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que de facultés ou de penchans ; et si vous demandez , par exemple , pourquoi le tigre a besoin d'un organe cérébral pour le porter au meurtre , quand il a dc'jà un estomac destine' à digérer des substances animales , quand il a des gnffes pour saisir la proie , et des dents pour la déchirer , on vous répondra que cet appareil ne suffisait point , et que le tigre devait encore avoir dans le cerveau un 07'gane législatif qui lui ordonnât de faire un usage meurtrier de ses dents et de ses griffes, sans quoi le pauvre animal aurait peut-être mangé de l'herbe qui lui aurait donné une indigestion.
Il s'en faut bien que les organes cérébraux se réduisent au petit nombre dont je viens de parler dans ce préambule ; il y a quinze ans que M. Gall comptait déjà vingt-sept protubérances indicatives , et depuis ce temps il en a sans doute recruté beaucoup d'autres. En attendant qu'il nous en donne la topographie dans les volumes qui vont suivre , je me rappelle parfaitement que nous possédons déjà l'organe de la musique , celui de la poésie , celui des couleurs , celui de la docilité , celui des mathématiques , celui de l'amitié , celui de la rixe , celui de la bonhomie , celui de la ruse , celui de l'ambition , celui des lieux ou des voyages, etc. , etc.. , et si celui des voyages vous paraît un peu bizarre , apprenez que les hirondelles ne quittent pas notre France en automne , parce que le froid a fait disparaître les moucherons dont elles se nourrissent, mais parce qu'elles portent dans le
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cerveau l'organe que M. Gall a reconnu sur le crâne des plus célèbres voyageurs ; ainsi , les hirondelles et le capitaine Cook , les grues et Christophe Colomb , les cailles et les couriiers du cabinet , les oies sauvages et les conducteuis de diligences , sont également remarquables par une jolie petite bosse qui se cache à demi dans les 5znus frontaiiœ , sous le bord interne des sourcils , près de la racine du nez.
Cette doctrine , éminemment philosophique , faisait depuis long-temps les délices de l'Allemagne ; Vienne et Berlin connaissaient déjà les 'singt-sept organes législatifs de nos penchans et de nos facultés , lorsque nous étions encore plongés dans les ténèbres de l'ignorance. ÎSous voyons avec indifférence des fronts lisses ou bossus , sans nous douter de l'importance attachée à la présence ou à l'absence de la bosse. Si un domestique nous avait volés , nous n'avions pas l'esprit de lui tâter le crâne pour consulter l'oracle niché dans la protubérance ; nos anatomistes même ne se doutaient pas qu'ils étaient destinés par la nature à composer la meilleure chambre de la Tournelle , ou la cour d'assises la plus compétente ; et cependant le siècle des lumières avait commencé pour nous depuis l'an de grâce 1789! et cependant nous avons des prétentions à la prééminence intellectuelle ! O honte du nom français ! c'est un Allemand qui a découvert le magnétisme animal , et c'est un Allemand qui nous révèle les mystères de la crânioscopie !
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En 1807 , M. Gall arrive à Paris, précédé par une immense réputation , escorté d'une légion de crânes , et les sa vans s'empressent de T accueillir. Il réunit autour de lui des anatomistes , des physiologistes , des physiciens et des métaphysiciens ; il leur dit poliment : ce Messieurs , excusez ma franchise germanique ; mais , en conscience , vous n'êtes que des ignorans. Avant moi , personne n'a su ce que c'est qu'un cerveau. Malpighi , qui a fait un gros livre sur cet organe multiple , n'y a vu qu un paquet d'intestins diffoimes et confus ; Sahatier et M. Boyer le rangent dans les viscères sécre'toires et excrétoires; Bichat n y voyait qu 'une enveloppe destinée à garantir les parties situées sur la base interne du crâne ; d'auti'es , tels que Bérenger, Spigel , \ esling, ^ViUis ,Yieussens , etc., fidèles à la doctrine de GaHen , présentaient le cerveau comme l'organe sécrétoire des esprits vitaux, et trouvent encore aujourd'hui des imitateurs. Enfin, Messieurs , vous n'y entendez rien ; je vais vous prouver qu'il ne faut pas couper un cenTaii en tranches, mais qu'il faut le développer; ensuite je vous enseignerai à connaître tous les organes qu'il renferme , et* déterminent la manifestation de nos penchans et de nos facultés intellectuelles. » Les savans se turent et attendirent ; mais de jeunes médecins, de jeunes chirurgiens crièrent au miracle, proclamèrent la grande découverte , et firent des livres pour exposer et démontrer Tinfaillibité de la rrâniologie.
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Bientôt le docteur allemand annonce un cours de physiologie intellectuelle , et les curieux s'y portent en foule , attirés par la nouveauté du système , par les conséquences philosophiques de la doctrine , et par le bon marché , car il n'en coûtait que cent vingt francs pour recevoir douze leçons et pour devenir philosophe ; c'était donner la vérité pour un morceau de pain. Par une heureuse coïncidence , le docteur aux protubérances cérébrales choisit une salle de franc-maçonnerie pour nous communiquer la lumière ; ainsi le local n'avait pas changé de destination. Je n'ai pas eu la mémoire assez fidèle pour rapporter textuellement les discours du professeur ; mais tout ce qu'il dit sur les organes du cerveau , sur nos penchans, sur nos facultés , peut se réduire à cette dernière analyse : « Venez , Messieurs , approchez , et ne redoutez pas ce régiment de crânes ; ils sont tous nettoyés , vernissés et parfumés , ce sont des bijoux philosophiques. Ces oracles muets , et pourtant si éloquens , vous apprendront pourquoi vous êtes voleurs, si vous l'êtes ; pourquoi vous avez envie de tuer , de quereller , de combattre ; poui-quoi vous êtes bons ou médians , religieux ou incre'dules , sots ou spirituels ; et vous , Mesdames , vous saurez pourquoi vous aimez vos enfans , ou pourquoi vous ne les aimez pas , car vos vertus , votre attachement à vos devoirs et votre douceur natu- , relie ne vous feraient pas aimer vos enfans , ^î votre protubérance n» 2 n'était pas développée ,
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et VOUS les aimeriez avec passion , si vous aviez la bosse , quand même vous seriez méchantes , acariâtres , inhumaines et de'vergondées. Si , par malheur, cette protubérance philogénésique n'offrait qu'une surface presque plane , et si , au contraire , l'organe du meurtre faisait , au-dessus du pavillon de votre oreille , une saillie considérable , bien loin d'aimer vos enfans , vous vous sentiiiez le plus vif désir de leur tordre le cou , et telle est la cause physique de la plupart des infanticides. » A cette belle démonstration , vous eussiez entendu dans toute la salle un murmure approbateur , et vous auriez distingué cette exclamation d'enthousiasme : Comme cet homme est philosophe ! Si ensuite le professeur disait : « Voyez tous ces crânes , ils sont autant de preuves de la vérité de mon système ; depuis celui de la musaraigne jusqu'à celui de l'éléphant, il n'en est pas un seul qui démente la doctrine des protubérances ; tous les tigres ont la bosse du mieurtre , toutes les pies ont celle du vol , tous les renards , celle de la ruse , tous les chiens hargneux ont celle de la rixe ; et vous , Messieurs , vous réunissez les protubérances de toutes ces bêtes. » Et les auditeurs enchantés s'écriaient ; Combien cet homme a d'esprit!
La gloire de M. Gall était parvenue à son apogée ; sa doctrine était devenue vulgaire ; les mères tâtaicnt la tête de leurs enfans pour savoir s'ils auraient de l'esprit , du courage , de l'ambition , et les jeunes gens qui voulaient se marier , imagi-
naient tous les prétextes possibles pour examiner les protubérances occipitales de la future e'pouse. Des journalistes s'e'taient de'clarés les champions de la cràniologie , et les amis du docteur disaient à tout le monde , en confidence , que les savans de l'institut étaient partisans de la nouvelle doctrine. Depuis le baquet de Mesmer rien n'avait fait autant de bruit que les têtes de morts de M. Gall : on en voyait sur des tabatières , d'autres pendaient en breloque à la chaîne des montres , et la re'putation du professeur avait pénétré jusque dans les derniers rangs de la société , car on entendait des portefaix et des manœu^Tes se demander : Donnestu dans la bosse?
Hélas ! il faut bien que je parle un peu du rôle que j'ai joué dans ce triste drame , et
Quamquam animus meminisse horrct, luciuque refugit , Incipiam.
Dans la foule des amateurs qui se pressaient au cours de M. Gall , j'étais à peu près le seul incrédule , et les cent-\ingt francs donnés pour m'instruire furent de l'argent jeté par les fenêtres , car aucune des vérités qui jaillissaient des crânes de 31. Gall ne put entrer dans le mien. J'avais commencé les hostilités par un article sur le livre intitulé : Crâniologie , ou Déconcertes nouçelles du docteur Gall. Quoique j'eusse traité le sujet en riant , les enthousiastes des bosses me prouvèrent qu'ils n'étaient pas d'humeur de rire. Je fiis re-
SIR L ORIGl-SE DES QUALITÉS MORALES. I 5c)
gardé comme un profanateur et un sacnlége , parce que je refusais mon encens à Baal ; on me signalait comme un obscurant , un fanatique , un inquisiteur , un ennemi des lumières. Un autre rédacteur, qui signait la lettre N, avait déjà combattu la crâniologie, et l'avait justement condamnée sous le rapport de la religion et de la morale ; il avait poussé l'irrévérence jusqu'à déclarer cette doctiine abominable ; ce mot fut une étincelle lancée sur un baril de poudre ; les adeptes jetèrent les hauts cris, et comme ce rédacteur n'assistait point au cours de M. Gall , on feignit de me confondre avec lui , et on me chargea de ses iniquités quand j'avais bien assez des miennes.
La première fois que j'entrai dans le temple des protubérances , l'un des acolytes du grand-prêtre me désigna d'un air féroce au courroux des frères de la doctrine. Quelle était ma contenance au milieu de tant d'ennemis se tournant vers moi , torva, tuentibus ^ se chuchotant à l'oreille, et me montrant comme une bête venimeuse ! Dans le trouble où j'étais , je me plaçai par malheur près de quelques jeunes chirurgiens qui , sortant de l'amphithéâtre , étaient encore armés des ciseaux , de la lancette , du bistouri , du scalpel , du rasoir et de tous les instrumens de douleur. C'en est fait , me disais-je , mon dernier soleil s'est levé , et dans quelques jours, M. Gall fera des démonstrations sur mon crâne. Le professeur lui-même me fit bien sentir qu'il me connaissait , car chaque fois
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qu'il promenait ses crânes parfumés sur une jolie tablette , pour les faire voir aux assistans , il avait toujours l'attention d'élever cet ossuaire quand il passait devant moi , quoique je me cachasse honteusement au troisième rang des spectateurs.
Cependant je ne perdis pas courage , je continuai d'assister aux séances ; j'eus même la force <l'écouter sans frémir le long discours dans lequel le docteur, tenant et lisant l'article que j'avais fait la veille , secouait le pauvre journal , en commentant mes expressions , en réfutant mes objections et en pulvérisant toute ma logique. Yains efforts ! Rien ne put ébranler ma constance , et quinze articles successifs attestent mon intrépidité. Les vieux militaires se plaisent à raconter les grands combats où ils ont fait preuve de valeur ; les ■séances crâniologiqucs sont mes batailles ; ainsi , j'espère que le lecteur me pardonnera cette digression où , sans avoir la sagesse de Nestor, j'ai imité son babil.
Cependant la guerre de plume s'animait tous les jours davantage ; l'inimitié avait succédé à la simple opposition , et la haine à l'inimitié ; les gros mots étaient lâchés de part et d'autre , et le style des belligérans commençait à emprunter l'éloquence de la halle , quand un coup de théâtre imprévu dénoua brusquement le mélodrame , et aplatit toutes les bosses sur les crânes des combattans. Le chef du gouvernement ayant demandé à la première classe de l'Institut un rapport sur la
SUR l'origine des qualités morales. i6i doctrine de M. Gall , la crâniologie fut conclamne'e, les bijoux du docteur rentrèrent dans ses coffres , le temple de Janus aux cent têtes fut fermé , la paix se re'tablit dans l'empire de la physiologie , et les plus chauds partisans du nouveau système se vantèrent de n'y avoir jamais cru. Dès-lors , je pus marcher le front levé , et M. Gall , sans doute , s'est plus d'une fois rappelé ce vers :
Tempora sifuerint nuhila ; solus eris.
Pendant dix annés il ne fut plus question , à Paris, des protubérances , et cette doctrine ne se professait plus qu'à huis clos , lorsque M. Spurzheim , collègue de M. Gall au consulat crâniologique , tâcha de ressusciter le système et de ranimer la foi éteinte dans le cerveau des vrais croyans. Il lança sur le public un volume qui portait le nom. Phj'œnologie, et qui reproduisait toutes les petites boîtes osseuses avec leurs ingrédiens , tels que les penchans , les qualités morales et les facultés intellectuelles. Les mêmes principes, les mêmes raisonnemens y étay aient la même doctrine , mais ils furent loin d'obtenir le même succès. Cependant M. Spurzheim avait adouci les teintes du tableau , il avait même modifié les traits de M. Gall, et quelquefois émis une opinion différente : il avait, de plus , changé l'ordre numérique de plusieurs bosses, et par hasard, ou à dessein, les n^^ i4et i6, qui étaient les organes du meurtre et du vol, sont devenus ceux de la vénération et de la justice ;
CRITIQUE. T. I. Il
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jamais conversion ne fui plus complète. J'écrivis un article sur la réapparition du fantôme, et j'en préparais un second pour l'exorciser ; mais
Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus.
Enfin , M. Gall reparaît lui-même et non pas par procuration ; il \ient d'ouvrir ses coffres, il a fait repeindre ses crânes , et il nous les présente avec tous leurs attraits. Les deux volumes qu'il vient de publier ne sont que préparatoires , et ce n'est qu'à la fin du second qu'il établit la pluralité des organes ; tout ce qui est antérieur est employé à fonder sa doctrine et à répondre à toutes les objections de ses adversaires. Plusieurs autres volumes doivent suivre les deux que j'annonce aujourd'hui et que j'examinerai dans un autre article. En attendant , je crois devoir annoncer que M. Gall prétend être orthodoxe ; il repousse le soupçon d'athéisme , de matérialisme et de fatalisme ; il affirme que son système ne détruit pas la liberté morale de l'homme ; il cite les écrivains religieux , les Pères de l'Église , les Apôtres , la Bible et l'Evangile comme auxiliaires de sa doctrine ; rien n'est plus édifiant. Mais comme j'ai la bosse de la rixe , je suis entraîné par un penchant irrésistible à quereller M. Gall sur son orthodoxie comme je l'ai fait sur ses hérésies. Le docteur serait bien maladroit s'il s'offensait de mon obstination , puisque je suis une preuve vivante de son système. J'ai dénoncé l'armistice , et dans peu de jours je reprendrai les
SUR l'origine DES QUALITÉS MORALES. l63 hostilités. Mais, après quinze ans d'interruption, j'ai pensé qu'avant d'attaquer le fantôme converti, je devais , dans le premier article, retracer l'historique du fantôme incorrigible. A Paris, on s'occupe si peu de temps des mêmes objets , qu'on y oublie jusqu'à ses propres bosses.
