DU LA PHYSIOLOGIE
noms plus ou moins épouvantables; je conçois encore mieux l'effroi que doit causer à d'aimables sybarites un traité des maladies chirurgicales et des procédés opératoires ; je leur pardonne même leur dégoût pour l'anal omie ; l'éiymologie de ce mot est déjà de mauvais augure ; c'est de la mort que celte science reçoit ses premières et dernières leçons ; et comment oserait-on parler de scalpels, de scies, de pinces et de rugines à des hommes qui se plaignent de la rareté des plaisirs, qui ne comptent dans l'existence que les sensations délicieuses, et qui, à l'exemple de Tibère, décerneraient une couronne au savant qui inventerait de nouvelles voluptés? À plus forte raison, je me garderai de reprocher aux dames leur anlipathie pour toutes ces vilaines sciences. Jean- Jacques aurait désiré que la médecine pût venir sans le médecin; je connais plus d'une dame qui prendrait volontiers le médecin sans la médecine; je conseille surtout à nos jolies femmes de ne jamais ouvrir un livre d'anatomie ; elles y trouveraient la triste explication de la fable de Psyché, et elles verraient s'évanouir ces essaims de sylphes et de farfadets dont elles se plaisent à peupler le domaine de l'Amour.
Mais que leur a fait la physiologie pour être comprise dans la proscription générale? Cette science ne parle ni de mort ni de maladie; c'est l'homme vivant, c'est l'homme bien portant qu'elle considère , que dis-jc? c'est l'homme parfait. L'être qui
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sort du cerveau du physiologiste a toute la plénitude de la vie et de la santé , toute la perfection des formes, toute la puissance des organes, toute l'énergie des facultés; c'est une Vénus de Médicis ou une Flore Farnèse, c'est un Apollon ou un Hercule : pourquoi nos messieurs dédaignent-ils de pareils tableaux? Et (que nos dames me le pardonnent) leur insouciance m'étonne bien davantage.
Observons, d'ailleurs, que la physiologie n'est point une science exacte, qu'elle n'en a pas la sécheresse , et que l'imagination du lecteur peut s'égarer dans le vaste champ des conjectures dont cette science est la source inépuisable. Elle a sa métaphysique comme la philosophie , dont elle est une branche importante ; et , grâce à la téméraire présomption des savans qui ont voulu tout expliquer, la physiologie a été le roman autant que l'histoire de l'homme physique. Quoique depuis Bacon nous soyons convaincus que Y analyse est le seul fil qui puisse nous conduire dans le dédale des sciences; quoiqu'on ne cesse de répéter qu'il faut d'abord observer les faits, les constater, en réunir un grand nombre , et ne songer à édifier que quand on a tous ses matériaux, la synthèse a tant de charmes , elle est si bien d'accord avec notre amour-propre, qu'elle a prévalu chez la plupart des savans, et l'on n'a jamais vu éclore tant de cosmogonies que dans le siècle où il a été reconnu qu'il fallait observer le monde et «on pas
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le créer. La physiologie a suivi le torrent ; comme Promëthée , elle a créé l'homme à sa manière , au lieu d'observer patiemment l'homme de la nature ; et cette science est encore à l'anatomie ce que les géologues sont aux minéralogistes.
