UN ANGE
Enfans d'Adam, de Caï?j et d'Abel.
Reçu bien avant l'opéra de la Mort d'Adam , l'opéra de la Mort d'Abel ne fut représenté qu'un an plus tard. L'apparition du premier de ces ouvrages donna lieu à une réclamation de la part de M. Hoffman. Nous l'avons placée à la suite de cet avertissement , comme pouvant servir à 1 histoire des querelles littéraires. Plusieurs écrits pour et contre furent publiés dans le temps à l'occasion de l'apothéose dont chacun des auteurs revendiquait l'invention. Après la première représentation de la pièce de ]MM. Guillard et Lesueur, un plaisant improvisa les vers suivans. Il suppose que c'est l'auteur qui parle :
Ma pièce , je l'avoue , est d'un ennui mortel;
Mais au séjour de l'Eleinel
(Si beau qu'on n'a rien vu de tel) Je transporte à la fin Adam avec Abel ,
Et je réussis, grâce au ciel!
La Mort d'Abel ne dut pas tout son succès à l'apothéose ; plusieurs scènes bien écrites , tout le second acte imité de Milton , et la musique de M. Kreutzer, contribuèrent autant que les décorations à la réussite de cet opéra , qui, depiiis que les ballets sont devenus partie essentielle des représentations de l'i^cadémie royale de iVIusique , a été remis en deux actes. Néanmoins , nous l'imprimons tel qu'il a été d'abord représenté, persuadés qu'on sera bien aise de lire l'acte de l'enfer.
Réponse à MM. Gaillard et Lesucur.
Paris , le ai mars 180g.
« ^lessieurs, puisque vous voulez que j'articule les reproches que je suis en droit de vous faire , et que je précise tous les faits, je vais les exposer clairement; raais n'oubliez pas que c'est vous qui le voulez.
5> L'opéra d'Abel, dont je suis auteur, est reçu depuis le commencement de l'an 3. J'ai eu le premier ridée de réunir le Pandéinonion de INIilton au trait de la Genèse, et mcn ouvrage finit par une espèce d'apothéose d'Abel , où se trouve ce que vous avez jugé à propos d'ajouter, depuis un an , à votre INIort d'Adam. M. Lesueur , qui a tenu et lu mon Abel, en l'an 3^ ne s'est que trop rappelé ce qu'il contenait. Je vais en fournir la preuve.
>» Dans une brochure de cent pages, que M. Lesueur a fait paraître en l'an lo, sous le titre de Lettre à Guillard, il donne l'analyse, scène par scène, de la Mort d'Adam. Cette analyse se trouve renfermée dans l'espace compris entre la page 17 et la 2 S'' inclusivement. jNL Lesueur y trace tous les tableaux, y expose toutes les situations, et cependant il n'y est question ni des démons, ni de l'apothéose; et Abel, dont on parle beaucoup dans cet exposé , n'est point un personnage de la pièce. Aujourd'hui, messieurs, vous avez fait de grands changemens à votre ouvrage ; vous y avez admis des démons comme dans Abel; vous faites voir Abel même comme un personnage , et vous terminez votre opéra par le magnifique spectacle d'une apothéose pareille à celle qui fait mon dénoue-
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ment; de manière que vous m'enlevez la seule chose nouvelle que j'aie pu introduire dans ce sujet, et que vous vous emparez de tout ce qui m'avait fourni une fin brillante et nécessaire au théâtre de l'Opéra. ^
» En l'an lo, vous finissiez sans apothéose, sans démons, sans Abel , et la dernière action de voire Adarn était de bénir le genre humain , en mourant debout contre le rocher qui se brise , au moment même oli le soleil disparaît de Vhoiizon pour faire place à la nuit. La nature prend le deuil Telles sont les propres expressions de M. Lesueur, dans sa Lettre à Guillard , page i^ , ligne 3 et suivantes. Mais comme il connaissait mon dénouement d'Abel , il a dcpviis trouvé bon de le prendre , c'est-à-dire de me l'ôter.
» Je sais trop qu'un beau dénouement et un beau spectacle font plus de la moitié du succès des meilleurs opéras, et qu'ils font tout le succès des médiocres; j'ai trop de raisons pour croire que le mien est du nombre de ces derniers : ainsi vous m'avez peut-être tout ôté , tandis que votre ouvrage, déjà si riche d'intérêt et d'efi'ets , pouvait bien se passer de ce qui m'était nécessaire.