J'ai dit que la doctrine de M. Gall était presque devenue orthodoxe sous le rapport de la morale , et que le docteur, repoussant avec indignation les accusations d'athéisme , de matérialisme et de fatalisme , s'efforçait de prouver que les principes de la crânioscopie ne nous enlèvent pas le libre arbitre , seul dogme qui distingue le vice de la vertu ; mais je n'ai exprimé qu'une partie de la justification du professeur. Ce n'est point une abjuration qu'il prononce devant l'autel de la morale publique , c'est une apologie de son système qu'il présente avec confiance et avec orgueil à ses lecteurs. Piien de mieux que de se justifier ; il est même beau de s'amender quand on a fiiiili. 11 semble donc qu'il ne nous reste plus d'autre tache à remplir que celle d'examiner sa doctrine telle qu'il l'expose aujourd'hui , sans rechercher ce qu'elle était ou ce qu'elle paraissait être quand la foudre lancée par l'Institut fit crouler tout l'édifice crâniologique. Cette manière de juger la doctrine des protubérances, en datant d'aujourd'hui, et sans retour vers le passé , serait d'autant plus juste que M. Gall ne s'est encore expliqué que par des interprètes, tels que l'auteur anonyme delà Crdnologîe
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dont j'ai parle , M. le docteur Demangeon , dans un livre intitulé : Physiologie intellectuelle ; M. le docteur Nacquart , dans un Traité sur la noiwelle Physiologie du cerveau , et M. le docteur Spurzheim , dans sa Phrœnologie dont j'ai donné une courte analyse. Il est vrai que M. Gall a publié un grand ouvrage in-folio avec des planches magnifiques ; mais ce livre est d'un prix si élevé , il orne un si petit nombre de bibliothèques , il s'acheva dans un temps si peu favorable à l'auteur , qu'on peut le regarder comme interdit au public , et les grands principes que M. Gall y développe , et la doctrine qu'il y professe , ressemblent beaucoup à une proclamation secrète dont il est question dans l'histoire d'Irlande.
Devenu plus sage par le triste bienfait des années, et encore tout meurtri des coups que j'ai portés à M. Gall, je suis très-disposé à la conciliation ; je voudrais écarter tous les fâcheux souvenirs , je voudrais pouvoir considérer le grand système des protubérances comme s'il sortait aujourd'hui pour la première fois du' cerveau de M. Gall ; mais le docteur ne veut pas la paix , et quoiqu'il ne soit plus jeune , il a l'organe de l'humeur querelleuse aussi développé que je l'avais il y a quinze ans. Un poète a dit :
Le Dieu qu'on nomme Amour n'est pas exempt d'aimer.
Et je dis en prose que le père des bosses a sa bosse tout comme un autre. Maintenant , c'est M. Gall
SUR l'obigine des qualités morales. i65 qui est Tagresseur ; quinze années de retraite n'ont pu calmer son ressentiment , et il emploie presque un volume à prouver l'ignorance et la mauvaise foi de ses adversaires , comme si le public pouvait attacher quelque importance à notre mauvaise foi sur une chose à laquelle on ne pense plus. M. Gall a tort de nous provoquer ; tout journaliste peut dire : Bataille est mon me'tier , et il n'y a que des bosses à gagner avec nous ; mais puisqu'il veut se battre , battons-nous ; je lui laisse le choix des aiTTies : ce sera sans doute à coups de tête conforme'mcnt au système, et quand nos bosses se choqueront , il faudra bien que l'une ou l'autre s'aplatisse. Pour mettre les procédés de mon côté , j'exhibe d'abord le caï'tel de M. Gall.
Dans le Dictionnaire des Sciences naturelles , M. Cuvier avait supposé à M. Gall l'opinion des penchans irrésistibles. Le docteur s'en offense , et
il répond aujourd'hui : « Pourquoi M. Cu\ier
adopte-t-il ici encore le langage de la mauvaise foi des anciens collaborateurs du Journal de l'Empire!* N'ai-je pas assez réfuté et dans mes ouvrages et dans mes leçons publiques l'absurde idée de l'irrésistibilité de nos penchans? » Yoilà donc M. Cuvier qui n'a point d'idées propres , et qui est obligé d'adopter celles d'un journaliste , quand il s'agit d'anatomie et de physiologie! Mais continuons : M. Gall dit ailleurs : « J'affmne que
jamais je n'ai enseigné l'irrésistibilité des actions , et que partout j'ai professé la liberté morale. » D'à-
l66 LE DOCTEm GALL.
près celte de'claration formelle , je me trouve dans la de'sagreable nécessite de prouver que M. Gall n'est pas sincère , ou que j'ai tant de mauvaise foi que j'en ai revendu à M. Cu^ier. Voyons donc froidement et tranquillement de quel côté est la mauvaise foi , car, sans cette recherche préalable, on ne pourra plus croire à rien de ce que je dirai par la suite.
M. Gall affinne qu'il n'a jamais enseigné l'irrésistibilité des penchans et des actions, et moi j'affirme que j'ai entendu les mots penchans iirésistibles sortir plus de %ingt fois de la bouche de M. Gall , dans les premières séances de son cours. Qui des deux a menti , va dire le lecteur ? Je vais lui fournir tous les moyens de prononcer. M. Cuvier , que je n'ai pas l'honneur de connaître personnellement, a aussi entendu les penchans irrésisbles ; les rédacteurs de la Gazette de France, qui étaient partisans de M. Gall, lui ont cependant reproché poliment les penchans irrésistibles ; le gouvernement d'Autriche avait déjà fait suspendre les leçons de M. Gall comme dangereuses pour la morale et la religion; la cour de \ienne avait donc aussi entendu parler des penchans irrésistibles ; cent personnes entendirent ces mots comme moi , aux séances de M. Gall, et répandirent dans Paris le bruit de cette étrange doctrine , et ce bruit était public depuis long-temps quand j'écrivis la première ligne sur la crâniologie ; un livre enfin , explicateur de la doctrine de M. Gall , et que le doc-
SUR l'origine des qualités morales. 167 teur n'a désavoué que l'année suivante , annonçait textuellement des penchans irrésistibles. Est-il supposable que tant de personnes, qui n'avaient entre elles aucun rapport , aient toutes entendu des mots qui n'auraient jamais été prononcés? Mais, dirat-on , ceci n'est qu'une probabilité qui , toute forte qu'elle est , ne peut prévaloir sur la dénégation formelle du professeur. Eh bien ! voyons si cette autre preuve sera plus concluante. M. Gall luimême a si bien reconnu qu'il s'était servi de ces expressions, que, dans l'une des séances où Wpidvérisait (c'était son mot) l'article que j'avais fait la veille , il se plaignait amèrement de ce que j'abusais du peu de connaissance qu'il avait de la langue française ; il con\int qu'il avait employé des tenues dont il n'avait pas senti toute la rigueur , et depuis ce jour effectivement il cessa de parler des penchans irrésistibles , sans cesser d'en professer implicitement la doctrine. Je ne manquai pas de rapporter le lendemain les doléances du docteur sur ma prétendue mauvaise loi , et je fis observer que cet homme , si peu instruit dans la langue française , avait fait un long discours en fort bon français. Je propose encore celte question : Est-il supposable que M. Gall , si emprt^^ssé à pulvériser mes articles , n'eût pas crié à l'imposture , s'il n'avait pas prononcé le discours que je lui attribuais ? et aurait-il prononcé un pareil discours s'il ne s'était jamais servi des expressions dans lesquelles réside tout le danger de sa doctrine ?
l68 LE DOCTEFR GALL.
Sans trop de présomption, je crois le lecteur fort embarrasse de se décider sur la bonne foi de ]M. Gall quand il m'accuse de mauvaise foi. Mais que pensera-t-on , quand on apprendra que dans le livre que j'annonce aujourd'liui , dans ce même livre où le docteur affinne n'avoir jamais enseigné l'iiTesistibilite' des pcnchans , et avoir toujours professé le dogme de la liberté morale , les penchans irrésistibles se retrouvent partout implicitement et explicitement avec leurs odieuses conséquences ?
Depuis la page /^i6 jusqu'à la fm du premier volume , M. Gall entremêle ses raisonnem.ens de petites liistonettes qu'il nous a déjà contées dans ses cours. Ici , c'est un garçon apothicaire saisi d'un tel penchant à tuer qu'il se fait bourreau pour le satisfaire ; là , c'est un riche Hollandais qui paie les bouchers pour qu'ils lui permettent d'assommer les bœufs ; plus loin , un honnête ecclésiastique éprouve un tel désir de tuer , que , n'osant ^assou^^r sur des hommes , il rassemble chez lui des femelles de différens animaux pour se procurer le plaisir de couper la tête aux petits à mesure qu'ils naissent ; ailleurs , la jeune fille d'un homme qui avait le goût le plus décidé pour manger de la chair humaine , est séparée de cet antropophage, et élevée avec soin dans les meilleurs principes , et cependant elle succomba à la même tentation , et l'hérédité de ce penchant prouve , selon M. Gall , qu'il a sa source dans un organe matériel. Enfin, c'est un jeune garçon que M. Gall
SUR l'origine des qualités morales. 169 conseille d'enfermer pour la yne , parce quil ne s 'abstiendrait pas de voler. Or , ce conseil ne prouve-t-il pas l'opinion de l'irrésistibllité ? Tout autre aurait dit : Enfermez-le jusqu'à ce qu'il se corrige ; mais M. Gall veut que ce soit pour toujours ; cet arrêt n'est- il pas barbare, si l'on ne suppose pas l'irre'sistibilité des penchans ? Dans les passages que je viens de citer , cette triste doctrine est implicitement comprise ; en voici où elle l'est explicitement : Ici, M. Gall soutient que, puisqu'une femme enceinte peut avoir un appétit désordonné de manger de la craie ou du charbon , elle peut , quoique vertueuse , être atteinte d'une manie lubrique , et entraînée par des penchans irrésistibles à des actions illégales ; là , c'est un homme plein de probité , qui , ayant été blessé à la tête , devint irrésistiblement voleur ; ailleurs , après une discussion s,\iv\(i& plexus nerveux, je lis cette phrase : « Gomment se fait-il que précisément celles de nos passions et de nos affections dont on établit le siège dans ces plexus et dans ces ganglions , se manifestent avec autant de violence et d'une manière si iiTésistible ? »
Mais ce n'est pas tout : M. Gall affirme aussi qu'il a toujours professé le dogme de la liberté morale de l'homme ; voici une singulière preuve de cette assertion : « On oppose d'ordinaire à ceux qui nient le libre arbitre , le sentiment intérieur de sa liberté. On dit que chacun a la conscience que, toutes les fois qu'aucune contrainte ni physique ,
lyO LE DOCTEUR GALL.
ni morale ne nous force d'agir , nous agissons librement , c'est-à-dire que nous aurions pu agir de telle ou telle autre manière. Mais comme les adversaires du libre arbitre prouvent que ce sentiinent , cette conscience inténeure ne sont quvL- XUSOIRES, il vaudrait mieux, pour la bonne cause^ abandonner cet argument. » Un peu plus loin , on trou\e encore un grand nombre de philosophes qui sont parvenus à prouver que tout ce quiarriçe, aiiiic nécessairement, et qu'il ne peut y avoir aucun acte volontaire. Comment donc M. Galls'obstine-t-il à professer la liberté' morale, quand , de son aveu , les philosophes ont prouvé que notre liberté, notre conscience sont illusoires, et que tout ce qui arrive , arrive nécessairement ? Je crois maintenant que ma mauvaise foi n'est pas trop évidente , et que la conscience de M. Cuvier, conscience qui n'est point illusoire, peut être parfaitement en repos. Quant à M. Gall , qui proteste toujours contre les penchans irrésistibles , et y revient toujours irrésistiblement , il ne peut plus se tirer d'affaire qu'en nous disant avec franchise :
C'est la maudite bosse , elle fait son métier.
Mais il est temps d'examiner la logique du docteur. Pour prouver que ses organes matériels nous laissent toute la liberté d'agir , quoiqu'ils déterminent nos penchans , il dit : « J'ai prouvé que ce n'est qu'en admettant différens organes pour les différentes qualités et facultés , que l'on conçoit
SUR l'origine des qualités morales. 171 comment mi organe peut inciter à certaines actions pendant que les autres organes produisent des mouvemens et des ide'es absolument contraires... » Il conclut de là que l'homme peut toujours prendre telle ou telle résolution , et qu'ainsi il est parfaitement libre. Il se plaint ailleurs de ce que ses adversaires lui reprochent toujours l'irrésistibilité des mauvais penchans , tandis qu'ils ne parlent pas des bons penchans qui sont e'galementirre'sistibles, et qui rétablissent l'équilibre. Je vais tâcher, à mon tour, de pulvénser ce raisonnement qui pèche contre la logique, contre la physique et contre la physiologie. Si le bon et le mauvais organes, que je porte dans l'encéphale , sont inégaux en force , certainement je ne suis pas libre , car alors je suis entraîné par le plus fort , comme un poids de trois livres est entraîné par un poids de quatre ; c'est le raisonnement que faisait Hobbes , nom qui serait d'un fâcheux augure pour l'orthodoxie de M. Gall. Si les deux organes sont égaux en énergie, je ne suis pas plus libre que dans le premier cas : d'abord parce que la physique m'apprend que deux forces égales qui agissent sur un même corps , en sens contraire, le rendent nécessairement immobile ; et en faisant abstraction de cette vérité physique , ma liberté n'y gagnerait rien, car ma volonté dépendrait du succès de la lutte entre les deux organes; mon âme ressemblerait alors à l'agneau qui est attaqué par un loup et défendu par un chien ; je conçois que l'agneau fait pour le chien de très-sincères vœux, mais on ne
me persuadera jamais qu'il soit libre. L'argument pèche contre la physiologie en ce que, pour agir en vertu d'un penchant déterminé par un organe matériel, il faut que je fasse un mouvement quelconque ; or, si les deux organes sont égaux, j'aurai donc deux volontés contradictoires : k laquelle mes muscles obéiront-ils? Si l'on m'objecte que les deux organes seront alternativement plus forts ou plus faibles, je répondrai ce que la physique m'enseigne , c'est-à-dire , que quand deux forces se surpassent mutuellement , il arrive à chaque oscillation un moment où elles sont égales; si je monte un escalier quand vous le descendrez, il y aura nécessairement un moment où nous nous trouverons sur la même marche , et si , dans le moment d'égalité entre les deux organes , celui du meurtre me crie : pousse ton épée dans le ventre de cet homme , et si celui de la bonté m'ordonne de remettre mon épée dans le fourreau , je demande à M. Gall si ce seront mes muscles extenseurs ou mes muscles fléchisseurs qui obéiront à ces ordres contradictoires ? J'ai supposé les trois cas possibles , ainsi je défie le docteur de répondre à l'objection.