C'est le style qui a divisé la république des lettres en deux partis , et qui a préparé les succès de la faction romantique. Cette vérité n'étant pas généralement reconnue, il n'est pas inutile de l'exposer ici dans toute son évidence. Au milieu du dix-huitième siècle, la Melpomènc anglo-tudesque n'avait point encore de temple dans la patrie des Corneille et des Molière , mais elle intriguait déjà pour s'y faire des partisans et pour y établir sa doctrine. Quand on sut qu'elle n'imposait aucune loi, qu'elle ne prescrivait aucune règle, qu'elle n'exigeait aucune étude préliminaire, et qu'elle ouvrait son Panthéon aux manœuvres comme aux artistes, tout P arrière-ban de la littérature se déclara pour elle ; tous les mauvais poètes chantèrent ses louanges , et le charlatan femelle , monté sur ses tréteaux , distribuait aux badauds du Parnasse son orviétan composé de toutes les drogues possibles, à l'exception de l'ellébore. Quelle décou-
verte , s'écriaient les prôneurs î une licence absolue , une pratique sans théorie, des succès sans talent! Est-il rien de plus admirable? Secouez vos chaînes , prosateurs et poètes ; les préjugés sont détruits; le règne des Aristote et des Horace est passé ; vive le triumvirat de Shakespeare , Calderon et Schiller! Dès-lors, quiconque avait fait un couplet pour la fête de sa tante, un distique pour X Almanach des Mutes, ou une charade pour le Mercure, se déclara poète dramatique : ils proclamèrent que Ion pouvait écrire avant d'apprendre à lire; que le génie n'avait besoin ni d'instruction, ni d'esprit, ni de goût ; que la nature était tout, que l'art n'était rien, et que, s'il fallait des règles pour apprendre à faire des souliers, il n'en fallait pas pour composer une pièce de théâtre. Des propositions si évidentes fuient reçues avec enthousiasme , la doctrine lut consacrée ; le moifstre du mélodrame s'éleva au-dessus des égouts du boulevard : il reçut l'encens de la multitude à la barbe de Corneille et de Molière abandonnés, et l'époque de cette révolution fut nommée le siècle des lumières.
Les auteurs médiocres osèrent d'abord résister au torrent : ceux qui avaient poussé leurs études jusqu'en troisième, ceux dont le style avait quelque peu de noblesse , d'élégance et de correclion, ne voulaient pas perdre le fruit de leurs veilles, et se confondre dans la foule des prolétaires dramatiques. Mais ils sentirent bientôt l'énorme avantage
de devenir coryphées au lieu de rester choristes , et ils se décidèrent pour le genre romantique, d'après certain proverbe qui leur promettait la couronne dans le nouveau royaume.
Malheureusement la contagion ne s'arrêta pas à la médiocrité. L'influence de l'exemple, un certain libertinage d'esprit qui s'indigne de toute contrainte, l'appât des succès faciles, l'avantage de produire vingt ouvrages dans le même temps que Racine employait à en polir un seul , et par-dessus tout cette folie d'indépendance qui a passé de la politique à la littérature, séduisirent le talent même, et des hommes d'un esprit distingué , des hommes dont le cerveau avait été organisé pour une meilleure fin , et que les Muses avaient regardés avec complaisance , apostasièrent lâchement , et renoncèrent à l'honneur d'occuper le second ou le troisième rang parmi nos grands maîtres, dans l'espoir d'atteindre au premier sur le Parnasse plébéien. Ils se trompèrent dans leur calcul ; la bonne doctrine les désavoua , et ils n'obtinrent pas les succès de la mauvaise. Ayant voulu régulariser le désordre, et donner une apparence classique à la marche du drame tudesque , ils manquèrent l'un et l'autre but ; le mauvais goût les trouva tout aussi ennuyeux , tout auSsi froids que s'ils avaient suivi la bonne route , et le bon goût les déclara romantiques par le style; c'est le style qui trace la démarcation. Ainsi , quand vous lirez une tragédie écrite d'une manière barbare, des vers durs ou plats,
des phrases d'une obscurité ténébreuse, des termes impropres , des détails d'une familiarité basse mêlée à des périodes d'une enflure gigantesque , vous pourrez prononcer hardiment que l'auteur d'un pareil ouvrage est un partisan du romantique , et qu'il sera digne de faire des mélodrames quand il aura totalement oublié la grammaire et perdu le peu de goût qui lui reste. Ptègle générale : tout écrivain qui n'a pas fait d'études, qui ne sait pas sa langue , et qui fait de mauvais vers, est romantique de cœur et d'affection; et tout homme qui a de l'instruction, du goût et du style, est fidèle aux Muses légitimes. Or, il me semble que la question devrait être jugée.
Je vais aborder une question qui a déjà été débattue , mais à laquelle je crois pouvoir ajouter quelques observations nouvelles. On se demande encore s 'il peut exister des poèmes en prose : ce point de littérature n'est donc pas bien éclairci, puisqu'il peut encore être l'oBjet d'une discussion? Je le crois assez intéressant pour être examiné de nouveau.
Les partisans des poèmes en prose se fondent sur l'opinion des anciens: ils ont en effet, chez
les Grecs, des autorités nombreuses et respectables; mais il me semble qu'on s'est étrangement trompé en appliquant à la Lingue française des principes qui n'ont de justesse que pour la langue grecque , et dont les exemples n'ont pas été imités par les Latins. Je vais d'abord reproduire, dans toute sa force, l'opinion des Grecs sur ce qui constitue la poésie.
