CONTES
LA FAUSSETE,
Dans les temps si vantés, où le séjour céleste
Etait peuplé de trois cents dieux, Les plus doux passe- temps des habitans des cieux ,
Etaient le vol, l'adultère et l'inceste. Dans ces jours fortunés d'innocence et de paix, On bâtit des temples aux vices , Et les hommes dans leurs forfaits, Avaient toujours des patrons pour complices ;
Vous pensez que la Vérité, Chez ces messieurs était fort incommode, Aussi partout la Fausseté Etait la déesse à la mode.
Mais le père des dieux , l'inexorable Temps , Qui dévore tous ses enfans , Lassé de leurs mauvais exemples , Anéantit ce peuple de brigands , Renversa leurs autels, dispersa leur encens, Et laissa seulement subsister quelques temples , De sa fureur antiques monumens.
Ainsi périt cette race immortelle.
On m'a dit cependant, je ne l'assure pas ,
Que dans la chute universelle , La Fausseté put seule échapper au trépas : Quand elle vit le temps s'avancer pas à pas9
MES SOUVENIRS. ItfZ
Et lever l'arme meurtrière,
On dit qu'elle sut s'y soustraire Par un beau compliment que ce dieu crut sincère, Et fit tomber la faulx de son terrible bras. Mais elle abandonna la céleste contrée : Seule elle s'ennuyait sous la voûte azurée ,
Et vint se loger à Paris, Qui fut pour elle un nouvel Empirée.
Chez les grands et chez les petits ,
Chez les sots et les beaux-esprits ,
Aussitèt elle fut admise 5
A son accent, à son souris,
Chacun la prit pour la Franchise.
Ceux qui m'ont fait ce conte ont encore ajouté ,
Que pour régner en sûreté
Sur les habitans de Lutèce, La déesse quitta le nom de Fausseté ,
Et se nomma la Politesse.