Pour satisfaire en apparence à la morale universelle , M. Gall a cru devoir modifier ses axiomes physiologiques. N'osant plus dire : Les organes cérébraux, indiqués par les protubérances du crâne, nous donnent des penchans irrésistibles , il dit aujourd'hui : « J'appelle organe la condition matérielle qui rend possible la manifestation d'une fa-
SUR l'origine des qualités morales. 170 culte. » Les protubérances n'ont donc plus d'autres fonctions que de rendre possibles les actions humaines. Où donc est l'importance de la de'couverte? Avant M. Gall , nous savions qu'une bonne ou mauvaise action e'tait possible : telle est la fragilité humaine , que le plus honnête homme peut faillir. Mon bras et ma main rendent un crime possible , mais ils ne m'y portent point. Si les penchans irrésistibles étaient odieux , ils avaient au moins une certaine figure pliilosophique très- digne d'attirer l'attention ; mais des organes qui se contentent de rendre les actions possibles , n'intéresseront personne. En voulant éteindre une partie de son feu, M. Gall y a versé un torrent d'eau , et ne présente plus que des cendres mouillées. Son système perd en force et en éclat tout ce qu'il gagne en innocence.
En accumulant des sophismes pour étayer un faux système , il faudrait un miracle pour qu'on ne tombât pas dans de nombreuses contradictions ; ne nous pressons pas de crier, il n'y a point de miracle dans le livre de M. Gall. Les contradictions y fourmillent à un tel point , que je suis dans l'embarras du choix. Mais la crâniologie n'étant plus à la mode, il ne m'est plus permis d'écrire quinze articles sur cette fantasmagorie. Quelques exemples suffiront.
Pressé par une apostrophe un peu vive de M. Pucherand , le docteur Gall répond qu'il ne juge des différentes protubérances du crâne qu'en tant qu'elles sont produites par le développement des parties cérébrales subjacentes. Ce ne sont donc pas
les saillies de la boîte osseuse, mais celle des organes ce'rebraux , caches sous ces saillies , qui sont les indicateurs des penchans ou des faculte's. Et cependant M. Gall a cité, dans ses cours et dans ses écrits, des centaines de personnes dont il avait dcAÏné les facultés ou les penchans à la seule inspection du crâne. Comment donc a-t-il vu le cerveau de tous ces gens-là? Dans toutes les prisons où il a fait ses observations crânioscopiques , il se vante d'avoir toujours reconnu si le prisonnier était un voleur ou un assassin, et d'avoir deviné les bonnes qualités qui , chez les prisonniers , étaient souvent mêlées à des penchans criminels. 11 a donc jugé d'après la boîte osseuse , et non d'après les parties cérébrales subjacentes , car je ne puis supposer qu'il ait enlevé la calotte du crâne à tous ces malheureux pour regarder leur cers^au. Cent fois il nous a entretenus des penchans et des facultés des grands hommes anciens ou modernes , qualités qu'il a reconnues sur les bustes qui nous restent de ces hommes célèbres. Comment donc a-t-il vu le cerveau de Périclès ou d' Alcibiade f* Comment a-t-il deviné que les bosses formées sur le marbre, par le sculpteur, étaient produites par les parties cérébrales subjacentes? Il a donc jugé d'après la bosse même , en contradiction avec la phrase que j'ai citée plus haut.
A la page 3 1 o du premier volume , le docteur fait cette déclaration : « S'il s'agit de penchans capables de conduire à des actions nuisibles et
SUR l'origine des qx alités morales. 173
contraires aux lois , je m'abstiens de juger. » Et à la page 420 du même tome , il nous raconte qu'il â conseille' à des parens de faire enferaier leur fils pour toujours, parce que jamais il ne s'abstiendrait de voler. Le docteur ne s'est donc pas abstenu de juger, et ce qu'il y a de pis, il a jugé d'après la bosse , car il n'a pas fait trépaner le jeune homme pour regarder ce qu'il y avait sous la protubérance no i6.
Voici une phrase de la page 253 : <c Que ces admirateurs de l'excellence de l'espèce humaine me répondent pourquoi , dans tous les temps et dans tous les pays, l'on a volé et assassiné, et pourquoi aucune éducation, aucune législation , aucune religion, ni la prison, ni les travaux forcés, ni la roue n'ont encore pu extirper ces crimes ? » Ici , M. Gall avait besoin d'accuser l'espèce humaine pour pulvériser quelques-uns de ses adversaires ; mais, à la page 33o, il avait un autre besoin, et il dit avec une philantropic admirable : « On s'étonne qu'il ne se commette pas plus de mal , et l'on est forcé de reconnaître la bonté naturelle de l'espèce humaine. » N'avais-je pas raison de dire que le docteur a ses bosses tout comme un autre ? Ce n'est sûrement pas la même qui a soufflé ces deux passages.
M. Gall, qui a tant d'horreur de la mauvaise foi , devrait bien s'habituer à citer avec plus d'exactitude qu'il ne fait quand il accuse un de ses adversaires. A la centième page du premier tome , il
reproche à M. Pinel d'avoir considère la physiologie du cerveau comme une vësanie scientifique qu'on n'a point encore renvoyée aux petites-maisons ; puis , en note , je lis : « Pinel , sur l'aliénation mentale, page i32. » Peut-être bien M. Pinel a-t-il pensé cela , et regardait-il M. Gall comme un malade qui lui était dévolu ; mais j'affirme qu'il ne l'a point écrit. Ce qu'il y a de plaisant c'est qu'à la page i32, M. Pinel ne parle ni de M. Gall, ni de la physiologie du cen eau , mais de Darwin , auteur d'une Zoonomie , dans laquelle il attribue presque tous les vices à l'aliénation mentale , et M. Pinel ajoute : « N'est-ce pas là convertir en petites-maisons nos cités les plus populeuses ? » Quel rapport cette phrase a-t-elle avec celle que M. Gall prétend citer? J'en dis autant de la page 5 du tome II , où M. Gall assure que Malpighi n'a vu dans le cerveau qu'un paquet d'intestins difformes et confus. J'ai déjà relevé cette bévue en 1808 , et j'ai cité plus fidèlement que ne fait M. Gall le passage latin de Malpighi : je ne le reproduirai pas , mais si le lecteur veut savoir à quoi s'en tenir, sans recourir au traité de cerebro , qu'il consulte la dissertation sur les glandes du célèbre Bordeu ; il y verra l'opinion de Malpighi comparée à celle de Ruisch, et il reconnaîtra que M. Gall a tiré de sa propre bosse le paquet d'intestins difformes et confus.
Comme M. le docteur Gall va nous laisser reposer quelque temps avant de publier ses autres
SLR L ORIGINE DES QrÂLITi:S ^fOllALES. I 77
Volumes, je demande la permission d'en fiilii' avec lui , tandis que ses protubérances sont encore sous ma maiii.
Ce ne sont plus les accessoires , mais la base même de la doctrine crâniologique que je me propose d'attaquer aujourd'bui. Je acux prouver que le système était insoutenable avant les concessions que le docteur fait maintenant à la morale , et que cependant le système s'écroule par l'effet même de ses concessions , c'est-à-dire , que la crâniologie ne pourrait pas plus êtte admise par une Société d'incrédules que par des hommes religieux. Que mes lecteurs ne s'épouvantent pas trop dii ton presque solennel de ce début ! Je sais qu'ils n'aiment pas la métaphysique ; aussi mon dessein n'est-il pas de les engager dans ce dédale ténébreux ; je vais soigneusement arracher toutes les épines de la crânioscopie , et ne leur en présenter que la fleur , sans leur garantir cependant qu'ils puissent la prendre pour une rose.
D'un autre côté , la gaieté et la plaisanterie ont leur inconvénient ; par un préjugé presque universel , l'ironie et la raillerie paraissent des moyens tout- à-fait étrangers à la logique , el nous ne voulons pas croire qu'une plaisanterie puisse être un l"aisonnement ; c'est uiie erreur : la gravité n'est pas toujours la raison , et telle plaisanterie , légère et folle en apparence , a souvent caché un argument bien fort , ou une objection bien embarrassante. Entre ces deux écueils , je vais risquoi*
CRITIQUBi T. I. la
d'échouer sur celui qui amusera plus le lecteur , et qui lui épargnera les atqiii et les ergo de l'école. Quelle nécessite , d'ailleurs , d'être sérieux en parlant des protubérances ? Si le résultat de la doctrine paraît d'abord effrayant , dans le nombre des prétendues preuves dont on l'étaie , il en est de si plaisantes que le rire de l'auditeur fait explosion malgré lui. Une réunion des hommes les plus sages , le tribunal le plus auguste , les membres même du Sacré Collège auraient-ils pu conserver leur granité , s'ils avaient entendu un philosophe , un docteur leur dire bien sérieusement que le capitaine Cook avait la même bosse que les hirondelles , parce qu'il aimait les voyages , et que les hommes fiers et hautains ont la protubérance des chèvres , parce que ces animaux aiment à grimper sur les hauteurs ?
Par un de ces concepts que les savans et les géomètres même emploient fréquemment , et qui , sous une apparence fictive, expliquent parfaitement les réalités , je me figure le docteur Gall encore tout froissé de sa chute , et recevant les consolations et les conseils de M. Spurzheim , son collaborateur dans la manuûîcture âas âmes matérielles. Je me représente le conseiller abordant le docteur : il tient dans la main droite le fatal rapport de l'Institut , et dans la gauche l'insolent et ancien Journal de Vampire. Après quelques momens d'un silence énergique , il lui dit sans préambule et sans périphrases : Ecoutez,, docteur, jamais
SUR l'origine des qualités morales. I 7g
ïiOLis ne nous tirerons d'affaire avec ces gens-là ; les savans vous contesteront toujours vos découvertes , et ces coquins de journalistes ne cesseront de vous chicaner sur vos organes matc'rlels. Le peuple même , qui a commencé par rire , et peut-être excité par les bigots , finirait par nous regarder comme les envoyés du diable. Il ne faut pas faire crier la can^iille ; faisons donc quelques concessions à la bêtise , mais faisons-les de manière à ce que les gens d'esprit voient toujours passer le bout de l'oreille. J'interromps ce diaio'>-ue supposé pour avertir le lecteur que partout où je placerai des renvois , je copie textuellement des passages du livre de M. Gall : ainsi , le colloque n'est pas aussi fictif qu'il le paraît.
Yous avez raison , cher collègue , répond tristement le docteur , les savans sont jaloux de ma gloire. <c On peut juger (voyez pag. 32 , vol II) combien la nouvelle physiologie du cerveau a contrarié les chefs de l'Ecole de médecine , par l'extrême circonspection que les élèves devaient mettre dans leur conduite. Les uns parlaient de mes découvertes , tout en affectant de me blâmer , et d'en faire honneur à leurs professeurs ; les autres firent de mes idées leur propriété , sans oser indiquer la source de leur richesse ; d'autres publièrent des extraits de mes cours , mais se gardèrent bien de se nommer; d'autres enfin furent expulsés de leurs sociétés savantes pour s'être déclarés partisans des extravagances du docteur allemant. » Quant à ces
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coquins de journalistes , j'excepte cependant ceux qui ont donné dans la bosse , ils me feront mourir de chagrin ; ils ^ienncnt toujours me parler de l'âme quand je ne m'occupe que de la matière. Ils ont tant de mauvaise loi , qu'ils m'ont querellé jusque sur les penchans irrésistibles , et ils ont tant ci-ié, que j'ai été obligé d'y substituer des penchans qui ne savent plus ce qu'ils veulent. Le vulgaire est une grosse bête toujours amie du merveilleux. Il n'y a pas un imbécille qui ne veuille avoir une âme , et c'est toujours avec l'âme qu'on veut expliquer les phénomènes physiologiques. Il faut faire cesser toutes ces clameurs et fermer la bouche à mes ennemis ; j'y suis décidé , jetonsleur à chacun une âme , et qu'ils se taisent.
