‹ OEuvres de FermatChapitre 213 sur 228 · LETTRE XXXVI · texte numérisé non relu

LETTRE XXXVI

(jointe à la precuilente).

Kenelm Digdy a John Wallis.

Très cligne et très honoré Monsieur, la lettre que vous m'avez (ait la faveur de m'écrire le 2G décembre ne m'est parvenue que tout dernièrement, en même temps qu'une autre écrite, vers la même époque, par vous à mylord Brouncker; celui-ci semble les avoir remises au D"" F. pour me les envoyer, par ce motif que M. White n'était pas alors à Londres. Le docteur (comme toujours quand on se met à négliger) garda la lettre par devers lui jusqu'à ce que, plusieurs mois après, ayant été informé de la chose, je lui écrivis, le priant d'aller trouver Mylord et s'accuser devant lui de son oubli, pour me disculper moi-même, et en même temps de m'envoyer immédiatement la lettre.

Il me la fit, en effet, parvenir par le premier courrier, en me disant qu'il avait été voir Mylord pour me décharger de tout blâme de négligence ou de manque de respect. Je vous déclare, ainsi que je le fais ii tout autre, quand l'occasion s'en présente, que j'admire singulièrement le grand fonds qui vous fournit (comme il ressort de votre réponse immédiate) une si étonnante abondance de matière que, dans l'espace d'une nuit, vous écrivez plus que n'aurait fait un autre en un mois entier. On admire justement saint Jérôme, pour avoir achevé en une nuit le Traité qu'il nous a laissé contre Jovinien; mais vos réponses numériques étaient sur tel sujet, demandaient telle méthode pour le traiter, qu'un effort beaucoup plus prolongé eut dû être attendu. On peut comparer cela ii un til qui est couramment et aisément tiré du lin qui le donne tout prêt; ce fil glisse et se tord par le facile travail de la simple rotation du rouet. Mais chaque trait de votre

plume demandait, dans cette occasion, une nouvelle taille de pierre en forme dans le bloc brut, pour assembler la voûte que vous bâtissiez; assemblage qui, pour la moindre partie, réclamait l'exactitude la plus stricte et la plus parfaite dans le tout et dans le détail. Là-dessus l'admiration est justement acquise à l'aisance avec laquelle vous avez accompli ce travail d'Hercule, en vous jouant vraiment. Quand je le considère sous ce rapport, je suis en vérité troublé d'avoir quelque peu contribué à vous en charger (quoique je n'aie été qu'un instrument passif); mais à le voir sous une autre lumière, à reconnaître ce qui en est en vérité, je veux dire combien peu il vous a coûté, quel progrès il a réalisé et quel honneur en rejaillira sur notre nation, j'avoue alors que je suis heureux de l'opposition qu'on vous a faite; non que j'approuve l'aigreur qui, parfois, accompagne les disputes, et spécialement en Mathématiques (où l'on ne doit considérer que la démonstration, les parties ne devant s'occuper que du seul sujet en question). Mais le genre et le style de ce pays leur fournit une excuse; on y est d'ordinaire dans les discussions très aigre ou plutôt méchant (à mon sens), de part et d'autre, et si vous n'aviez pas été un étranger, et, de fait, quelqu'un pour qui ils ont une grande estime, ils auraient encore été moins sans gène ii votre égard, car, à leur compte, tout ce qu'ils disent dans ce goût n'est qu'une ronde et habituelle familiarité, loin de toute injure ou offense. M. Fermât m'a envoyé, il y a quelque temps, une lettre où il revient sur quelques points de vos envois antérieurs; il s'en rapportait à ma discrétion pour vous communiquer ce qu'il écrivait.

