ! — On arrive par une porte d'ivoire dans le royaume des rêveries.
Il est peu d'iiommes qui aient vu cette porte une "seule fois; il en est moins encore qui l'aient franchie!— Là tout est merveilleux ; de folles images flottent çà et là ; il en est de sublimes ;
IgS CONTES FANTASTIQUES.
mais on ne les trouve qu'au-deJà de& portes d'ivoire. Il est encore plus difficile de sortir de cet empire. On y vogue , on y tourne , on y tourbillonne. Beaucoup de ces voyageurs oublient leur rêve dans le pays des rêves ; ils deviennent eux-mêmes des ombres au milieu de tous ces brouillards.
Quelques - uns s'éveillent et seTntent ; il s'élèvent, et gravissent ces cîmes mobiles : enfin ils arrivent à la vérité ! Le moment est venu ; ils touchent à ce qui est éternel, à ce qui est indicible ! — Voyez ce soleil; c'est le diapason d'où les accords , semblables à des astres, vous plongent et vous enveloppent dans des flots de lumière. Des langes de feu vous environnent, et vous garrottent comme un nouveau-né, jusqu'à ce que Psyché * vous dégage et vous entraîne au séjour de l'harmonie.
* L'âme
A ces derniers mots, il se dressa sur ses pieds , et leva les yeux vers le ciel ; puis il se remit à sa place, et vida son verre , que j'avais rempli. Nous étions seuls, un silence profond régnait autour de nous, et je me serais gardé de le rompre, de crainte de troubler les méditations de cet homme extraordinaire.
Enfin il reprit Ja parole, mais avec plus de ca?me.
— Quand je pénétrai dans ce vaste champ, j'étais poursuivi par mille anxiétés, par mille douleurs. Il était nuit, et des masques grimaçans venaient m'effrayer et s'accroupir autour de moi; des spectres m'entraînaient jusqu'au fond des mers, et du même trait, me ramenaient dans les plaines lumineuses du ciel. Tout redevenait ténèbres, et des éclairs perçaient la nuit, et ces éclairs étaient des tons d'une pureté admirable, qui me berçaient douce-
ment. — Je me réveillai , et je vis Un œil vaste et limpide; qui plongeait sou regard dans une orgue; et chaque fois que son éclatant rayon visuel colorait une des touches , il en sortait des accords magnifiques, tels que je n'en avais jamais ouïs. Des flots de mélodie débordaient de toutes parts, et moi , je nageais délicieusement dans ce frais torrent j qui menaçait de m'engloutir.
L'œil se dirigea vers moi, et me soutint à la surface des ondes écumantes.
Les ténèbres revinrent. Alors deux géants, couverts d'armures brillantes, m'apparurent : c'étaient la basse fondamentale et la quinte. Ils m'entraînèrent de nouveau dans l'abîme -, mais l'œil me souriait : Je sais, dit-il, que ton cœur est animé de désirs; la douce tierce va venir pour toi se placer entre ces deux colosses; tu entendras sa voix légère, et tu me reverras avec le cortège de mes mélodies.
GLUCK. yoi
Il se tut.
— Et vous revîtes cet œil divin ? — Oui, je le revis. Je me retrouvai dans le pays des songes. J'étais dans un valion ravissant; et les fleurs y chantaient ensemble. Un tournesol gardait seul le silence, et inclinait tristement vers la terre son calice fermé. Un attrait irrésistible m'entraînait vers lui. — Il releva sa tête. — Le calice se rouvrit, et, du milieu de ses feuilles, je vis apparaître Xœil dont les regards étaient tournés vers moi. Alors s'échappèrent de mon front des sons harmotiieux qui se répandaient au milieu des fleurs et semblaient les raviver; elles les aspiraient en frémissant, 'comme une pluie bienfaisante qui vient après une longue sécheresse. Dgs vapeurs odorantes s'élevèrent du milieu des fleurs, et me plongèrent dans l'ivresse; les
feuilles du calice s'élevèrent au-dessus de ma tête, et je perdis mes sens.
A ces derniers mots, il se leva et s'échappa d'un pas rapide. J'attendis vainement son retour : je résolus de regagner seul la ville.