En vertu de cette belle résolution , l'âme est introduite au congrès des organes matériels de l'intelligence , des penchans et des affections. La nature de l'âme est de dominer sur la vile matière; elle s'avance donc , et d'un ton dédaigneux et froid , elle dit : Messieurs les organes , puisque mes antagonistes sont forcés de me reconnaître ,
je pense , je réfléchis , je juge Halte-là ! lui
crie l'organe de la fierté : le raisonnement , la réflexion et le jugement ne sont pas dans vos attributions. \ oilà leurs altesses les organes de la sagacité comparative , de la pénétration métaphysique et de \ obseivation ituliictiçe , qui sont exclusivement chargés de ces fonctions ; votre prétention à raisonner et à juger est une véritable
SIR L ORIGINE DES QUALITÉS MORALES. l8l
usurpation des droits de la matière. Nous ne vous avons appelée ici que pour vous prouver que vous n'existez pas ; il vous sied bien d'avoir de l'orgueil î c'est moi seul qui en dispose , et je ne vous en ai point accorde. Apprenez enfin , madame , que vous n'êtes point une réalité , mais simplement une concession. Je croyais cependant , répond l'âme contristée , que le grand docteur m'envoyait vers vous pour présider votre conseil,
A ces mots , un grand éclat de rire part de tous les organes , celui même du meurtre sourit pour la première fois. Nous présider! s'écrie celui de la rixe ; n'est-ce pas nous, au contraire , qui disposons de vous selon notre volonté ou nos caprices ? n'est-ce pas à notre ordre que vous devenez tourà-tour une bonne âme , une âme sensible , une âme perfide , une âme scélérate ? Mais , messiem"s , reprend l'âme tremblante , le docteur me protège. Oui , réplique l'orçane de la glossologie , belle protection! apprenez donc à connaître la valeur des mots et le sens du langage ; voyez comment le docteur parle de vous ; ouvrez son code des organes à la page 201 de son premier volume : il y déclare qu'il ne fait aucune recherche sur votre nature ; il ajoute : « Je me borne aux phénomènes Aucune faculté ne se manifeste sans
condition matérielle , même celles qu'on nomme spirituelles n'agissent que par le moyen de la matière. » Si cela ne suffit point pour rabattre votre caquet, lisez la page 61 du deuxième tome ; lin-
lS'2 LE DOCTEUR GALL.
faillible y dit clairement : u Nous n'avons aucune idée positive de ce qui n'est point matière ; par conséquent nous ne pouvons licn dire de l'âme , ni de l'action de l'âme sur le corps , ni de l'action du corps sur l'âme. Je me renfermerai , comme je l'ai fait jusqu'à présent , dans la recherche des conditions matérielles avec lesquelles , etc. , etc. » Vous le vovez bien , le docteur ne peut rien dire de vous : s'il vous renvoyait demain , il ne pourrait pas même vous donner im certificat de bonne conduite. Et encore , je n'ai pas cité tout le paragraphe : il vsuffit de dire qu'il le termine par cette déclaration qui vous rend tout-à-fait inutile : « Je déterminerai (même page 6i) quelle partie du coivs il convient de considérer comme l'organe des qualités morales et des facultés intellectuelles. »
L'âme n'a point de protubérance , et pourtant elle est obstinée ; malgré l'argument ad animam qui l'avait un peu interdite , elle réplique avec une tranquillité mêlée de dépit : allons, messieurs, puisque l'esprit et l'âme n'ont rien de commun , je ne m'occuperai pas de l'intellectuel , mais vous me laisserez au moins le département des penchans et des affections. Vous n'aurez rien , lui répond ramifié : c'est par moi seule qu'on aime. C'est par moi seule qu'on aime d'une autre façon , ajoute r amour pJiysique. C'est par moi seul que l'on hait et que l'on tue , s'écrie le meurtre , d'une voix terrible ; et , si vous croyez en Dieu , dit la théosophie , c'est à ma houppe cérébrale que vous
SUR l'origine des qi alités morales. i83 en avez l'obligation. La pauvre âme , à ces cris , ne peut plus se contenir. Eii ! que serai-je donc , misérables, leur dit-elle ; suis-je cre'e'e pour n'être qu'une cinquième roue à votre charrette? Ce que vous serez ? re'pond doucement la circonspection ^ je vais vous le dire : vous nous servirez d'enseigne pour nous concilier les esprits faibles , et pour empêcher les sots d'avoir peur en entrant ici. A ces mots , l'âme oppressée s'évanouit , et cette catastrophe termine mon rêve physiologique.
Je sais qu'un grand nombre de lecteurs ne verront, dans le tableau que je viens de leur présenter, qu'un écart de l'imagination , qu'un jeu d'esprit assez froid , insignifiant et peut-être ridicule. Ils ne voudront pas reconnaître qu'en faisant parler les prétendus organes de l'intelligence humaine, je ne leur ai fait dire aucune sottise qui ne soit dans mon sujet , et qu'il m'était facile de traduire tout le verbiage , résultant de la doctrine des bosses , en langage didactique et sérieux. Qu'ils apprennent donc que toutes les absurdités dont j'ai composé le dialogue entre les docteurs et la scène dramatique des protubérances , sont des conséquences nécessaires des principes proclamés dans la nouvelle physiologie du ceneau , et si j'en ai fait une farce ridicule , c'était pour ne pas les condamner comme odieuses.
Si pourtant on veut de la gravité dans une discussion philosophique , lors même que le sujet inspire tout autre chose , je dirai ce que prouve
iSA. LE DOCTEUR GALL.
la querelle supposée entre lame et les organes de la crâniologic. S'il est vrai que nous ayons dans le cerveau des organes matériels d'où émanent la pensée , le raisonnement , le jugement , les affections , les vertus et les vices , très-certainement nous n'avons plus besoin d'âme. Si , au contraire , nous avons une âme , c'est elle seule qui est dispensatrice des facultés , des qualités et des affections , et les prétendus organes législatifs du cerveau ne sont plus que des rouages inutiles dans le chef-d'œuvre de la création. jSous ne savons pas , nous ne saurons jamais comment notre âme agit sur notre organisation physique , et comment un acte de notre volonté dilate ou contracte nos muscles , et nous fait accomplir tous les mouvemens nécessaires à la vie animale ; mais y en admettant les organes cérébraux, le saura-t-on mieux? ne sont-ils pas plus propres à multiplier les obstacles qu'à les aplanir , et à reculer la difficulté qu'à l'expliquer? Si j'ai la manie de me jeter dans les abstractions , et de rechercher comment mon âme agit sur mes nerfs, et, par leur moyen , sur mes muscles , la doctrine de M. G ail va me donner un nouvel embarras et me condamner à un nouveau travail également inutile , car je ne comprendrai pas mieux comment mon âme peut opérer sur ces organes , ou ces organes sur l'âme , et comment cette double puissance peut produire l'unité dans le moi humain. Il faut donc retrancher ou l'âme, ouïes prétendus législateurs nichés
STR l'origine des QU\LITÉS MORALES. l8i
dans mon cerveau ; voilà ce que j'ai voulu prouver dans une scène justement ridicule , pour épargner au lecteur l'ennui de la dialectique. Maintenant que j'ai fait mon thème en deux façons ^ on peut choisir selon son goût.
Mais quel est cet homme qui s'approche de moi d'un air mystérieux , et avec un sourire sardo- Tiique ? Ah ! je le reconnais : c'est un disciple de Diagoras , de Lucrèce , de Hobbes , de Spinosa , de Boindin , du baron d'Holbach,. et d'un célèbre astronome. Il me tire à l'écart , et me dit à l'oreille : Avouez que vous faites une fort mauvaise chicane au docteur Gall : vous savez bien qu'autrefois il ne parlait pas de l'âme , et s'il en parle aujourd'hui, c'est parce que l'organe de la circonspection s'est développé dans son cerveau. Mais , quand vous disputerez contre lui en tête-à-tête , et quand vous direz qu'en admettant les organes matériels de l'intelligence, l'àme devient inutile , s'il vous répondait que vous avez raison , que répliqueriez-vous ? et s'il vous prouvait que les organes suffisent , que diriez vous ? — S'il prouvait , je n'aurais rien à dire , mais il ne prouvera rien. Tous les philosophes , tous les savans réunis auront beau multiplier les moyens d'investigation , ils tripleront , centupleront la force de leurs microscopes , ils découvriront dans le corps animal des milliers d'organes encore inconnus , ils parviendront à rendre l'atome visible et à palper le fluide éthéré , ils déduiront de leurs découvertes les con-
l86 LE POCTEUR GALL.
séquences les plus séduisantes , et présenteront les corollaires les mieux enchaînés , qu'ils ne me donneront jamais le mot de l'énigme. Quoi qu'ils fassent , il faudra toujours recourir à un premier agent ; et ce premier principe , entouré d'un mur d'airain , toujours inAisiblc, toujours inintelligible , leur sera toujours nécessaire , sans quoi toutes les difficultés resteront sans solution. Le sage îSewton s'est arrêté à l'attraction , sans rechercher la cause et le pourquoi de cette loi de la nature. Un philosophe plus présomptueux a prétendu avoir découvert cette cause dans un fluide émané des corps célestes en rotation. J'y consens de tout mon cœur; mais qui a fait tourner ces globes ? Il faut donc encore chercher la cause de la prétendue cause. Et quand on imaginerait vingt autres fluides ( car depuis plus d'un siècle les fluides sont à la mode , comme les épicyclcs l'étaient chez les anciens astronomes), il faudrait encore rechercher la cause de la première impulsion , et en revenir au premier agent.
J'en dis autant de la physiologie audacieuse : vous aurez beau me montrer tous les organes et m' expliquer leurs fondions, vous me ferez voir les muscles qui opèrent la mastication , les glandes salivaires destinées à humecter les alimens broyés , les muscles de la déglutition , le conduit nommé œsophage , vous me décrirez l'estomac , vous me parlerez du cardia et du pylore , vous me ferea suivre le bol alimentaire dans les circonvolutions
svR l'origine des qualités morales. 187du tube intestinal , vous me parlerez de la bile qui s écoule dans le duodénum, et vous ferez sonner à mes oreilles le beau nom de pancréas ; vous m'enseignerez comment des pores absorbans et innombrables dépouillent les alimens digérés de leurs particules alibiles au profit de la nutrition ; vous me ferez comprendre , si vous pouvez , comment se fait la chylification et la sanguification , vous évaluerez tant bien que mal la force du cœur, vous me ferez voir les artères qui portent le sang du centre aux extrémités et les veines qui le ramènent des extrémités au centre ; de-là , vous me conduirez à l'appareil pneumatique , et m'expliquerez conmient la respiration enlève l'oxigène à l'air atmosphérique , et change le sang veineux en sang artériel ; vous développerez ensuite , sous mes yeux , l'admirable mécanisme de la vision et de l'audition , en nommant toutes les tuniques , toutes les humeurs de l'œil , et fous les brimborions de l'oreille sans me faire grâce de Yétrierm^ du marteau; des sens , vous passerez aux fonctions cérébrales , et vous me conduirez dans les régions nébuleuses de la métaphysique. Eh bien! avec tout cela , et cent fois plus encore , vous ne pourrez pas m'apprendre ce que c'est que la vie ; que dis-je la vie ! vous ne pourrez pas seulement me dire pourquoi je remue le bout du doigt quand j'en ai la volonté , et , bon gré , mal gré , il en faudra recourir à un premier agent.
Ainsi , que le docteur Gall admette l'âme par
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concession ou par conviction , cela m'est fort indiffèrent ; il est toujours certain qu il ne peut pas s'en passer, puisque ses organes n'expliquent pas tout, tandis que pendant tant de siècles l'on s'est passé de ses organes , et l'on a été assez sage pour s'arrêter aux limites que la nature assigne à notre intelligence. Je ne conçois pas comment de pareilles idées sont tombées dans le ceneau d'un homme d'esprit , aussi instruit que M. Gall , et comment il s'obstine a nous les faire adopter. Aux fonctions et à la puissance qu'il accorde à ses organes , il est évident que chacun d'eux peut être considéré comme une âme spéciale ; j'ai donc dans mon cerveau une république d'âmes , el , certes , ce n'est pas une république fédéra tive , car elles sont toutes ou contraires ou étrangères l'une à l'autre. Grand Dieu ! quelle anarcliie !
Je m'aperçois un peu tard que je retombe dans le sérieux, et pour que le lecteur ne s'endonnc pas par l'effet d'un raisonnement trop prolongé , il faut tenniner par quelques observations d'un autre genre. M. Gall affirme que , pourvu que le cer\eau reste intact , toutes les autres parties peuvent être détruites isolément , la moelle épinière même comprimée ou viciée sans que les fonctions de l'âme en souffrent immédiatement , et il cite des cas où tous les systèmes nerveux étant affectés de la manière la plus violente , les facultés intellectuelles et les qualités morales existaient dans, toute leur plénitude. Je n'ai garde de nier ce fait ,
SUR L ORIGINE DES QUALITES MORALES. i8g
mais je ne le comprends pas. Tous les physiologistes , anciens et modernes , ont regardé les nerfs comme les moyens de communication entre la volonté et les parties destinées à accomplir ses actes. Que ce soit par les esprits animaux des seizième et dix-septième siècles , X^Jlnide nerveux du dix-huitième , ou même par T électricité , peu importe , les nerfs n'en sont pas moins les conducteurs de ces fluides. Les malades dont parle M. Gall , et qui consei^aient T entendement sain, malgré la compression ou la destruction des nerfs , étaient donc absolument immobiles , car si , en vertu des fonctions intellectuelles , ils voulaient faire un mouvement , comment leur volonté exerçait-elle son impulsion sur les diverses parties du corps ? Comment les monarques cérébraux faisaient-ils parvenir leurs ordres aux extrémités de leur empire , quand les routes étaient détruites et les dépêches interceptées?
M. Gall paraît attiibuer à Cabanis l'idée que la di- \ision des sens n'est peut-être pas complète, et qu'il pourrait y en avoir plus de cinq. Cette question est déjà ancienne , et Montaigne l'agite plusiem's fois dans ses rêveries métaphysiques. Dans un passage , il prend une pomme pour exemple , et il dit que quand on la voit , on la touche , on la flaire et on la goûte , on croit connaître sa nature , mais qu'il faudrait peut-être huit ou dix sens pour la connaître parfaitement.
Quant aux corps quadrijumeaux , dont la gros-
seur relative est diffe'renle chez les carnivores et les frugivores , j'ai déjà prouvé que Yerheyen ^ anatoniiste assez peu connu en France , a consigné, cette obscnation dans un traité d'anatomie dont la dernière édition est de lyiS ; j'ai même cité le passage latin ; ainsi , la remarque n'est pas nouA elle , et il y a plus de trente ans que je la connais.
Voici encore une assertion que je ne comprends point : « Les nerfs des sens , dit M. G ail , exercent quelquefois leur activité sans aiuir reculai moindre impression du dehors. Les rêves , la manie , etc., en fournissent des exemples. » S'il y avait sans recei^oir, je le concevrais sans peine , l'activité des nerfs serait l'effet de la mémoire ; mais sans avoir reçu me paraît impossible : je doute qu'un aveugle né ait jamais rêvé qu'il distinguait les couleurs , et je suis bien sûr qu'on n'a jamais rêvé du Mexique ou du Pérou avant la découverte de l'Amérique.
M. Gall n'attiibue à l'éducation qu'une trèsfaible influence ; il ne faudrait pas le presser beaucoup pour lui faire déclarer qu'elle est nulle. Il n'admet pas le repentir et la corrigibilité , qu'on me passe ce mot ; con'ection n'aurait pas le même sens. Il affirme qu'il n'a jamais vu des libertins , des fourbes , des voleurs , renoncer par un sincère repentir aux horreurs de leur Aie , quand ils étaient provoqués par une organisation malheureuse. Il dit , ailleurs , que , dans les premières années de la vie , quand les enfans sont encore entre les
SUR L ORIGINE DES QUALITÉS MORALES. 191 mains des mères , des nourrices ou des femmes , les garçons se distinguent toujours des filles par leurs penchans , quand même les deux sexes seraient élevés de la même manière. Cela me rap pelle la singidière preuve qu'il donnait autrefois de cette assertion. Les petites filles , disait-il , ont toutes le penchant le plus vif à faire des poupées , ce qui n'arrive point aux petits garçons. Je suis très-persuadé , au contraire , que l'éducation et l'habitude ont la plus grande iniluence sur le caractère de l'homme, et relativement à la singulière preuve tirée des poupées , je réponds : Oui , la petite fille qui ne quitte jamais sa mère ou sa gouvernante , la petite fille à qui l'on dit sans cesse : Mademoiselle , tenez-vous droite , ne courez pas , n'allez pas jouer avec les polissons , restez sur votre chaise , ne faites pas de biiiit ; la petite fille à qui l'on donne des poupées pour concilier l'amusement avec la vie sédentaire , fera elle-même des poupées par imitation , et faute de plaisirs plus \ifs. Mais voyez les dernières classes du peuple , regardez ces petites filles à qui l'on donne toute liberté ; voyez-les jouer avec les garçons , counr , crier , se battre , grimper sur des tas de pierres , sauter des fossés et donner un libre essor à leur pétulance : celles-là ne s'amusent point aux poupées , ou , si elles en font plus tard , ce sont des poupées physiologiques , des poupées à protubérances.