Aristote nous dit que l'épopée peut être écrite en prose ou en vers, indistinctement. Denis d'Halicar nasse ne dit pas précisément la même chose , mais il avoue qu'un discours en prose peut ressembler à un poème écrit en vers. Strabon ne fait aucune différence des vers et de la prose ; il nous dit même qu'originairement les mots dire et chanter signifiaient la même chose.
A ces autorités , nous pouvons ajouter que Platon était appelé l'Homère des philosophes, parce que son style était plein de magie et de poésie. Aristote remarque en effet que ce style était entre la prose et les vers: c'est bien ce que nous appelons une prose poétique. Nous savons d'ailleurs que Cadmus , Phérécide et Hécatée furent les premiers qui s'affranchirent des entraves de la versification ( mais je dirai plus bas en quoi consistaient ces entraves); au reste, ces écrivains conservèrent dans leur prose tout ce qui caractérise la poésie.
On ne se serait peut-être jamais occupé, en France, de cette opinion des Grecs, si le Télérnaque n'avait pas fourni l'occasion de la renou-
vêler. Boileau le regardait comme une imitation de F Odyssée , et il désirait qu'Homère entier fût traduit de cette manière. La plupart des écrivains qui parlèrent de cet ouvrage , le comparèrent à un poème , et l'on s'était habitué à le considérer comme tel , quand Voltaire et M. de La Harpe ont déclaré qu'il ne pouvait exister de poème en prose. Ce jugement n'a pas paru décisif, parce que Voltaire pouvait être jaloux du Télémaque , et parce que M. de La Harpe passait alors pour le singe de Voltaire.
D'après ce court exposé , il semble qu'on puisse écrire le poème en prose, puisque toute l'antiquité, tout le siècle de Louis XIV, à l'exception de Faydit et Gueudeville , et tout le dernier siècle, à l'exception de Voltaire et La Harpe , ont pensé que la belle prose , comme les vers , pouvaient constituer l'e'popée.
Un traducteur italien du Télémaque a été bien plus loin ; non-seulement il cite Aristote , Denis d'Halicarnasse et Strabon , pour prouver que la prose peut être substituée aux vers dans un poème, mais il pousse l'enthousiasme jusqu'à dire qu'Homère a de la chaleur sans éclat, que Virgile a de l'éclat sans chaleur, et que Fénélon réunit dans le Télémaque le plus vif éclat à la chaleur la plus vive. Voilà donc un poème en prose au-dessus de l'Iliade et de l'Enéide!
Je pense que cette discussion n'aurait jamais eu lieu si l'on avait bien réfléchi sur la nature de
la langue grecque. Elle était éminemment poétique et musicale ; et la prose ri y différait de la poésie que par le mètre ou la mesure. L' analogie que l'on a cru voir entre le mètre et le rhythme a causé l'erreur des modernes, et leur a fait penser que l'on pouvait appliquera la prose française tout ce que l'on a dit de la prose grecque.
Il faut observer d'abord qu'il n'existe dans la langue grecque aucun mot qui traduise littéralement ce que nous entendons par vers et versification. Tous les mots grecs qui y ont rapport , peuvent s'appliquer à la prose. Epos, dont nous avons fait épopée , ne signifie que discours ; et le mot stichos , qu'on nous donne pour l'équivalent de versus , vers , ne présente que l'idée de l'ordre et de l'arrangement. Ce qu'il y a de plus remarquable encore, c'est que dans cette langue, le mot prose ne peut s'exprimer que par une périphrase , pézos logos , langage commun , ordinaire.
Le rhythme, que les modernes confondent mal à propos avec la mesure, était commun à la prose et à la poésie. Dans le Traité du Sublime de Longin , chapitre de l'arrangement des mots, on peut voir quel était l'empire du rhythme dans la prose grecque. Ce rhéteur prenant pour exemple un passage de la harangue de Démosthène , de coronâ , nous (ait remarquer l'harmonie qui résulte du rhythme dactylique employé par l'orateur. Roileau a trouvé cette démonstration si élrangère à la langue française , qu'il l'a exclue de sa traduction, et
l'a rejetée dans les remarques. Dacier s'est étendu, au contraire , sur l'harmonie de ce morceau, et il le transcrit en marquant la quantité des syllabes : il cite même Quintilien relativement à ce passage. Dans le même chapitre XXXII , Longin accorde à l'arrangement rhythmique des mots, un pouvoir qu'il est impossible de supposer dans notre langue; il va jusqu'à nous citer des pensées communes et mêmes triviales, qui, par le tour musical de la phrase , deviennent extrêmement agréables.