J'approchais déjà de la porte de Brandenbourg , lorsque, dans l'ombre, je vis marcher devant moi une longue figui'c que je reconnus pour mon original. Je lui adressai la parole :
— Pourquoi m'avez-vous si brusquement quitté ?
— Il commençait à faire trop chaud, et l'Euphon commençait à résonner.
— Je ne vous comprends pas.
— Tant mieux.
— Tant pis, car je voudrais bien vous comprendre.
— N'entendeÈ-vous rien ?
— Rien.
— C'est passé. — Marchons. Je n'aime
pas beaucoup la compagnie ; mais vous ne composez, pas, et vous n'êtes pas de Berlin.
— Je ne puis deviner la cause de votre rancune pour les Berlinois. Dans cette ville, où on estime tant la musique et où on la cultive si généralement, un homme tel que vous devrait se trouver très-heureux.
— Vous êtes dans l'erreur. Pour mon tourment, je suis condamné à errer, comme un ange déchu, dans une contrée déserte.
— Une contrée déserte, ici, à Berhn?
— Oui, c'est un désert que ce lieu, car aucun esprit ne s'approche de moi.
Je suis seul. IH
— Mais les artistes!.... les compositeurs !
— Loin de moi ces gens-là ! Ils griffonnent, raffinent, arrangent tout, jus-
ào4 COJyTES FANTASTIQUES,
qu'à ce que tout soit mignon et corn* passé; ils mettent tout en branle pour trouver une misérable pensée, et au bout de tous ces bavardages sur l'art et le génie des arts, ils ne peuvent arriver à produire ; ou bien, s'ils se sentent assez de cœur pour mettre une ou deux idées en lumière, la froideur glaciale de leur œuvre témoigne leur éloignement du soleil. — C'est un travail de Lapon.
— Votre jugement me semble trop rigoureux. Les belles représentations du théâtre doivent au moins vous satisfaire.
— J'avais pris sur moi d'aller encore une fois au théâtre, pour entendre l'opéra de mon jeune ami. — Comment se nomme-t-il donc ? — Ah 1 le monde entier est dans cet opéra! les esprits de l'enfer se montrent tout au milieu de la foule brillante des gens du
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inonde; tout y a une voix et un accent tout-puissant. — Diable!., je parle de Don Juan. Mais je ne pus assister jusqu'à la fin de l'ouverture , qui fut tripotée prestissimo, sans tact et sans âme. Et je m'étais préparé à l'entendre parle jeune et par la prière!
— Si je dois convenir qu'ici les chefsd'œuvre de Mozart sont trop souvent négligés d'une manière coupable, du moins ceux de Gluck sont-ils représentés avec une pompe digne de leur mérite.
— Vous pensez? — J'ai voulu une fois entendre Iphigénie en Tauride. — En entrant au théâtre, je m'aperçois qu'on joue l'ouverture d'Iphigénie en Aulide. Hem ! me dis-je , c'est une erreur. On donne cettQ Iphigénie-là. Mais je tombe de mon haut, en entendant arriver l'andante par lequel commence Iphigénie en Tauride, et puis l'ouragan.
1o6 CONTES F A.NT ASTIQUES.
Tout l'effet, toute l'exposition calculée du drame se trouve perdue. Une mer calme. — Une- tempête. — Les Grecs jetés sur le rivage; tout l'opéra est là î Quoi ? le compositeur a-t-il écrit son ouverture sur un tambour , pour qu'on la souffle comme on veut et où on veut, comme un morceau de trompettes ?
— Je conviens de la faute. Cependant on fait tout pour relever les ouvrages de Gluck!
— Oh! oui, dit-il d'un ton bref, et en souriant amèrement. Tout-à-coup il repartit , et rien ne put l'arrêter. En un instant, il eut disparu. Durant plusieurs jours, je le cherchai vainement dans le jardin botanique.