LE DOCTETIiEl GÀLL;
SUR LES î OîsCTIOjSS DU CERVEAU ;
PAR t. -J. G AIL.
Ne vous brouillez pas avec les médecins, cela porte niallieur : au mois de décembre vous avez cherché querelle au docteur Gall , et en juin vous êtes encore malade. Laissez donc là cette maudite crâniologie , et au lieu de chicaner le docteur sur ses bosses , appliquez-vous à guérir les vôtres : voilà ce que me disait une très-bonne femme qui s'intéresse bien gratuitement à ma santé , et qui attribue mes souffrances à la vengeance d'Esculape. J'ai un grand respect pour les idées superstitieuses; nous sommes certains de si peu de choses , tant de vérités éternelles , universelles et impresciiptibles sont devenues des erreurs , nous avons ri de tant d'erreurs qui nous menacent de devenir des vérités, que je suis quelquefois tenté de croire au conseil de la bonne femme, et même au svstème des protubérances. D'ailleurs, est-il rien de plus doux que la superstition? N'est-elle pas la mère de l'espérance , autre enchanteresse qui sait si bien endormir nos douleurs, nous berce avec tant de mollesse, et nous trompe toujours sans jamais fatiguer notre confiance ? Quel charme n'éprouvons-nous pas à
SUR LES FONCTIONS DU CERVEAU. iq^^
la lecture des Contes de fe'es , de génies , de revenans ! n'aimons-nous pas jusqu'à la frayeur qu'ils nous causent! Quel homme au cœur de bronze a pu s'égarer dans une valle'e sombre , dans une forêt silencieuse ^ sans désirer qu'il sortît une Dryade de l'écorce d'un chêne , ou une INaïade du fond d'un ruisseau ? Si j'en crois la jVIothe-le-Vayer , le plaisir que nous font ces histoires provient d'un secret désir qu elles soient vraies, et d'un reste de doute si elles sont fausses. Tâchons donc de croire , c'est l'état le plus doux où l'esprit humain puisse se trouver. Il y a justement trente ans que l'on ne croyait à rien , il est temps de croire à tout ; nous contenterons M. Gall , qui ne nous demande pas autre chose , et nous ranimerons M. Azaïs, dont les compensations commencent à baisser.
Je me livrais à ces idées bienveillantes dans les momens où la maladie sévissait , et où la fiè^Te à la marche inégale venait me prêcher une philosophie de circonstance. Je songeais sérieusement à faire ma paix avec l'explorateur des crânes , et je me préparais à prouver le dogme des causes finales, en démontrant que, sans l'organe du meurtre et celui du vol, il n'y aurait point de bonheur à espérer sur la terre. Je ne m'effrayais pas de la honte de chanter la pahnodie. Eh quoi! me disaîsje , faut-il toujours penser la même chose ? Les physiologistes m'ont appris que, dans l'espace de sept ou huit années , le corps humain se renouvelle totalement, et que nous ne conseiTons pas
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iq4 le docteur gall.
une seule des molécules qui nous conslitualent avant cette période. Or, nos facultés intellectuelles, nos affections morales , proviennent de nos organes matériels , comme M. Gall l'a prouvé. Notre esprit change donc comme notre corps; et, par une conséquence rigoureuse , depuis seize ans que je m'occupe de crâniologie , j'ai acquis le droit de changer deux fois d'opinion sur ce système ; et d'ailleurs , serais-je le premier écrivain qui verrait tout en blanc après avoir vu tout en noir? Serais-je le premier journaliste qui aurait dit oui et non sur le même sujet ? Oh ! certes , quand on traite fort honorablement tant de girouettes politiques, on ne criera pas , j'espère , contre une girouette en crâniologie. C'en est fait, je me décide, et Mais
voyez ce que c'est que l'homme ! Au moment où j'alloîs présenter humblement la branche d'olivier a mon redoutable adversaire , la fièvre avait cessé, et l'état d'apyrexie me rendant toute mon audace, je me relevai fièrement, semblable à ces matelots qui disent leurs patenôtres quand la tempête mugit , et deviennent des esprits forts pendant la bonace. Une fâcheuse découverte acheva de me déterminer. Ayant porté machinalement la main sur ma tête , je sentis à un pouce dejiière V oreille, et à la hauteur de son bord supérieur, une protubérance qui me fit frémir : je savais que l'organe du meurtre se plaît dans cette région , et je me crus irrévocablement destiné à faire un coup de ma tête. Plein d'anxiété , je consultai la
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mappemonde crâniologique , el je reconmis avec un peu moins d'effroi, que l'organe situe dans l'angle mastoïdien des pariétaux, et touchant à la suture e'cailleuse, est celui de la rixe , organe qui fait une énorme saillie sur le crâne des bretteur.s , des férailleurs, des rodomonts, du connétable du Guesclin , des polissons des rues , de la pintade et du rouge-gorge. Alors , frappant doucement la fatale bosse, je m'écriai : Le Jacques de Diderot avait bien raison , tout est écrit là haut ; bataille est mon métier; quand on aie malheur d'être un du Guesclin, un journaliste, un polisson des rues et une pintade , on ne peut éviter sa destinée , et il faut dire romme César : Eamus quo dcoiimi ostenta vacant, jacta esto aléa.
Mais, avant de dénoncer l'armistice, j'ai bien des devoirs à remplir : je dois instruire les juges du combat, de la grande révolution qui s'est opérée dans l'empire des protubérances. Plusieurs départemens y sont rangés dans un nouvel ordre. La rixe , par exemple , qui était logée au n^ 1 3 , demeure aujourd'hui au n^ 4 , entre le meurtre et l'amitié. Les organes ont été décorés de noms plus aimables et de meilleur goût. Le premier de tous , l'amour physique, semble avoir perdu quelque peu de son inipudence depuis qu'il se nomme instinct de la propagation ; la rixe paraît avoir moins de taquinerie depuis qu'elle est devenue r instinct de la défense de soi-même; le meurtre sera moins effrayant en se présentant comme ins-
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tinct carnassier ; çX- !e vol s'est amendé au poinl de n'être plus que le sentiment de la propriété. Voilà une nomenclature de bon ton , mais est-elle juste ? Comment M. Gall peut-il comprendre sous le titre d'instinct de la propagation , des goûts honteux , des turpitudes, des actes infâmes, directement opposés au but de la propagation ? Comment peut-il confondre la défense de soi-même avec l'instinct qui , selon lui , porte les querelleurs , les perturbateurs et les mauvais sujets à satisfaire leur penchant, même au mépris de V honneur et du devoir? Son instinct carnassier ne présente que l'idée d'un Carnivore , et ne suppose pas nécessairement le désir de tuer sans besoin ; la dénomination manque donc de justesse , car , dans les horribles exemples que cite l'auteur , on voit de fort honnêtes gens qui ne peuvent résister au désir de tuer, torturer et déchirer des chairs palpitantes , sans autre but que celui de s'amuser. Le brave homme qui se fit bourreau pour satisfaire un si doux penchant , n'avait sûrement pas l'intention de mettre les pendus à la broche ; et l'ecclésiastique philantrope , qui se fit aumônier d'un régiment pour voir tuer beaucoup d'hommes, ne voulait pas faire sa curée sur le champ de bataille ; il est donc passablement ridicule de comprendre dans une même classe le gastrolâtre et le meurtrier, la gourmandise et la cruauté. Mais le docteur se moque tout-à-fait de nous quand il nomme l'organe du vol sentiment de la propriété-
il dcA ait dire au moins : désir de la propneïé d'autrid, cela eût été. clair ; mais des lectem's français ne comprendront jamais que les bagnes de Brest et de Toulon soient les lieux du monde où le sentiment de la propriété brille avec le plus d'éclat. M. Gall a voulu donner de beaux noms à de fort vilaines choses ; je ne lui rendrai pas le même service ; j'écarterai les métaphores mensongères pour rétablir le mot propre. La délicatesse de mes lecteurs en souffrira quelquefois, mais si l'on veut connaître la crâniologie , il faut bien que je soulève un coin du voile.
On me demandera Sans doute pourquoi je me sers toujours du mot crâniologie qui ne se trouve pas une seule fois dans le livre de M. Gall. Je répondrai que depuis seize ans j'étudie ce beau système sans savoir quel nom il porte ; et après avoir lu les quatre volumes publiés par M. Gall , j'ignore encore le titre de l'ouvrage. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que le docteur ne le sait pas plus que moi. Son système s'est nommé successivement crânologic , crâniologie , physiologie intellectuelle , nouvelle physiologie du cerveau , phrœnologie , organologie : ouvrez le premier tome de l'ouvrage, vous lirez ce titre placé au frontispice : Sur V origine des qualités morales et des facultés intellectuelles de r homme, etc.. ; le second tome ne parle plus de Voiigine., mais on y lit : Sur V organisation des qualités morales et des facultés intellectuelles , et sur la pluralité des organes cérébraux. Ainsi ^j
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on nous annonce un seul organe pour nous prouver la pluralité des organes. Le frontispice du troisième tome porte : Influence du cerveau sur la forme du crcine , et cependant cette influence n'occupe que la cincjuième partie du volume. Le tome quatrième a pour titre : Organologie , quoique l'organologie ait de'jàété traite'e dans quatre cents pages du volume précédent , et quoique le corps humain ait bien d'autres organes que ceux de l'encéphale. Enfm , sur le dos des quatre tomes et sur la feuille qui précède le frontispice , on lit cet autre titre : Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties. Celui-ci est moins inexact sans doute ; mais il est incomplet , car il n'annonce pas que les fonctions des organes cérébraux sont indiquées par les protubérances du crâne. Ainsi , M. Gall a changé l'ordre des organes, il leur a donné de nouveaux noms , et il a multiplié les titres de son ouvrage , sans nous apprendre comment nous devons appeler son système. Je m'en tiens donc au mot crâniologie, parce qu'il est caractéristique , et parce qu'il a procuré à son auteur une réputation colossale , mais éphémère.
Ces changemens, cestâtonnemens, cesdéfinitions fausses ou impropres , n'annoncent pas un auteur bien convaincu de la vérité de son système , et cependant M. Gall présente ses organes comme des oracles infaillibles, lorsqu'il ne peut pas même leur donner un nom qui désigne clairement leurs fonctions. Mais il est temps d'annoncer une révolu-
tion bien plus importante , qui fait le plus grand honneur à M. Gall , qui assure son bonheur dans un meilleur monde , et placera peut-être un jour la crâniologie parmi les livres canoniques. Je l'avouerai , j'ai parlé avec irre've'rence de la nouvelle doctrine ; les penchans irrésistibles m'avaient révolté, et je ne pouvais imaginer qu'il fût très-utile de dire au peuple que nos facultés intellectuelles et nos qualités morales ont leur unique source dans des organes matériels. Le fatalisme des protubérances me semblait être une apologie des crimes de la révolution : encore tout frappé des horreurs dont j'avais été le témoin , je ne pouvais me décider à ne voir dans cet épouvantable drame que des bosses plus ou moins saillantes , et je m'indignais contre le novateur qui paraissait désirer que le genre humain n'eût qu'une seule tête pour le tuer moralement d'un seul coup. Je m'exagérais sans doute l'importance et le danger d'une doctrine dans laquelle je voyais tant d'affinité avec celles àes frères et amis. Le crâne vernissé, parfumé et numéroté, n'était à mes yeux qu'une nouvelle boîte de Pancore , bien plus fatale que la première , car elle ne nous laissait pas l'espérance. Dès-lors , je ne mis plus de bornes à mon indignation ; la critique la plus acerbe parut encore trop douce ; je me servis de toutes les armes, je fis flèches de tous les bois, et, d'un bras infatigable , je tirai sur l'odieux crâne, jusqu'à ce que les sutures s'étant disjointes , on aperçut qu'il était vide. La fureur m'avait rendu
prophète : j'avais osé annoncer aux badauds , adorateurs des bosses , que dans trois mois ils se moqueraient de l'idole devant laquelle ils s'étaient si niaisement inclinés , et à l'instant préfix, la foudre de l'Institut réduisit en poudre les bijoux vernissés , les mappemondes et les tabatières crâniologiques.