Aussi longtemps qu'il m'a laissé le choix, je ne vous en ^i point envoyé copie ; mais maintenant, par le dernier courrier, il me demande de le faire; je vous adresse donc une transcription de cet écrit. Certainement vous avez la satisfaction d'avoir affaire en même temps aux deux plus grands hommes de France (de l'aveu de tous les plus éminents), et je ne doute pas que vos dernières lettres des 4 et i5 mars (que j'ai reçues précisément ce matin, en même temps qu'une de vous du même temps à Mylord Brouncker) ne vous assurent de leur part et de

celle de tout le monde une pleine et entière déférence. Quoique, depuis que j'ai reçu ces lettres, je n'aie eu que le temps de les parcourir rapidement, tandis que de tels morceaux ont besoin d'être examinés sérieusement et à loisir (spécialement pour un joueur aussi faible que moi dans ces parties), je vois assez la lumière qui y éclate pour la saluer comme un Soleil, non pas à son lever, mais à son midi en culmination, au plus haut point du zénith. J'ai la confiance que ces derniers écrits ne susciteront plus de chicanes contre eux; je vais tout aussitôt m'empresser de les envoyer ;i M. Fermât et ii M. Frenicle, et je vous transmettrai de même immédiatement ce qu'ils m'en diront.

Votre précédente lettre, celle qui est restée si longtemps dans les mains du Docteur F., a été envoyée par le dernier courrier à M. Frenicle, qui est dans cette ville, mais que mon indisposition ne me permet pas d'aller voir moi-même. Il m'a répondu un mot par mon homme, me disant qu'il écrirait à cette occasion quelque chose que j'aurais aujourd'hui avant le départ de la poste pour Londres. Je vais garder mon paquet ouvert jusqu'au dernier moment, qui n'est pas bien éloigné, et si quelque papier me vient de M. Frenicle, je le comprendrai dans l'envoi.

Je vous fais donc mes très humbles et sincères remercîmcnts pour la belle démonstration que vous avez bien voulu m'envoyer. En vérité, elle m'a infiniment plu et je suis sûr qu'elle plaira de même à tous ceux qui la verront. Je vous aurais demandé la permission de la rendre publicijuris en la faisant imprimer, mais le post-scriptum de votre lettre du if) mars me fait connaître que vous avez l'intention de publier C(! qui s'est passé entre vous et ces Messieurs, par mon entremise ; si vous le faites, j'espère et désire très vivement que cette excellente production de votre seul cerveau trouve là une place, qui sera certes plus belle et honorable si elle est accompagnée de plusieurs sœurs du même père et assistée d'un cortège venant des familles des deux plus riches seigneurs de cette nation en ce genre de trésors, que si elle se présentait toute seule sans compagnie ni entourage. Quant à ce que vous avez bien voulu me demander très civilement et très obligeam-

ment mon avis à l'occasion de la publication do ces lettres, je ne puis que vous remercier très humblement de votre égard par moi. Si j'avais imaginé qu'elles devaient survivre à leur lecture par vous, moi qui les écrivais, comme si j'avais été à converser avec vous de vive voix, j'y aurais certes marqué avec plus de soin et d'attention le respect que je professe pour vous.

Si ma santé et ma force me le permettaient, je vous entretiendrais de diverses particularités que je suis obligé de remettre à une autre fois, quoiqu'on vérité vous puissiez raisonnablement trouver cette lettre assez longue et fastidieuse pour avoir plutôt besoin de pardon et d'excuse; mais j'ai tant de plaisir à vous entretenir qu'il me coûte beaucoup d'en finir. Comme je viens seulement de me relever d'une maladie qui m'a retenu près d'un mois dans mon lit, je ne suis pas capable d'écrire plus longtemps; c'est d'ailleurs la première fois depuis que je suis levé, que j'emploie ma plume pour une affaire do quelque importance. En envoyant hier votre lettre à M. Format, j'ai été obligé d'employer la main do mes secrétaires. Je vous souhaite tout bonheur et, prenant respectueusement congé de vous, je

demeure.

Digne Monsieur,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

KeNELM DlGBY.

Paris, 4 mai iG58.

Page 1