Quelques mois s'étaient écoulés. Je m'étais attardé, par une froide soirée
pluvieuse, dans un quartier éloigné, et je regagnais en toute bâte ma demeure, située dans la rue Frédéric. Mon chemin me conduisait devant le théâtre ;.
la musique bruyante des timbales et des trompettes que j'entendis en passant, me fit souvenir qu'on donnait i'Armide de Gluck, etj'étaissurlepoint d'entrer, lorsqu'un singulier monologue qui vint à moi au-dessous de la fenêtre d'où l'on distinguait presque tous les tons de l'orchestre, fixa mon attention. — Voici que vient le roi. — Ils jouent la marche. — Roulez, roulez, timbales! — Bien ! vigoureusement !
Oui , oui , il faut recommencer ce trait onze fois ; autrement la marche ne serait plus une marche. — Ah ! ah !
Maëstoso. — Graduez cela lentement, mes enfans. — Voyez, voilà un violon qui traîne la semelle! — Allons, reprenez pour la douzième fois, et
2o8 CONTES FANTASTIQUES.
frappez toujours à la dominante ! ■ — Maintenant, il fait son compliment. — Armide le remercie gracieusement. — Encore une fois. — Là , il manque encore deux soldats! Maintenant, entrons vigoureusement dans le récitatif. — Quel mauvais génie m'a attaché ici?
— L'enchantement est rompu , lui dis-je. Venez.
Je pris par le bras mon original du jardin botanique, car ce n'était nul autre , et je l'entraînai avec moi. Il parut surpris et me suivit en silence. Mais nous nous trouvions déjà dans la rue Frédéric, lorsqu'il s'arrêta tout à coup.
— Je vous connais, dit-il. Vous étiez au jardin botanique. — Nous parla mes beaucoup. Je bus du vin qui m'échauffa. — Ensuite l'Euphon résonna durant deux jours. J'ai beaucoup souffert , mais c'est passé.
— Je me réjouis que le hasard m'ait
GLUCK. a09
ramené auprès de vous. Faisons plus ample connaissance. Je ne demeure
pas loin d'ici, si
— . Je ne puis aller chez personne.
— Eh bien, vous ne m'échapperez pas ; je vous suivrai.
— Alors , vous aurez quelques centaines de pas à courir avec moi. Ne vouliez- vous pas aller au théâtre ?
— Je voulais entendre Armide^aiiais maintenant
— Vous entendrez Armide ! venez.
Nous remontâmes silencieusement
la Frédéric-Strasse ; il prit vivement une petite rue latérale, et à peine pusje le suivre , tant il courut rapidement, jusqu'à ce qu'il fût enfin arrivé devant vtne maison de chétive apparence-. Il frappait depuis long-temps , lorsque la porte s'ouvrit enfin. En tâtonnant dans l'ombre , nous atteignîmes à un esca- Uer et parvînmes jusque dans une VIII. i8
2to CONTES Fantastiques.
chambre de l'étage supérieur ; mon guide la referma avec soin. J'entendis ouvrir encore une porte ; bientôt il reparut avec une lumière à la main , qui me permet de distinguer ce lieu , dont le singulier arrangement ne me surprit pas peu. Des chaises antiques, richement garnies, une horloge dans une grande boîte dorée, et un large miroir entouré d'arabesques de formes massives, donnaient à l'ensemble de l'ameublement l'aspect affligeant d'une splendeur ternie. Au milieu de la chambre se trouvait un petit piano sur lequel on voyait une grande écritoire de porcelaine , et non loin de là quelques feuilles de papier réglé. Un second regard jeté sur ce petit établissement de compositeur , me convainquit qu'on n'en avait pas fait usage depuis longtemps, car le papier avait entièrement jauni; et une épaisse toile d'araignée
s'étendait sur toute la surface de l'écritoire. L'homme s'approcha d'une armoire placée dans l'angle de la chamhre, et tira un rideau qui la masquait. Je vis alors une suite de grands livres bien reliés, avec des inscriptions en lettres d'or, telles que : Orfeo^ Armida, Alceste, Iphigenia ;\yc^î ^ je vis réunis à la fois tous ies chefs-d'œuvre de Gluck.