Cependant M. Gall n'est pas un homme qu'un rapport académique puisse blesser à mort ; aussi savant que les plus savans de ses juges, anatomiste profond et trop physiologiste , célèbre pour avoir eu l'art de déplisser le cerveau , et pour avoir démontré que l'encéphale n'est point une masse pulpeuse ; naturaliste , physicien , érudit , logicien subtil , métaphysicien plein d'adresse , bon médecin , dit- on , et par- dessus tout cela , homme de génie , comme l'indiquent les deux belles protubérances qui s'élèvent sur son front et y présentent deux segmens de sphère , le docteur pouvait dire : JSoji omnis moriar , multaque pars mei vitahit Uhîlînam. Il ne répond à l'arrêt de l'Institut que par un dédaigneux silence ; il se renferme dans son ossuaire où il parait domiir pendant quinze ans comme un autre Epiménide ; puis toutà-coup il se montre à la lumière avec sa crâniologie corrigée , augmentée , épurée , et un crâne badigeonné à neuf
Pour premier acte d'orthodoxie, l'Aristote des crânes reconnaît publiquement l'existence de l'âme et son immatérialité. A la vérité , il déclare que la
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physiologie ne doit pas s'occuper de cet être qui n'a aucune des propriétés de la matière , qu'il ne fera aucune recherche sur sa nature , et qu'il se borne aux phénomènes ; mais il reconnaît l'âme , voilà le point essentiel ; et dût-il ressembler en cela aux puissances de l'Europe qui ont reconnu Buonaparte en songeant à le détrôner , il y a reconnaissance formelle , et nous ne devons pas en exiger davantage. Par une conséquence nécessaire , il repousse l'accusation et même le soupçon d'athéisme , de matérialisme et de fatalisme ; puis après avoir fait une profession de foi bien supéneure à celle du \icaire Savoyard , il prouve , ou du moins il a l'air de prouver, que les philosophes chrétiens , les Pères de l'Eglise , les saints et Dieu même , sont les prolecteurs de la crâniologie. Mallebranche a dit : « Ce ne sont pas les personnes d'une véiitable et solide piété qui condamnent ce qu'elles n'entendent pas , ce sont plutôt les superstitieux et les hypocntes; » et il est dair qu'il a voulu parler des adversaires de M. Gall , desquels je suis malheureusement. Selon saint Bernard , « il faut juger différemment du scandale des ignorans et de celui des pharisiens ; les premiers se scandalisent par ignorance , les autres par méchanceté. >» Cela veut dire qu'il faut être ignorant ou méchant pour ne pas croire à l'organologie , et saint Bernard a la bonté de me laisser le choix entre les deux épithètes. IMaintenant , écoutons saint Thomas : « Quoique l'esprit ne soit pas une faculté
corporelle , les fonctions de l'esprit , telles que la mémoire , la pensée , Timagination , ne peuvent avoir lieu sans l'aide d'organes corporels. » Oh! cette fois , il est évident que saint Thomas , qui n'e'lait pas crédule, croyait à la crâniologie. Saint Grégoire de Nysse compare le corps de l'homme à un instrument de musique , et il arrive , dit-il , à plusieurs musiciens de ne pouvoir donner des preuves de leur talent, parce que leur instrument est en mauvais état. « ]S'est-ce pas comme s'il avait dit : Quand vos protubérances sont trop ou trop peu développées , il y a charivari dans votre tête , comme il y a chaiivaii dans un orchestre quand les musiciens n'ont pas pris le la, et ne sont pas d'accord. Salomon , saint Paul , saint Cyprien , saint Augustin , saint Ambroise , saint Chrysostôme , Euscbe , etc.... regardent le corps comme l'instniment de l'âme , et professent hautement que Vûrne se règle toujours diaprés l'étal du corps. » Ici , j'arrête M. Gall, et je m'inscris en faux contre la phrase que je viens de souligner. Non , des saints n'ont pu dire que l'âme se règle toujours d'après l'état du corr ; ils n'ont pu entendre que l'âme soit forcée de se soumettre aux passions , aux appétits et aux caprices du corps : c'eût été admettre les penchans irrésistibles ; et s'ils l'eussent fait , Jean de Launoy , si justement nommé le dénicheur de saints, leur aurait intenté un procès en cour de Rome. Mais poursuivons notre nomenclature. Saint Luc a dit : <c L'homme de bien tire
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de bonnes choses du bon trésor de son cœur, et le méchant en tire de mauvaises du mauvais trésor de son cœur. » Sur cette phrase je n'ai rien à dire ; il est très-vraisemblable qu'elle signifie : il sort de bonnes choses des bonnes bosses , et de mauvaises choses des mauvaises bosses. Il est vrai que saint Luc parle du cœur , mais les évangélistes n'étaient pas très-forts en physiologie. Puis M. Gall cite avec le même bonheur saint Mathieu , saint Paul , saint Grégoire , saint Jacques , et l'Ecclésiaste , et Platon , et Aristote , et Gicéron , et Sénèque , et Pascal , et Kant \ puis enfin , il cite Dieu même : « Le Seigneur dit que la malice des hommes qui vivaient sur la terre était extrême , et que toutes les pensées et tous les desseins de leur cœur n'étaient , en tout temps , que méchanceté. » Geci exige une observation ; d'abord le texte ne porte pas : Le Seigneur dit , mais le Seigneur vit que la malice des hommes, etc.... c'est pourquoi il se repentit d' avoir fait V homme, etc.... Mais ce passage de la Bible me fournit une remarque foudroyante contre le système de M. Gall. Je veux bien croire que les Pères de l'Eglise et même des saints aient été assez ignorans pour attribuer au cœur les fonctions que M. Gall assigne au cerveau ; mais je ne puis pas admettre l'ignorance de Dieu. Le créateur de l'homme doit savoir l'anatomie et la physiologie aussi bien que les Willis , les Bonet , les Mayow , les Graaf , les Yieussens , les Verheyen , les Ruysch , les Haller , les Sénac ,
2{j4 le docteur gall,
les Yicq-d'Azir et les Biehat , aussi bien que MM. Bo) er » Chaussier ^ Cuvier , ^lagendie , Richerand ( que je classe par lettre alphabétique ) , et je crois même aussi bien que M. Gall. Or , Dieu a parlé des pensées et des desseins de notice cœur; M. Gall est donc inexcusable d'avoir logé dans des bosses du crâne ce que Dieu a sagement placé dans l'organe qui est le mobile de la circulation du sang et la source de la vie. Ainsi le docteur , pour avoir témérairement fouillé dans les livres saints , y a trouvé sa condamnation.
11 n'est pas le premier qui ait fait cette faute : les magnétiseurs , dont l'étoile avait pâli depuis trente ans , et qui avaient tenté vainement de reparaître sur l'horizon à diverses reposes , s'imaginèrent que la restauration ramenant toutes les bonnes choses , elle devait faire triompher les vérités étemelles , intellectuelles et surnaturelles du magnétisme animal. Dans l'espoir de réussir, ils se firent dévots ; \ Ame du monde du poète Lucrèce , le Spiiitus intus de Yirgile , ne fut plus qu'un don de Dieu. C'était par le magnétisme que les saints et leurs reliques opéraient des miracles ; c'était après avoir magnétisé le paralytique que Jésus- Chi-ist lui avait dit : Lève-toi ; enfin , Dieu le père avait créé le Monde en magnétisant le chaos. Cette politique ressemble beaucoup à celle de M. Gall ; mais il faut être juste , la priorité appartient aux magnétiseurs , et ils peuvent réclamer le brevet d'invention.
SUR LES FONCTIONS DT' CERVEAU. 2o5 Quoi qu'il en soit , mes critiques ont produit un effet salutaire , puisqu'elles ont jeté la crâniologie dans le giron de l'Eglise , et procure' au docteur l'occasion de faire briller son érudition ascétique. Sa doctrine est désormais à l'abri de la censure religieuse • il n'admet plus de penchans irrésistibles que dans le cas d'aliénation mentale ou de manie partielle , et pour ne pas perdre sa chère irrésistibilité , il voit de la manie dans tous les crimes. Cela n'est pas maladroit.
Par quelle fatalité faut-il cependant que je persécute encore M. Gall ! Hélas! c'est cette maudite bosse , celle de du Guesclin , des polissons des rues et de la pintade ! C'est elle qui me condamne k combattre les crânes sous quelque vernis qu'ils se montrent. J'étais orthodoxe quand le docteur était matériahste , et depuis qu'il s'est trempé dans l'eau du Jourdain je deviens philosophe. C'est en cette qualité que je me propose d'explorer quelques protubérances. M. Gall va dire encore que je suis le bouffon des anti-organologistes. Eh! pourquoi pas bouffon ? Mon professeur de rhétorique m'a toujours dit que je devais élever mon style au niveau de mon sujet.
Je vais donc , sans autre préambule , attaquer fièrement la phalange des protubérances , et j'aborde l'organologie.
C'est avec bien du regret que je me vois obligé de garder le silence sur l'organe n» i. Il n'y a pas de bosse plus aimable , plus facétieuse , plus im-
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pulsive , plus dangereuse , plus impudente , plus amusante , plus bouffonne , et cependant plus nécessaire au genre humain. Mais les fonctions de cette protube'rance sont d'une telle nature , et nous sommes devenus si chatouilleux , que la moindre indiscrétion de ma part ferait jeter les hauts cris à mes lecteurs , quoiqu'en secret ils me la pardonnassent bien sincèrement. Si nous étions moins civilisés , moins policés , moins savans en toutes choses , j'exposerais cette belle partie du système gallique , sïins causer le moindre scandale ; mais il faut respecter les mauvaises mœurs ; elles me puniraient de les avoir amusées publiquement. Je me bornerai donc à dire que cette reine des bosses fait sa résidence à la base postérieure du crâne et qu'elle y sert de fondement à toutes les autres , et que la première vertèbre cenicale , si justement nommée atlas, est plus fatiguée de son poids que de celui du crâne tout entier. Je dois , en outre , apprendre à mes chastes lecteurs que l'iiistoire de cet organe cynique occupe , dans le troisième volume de la crâniologie , tout l'espace compris entre les pages 225 et 3 7g. Après avoir jeté cette bouée pour indiquer un écueil contre lequel la pudeur pourrait éprouver une avarie , je suis bien certain que nos Lucrèces ne conduiront pas leurs barques de ce côté , et qu'elles me béniront de les avoir prései-vées d'un naufrage.
L'organe n° 2 me rend toute ma liberté : c'est celui de l'amom* maternel , le plus honnête , Ig
plus respectable de tous ; et M. Gall l'a philosophiquement place' tout près de celui dont la décence me défend de parler.
L'amour maternel , de'termine' par une houppe cérébrale , nichée dans une bosse du crâne , a révolté toutes les bonnes mères ; elles ont surtout rejeté avec horreur l'idée que l'absence de cette bosse , un simple aplatissement de la boîte osseuse dans cette région du crâne , suffisait pour conduire une mère, non -seulement à l'indifférence , mais à la haine , et , j'ose à peine l'écrire , au désir irrésistible d'égorger son enfant , si , par malheur , l'organe du meurtre est aussi développé que l'autre est aplati. J'ai partagé leur dégoût pour cette doctrine , et ce point de la crâniologie est celui que j'ai attaqué avec le plus de force. En 1809 , M. Gall n'a pas daigné ou n'a pas pu répondre aux objections que je lui ai faites. Aujourd'hui , il daigne ou il croit pouvoir le faire , et sa réponse est tellement dénuée de sens , que j'en suis honteux pour lui , et qu'il me faut faire beaucoup d'efforts sur moi-même pour daigner y répliquer. Je demande pardon à mes lecteurs de remettre sous leurs yeux ce que j'écrivais il y a seize ans , mais j'y suis forcé puisque le docteur m'apprend qu'on a reproduit mes raisonnemens dans le Dictionnaire des Sciences médicales, et que d'un seul coup de lance il prétend terrasser deux adversaires. Voici le passage tel qu'il le cite avant de le pulvériser ; je disais en 1809 :
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<c Une mère n'aime pas son enfant , parce qu'elle a une protubérance ; elle l'aime parce que cet enfant est le fruit d'un amour qui fait ou a fait son bonheur ; elle l'aime , parce qu'il est une partie d'elle-même , parce qu'il est une partie de l'iiomme qui lui est , ou qui lui a été cher ; elle l'aime , parce qu'il lui ressemble , ou du moins parce qu'elle le croit; elle l'aime, parce qu'il est son ouvrage; elle l'aime , par le seul orgueil d'être mère ; elle l'aime , pour les dangers qu'il lui a fait courir , pour les douleurs qu'il lui a causées ; elle l'aime , parce qu'il est faible et qu'il a besoin de son secours ; elle l'aime , parce qu'elle l'a senti remuer dans ses entrailles , et parce qu'elle entend sortir de sa bouche le doux nom de mère ; elle l'aime enfm , par devoir , par vertu, par habitude , si vous voulez , lorsque les autres raisons n'ont pas élé assez puissantes. »
Ecoutons maintenant M. Gall :
« Ce n'est certes à aucune de ces choses que le créateur a confié la vie et le bien-être des enfans et des petits des animaux. Il a su mieux assurer leur sort. Que l'on descende dans le cœur des tendres parens , et qu'on y lise si leur amour pour leurs enfans est déterminé par des motifs aussi aHîJiciels ; s'il est en leur pouvoir de ne pas les aimer ? Ne trouvons-nous pas des exemples de cet amour le plus tendre chez les individus les plus grossiers , chez les nations les plus sauvages , en un mot , dans les circonstances ou la plupart des
motifs ci-dessus n 'existent pas ? » Eh quoi ! jM. le docteur , la tendresse d'une mère , son amour pour le père de son enfant , le plaisir de produire un être dont elle attend de l'affection , la douce pitié qui l'a portée à protéger sa faiblesse , et le devoir qui lui commande les soins les plus délicats , ne sont à vos yeux que des motifs artificiels! et un petit morceau de cervelle vous paraît sans doute un motif plus moral et plus puissant ! puis vous dites que la plupart de ces motifs n'existent pas chez les nations sauvages ! En vérité , je ne vous comprends pas : apprenez-moi donc pourquoi une femme sauvage ne regarde pas son enfant comme une partie d'elle-même , pourquoi cet enfant n'est pas son ouvrage , pourquoi elle ne jouit pas du plaisir d'être mère , pourquoi elle n'a pas senti remuer cet enfant dans son sein , pourquoi elle ne l'aime pas au moins par habitude ? \ ous invoquez le témoignage des tendres parens ; eh bien! je me soumets à leur décision : demandez à toutes les mères si les motifs que j'ai allégués leur paraissent artificiels , et si elles aiment mieux devoir leur tendresse et leur bonheur à une bosse de leur crâne.