» Je viens de prouver par l'écrit de M. Lesueur même, que son ouvrage n'a pas toujours contenu ce qui a toujours été dans le mien ; je vais maintenant prouver par un écrit de M. Lesueur même, que sa pièce n'a pas dix-huit ans de réception , comme on l'a faussement dit dans une feuille publique. Dans une autre brochure , intitulée : Mémoire i'our J. F. Lesueur, le verso du premier feuillet présente ces mots : « J'affirme et je garantis V exactitude de tous les ^> faits consignés dans ce Mémoire. Signé Lesueur. »
Nous pouvons donc regarder comme certain ce que nous trouverons dans cette brochure , car M. Lesueur est incapable de mentir. Or, je lis à la page 98, ligne 10, cette phrase qui décide la question : « Ce » ne fut qu'après la représentation des Mystères » d'Isis, et vers la fm de l'an g , que , fatigué de tant » d'injustices, il songea sérieusement à réclamer les » droits de la INIort d'Adam, reçu depuis quatre
» A^^"ÉES, etc » Voilà donc un aveu formel qiie
cet opéra ne fut reçu que quatre ans avant la fin de l'an y , c'est-à-dire vers la fm de l'an 5. Le mien , au contraire , date du commencement de 1 an 3 , comme je l'ai fait voir à M. Guillard , en présence de témoins : que faut-il donc penser des dix-huit ans de réception dont on s'est vanté depuis que je réclame? N'oublions pas surtout que je n'oppose à M. Lesueur que les écrits de ^L Lesueur , ou ceux garantis par lui et signés de sa main.
» jNIaintenant, que l'on consulte mon premier poëme reçu au théâtre Feydeau en l'an 3 ; ou sa copie, transportée à l'Opéra en Tan 8; ou sa seconde copie, relue et reçue de nouveau à l'Opéra en 1806; ou , ce qui formera une autorité plus respectable , une autre copie que ^L Kreutzer a eu l'honneur de remettre à S. ^L l'Impératrice, en i8o5, et que S. M. a bien voulu garder; on y verra le même poëme , sans changemens, sans additions, et l'on y trouvera tout ce que ls\. Lesueur a mis , depuis im an , dans son ouvrage. Vous m'avez demandé une explication , messieurs; la voilà. Vous pouviez éviter ce scandale. IVL Guillard se trouvant chez moi avec jNL Nicolo, compositeur de musique, et M. Rolland, artiste du
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théâtre Feydeau, je lui dis que je ne réclamerais point dans les journaux , s'il voulait lui-même déclarer publiquement qu'// reconnaissait V antériorité de rnon ombrage , et V impossibilité oii je m étais trouvé de piller le sien. C'était sans doute me contenter de peu; aussi jM. Guillard me répondit-il : Cela est si juste , que si Lesueur ne le fait pas , je le ferai, moi; je vous en donne m.a parole d'honneur. Je somme MM. Nicolo et Rolland de déclarer ce qu'ils ont entendu. JNIalgré la parole d'honneur, M. Guillard a refusé d'écrire : je ne suis donc plus l'agresseur, et je ne fais que me défendre du soupçon de plagiat.
» Ici se terminera ce procès ridicule , à moins que ces messieurs ne nient et leur parole et leurs écrits. D'ailleurs, M. Lesueur est trop redoutable pour que je puisse long-temps guerroyer contre lui. Il a appris à toute la France , dans une brochme volumineuse , qu'il avait toujours eu des querelles, et qu'il avait toujours eu raison ; qu'il en a eu notamment une trèsvive avec des chanoines de Notre-Dame , mais queles chanoines ont eu tort , et qu'il a eu raison ; qu'il en a eu une scandaleuse avec le Conservatoire de Musique , mais que tout le Conservatoire a eu tort , et que lui M. Lesueur a eu seul raison. Or, moi qui n'ai jamais eu de procès avec personne, je ne puis espérer de gagner ma cause contre un homme qui a toujours raison. Je déclare donc qu'il m'a battu, qu'il est mon vainqueur , et que pour preuve de sa victoire, il emporte mes dépouilles.
ABEL