— Vous possédez toute l'œuvre de Gluck ? m'écriai - je. Il ne répondit rien, mais un sourire couvulsif contracta sa bouche; et le jeu des muscles de ses joues tombantes, mis tout à coup en mouvement, changea son visage en un masque chargé de plis. Les regards fixés sur moi , il saisit un des livres , — c'était Armide ; et s'avança d'un pas solennel vers le piano. Je l'ouvris vitement, et j'en déployai le pupitre; il sembla voir cette attention avec
2 12 COJVTES FANTASTIQUES.
plaisir. Il ouvrit le livre, et quel lut mon étonnement! je vis du papier réglé , et pas une note ne s'y trouvait écrite.
Il me dit : Je vais jouer l'ouverture; tournez les feuillets , et à temps ! — Je le promis, et il joua magnifiquement et en maître, à grands accords fortement plaqués, et presque conformément à la partition , le majestueux Tempo di Mai^eia , par lequel commence l'ouverture : mais l'allégro ne fut que parsemé des principales pensées de Gluck. Il y introduisit tant de phrases originales, que mon étonnement s'accrut de plus en plus. Ses mo" dulations étaient surtout frappantes, et il savait rattacher à tant de variations brillantes le motif principal, qu'il semblait sans cesse rajeunir et paraître sous une forme nouvelle. Son visage était incandescent ; tantôt ses sour-
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cils se rejoignaient, et une fureur longtemps contenue semblait sur le point d'éclater; tantôt ses yeux, remplis de larmes, exprimaient une douleur profonde. Quelquefois, tandis que ses deux mains travaillaient d'ingénieuses variations, il chantait le thème avec une agréable voix de ténor; puis, il savait imiter d'une façon toute particulière, avec sa voix, le bruit sourd du roulement des timbales. Je tournais assidûment les feuillets en suivant ses regards. L'ouverture s'acheva, et il tomba dans son fauteuil, épuisé et les yeux fermés. Bientôt il se releva, et tournant avec vivacité plusieurs pages blanches de son livre, il dit d'une voix étouffée : Tout ceci, monsieur, je l'ai écrit en revenant du pays des rêves. Mais j'ai découvert à des profanes ce qui est sacré, et une main de glace s'est glissée dans ce cœur brûlant. Il ne s'est pas
:îl/t CONTES FANTASTIQUES.
iJrlsé; seulement j'ai été condamné à errer parmi les profanes, comme un esprit banni, sans forme, pour que personne ne me connaisse , jusqu'à ce que Xœil m'élève jusqu'à lui, sur son regard. — Ah! chantons maintenant les scènes d'Armide.
Et il se mit à chanter la dernière scène ^Armide avec une expression qui pénétra jusqu'au fond de mon âme.
Mais il s'éloigna sensiblement de la version originale : sa musique était la scène de Gluck , dans un plus haut degré de puissance. Tout ce que la haine, l'amour, le désespoir, la rage, peuvent produire d'expressions fortes et animées, il le rendit dans toutes ses gradations. Sa voix semblait celle d'un jeune homme, et des cordes les plus basses elle s'élevait aux notes les plus éclatantes. Toutes mes fibres vibraient 50US ses accords; j'étais hors de moi.
Lorsqu'il eut terminé la scène, je me jetai dans ses bras, et je m'écriai d'une voix émue : Quel est donc votre pouvoir? Qui êtes-vQUs?
Il se leva et me toisa d'un regard sévère et pénétrant, et au moment où je me disposais à répéter ma question, il avait disparu avec la lumière, me laissant dans l'obscurité la plus complète. J'étais seul déjà depuis un quart d'heure, je désespérais de le revoir, et je cherchais, en m'orientant sur la position du piano , à gagner la porte , lorsqu'il reparut tout-à coup avec la lumière : il portait un riche habit à la française, chargé de broderies, une belle veste de satin , et une épée pendait à son côté.
.Te restai stupéfait; il s'avança solennellement vers moi, me prit doucement la main, et me dit en souriant d'un air singulier : Je surs le chevalier Gluck. !
