COM£OI
LISISTRATA.
Je vous conjure de me prêter la plus scrupuleuse
attention.
TOUTES
Oui, oui.
LISISTRATA.
Sans m'interrompre....
ASTIOGHE.
Sans vous interrompre.
TOUTES
C'est juste , c'est juste.
LISISTRATA.
Le silence que vous m'accordez est d'un augure favorable pour le succès de mon entreprise.
TOUTES
Nous écoutons.
Vous connaissez et vous sentez aussi vivement que
moi....
TOUTES
Nous sentons.
LISISTRATA.
Aussi vivement que moi....
ASTIOGHE.
C'est dit, c'est dit.
LISISTRATA.
Aussi vivement que moi, les maux occasionnés par la guerre du Péloponèse....
SPIO.
Nous savons , nous savons.
LISISTRATA.
Par la guerre du Péloponèse , qui dure depuis dix ans....
494 LISISTRÀTÀ I
SPIO.
Quinze ans.
ASTIOGHË.
Vingt ans.
LISÎSTRATA.
Guerre qui nous prive de nos époux....
TOUTE& Oh! oui.
LISISTRATA.
L'absence d'un époux quand on a des moeurs, et quand on est fidelle comme vous et moi, est une privation dont je sens toute Tamertumeà
AS:riOCH£.
Et moi.
SPIO.
Et moi.
TOUTES
Et nous.
LISISTRATA.
Voilà, mesdames et respectables amies.. .i
ASTIOCHE.
Oh!
LISISTRATA.
Mesdames et tendres amies.
ASTIOCHE.
Ah!
LISISTRATA.
Voilà Texposé succinct des malheurs qui pèsent sur cette belle partie de la Grèce , et principalement sur le sexe qui ne devrait connaître que les plaisirs et le charme de la vie.
ASTIOCHE.
C'est bien vrai cela.
LISISTRATA.
Nos maris passent leur vie dans les calnps, ils gravissent sur les rochers, ils se durcissent les mains,
COM£DI£v 49^
ils se hâlent au soleil brûlant de la canicule , ils s'habituent à marcher pesamment, leur regard devient plus fier que tendre , ils apprennent qu'ils peuvent vivre sans lious. Oh ! combien la guerre est afiBreuse !
ASTIOCUE.
Je vous arrête , Lîsistrata; votre réflexion est d'une justesse admirable , et mérite qu'on y fasse une attention particulière. On n'avait pas avant vous détaillé les véritables malheurs de la guerre; cette gloire vous
était réservée.
SPIO.
J'approuve l'observation.
TOUTES
Approuvé.
LISISTRATA.
Ajoutez à cela qu'ils se font tuer ou blesser, et tout cela ce n'est pas pour nous qu'ible font; car dans ce cas , la guerre serait plus supportable.
ASTIOCHE.
C'est tout simple.
LISISTRATA.
Ceci étant convenu, il s'agit donc de remédier aux maux incalculables qui résulteraient d'une part , de cette guerre cruelle; et de l'autre part, de l'absence de nos époux; car alors il y aurait constamment destruction sans reproduction, et la nature
TOUTES
Fi!
LISISTRATA.
Écoutez; j'ai trouvé le remède.
SPIO.
Est-il possible ?
TOUTES
Dites, dites.
496 LISIStRATA ,
LISISTRATA.
Gomme je suis sûre de votre discrétion, je vais vou^ développer les moyens que mon génie m'a suggérés pour ramener et fixer près de nous ces maris farouches qui sont plus amoureux de la gloire que de leurs femmes. Mais , écoutez , il faut d'abord que je sache si vous êtes décidées à faire tous les sacrifices pour parvenir à ce but désiré. Je vais d'abord consulter les plus jeunes.
ASTIOGHK
Les plus jeunes! Il n'y a parmi nous ni jeunes ni vieilles. Nous sommes toutes mariées, nous attendons toutes; mêmes nœuds, même impatience. Ainsi je ne sais pourquoi dame Lisîstrata veut faire de nous deux classes distinctes, quand nous nous ressemblons toutes si parfaitement.
C'est que je me défie des plus jeunes, comme ayant plus de faiblesse et moins d'expérience. Voyons, belle Gléone , feriez-vous tout au monde pour obtenir le retour de votre époux?
CLÉONE
Je firémis des dangers d'une longue absence. On est jeune, on a un cœur, mille écueils environnent la jeunesse; ahi mesdames....
AIR : Des fraises.
Je n^ose vous dire ici Quelle crainte est la mienne ; Contentez-vous de ceci :
Il est temps que mon mari Revienne , revienne , revienne (i).
(i) Ce couplet et les snivaiu ont le même refrain : Il faut que mon mari revienne. Le public a ri et applaudi ; mai^ les scrupuleux n'ont
COIVIEDIE. 497
LISISTRATA.
Et VOUS, tendre Cyane?
CYANE.
Des songes afifireux m'ont offert les images les plus sinistres. Je voyais mon époux exposé aux périls de la guerre , et à mes propres dangers , Morphée ne présentait à mon imagination que des monstres ennemis de l'hymen. A mes yeux, Jupiter enlevait Europe, Pan poursuivait Syrinx, Apollon saisissait Dapliné et Actéon
ASTIOCHE.
Ces signes sont parlans.
CYANE.
Tourmentée du présent, effrayée de l'avenir, je priai la grande déesse de m'initier aux saints mystères que l'Egypte a révélé à la Grèce , par la bouche du divin Orphée.
AIR : Uavez-^ous vu mon hien-aîmé?
Quand je vis que l'humanité N'est qu'un vase fragile , Et qu'ici la fidélité
N'est pas ve^tu facile , Je sentis palpiter mon cœur ; Et ne songeant qu'à mon honneur Pour le sauver.
Le préserver.
Je courus à l'oracle ^ Voyant que pour le conserver, U fallait un miracle.
pms Yonlu qae les femmes désirassent le retour de leurs maris. On sait pourquoi elles le désirent, disaient-ils; je leur réponds : Pourquoi étes-Tous si savans? Tontes les jeunes filles savent que les papas et les mamans couchent ensemble ; je ne Tai cependant point dit : sachez^moi gré de ma retenue.
THÉÂTRE. T. II. 3a
498 LISISTRATA ,
Une prêtresse d'Osiris , Rendît le calme à mes esprits ;
Me pérora,
Me rassura ,
Et me moi^ra
Sans impostm'e..* Les saintes lois de la nature.
Quand elle eut fini son discours,
Qui m^avait tant émue , «Tarrivaî par mille détours
Au pied de la statue ; Je parlai , le dieu m^entendit , Et son oracle répondît :
Ya , ne crains rien ,
Je conçois bien Quelle peine est la tienne ;
Mais dans Tinstant,
Il est instant Que ton mari revienne.
ASTIOCHE.
Les dienx d'Egypte ont de la prévoyance.
LISISTRATA.
Et tous, jeune Thisbé?