Voyons maintenant en quoi consiste la différence du rhythme et de la mesure. Tous nos dictionnaires confondent ces deux mots ; et de cette fausse identité, l'on a conclu plus faussement encore que la prose poétique pouvait se passer de rhythme, parce qu'elle n'avait pas de mesure. Le mètre ou la mesure règle le nombre des syllabes qui doivent constituer un vers , et la quantité de chacune de ces syllabes ; mais le rhythme n'est autre chose qu'un retour périodique et méthodique des mêmes valeurs, dans le même temps et à la même place.
Le vers hexamètre , par exemple , est constamment mesuré , puisqu'il est toujours composé de six pieds, dont chacun renferme ou deux longues, ou une longue et deux brèves ; mais il n'a de rhythme que dans ses deux derniers pieds , puisqu'il n'y a que ceux-là qui soient invariablement un dactyle et un spondée , dont l'ordre ne dépend pas du goût ou de la volonté du poète.
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Dans les vers lyriques , au contraire , soit d'Anacréon , soit d'Horace , la même quantité , et conséquemment le même rhythme , se retrouvent dans tous les vers de même nature. Deux exemples éclairciront cette assertion. Ce vers :
Extinclum nymphœ cnideli funcre Daphnim, etc.,
est un vers hexamètre ; celui-ci en est un également :
Quadrupedante putrem sonilu quatil ungula campum.
Cependant ils ne se ressemblent point pour le rhythme , quoiqu'ils aient la même mesure ; et un musicien ne pourrait leur appliquer la même phrase musicale. Mais ce premier vers de la première ode d'Horace
MœcënSs atâvïs ëdïtë rëgïbù?.
nous offre un rhythme qui sera constamment suivi dans tous les vers de la même ode ; les brèves et les longues s'y retrouveront à la même place; tous les pieds y seront remplis des mêmes valeurs, dans le même ordre , et la phrase musicale applique'e à ce vers , pourra convenir prosodiquement à tous ceux qui le suivront.
Il résulte de ceci que le rhythme poétique peut se passer de la mesure , et conséquemment convenir à la prose; et que la mesure peut se passer de rhythme , puisque les vers hexamètres en sont affranchis. Le rhythme , chez les anciens , était donc un ornement de la prose , puisque Longin
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l'exige comme une condition de l'éloquence ; et Quîntilieii dit très-clairement : Quand la période commence par une espèce de rhythrne , elle doit continuer ce rhythrne jusqu à la fin.
La prose grecque était donc éminemment poétique, et même musicale : tous les mots y avaient une quantité précise , toutes les phrases une prosodie et un rhythrne ; tandis que le vers homérique même n'avait pas toujours ce dernier avantage , puisqu'Aristote lui donne le nom de psilometria, qui signifie mètre nu, sans ornement, et qui semble le rapprocher de la prose. M. Gail , dans sa traduction de Théocrite, fait remarquer que ce poète a souvent rhythrne ses vers hexamètres, en donnant aux premiers pieds le mouvement dactylique, que les règles ne prescrivent point. Ainsi, j'ai eu raison de dire que chez les Grées le mètre seul faisait la différence de la prose et de la poésie ; et cette différence paraissait si peu importante , qu' Aristote , Deivys d'Halicarnasse et Strabon, n'ont pas fait de la mesure une partie essentielle de l'épopée.