Quand on faisait mention du dernier siège deDresden, mon jeune ami Anselme devenait toujours plus pâle que d'ordinaire. Il joignait les mains sur ses genoux, regardait fixement devant lui, perdu dans ses pensées, et murmu-
lait (les paroles inintelligibles. — Popowicz voulait me tuer.... mais Agafia:
me couvrit de ses mains bienfaisantes; elle m'entoura de ses voiles mouillés, comme la naïade du fleuve... — Pauvre Agafia! — A ces mots, Anselme avait coutimie de faire plusieurs bonds sur sa chaise et de s'agiter avec douleur.
Il était complètement inutile de demander à Anselme ce qu'il avait voulu dire, car il se bornait à répondre : Si je racontais ce qui m'est arrivé avec Popowicz et Agafia, on me prendrait pour un fou !
Par une brumeuse soirée d'octobre, Anselme, que je croyais fort éloigné, entra dans machambre oùse trouvaient plusieurs de nos amis. Il semblait animé d'une surabondance de vie ; il était plus amical, plus tendre que de coutume, mélancolique même, et son humeur toujours si fantasque, se pliait, comme do-
AG\FIA. -^ll
liiinéepar la pensée qui s'était emparée lie son âme. — Il faisait entièrement sombre, un de nous voulut aller chercher des lumières; Anselme lui saisit les deux bras et l'arrêta en lui disant : Veux-tu faire une fois quelque chose qui me plaise? n'apporte donc pas de lumière , et laisse-nous causer à la lueur incertaine de la lampe qui brûle au fond du cabinet voisin. Tu peux faire tout ce qui te plaît. Bois du thé, fume, étends-toiavec mollesse; mais ne choque pas ta tasse contre la table , n'aspire pas avec bruit les bouffées de la pipe, et que le parquet ne retentisse pas du fracas de tes bottes. Ces interruptions ne m'offenseraient pas seulement, mais elles me rappelleraient du cercle des souvenirs où je me délecte aujourd'hui.
A ces mots il se jeta sur un sopha.
Après une pause passablement Ion-
gue, il se mit à dire : Demain matin, à huit heures , il y aura juste deux ans que le général Mouton , comte de Lobau, sortit de Dresden avec douze mille hommes et vingt-quatre pièces de canon pour se frayer passage à travers les monts de Misnie.
— J'avoue, s'écria en riant notre ami, j'avoue, mon cher Anselme, que je m'attendais au moins à quelque apparition céleste , en te voyant ainsi tout disposer pour te faire entendre. Que m'importent ton comte Lobau et sa sortie? Et depuis quand les événemens militaires se gravent-ils si bien dans ta mémoire , que tu te rappelles aussi mathématiquement les soldats et les canons?
— Ce temps, si riche en événemens, dit Anselme, est-il donc déjà devenu si étranger pour toi, que tu ne saches plus comment nous nous trouvâmes
tous atteints d'un vertige militaire?
Le noli turbare ne préservait pas plus nos veilles studieuses qu'il ne préserva celles du savant Archimède, et d'ailleurs nous ne voulions pas être préservés; car dans tous les cœurs battait un désir de guerre , et chaque main saisissait des armes inaccoutumées , non plus pour se défendre, mais pour attaquer et venger par la mort l'offense de la patrie. Cette puissance qui plaçait alors sur nous m'apparak aujourd'hui, et vient m'arracher aux doux travaux des sciences, pour me replonger dans le tumulte des batailles.
Nous ne pûmes nous empêcher de sourire de l'humeur guerrière du pacifique Anselme; mais il ne s'en aperçut pas, grâce à l'obscurité, et après avoir de nouveau gardé le silence durant quelques momens, il reprit : Vous m'avez souvent dit qu'une influence
secrète, qui règne en moi, me fait voir sans cesse des choses fabuleuses aux-^ quelles personne ne veut ajouter foi, et qui semblent produites par mon imagination, bien qu'elles se représentent extérieurement à mes yeux comme un symbole du merveilleux qui s'offre à nous, sous toutes les formes, dans la vie. Telle est la nature de ce qui m'arriva, il y a deux ans , à Dresden, pendant le siège.
La journée entière se passa dans un sombre silence, gros de pressentimens :
devant les portes, tout fut tranquille; pas un coup ne fut tiré. Tard dans la soirée, vers dix heures environ, je me glissai dans un café, sur le vieux marché, où, dans une petite chambre retirée, quelques amis, unis par l'espoir et l'amour de la patrie, s'assemblaient, cachés aux yeux de nos dominateurs.