Mais le paragraphe auquel M. Gall a si mal répondu n'était pas même une objection , quoiqu'il lui donne ce nom pour avoir l'air de le réfuter. Voici la véritable otjectiori qui a long-temps tourmenté le docteur, et qu'il cite en l'affaiblissant et en la dénaturant pour en avoir meilleur marché. Je la reproduis telle qu'elle a été faite, et non pas
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telle qu elle a été pe'trie et aplatie par les doigta du crânologue. « Vous dites que la protubérance n° 2 est très-développée sur le crâne des mères qui aiment leurs enfans avec passion , et que vous comparez aux singes dont la philogénésie et la bonne bosse sont aassi prononcées que chez les bonnes femmes : vous dites , au contraire , que les mères dénaturées et les femmes infanticides ont cette partie du crâne aplatie et sans protubérance. Eh bien ! je connais une femme qui a deux enfans , et qui adore l'un et déteste l'autre. Je vous demande quelle est la forme de son crâne ?» M. Gall , qui , dans toutes les séances de son coiu'S , réfutait longuement et fort spirituellement le pauvre Journal de l'Empire , garda le plus modeste silence sur l'argument que je viens de rapporter. Cependant , un jour qu'il se vantait d'avoir répondu à toutes les objections , il porta par hasard la main sur son crâne , et , y ayant vraisemblablement rencontré la bosse de la sincérité , il ajouta : « Il n'y en a qu'une (objection) à laquelle je n'ai pas encore trouvé de réponse.... ; « puis il s'arrêta un moment , et , semblable à Scarron quand il dit : J'ai frotté, j'ai gratté occiput, sinciput , ma foi ^ rien ne vient bien , il termina la séance en nous assurant qu'il trouverait infailliblement la solution de cette difficulté , et il avoua que sa doctrine était tellement coordonnée , que , si on pouvait lui opposer une s'^ule difficulté insoluble, son système s'écroulerait de lond en comble. Après une telle
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déclaration , le docteur ne pouvait pas publier son Organologie avant d'avoir biisé l'instrument qui sapait les fondemens de son édifice , comme les vers rongeurs des digues menacent tous les jours la Hollande d'une submersion totale. Yovons maintenant si le raisonnement qu'il oppose à l'objection est digne d'avoir été médité pendant quinze ans. Le voici :
» Quelque grave que cette difficulté puisse paraître , à certains esprits superficiels , elle est trèspeu importante en effet. » Examinons d'abord cette phrase : j'y vois que M. Gall a la modestie de se ranger parmi les espriis superficiels, puisqu'il lui a fallu quinze ans pour trouver une réponse , telle quelle , à une objection si peu importante. Suivons :
« J'ai souvent remarqué que les chiennes et les chattes aiment l'un de leurs petits plus que les autres. » Yous déviez , docteur ; j'ai parlé d'une femme , et je ne suis point assez philosophe pour croire que tout soit égal entre les femmes , les chiennes et les chattes. J'ai la bonhomie de penser que la nature , comme vous disiez autrefois , ou le créateur, comme vous dites depuis votre conversion , a donné à l'espèce humaine quelques petites facultés dont les chats et les chiens ne sont pas également pourvus. Ensuite , je n'ai pas parlé de simple préférence , mais de deux sentimens contradictoires ; je n'ai pas dit que la dame en question aimait mieux un de ses petits que l'autre ,
mais qu'elle adorait l'un et détestait l'autre , ce qui est un peu différent. La conclusion de votre raisonnement est encore plus étrange que les prémisses, car vous dites: « L'estomac aussi ne digère pas c'galement bien tous les alimens, et tous les mets ne sont pas c'galement agréables au gourmand même le plus vorace ; toute musique ne plaît pas également à toute oreille musicale , toute femme n'inspire pas de l'amour et des désirs à tout honnne. » Est-ce bien sérieusement que M. G ail fait un raisonnement aussi misérable :' Quel rapport peut-il y avoir entre les fantaisies d'un gourmand et un organe dont la présence ou l'absence peut causer l'amour le plus passionné ou une haine qui va jusqu'à l'infanticide? Si le docteur avait créé des protubérances gastronomiques , s'il avait institué un organe pour la viande et un autre pour le poisson , un pour la musique de Mozart et un autre pour celle de llossini , j'aurais puisé mes argumens dans la Cuisinière bourgeoise , ou j'aurais demandé des conseils aux artistes de l'Opéra ; mais la réponse de M. Gall n'effleure pas même la question. Il a beau faire ; je trace autour de lui ce cercle dont il ne sortira pas , et je lui dis : « La femme dont j'ai parlé a ou n'a pas la protubérance de l'amour maternel ; si elle l'a , pourquoi haït-elle un de ses enfans ? Si elle ne l'a pas , pourquoi aime-t-elle l'autre ? Si elle aime sans la bosse , si elle hait malgré la bosse , votre protubérance est inutile , et n'est plus qu'un rêve de votre cerveau.
Sm LES FONCTIONS DU CERVEAU. 2l3 C'est à cela qu'il faut répondre , ou il faut avouer qu'on n'a rien de raisonnable à dire. »
Poussons cependant le docteur jusqu'à ses derniers retrancheniens , et citons un exemple où il ne puisse plus c'quivoquer sur les prcfc'rcnces en cuisine ou en musique. Je connais aussi une dame fort coquette , et Ircs-fière d'une beauté' qui commence à perdre un peu de sa fraîcheur. Cette dame a deux filles , dont l'aînc'e a seize ans et la plus jeune huit. L'aînc'e c'tait idolàtre'e par sa mère , quand elle e'tait fille unique et tant qu'elle a été enfant ; mais depuis qu'elle est devenue grande et fort jolie , depuis que les adorateurs ont cessé d'obséder la mère de leur douce importunité , pour fixer leurs regards sur la fille , l'amour maternel a perdu d'abord de son énergie , il a décliné ensuite rapidement , puis s'est totalement éclipsé. Et quand la maman a senti que sa grande fille n'était plus à ses côtés qu'un calendrier vivant qui annonçait l'âge réciproque , quand elle a reconnu que la beauté toujours croissante semblait dire à la beauté passée : Otez-vous de là que je m y mette , elle a pris en aversion l'ancien objet de son amour, et a transporté toute sa tendresse sur la fille dont les charmes n'étaient pas encore inquiétans , et dont l'âge autorisait encore les prétentions de la mère. Dira-t-on qu'il n'existe point de femme semblable à celle que je viens de peindre ? On se tromperait étrangement ; il en est plus de trois que je pourrais citer. Je demande donc à M. G ail quelle est la
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fornie de leur crâne ; de quelie nature est celte bosse qui se cache pour la grande fille et se montre pour la petite ? Le docteur ne me le dira pas , ou il me repondra que la mère aimait autrefois les asperges , et qu'elle aime aujourd'hui les petits pois.
"S ainemcnt M. Gall affumera que sur vingt-cinq crânes de femmes coupables d'infanticide , il n'a pas trouvé la protubérance de l'amour m.atemel ; ce crime a , dans notre ci\ilisation , des causes trop variées et trop puissantes pour que j'en aille chercher le motif dans l'affaissement d'une partie du cerveau. En Chine , la misère et la disette des vivres a rendu les hommes presque indifférens sur le meurtre ou l'exposition des enfans. Dans d'autres pays , une trop grande rigidité de mœurs pousse les filles-mères au désespoir , et leur fait conmiettre un crime pour cacher ime faiblesse. La preuve que la protubérance n'y est pour rien , c'est que ce ne sont pas toujours les plus dénaturées et les plus dévergondées, mais les plus timides, les plus sensibles à la honte qui se portent à cette extrémité. Telle fille a étouffé son enfant, qui l'aurait chéri avec tendresse si elle eût osé le montrer à la lumière. Si la cause de l'infanticide réside dans l'organisation , pourquoi ce crime est-il plus commun dans la classe indigente , où le sentiment de la honte a moins d'empire que dans les classes supérieures ? Quand notre bienheureuse république accordait vme prime d'encouragement aux filles-mères, la honte perdit tout son pouvoir ,
et ces demoiselles se paraient de leurs enfans comme l'arbre des Hespërides nous montre ses beaux fruits.
Les charmes de l'amour maternel m'ont rendu prolixe , et je n'ai plus assez d'espace pour y placer l'énorme protubérance du meurtre , auquel l'infanticide sert naturellement de transition. Ce n'est point dans cet ordre que M. Gall a rangé ses organes ; mais on sent bien que je n'aurai pas le courage d'explorer tous les départemens de la cràniologie.
M. Gall paraît croire que sa doctrine sera trèsutile aux ciiminalistes pour graduer les peines , et aux juges pour apprécier la culpabilité des accusés. Je veux supposer son système aussi vrai que je le crois faux, et, alors même, je ne puis deviner l'usage qu'on en ferait dans nos tribunaux. Les magistrats admettront-ils l'excuse de la protubérance ? Nommeront-ils des explorateurs de crânes.^ déterminera - 1 - on combien de lignes doit avoir la bosse en plus ou moins, pour modifier le verdict du jury ou l'application de la peine ? Mais M. Gall lui-même nous a dit que les organes ne sont pas toujours dans un état d'activité ; ils sommeillent souvent pendant une grande partie de la vie , témoin ce ci-devant honnête homme qui est devenu voleur après avoir reçu un coup sur la tête , témoins d'autres hommes , continens , et qui dcAinrent des satyres pour avoir été blessés au cervelet. Comment devinera- t-on si l'organe veillait ou som-
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nieillait dans le moment du délit ? Comment saurat-on si le meuiirlcr a tue par vcnî^eance ou par protubérance , si le voleur a e'coute les conseils de la bosse ou ceux de la cupidité ? Les cours d'assises enfin professeront-elles le fatalisme ?
Ce dernier mot m'engage k combattre une erreur fort accréditée aujourd'hui. On croit que les anciens avaient adopté le dogme de la fatalité, et parya/«//V^' on entend la maliieureusc nécessité de commettre un crime quand il a été écrit dans le liwe des destins ; mais , s'ils avaient cette croyance, pourquoi admettaient-ils un Tartare et un Elysée ? Les trois juges des enfers sont complètement ridicules s'il y a nécessité d'être criminel comme nécessité de respirer. Que signifie ce roi desLapithes qui étourdit les damnés en leur criant :
Discite juslitiam monlti , et non temnere Dioos ;
Son fils Ixion ne peut-il pas lui répondre ? vous vous moquez de nous avec votre justice , puisque nous étions condamnés à pécher comme ma roue est condamnée à tourner. oSe croyons donc pas que les anciens soient tombés dans une contradiction aussi absurde. Ils admettaient la fatalité des malheurs , mais non pas celle des crimes. Œdipe devait tuer son père et épouser sa mère , mais il n'était pas coupable puisqu'il ne les connaissait pas. Je ne connais aucun passage ancien qui ait mieux éclairé ce dogme qu'une fable de Phèdre : c'est \eFur ad arom cowpilans. In voleur pille un autel de
SIR LES FONCTIONS DU CERVEAU. 21 7 Jupiter ; la statue du dieu s'anime et lui dit : Je me soucie fort peu des choses que tu prends ; cependant , scélérat , tu seras piuii de ton impie'té quand le jour que le destin a fixé pour ton châtiment sera venu , olîrn. cfiin ad se ti pins venerit pœnœ dics. Voilà donc Jupiter lui-même qui ne peut pas punir immédiatement , parce que le jour fixé pour la mort du coupable n'est pas encore venu: or, on ne pouvait être châtié dans les enfers qu'après la mort , et le destin qui avait marqué le jour de cette mort n'a point influé sur le crime. Si l'on rejette celte interprétation, et si l'on suppose l'irrésistibilité des penchans , il n'y a pkis ni crimes ni vertus , et il faut tout mettre sur le compte an fatum ou de la bosse , malgré toutes les belles protestations de M. Gall.
Je passe immédiatement de l'organe de l'amour maternel à celui du meurtre. Je néglige la protubérance de V amitié sur laquelle les raisonnemens du docteur ne me paraissent pas dignes d'une réfutation sérieuse. Des causes trop variées nous inspirent de la bienveillance ou de l'aversion, pour qu'on puisse leur assigner une source unique, et il nous arrive trop souvent de changer d'affections envers les mêmes personnes , pour que notre amitié puisse dépendre d'une force physique , organique et constante. Pour croire que ce sentiment est commandé par le développement d'une houppe cérébrale , et indiqué par une protubérance du crâne , il faudrait supposer que cette protubérance
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s'affaisse ou se gonfle chaque fois que nous nous brouillons avec un ami , ou que nous nous reconcilions avec un ennemi , sans quoi l'organe serait en contradiction avec les effets qu'on lui attribue.
J'ai déjà parle de l'organe de la lixe , et j'ai assez fait sentir le ridicule de confondre le caractère querelleur et hargneux avec le courage qui nous porte à nous défendre : cela est si faux que les hommes les plus insolens et les plus hargneux sont ordinairement ceux qui se défendent le plus mal quand on se met en posture de les châtier. Mais je me hâte d'arriver au bel organe du meurtre , qui ei:t bien plus important , qui offre bien plus d'intérêt , et constitue une grande partie de la gloire de son inventeur.
Il faut en convenir : une dialectique adroite peut donner à l'existence de cet organe une apparente probabilité. On dira que l'extinction naturelle des êtres organisés n'étant pas proportionnée à leur reproduction, et la masse des individus tendant toujoursàs'accroître, il fallait nécessairement qu'un moyen \iolent de destruction rétablît l'équilibre et empêchât l'encombrement , dont l'excès aurait produit une destruction universelle. J'adopte ce raisonnement, et il ne me force point à reconnaître la nécessité d'un organe cérébral qui préside au grand œuvre de l'extermination. Sans mêler le créateur dans cette discussion crâniologique , comme M. Gall le fait depuis quelque temps, et en n'interrogeant que la nature qui est la divinité des plii-
losophc'S , on peut repondre à M. Gall que cette nature a trop bien pris ses pre'cautions pour craindre r encombrement des individus et des espèces. En donnant à certains oiseaux un bec trop faible pour briser et broyer des graines , en armant d'autres oiseaux de serres vigoureuses et d'un bec acere' , elle a suffisamment recommande' aux premiers de n'attaquer que des vers ou des mouches, et aux autres de choisir une proie plus substantielle. En donnant aux oiseaux aquatiques des pieds termines en rames et une huile animale qui rend leurs plumes imperméables à l'eau , elle leur a conseille' de s'exposer sans crainte à cet élément ; et , si tout penchant suppose un organe logé dans le cen eau , pourquoi le docteur n'en assigne-t-il pas un au penchant qui fait courir les oies et les canards à la rivière , tandis qu'un pauvre renard mourrait de faim devant une poule , s'il n'avait pas au-dessus de l'oreille , l'organe de la cruauté? Les quatre estomacs des ruminans , l'absence de dents incisives à leur mâchoire supérieure , et leurs pieds fort mal conformés pour saisir une proie vivante , les condamnent à une nourriture végétale qui , sous un grand volume , contient peu de substance alibile, tandis que le tigre , le loup et les carnassiers leurs consorts , pouvant saisir et déchirer, et pou nus d'un estomac unique , dont la capacité médiocre exige des alimens plus substantiels que volumineux , sont portés par l'ensemble de leur conformation à chercher leur subsistance dans la chair
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et dans îe sang. J'ai toujours cru que rimpossibilite' d'agir autrement était une assez bonne rèele de conduite ; mais cette impossibilité ne suffit pas à M. Gall, il faut encore , selon lui , qu'une petite houppe du cen eau apprenne au loup qu'un gigot de mouton vaut mieux qu'une citrouille ; tandis que, par une inconséquence impardonnable , il ne donne pas de protubérance au mouton , pour prefe'rer la saveur de l'herbe à celle de la cliair.
