SCÈNE X
DAMIS, LINVAL.
DAMIS
J'ai fait aux grands débats succéder le silence. Eh bien , mon cher ami , vous vous taisez ?
LINVAL, froidement.
Je pense.
DAMIS
Diable ! C'est bien penser. La raison et le tems Sont le meilleur remède aux chagrins des amans.
LINVAL.
Je le crois comme vous.
DAMIS
Oui, la philosophie Nous aide à supporter les dégoûts de la vie.
LINVAL.
Je suis très-philosophe.
Eh bien , dans tout ceci.
Êtes- vous décidé? Prenez-vous un parti?
LINVAL.
Il est pris.
DAMIS
Je le sais.
LINVAL.
Vous lisez dans les âmes.
DAMIS
C'est que je connais bien lés hommes et les femmes. On ne vous a rien dit, et vous n'avez rien vu, Il n'est rien arrivé que je n'eusse prévu.
LINVA L.
Vous saviez tout?
DAMIS
Eh oui, j'ai su que Célimène Voudrait nous retenir tous les deux dans sa chaîne. Toute femme est coquette , et l'on aimait en vous L'homme qu'on tenait là, pour me rendre jaloux.
LINVA L.
Ah!
DAMIS
Mais ce n'est pas moi qu'aisément on abuse; J'eus l'art de repousser la ruse par la ruse. Il fallait par adresse arracher le secret , La forcera choisir, et c'est ce que j'ai fait. Célimène croyait n'agir que d elle -même , Mais elle n'a rien fait que par mon stratagème. Enfin , ses actions, ses gestes, ses discours. Ses soupirs, ses dédains, ses aveux, ses détours, Son ton sensible et doux, son ton sévère et sage, Sans qu'elle s'en doutât, tout était mon ouvrage. Dans ce moment encor, je vous dirais déjà. Et même j'écrirais tout ce qu'elle dira.
448 l'original ,
LIN VAL
Je voudrais bien l'entendre.
DAMIS
En voulez -vous la preuve?
Eh bien , mon cher Linval , nous en ferons l'épreuve.
LINVAL.
Mais, monsieur, se peut-il?...
DAMIS
Eh oui , cela se peut; Une femme ne fait, ne dit que ce qu'on veut. Un homme qui n est point à son apprentissage. Avant qu'elle ait parlé , devine son langage : Je vais vous le prouver. Pour être sûr du fait, Il faudra vous cacher là , dans ce cabinet, Et là, vous entendrez Célimène redire Ce que d'avance ici je m'en vais vous prédire. D'abord je parlerai de mon ardent amour , De mes feux si constans et plus purs que le jour. Elle n'y croira pas. — Tout homme est infidelle; Pour séduire il en dit autant à chaque belle. Je jurerai, bon ! bon! — Vains recours des amans; Il ne faut écouter ni croire leurs sermens. Alors je m'écrirai : je le savais, cruelle; Vous vous faites un jeu de ma peine mortelle. INIais quand je suis en butte à tout votre courroux , Un autre a mérité des sentimens plus doux. Un autre , dira-t-on ? Quoi ! de la jalousie ? Oui, j'en ai, j'en conviens, et pour toute ma vie. Elle en sera charmée; alors, toujours adroit, Oui, dirai-je, d'un ton plus tranquille et plus froid,
Je suis trop convaincu de votre indifférence ,
Et je dois condamner mon amour au silence;
Et pour faire changer la conversation.
Je sais me préparer une transition.
Je n'y réussis pas; l'adroite Célimène,
A notre premier point, malgré moi, me ramène;
Et déployant alors le jargon féminin,
De grands mots convenus, des lieux communs sans fin,
Elle veut méchamment prolonger mon martyre.
LIN VAL
Eh bien , que ferez -vous?
DAMIS
De grands éclats de rire.
LIN VAL
Cela sera plaisant.
DAMIS
Oui , pour vous et pour moi , Mais bien piquant pour elle.
{Célimèjic sort du cabinet^ et passe dans le fond.)
LINVAL.
Oui, monsieur, je le croi.
DAMTS.
Enfin je lui dirai : bannissons la contrainte, Célimène; quittons et la ruse et la feinte:
Je sais que vous m'aimez iNIonsieur, qui vous l'a dit?
C'est là que vous verrez éclater son dépit.
Elle se fâchera de mon impertinence ,
Et puis s'apaisera selon la convenance;
Et moi, prenant alors le plus aimable ton,
Aux pieds de la beauté j'obtiendrai mon pardon.
Les femmes, en un mot, suivent les mêmes routes ,
Et quand on en connaît une, on les connaît toutes.
THEATRE. T. I. ag
45o l'original ,
LIN VAL
Et vous êtes bien sur qu'on dira tout cela?
DAMIS
Puisque vous en cloutez, monsieur, cachez-vous là.
LIXVAL, allant au cabinet.
Je suis très-curieux d'entendre cette scène; J'en ferai mon profit.
DAMIS
Paix! voilà Célimène.