C'est là qu'on foulait aux pieds les bul-
letins mensongers; c'est là qu'on se parlait avec véracité, et qu'on se ré* jouissait des batailles de la Katzbach, d'Ulm et de celle de Leipzig, qui prépara notre délivrance. En passant devant le palais de Bruhl , où demeurait le maréchal Gouvion Saint-Gyr, j'avais été frappé de la vive clarté répandue dans les salons, ainsi que du mouvement qui avait lieu dans le vestibule.
Je fis part de cette observation à mes amis, et nous commencions à nous livrer à mille conjectures, lorsqu'un nouveau venu arriva hors d'haleine. — « On tient un grand conseil de guerre chez le maréchal , nous dit-il. Le général Mouton va tenter un passage avec douze mille hommes et vingt -quatre pièces de canon. La sortie aura lieu demain , au point du jour. « — On discuta long-temps, et l'on convint que cette attaque pouvait devenir fatale aux
Français, vu la vigilance des assiégeans, et qu'elle amènerait peut-être la fin de nos angoisses. Nous nous séparâmes.
— Comment, me dis-je, en gagnant vers minuit ma demeure , comment se fait-il que notre ami ait pu connaître si promptement la décision du conseil de guerre? — Mais bientôt j'entendis un bruit sourd qui retentissait sur le p£tvé dans le silence de la nuit. Des pièces de canon et des caissons de poudre , dont les roues étaient soigneusement entourées de foin, passèrent devant moi , se dirigeant lentement vers le pont de l'Elbe. — La nouvelle était cependant vraie, me dis-je. Je suivis le convoi , et j'arrivai jusqu'au milieu du pont, où une arche qu'on avait fait sauter, avait été remplacée par des madriers de bois. De chaque côté s'élevaient de hautes palissades. Je m'appuyai contre le parapet du pont, pour
n'être pas remarqué. Tout-à-coup il me sembla qu une des palissades s'agitait çà et là, se baissant vers, moi, et qu'il en sortait des paroles confuses. L'épaisseur des ténèbres de cette nuit orageuse ne me laissait rien distinguer; mais lorsque l'artillerie eut passé et qu'un silence profond remplaça le lugubre roulement des canons, lorsqu'un léger murmure se fit entendre auprès de moi, et qu'un des lourds madriers se souleva sous mes pas, un froid glacial se répandit dans mes veines, et dans l'horreur que j'éprouvais, je demeurai immobile et comme cloué à la place que j'occupais. Un vent froid s'éleva, et chassant les masses noires qui se déployaient au-dessus des montagnes , laissa briller quelques pâles rayons de la lune à travers les déchirures des nuages. J'aperçus alors, non loin de moi, la figure d'un vieillard de
haute taille, la tète couverte de longs cheveux blancs, qui rejoignaient une barbe grise. Il portait un manteau court et étroit, et son bras nu soutenait un long bâton blanc, qu'il étendait au-dessus du fleuve. Il me sembla que c'était lui qui murmurait et qui se plaignait ainsi. Au même moment , des armes brillèrent à l'extrémité du pont, et des pas mesurés se firent entendre. Un bataillon français traversa le pont dans le plus profond silence. Le vieillard commença alors une chanson plaintive , et tendit son bonnet comme pour quêter une aumône. — Voilà saint Pierre qui veut pêcher, dit un grenadier. Un des soldats, qui marchait dans le rang suivant, s'arrêta en disant : — Eh bien! moi, pécheur, je l'aiderai à pêcher ! et il jeta une pièce de monnaie dans le bonnet du vieillard, qui le remercia par une sorte de
liurlement. Plusieurs officiers et plusieurs soldats lui jetèrent en silence leur aumône, et chaque fois illes salua par ce hurlement singulier. Enfin, un officier, que je reconnus pour le comte I.obau , accourut si près du vieux mendiant que je craignis de le voir fouler aux pieds du coursier écumant du général. Le comte Lobau se tourna vivement vers un adjudant, et lui demanda d'une voix brusque, en raffermissant sur sa tête son chapeau vacillant : Qui est cet homme? Les cavaliers qui le suivaient s'arrêtèrent suljitement , et un vieux sapeur barbu qui marchait hors des rangs, sa hache sur l'épaule, répondit d'un air insouciant : — C'est un pauvre maniaque bien connu ici ; on l'appelle saint Pierre le pêcheur.