Mais tous ces principes peuvent-ils bien s'appliquer à notre langue? timide dans ses tournures, réservée dans ses expressions , sobre de figures et de métaphores, sage jusqu'à Sa pruderie, elle n'a qu'une prosodie à peine sensible et une quantité mal déterminée. Le rhythrHe lui est absolument inconnu ; car si un rhéteur nous commandait de procéder par jambes , trochées, anapesles où dactylos, nous ne pourrions pas le comprendre. Que
DES PLAISANTERIES TUADU1TJLS. 35 L
lui reste-t-il donc pour distinguer sa poésie de sa prose ? La mesure , la Oe'sure et la rime. En s'affranchissant de ces trois difficultés , on ne peut jamais écrire que de la prose , et conséquemment on ne doit pas prétendre au titre de poète. La prose grecque , au contraire , possédait tous les avantages de la poésie , hors la seule mesure ; ainsi l'opinion des Grecs sur l'épopée ne peut pas autoriser nos faiseurs de poèmes en prose.
La plaisanterie consiste presque toujours dans l'expression, et une expression trouve bien rarement dans deux langues des termes équivalens. La plaisanterie résulte souvent aussi d'une équivoque , d'une acception bizarre, d'un sens détourné, d'une allusion à certains usages, d'un rapport à des circonstances , à des localités connues d'un seul peuple , d'un rapprochement forcé de termes antipathiques; tout cela peut-il se rencontrer avec la même exactitude et la même symétrie dans un autre idiome, et chez un autre peuple ? Un Chinois se déchausse dans la rue et met son pied dans la boue pour vous saluer plus poliment ; des Indiens préfèrent les dents noires aux blanches, parce que les blanches ressemblent à des dents de chien ;
une Abyssinienne vous montrerait toute la partie inférieure de son corps plutôt que de vous laisser voir sa bouche ; un Turc s'accroupit pour faire certaine chose que nous faisons debout ; un Juif se balance et s'agite en disant ses prières , et il lève son habit par derrière pour se débarrasser de ses péYhc's ; telle dame anglaise qui , au théâtre , s'amusc des gaillardises des Congre ve , des Cibber, des Wichcrley, rougira jusqu'au blanc des yeux si vous avez le malheur de désigner par le mot propre la partie de l'habillement de l'homme qu'elle nomme le petit vêtement ; telle chose serait donc capable de désopiler une rate parisienne, qui ne dériderait pas la face d'un mamamouchi , d'un mandarin ou d'une lady.
11 a fallu être Molière pour reproduire avec succès quelques plaisanteries d'Aristophane ; mais les Nuées , les Grenouilles , les Guêpes , les Chevaliers, et même le Plutus, seraient impitoyablement siffles sur nos théâtres. Les érudits seuls y riraient par devoir. Lucien et Apulée ne nous paraîtraient pas aussi plaisans qu'ils le furent pour les lecteurs du deuxième siècle ; j'ai ri comme un fou en lisant // Ricciardetto de Fortiguerra , et ce poème m'a paru fort insipide en traduction. Si le Don Quichotte de Cervantes fait exception , c'est parce qu'il est un véritable roman , et que les actions sont toujours les mêmes dans quelque idiome qu'elles soient racontées, tandis que les traits d'esprit s'émoussent en passant d'une langue à une
autre. Mais voici un exemple bien plus frappant et bien plus décisif:
Pendant la guerre civile qui conduisit Charles I" à léchafaud , Samuel Butler composa le poëme d'Hudibras, ouvrage dans lequel il tournait en ridicule les presbytériens , les indépendans , et tous les hypocrites politiques ou religieux qui , trop fiers pour obéir à un roi , portaient la livrée de Cromwell. Voltaire, juge très-compétent en bonne plaisanterie , disait d'Hudibras : « C'est, de tous les livres que j'aie jamais lus, celui où j'ai trouvé le plus d'esprit ; c'est Don Quichotte et la Satire Ménippée fondus ensemble. » Le succès que ce poëme obtint en Angleterre , la réputation qu'il a conservée, l'éloge qu'en faisait un homme tel que Voltaire, devaient singulièrement piquer la curiosité des Français , très -portés alors à l'anglomanie. Eh bien ! une traduction en vers du fameux Hudibras parut en 17^7 et ne produisit aucun effet. M. Jombert vient d'en publier une nouvelle édition en 1819, et je crains bien que Voltaire n'ait encore un démenti. Un échantillon suffira pour faire apprécier la traduction de ce livre, le plus spirituel que Voltaire ait jamais lu. Je choisis un morceau saillant, c'est le portrait d'Hudibras :
Son dos comme un fardeau faisait Que sous lui-même il se courbait ; Car ainsi que portait Enée Son père dans Troie embrasée ,
MÉLANGES. a 3