M. Gall rejette absolument l'influence des griffes , des dents , de l'estomac et des intestins, sur la détermination des animaux dans le choix de leur nourriture, w Que l'on donne à la brebis, dit-il , les dents , les griffes du tigre , sans changer la disposition de son ceneau , jamais elle ne sentira une impulsion inlerieure qui la porte à attaquer ou à tuer d'autres animaux. Le tigre , place au milieu d'une prairie couverte d'herbes en abondance > mourra de faim plutôt que de se décider à les brouter. » Je réponds d'abord que les dents et le.s griffes du tigre ne suffiraient pas à la brebis pour lui donner l'appétit des carnivores , et qu'il lui faudrait encore un autre estomac , et une langue et un palais dont les papilles nerveuses fussent propres à savourer la chair. Quant au tigre, je ne vois pas pourquoi il dédaignerait l'herbe , s'il était tout-àcoup métamorphosé en animal herbivore , et pourvu d'une bouche , d'une mâchoire et d'un estomac analogues à son nouvel état. Mais , quoi qu'il en soit de cette supposition et de cette mé-
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tamorphose , le docteur ne résout pas la difficulté principale , et ne dit pas pourquoi la brebis n'a pas besoin d'une bosse au crâne pour se vouer à l'herbe, tandis tpi'une bosse est nécessaire au tigre pour se nourrir de substances animales. Ainsi, le mouton, que nous prenons pour l'emblème de la bêtise , a bien plus de raison , de finesse et d'esprit que le tigre , le loup et même le renard , puisqu'il n'a pas besoin d'organe cérébral pour savoir ce qu'il lui faut , tandis que les trois autres imbéciîles n'oseraient tordre le cou à un lapin ou à une poule, si la protubérance ne leur disait pas que cet aliment leur convient. A de pareilles idées , reconnaît -on la sagesse de la nature ?
Mais cette partie du système est entachée d'un vice bien plus choquant. La raison , le bon sens le plus grossier permettent-ils de confondre le besoin de se nourrir, qui est la condition sine quâ non de l'existence , avec la cruauté qui n'a pas pour but la nutrition? Quoi! la même protubérance qui n'inspire aux uns que le désir d'apaiser les cris impérieux de la faim , porte les autres à tuer , déchirer et torturer des hommes et des animaux dont ils n'ont pas l'intention de se nourrir , et pour le seul plaisir de jouir de leurs souffrances ! Ainsi , l'organe qui permet à un honnête homme la côtelette de mouton et l'aile du poulet , est celui qui animait les CaHgula , les Domitien , les Maximin , \qs Lebon, les Carrier et les monstres de notre révolution! La nature est donc bien inconséquente si, par une
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grossière contradiction, elle fait servir l'organe qui dcteiTTiine le choix de la nourriture , à déchirer et détruire en pure perte des êtres dont on ne se nourrit pas. En ve'rite' , j'ai pitié des gourmands, et si la craniologie doit triompher de mes efforts , je prie instamment M. Gall de vouloir hlcn crc'er pour les gastronomes une petite bosse qui n'ait rien de commun avec celle des assassins.
Pour calmer chez mes lecteurs l'émotion que leur a causée l'organe du meurtre , je vais faire passer sous leurs yeux une protubérance qui se présente de meilleure grâce : c'est celle des voleurs , des filoux et des chippcurs , mot que le docteur a daigné recueillir dans ses entretiens avec ces messieurs. Je ne répéterai pas ici ce que j'ai écrit sur cet organe , que M. Gall prétend avoir découvert sur le crâne d'un grand nombre d'animaux, comme sur celui de l'homme. Yainemcnt je lui ai objecté que la propriété étant une institution sociale , la nature , qui donne tout à tous , n'avait pu nous gratifier d'un organe qui distingue le tien et le mien , et nous dispose à voler. Le docteur n'en soutient pas moins que le vol est une institution de la nature , et il sue sang et eau pour prouver cette étrange proposition. Oh! très-certainement, s'il confond le penchant au vol avec le désir de posséder tout ce qui est utile et agréable , je puis répondre à M. Gall , comme l'a fait un sénateur russe au czar Pierre I", quand ce monarque voulut que l'on fît pendre tous les voleurs, grands ou
petits : « Sire, disait-il, nous sommes tous voleurs; l'empereur vole , ses ministres volent , les gens de justice volent , les marchands volent ; ainsi , il faudra faire pendre tout le monde. » IMais M. Gall voudra bien me permettre de distinguer le désir de jouir de certains avantages de celui qui porte les voleurs à en dépouiller ceux qui les possèdent. J'ai souvent vu certains petits meubles fort jolis qui me faisaient souhaiter d'en avoir de pareils, mais je prie monsieur le docteur de croire que ce souhait n'allait pas jusqu'à l'intention dechipperune monti'e ou de crochetter une porte.
Puisque mes anciennes objections sur l'organe du vol ont été rejetées par le professeur, sans être réfutées , je vais lui en proposer de nouvelles qui auront peut-être le bonheur de fixer son attention. Il est des pays où la chasse et la pêche appartiennent à tout le monde , et l'on peut y prendre une carpe ouy tuer un lièvre sans avoir une bosse allongée en avant de l'angle sphénoïdal des pariétaux. Mais la civilisation s'y perfectionne, la population s'y accroît; la chasse et la pêche y deviennent des propriclés particulières, et dès-lors le ci-devant innocent chasseur n'est plus qu'un braconnier , et le pêcheur un chippeur de poissons. Je demande maintenant si la nature a fait pousser une bosse au moment où la loi a été promulguée ? Ces hommes avaient-ils la protubérance avant la promulgation ? Alors , ce ne pouvait être celle du vol , puisqu'ils ne faisaient qu'une action permise. N'en avaient-ils pas après
la défense légale ? Alors , on peut être voleur sans avoir la bosse du vol : cet organe est donc inutile.
Les premiers Européens qui ont navigué dans le grand Océan , tels que les Anson , les Byron , les Carteret, les Wallis, les Bougain\ille , les Cook,
les Lapeyrouse , les ^ ancouver, etc s'accordent
à dire que les insulaires des nombreux archipels de cette mer immense , sont les plus audacieux ou les plus subtils voleurs qu'il y ait sur lasurface du globe. Cependant , après les châtimens que le capitaine Cook avait fait infliger aux voleurs , le nombre en avait considérablement diminué dans les îles de la Société et celles des Amis ; cl les princes du pays qui avaient ce doux penchant , sans en excepter le roi Oréo, le roi Poulao , le roi Toubouraï- ïamaïdé et la reine Obéréa , finirent par rougir de cette vieille habitude , s'en corrigèrent et la punirent dans leurs sujets. Aujourd'hui , dit-on , depuis que les missionnaires évangéliques ont converti ces insulaires et leur ont prêché la morale, on ne trouve pas plus de voleurs chez eux que pariout ailleurs , et p(*ui-être moins que dans nos grandes capitales. Que sont 'donc devenues toutes ces bosses ? Comment des organes pnmitifs et fondamentaux , comme les nomme le docteur , comment des penchans innés et héréditaiies ont-ils cédé à la législation et à la prédication ? \ oilà donc encore la nature qui obéit aux institutions humaines , et cjui pousse ou retire ses bosses au gré des législateurs , ou plutôt à l'ordre deM. Gall!
Sur les fonctions du cerveau. 225
Mais je m'aperçois que je suis trop se'ricux , et dût-on me nommer encore le bouffon anti-organologiste , je ne puis résister au désir de citer un trait qui m'a fait rire comme une des meilleures scènes de Molière. M. Gall nous raconte que , quand il a observé sur quelque tête vivante une protubérance bien prononcée, il n'a fait aucune difficulté d'aborder le porteur de ce bijou, et de le prier, avec la plus vive instance , de permettre qu'on prît avec du plâtre l'empreinte de ce beau crâne pour constater le phénomène et en perpétuer la mémoire. Pour obtenir cette crâniograpliie , il fal-^ lait que le patient se laissât tondre et permît qu'on le coiffât d'une calotte de plâtre. Rien ne résiste à l'amour des sciences , et l'éloquence du docteur a presque toujours vaincu la répugnance des porteurs de bosses. Il nous apprend qu'il s'est procuré quatre cents plâtres de cette manière. A la vérité , INI. Gall ne nous dit pas quelle est la séduction qu'il a exercée sur les braves gens qui ont consenti à figurer dans la crâniologie , mais cela se dexane aisément, et, âmes risques et périls, je vais tâcher de suppléer à son silence. Je suppose donc que le dialogue suivant a dû s'établir entré le sculpteur et son modèle. « Oh! Monsieur, la belle protubérance! elle va devenir le plus beau diamant de mon écrin , la pierre angulaire de mon système. — Elle est donc vraiment curieuse ? — Admirable. — Dites-moi , docteur, est-ce la bosse de l'esprit, du courage, de la sagacité , de la pénétration , ou peut-être celle
CRITIQUE. T. r. ij
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de la drôhiie , vous m'entendez? — C'est mieux que tout cela. Elle indique le plus \i{ sentiment de la propjieté. — Ah ! je le crois bien ; personne n'a plus de respect que moi pour les propriétés. — Vous n'y êtes pas, ce n'est point cela. J'appelle sentiment de la propriété ^ le penchant qui nous porte à nous appropiier... — Quoi donc? — Les choses qui ne nous appartiennent pas. — Comment diable ! — Oui , à prendre ce qu'on ne nous donne pas , à ramasser ce qui n'est pas perdu.
— Mais, docteur, c'est donc la bosse du vol?
— C'est toi qui l'as nommée. — Oh! oh! et vous voulez que je me fasse couper les cheveux et plâtrer la tête pour acquérir cette belle re'putation ?
— Mais vous n'y êtes pour nen , c'est la nature qui a tout fait. — Cela est fort désagréable. — Oui,sans doute , cela serait désagréable si c'était une protubérance vulgaire , insignifiante ; mais la vôtre est au-dessus de toute comparaison : les crânes des Cartouche , des Mandrin et même celui de la Pie voleuse pâliraient auprès du vôtre. — C'est égal ; cela ne me paraît pas fort honorable. — Songez donc à la gloire que vous allez acquérir : votre nom brillera dans tous mes volumes , vous serez cité dans tous mes cours , et quand j'aurai fait voir tous mes crânes à mes auditeurs , je montrerai le vôtre pour le bouquet. — Mais que pensera-t-on de moi ? — Tranquillisez-vous , je dirai que c'est un penchant irrésistible , et votre moralité n'en éprouvera pas la moindre atteinte.
SUR LES FONCTIONS DtT CERVEAU. 22"
* — Allons , docteur , rasez - moi : une mauvaise réputation vaut encore mieux que l'obscurité. — Ah ! vous êtes un honnête homme , et votre nom va passer avec le mien à la postérité la plus reculée. » M. Gall se récriera sans cloute contre l'impertinence de ma supposition ; mais, il aura beau dire, je soutiendrai toujours que , pour obtenir une pareille complaisance des hommes à bosses , il a dû nécessairement employer quelques-uns des raisonnemens que j'ai placés dans ce dialogue.
Pour en finir avec M. Gall , je terminerai par la protubérance de la hauteur physique et morale : ces deux épithètes indiquent déjà que le docteur , toujours habile à confondre , n'assigne qu'un seul organe à la hauteur morale , synonyme de fierté et de présomption , et au penchant qui porte les chèvres, les bouquetins et les chamois à grimper sur les rochers les plus élevés. N'est-ce pas là , je le demande, un véritable calembourg physiologique? Peut-on se moquer de ses lecteurs d'une manière plus évidente ? Quoi ! c'est par fierté que le chamois s'élance sur le sommet des Alpes ! c'est par fierté que l'hirondelle s'élève à perte de vue dans les airs! j'apprends pour la première fois que , quand je montais sur le Vésuve, où je passais des jours et des nuits , j'y étais poussé par une hauteur de caractère et par une fierté qui n'avaient pas même pour témoins des mouches et des insectes, car presque toujours j'étais le seul être vivant sur la surface du
cratère. Si les hommes ne s'étaient jamais avisés de donner le nom de hauteur à une nuance de l'orgueil , M. Gall aurait-il conçu l'idée bizarre de confondre la fierté avec la pointe des clochers et la cime des montagnes? Le docteur avoue que , sur ce point, il aura contre lui tous les lecteurs et tous les auditeurs ; mais il ajoute avec une fierté qui le rend digne de s'asseoir sur le pic de Ténériffe , ou , tout au moins, sur la butte Montmartre . « Quanta moi, l'opinion de la multitude ne saurait me rebuter. » Ainsi , tous les lecteurs et tous les auditeurs , quels qu'ils soient , ne sont que la multitude ; ainsi tous les anatomistes , physiologistes , tous les hommes d'esprit et de bon sens , doivent humilier leur raison devant le quant à moi de M. Gall.
Avant de prêter aux chamois l'organe que la crâniologie attribue aux orgueilleux, ne devait-il pas rechercher si les poumons de ces animaux n'ont pas besoin de l'air vii et fi'oid des montagnes ? Peutêtre que , transportés dans les plaines de la Sibérie, une température égale à celle des hauteurs alpines les dispenserait de s'élever jusque dans les nues ; peut-être que les rennes, qui n'ont pas tant d'amour pour les montagnes , apprendraient à gravir sur leurs cimes s'ils étaient jetés tout-à-coup sous les basses latitudes. Si cette considération , que j'abandonne aux naturalistes , ne suffit pas pour expliquer le penchant des chamois , j'y trouve une bien meilleure raison dans la guerre acharnée , furieuse et constante que les habitans de la Suisse
font à ces pauvres animaux. M. Gall avoue qu'ils s'élèvent souvent à des hauteurs où ils ne trouvent aucune nourriture : il faut donc nécessairement qu'ils en descendent quelquefois ; or , puisqu'ils descendent pour paître , j'ai bien le droit de supposer qu'ils feraient leur re'sidence habituelle dans les lieux où règne l'abondance , si l'avidité' , la cupidité de l'homme ne les forçaient pas à fuir sur les rocs escarpés et bordés de précipices.
Autre argument de M. Gall : Les montagnards sont plus fiers que les habitans des plaines. Je veux bien convenir du fait , quoique je puisse chicaner ; mais si l'air des montagnes , si la vie frugale de leurs habitans , si une longue habitude de braver les intempéries et les dangers , si un exercice plus laborieux et plus salutaire , si enfm la sécurité que leur inspire la difficulté de les vaincre , les rend plus présomptueux et plus confians dans leurs forces , ce sentiment n'a rien de commun avec la protubérance. Alors même ce serait la montagne qui ferait naître la bosse , et non pas la bosse qui ferait préférer la montagne.
Troisième argument du docteur : Les rois s' élèvent sur un trône , et tous les hommes veulent s'élever au-dessus de leurs égaux pourles dominer. La hauteur physique a donc de l'analogie avec la hauteur morale. Je léponds que, dans l'origine des sociétés, il fallait bien que le chef quelconque d'une peuplade s'élevât au-dessus de la foule pour faire des allocutions, pour donner des ordres ou