Le convoi continua de défiler, non pas joyeusement et au milieu des saillies grivoises que faisaient entendre les
23o CONTES FANTASTIQUES.
soldats français clans leurs marches .
mais dans un sombre découragement.
Dès que le dernier bruit des pas s'éteignit, dès que le dernier éclat des armes se fut effacé dans l'ombre , le vieillard se tourna lentement , et leva son bâton avec dignité, comme s'il eût voulu commander aux flots agités du fleuve, qui murmuraient d'une voix toujours plus puissante. Je crus de nouveau entendre parler près de moi.
— Michaèl Popowicz! Michaël Popovv^icz..,ne vois tu pas le fanal? criaiton d'en bas en langue rtisse.
Le vieillard murmura quelques paroles , il semblait prier; tout à coup il s'écria à haute voix : Agafia ! et au même moment , sou visage fut éclairé d'une clarté soudaine qui s'élevait audelà de l'Elbe. De hautes colonnes de flammes montaient en tourbillons vers la cime des monts de Misnie, et leur
éclat se reflétait en longues lignes flamboyantes dans les eaux agitées du fleuve . Bientôt le bruit de l'eau qui frappe l'eau se fit entendre sous l'arche ; il devint déplus en plus distinct, et une figure incertaine saillit et grimpa avec peine le long d'un pilier, puis elle s'élança avec une agilité merveilleuse par-dessus le parapet. — Agafia! s'écria encore une fois le vieillard ! — Jeune fille ! au nom du ciel ! Dorothée, quoi!... m'écriai-je à mon tour; mais au même moment, je me sentis étreint et entraîné avec force. — Pour l'amour de Jésus , garde le silence, cher Anselme, ou tu es mort ! murmura la petite , qui se tenait devant moi, tremblante et grelottant de froid. Ses longs cheveux noirs d'où l'onde ruisselait, pendaient sur son cou, et ses vétemens mouillés étaient étroitement plaqués autour de sa taille svelte et légère- Elle se laissa tomber, acca-
blée de fatigue, et dit à voix basse : Ah!
il fait si froid là-bas ne dis rien,
Anselme, sinon il nous faudrait mourir!
La clarté des feux frappait son visage, et je n'en pouvais douter, c'était bien Dorothée, la jolie villageoise qui, après avoir vu périr «on père, avait abandonné son hameau dévasté , pour venir se réfugier chez mon hôte. — Le malheur l'a frappée de stupidité, me disait souvent celui-ci; c'est dommage, car ce serait unebonne créature. En effet elle ne disait jamais que des choses confuses , et un sourire insignifiant était sans cesse placé sur ses lèvres.
Chaque matin, elle m'apportait du café dans ma chambre, et j'avais souvent remarqué que sa taille, que son teint, que la douceur de sa peau , ne pouvaient appartenir à une paysanne. — Eh! mon cher monsieur Anselme, me disait mon hôte , Dorothée n'est pas
Vioiiplus une paysanne, c'est la fille d'un fermier et une fille de Saxe encore ! — En voyant à mes pieds la petite, inondée, tremblante et presque inanimée, je me hâtai de me dépouiller de mon manteau et de l'en couvrir.
— Réchauffe-toi , ma chère Dorothée, lui dis-je à voix basse \ tu expirerais de froid I — Mais que faisais-tu dans ce fleuve glacé ?
— Silence! répondit la petite, en écartant le collet du manteau qui était tombé sur son visage , et en ramenant avec son petit doigt, sur ses tempes, ses cheveux noirs que l'eau faisait dresser.
— Silence! Viens sur ce banc de pierre. Mon père parle avec saint André et ne nous entend pas.
Je l'entraînai vers le banc , saisi par cette scène merveilleuse , frappé de ravissement et de terreur. J'attirai vers moi lajeune fille ; elle s'assit sans faf ou VIII. 20
sur mes genoux , et passa ses bras autour de mon cou; je sentais l'eau froide et pénétrante dégoutter de sa chevelure sur mon sein et sur mon visage , mais en même temps, je sentais tout mon sang bouillonner d'ardeur et de désir.
— Anselme , murmurait la petite, tu es bon et plein de douceur. Quand tu chantes , ta voix va à mon âme , et tes regards sont bien tendres! Tu ne me trahiras pas , et qui t'apporterait ton café le matin ? — Écoute ! Bientôt, quand vous serez tous affamés, quand personne ne voudra plus te nourrir, je viendrai toute seule, la nuit, auprès de toi , pour que tout le monde l'ignore , et je te cuirai dans ton âtre de belles piroges, bien blanches et bien tendres.
— 3'ai de la fine fleur de farine cachée dans ma chambre. — Et nous mangerons des gâteaux de noces, de beaux gâteaux dorés !
La jeune fille se mita rire; puis elle pleura amèrement : Ah ! comme à Moscou! dit-elle.— O! mon Alexis, mon Alexis !... Nage doucement; viens à moi sur les flots , ta fiancée fidèle t'y attend.... Que nous serons heureux, balancés ensemble !.... Tu me réchaufferas par tes baisers....
Elle abaissa sa petite tète , et ses gémissemens diminuèrent graduellement; elle respira à plus longs traits et sembla se bercer dans ses soupirs. Je regardai le vieillard ; il comptait avec son bâton les feux qui apparaissaient sur les montagnes, et qui se multipliaient Sans cesse davantage.
— Neuf, dix... encore... Allons, courage... Hâtez-vous, mes amis, ils approchent.... n'entendez-vous pas leurs chevaux ?... Ah ! ce sont eux.
Pendant que le vieillard parlait ainsi, les montagnes s'éclairaient de plus en
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plus , et les fanaux qu'on y avait allumés formaient un horizon de lumière.
— Au secours , saint André ! au secours ! murmura la petite dans son assoupissement ; puis elle se releva convulsivement, et me serrant fortement avec son bras gauche, elb me dit à l'oreille : Anselme, j'aime mieux te tuer ! — et je vis un couteau briller dans sa main droite.
— Malheureuse ! m'écriai-je en reculant avec effroi.
— Non, je ne puis, dit-elle; mais maintenant tu es perdu.
— Agafia! lui cria le vieillard, avec qui paries-tu ? Veux-tu donc nous faire fusiller? Avant que j'eusse tourné la tête , il se trouva près de moi, et levant à deux mains son bâton , il le laissa tomber si vigoureusement , qu'il m'eût infailliblement brisé le crâne, si Agafia ne se fût jetée sur lui, et ne l'eût tiré en
arriére. Le bâton vola en éclats sur le pavé , et le vieillard tomba sur ses genoux.
— Allons! allons! cria-t-onde toutes parts en français. Je n'eus que le temps de me jeter de côté , pour n'être pas broyé sous les roues des canons et des caissons qui arrivaient au grand trot des chevaux. C'était le corps d'armée du général Lobau qui avait été forcé de se replier. Les Français avaient trouvé tous les passages des montagnes gardés par les Russes. On disait dans Dresden que les Russes avaient été informés de la marche du comte Lobau , au moyen de fanaux placés de distance en distance par les soins des espions qu'ils avaient dans la ville.
Le lendemain, Dorothée ne m'apporta pas mon café. Mon hôte, pâle de terreur, vint me trouver, et m'annonça qu'il avait vu la jeune fille et le vieux
mendiant sortir de la maison du maréchal Gouvion Saint-Cyr, escortés par une garde nombreuse. On les avait conduits au-delà du pont de l'Elbe....
Anselme se tut et retomba dans ses rêveries profondes. Il résista à toutes nos instances, et refusa toujours de nous en apprendre davantage.
On sait comment finit le siège de Dresden. Le comte Lobau partagea le sort du maréchal Saint-Cyr. H fut envoyé prisonnier en Hongrie , d'où il ne revint qu'en i8i4-