‹ Œuvres de Florian: Les fables, illustrées d'un port. de FlorianChapitre 24 sur 54 · ROSALBA · texte numérisé non relu

ROSALBA

MEZZKTIN.

La schie est à Bergame, dans la maison d'Arlequin.

Le théâtre représente une chambre. Bieublée très simplement, où l'on voit les portraits d'Arlequin et d'Argentine, Argentine, assise, festonne : >i . ciifaiits, sur des tabourets, sont à ses côtés : l'un feuillette un livre pour en voir les estampes; l'autre joue avec un jeu de cartes.

le cadet, montrant à sa mère un château de cartes. — Maman, lez donc.

argentine. — Cria est fort joli, mon ami.

l'aîné. — Voyons. Il souffle dessus, et le renverse; puis il rit.) Ah. ah, ili!

m cadet. — Maman, dites donc à mon frère de me laisser tranquille : il faut que je recommence tout.

vrgentine. - Pourquoi tourmenter votre frère? Vous ne voulez pas qu'il s'amuse .'

l'aîné. — Bah! c'est un enfant; il s'amuse à des bêtises.

argentine. — Effectivement, vous avez un an de plus que lui, el vous êtes un habile garçon !

l'aîné. Je m'inslrul . moi; je regard) des images. Quelle

esl celle-là, maman, où une fen i présente a un aveugle un

petil monsieur habillé comme un chevreau?

ARGENTINE. C'est une luere qui se serl d'une l'Use puur

faire donner l'héritage à son fils cadet, parce qu'il était plus doux et plus aimable que l'atné.

le cadet, voulant voir l'estampe. — Ah! voyons donc, mon frère : elle est bien jolie, cette image-là!

l'aine, tournant le feuillet. — ■ Non, elle n'est pas jolie.

le cadet. — Maman, où est donc mon papa?

Argentine. — Il est sorti pour des affaires.

le cadet. — Je suis bien sûr qu'il nous rapportera des joujoux.

l'aîné. — Oui, pour moi.

le cadet. — Pour moi aussi.

l'aine. — Oh! savoir.

le cadet. — Oh! C'est tout su.

l'aine. — J'entends quelqu'un; c'est peut-être lui. (Ils courent et reviennent.) Non, c'est mademoiselle Rosa'ba.

(Argentine se lève, et va au-devant d'elle.)

ARGENTINE. — C'est vous, mademoiselle! Vous avez la bonté...

rosalba. — Es-tu seule, ma chère amie?

argentine. — Oui, mon mari vient de sortir. Avez-vous quelque chose à me dire.

rosalba. — Assurément : fait retirer tes enfants, je t'en prie.

argentine. — Allez-vous-en tous deux dans l'autre chambre, et ne vous battez pas. (Ils s'en vont.)

rosalba. — Lélio est de retour; il est dans la ville.

argentine. — Comment le savez-vous?

rosalba. — Par la dernière lettre qu'il m'a écrite sous ton adresse, et que tu m'as remise hier, il m'annonce qu'il doit arriver aujourd'hui à Bergame : et je n'oserai le voir! Ah! ma chère Argentine, qu'il est affreux pour une femme sensible de ne pouvoir pas voler au-devant de son mari, après trois mois d'absence!

argentine. — Cela n'est que trop simple, lorsque l'on s'est mariée à l'insu de son père.

rosalba. — Ah! tu sais que c'est ma tante qui a tout fait. Elle a connu le mérite de Lélio; elle a été touchée de notre amour. Après avoir fait inutilement tous les efforts possibles pour obtenir le consentement de mon père, elle a pris sur elle de m'unir secrètement au seul homme que je pouvais aimer.

argentine. — Je sais tout cela, mademoiselle; mais madame votre tante est morte, et monsieur votre père ignore toujours votre mariage; je suis la seule, à présent, chargée de ce grand secret, et je n'ose vous dire combien je suis fâchée d'être la seule. Ma chère maîtresse, je vous dois tout : élevée auprès de vous dans la maison de monsieur votre père, vous m'avez dotée, vous m'avez mariée à un époux qui fait le bonheur de ma vie; je tiens tout de vous seule, et je suis obligée de faire aveuglément tout ce que vous désirez. Jusqu'à présent vous avez reçu, sous mon adresse, les lettres de M. Lélio; je n'ai jamais osé confier à mon mari que je vous rendais ce service : mais enfin...

rosalba. — Garde-t'en bien, ma chère Argentine! Arlequin n'a point de raisons pour m'être attaché, il en a mille pour

l'être à mon père : c'est mon père qu'il a servi : et son respect pour son ancien maître lui ferait trahir mon secret. D'ailleurs, je connais ton mari; aussi babillard qu'honnête homme, il n'imagine pas que l'on puisse cacher quelque chose. Tout serait perdu s'il était instruit. Je te supplie donc, ma chère Argentine, par la tendre amitié que j'ai toujours eue pour toi, de me jurer ici de nouveau que, quelque chose qui puisse arriver, tu ne révéleras jamais mon secret à Ion mari.

Argentine. — Je vous en donne ma parole, quoi qu'il m'en coûte pour vous la donner. Votre cœur doit comprendre aisément combien il est douloureux de cacher la moindre chuse à un époux que l'on aime : c'est une espèce de mensonge qui l'ait souirrir et mourir. Je vous conjure, ma chère maîtresse, de faire cesser la peine et l'inquiétude où je suis. Vous ne doutez pas de mon zèle, vous connaissez ma tendresse pour vous... Eassez-moice terme, on n'offense personne en l'aimant: vous êtes bien certaine que je ferai toujours tout ce qui pourra vous plaire; mais cela même vous oblige d'être prudente pour nous deux.

rosalba. — Je le serai, ma chère amie, et j'ai grand besoin de l'être : car enfin il faut t'avouer que je porte dans mon sein un gage de mon amour.

argentine. — Je n'ose m'en réjouir; mais si tout le monde le savait j'en pleurerais de joie.

rosalba. — Je te demande un dernier service. Lélio doit être arrivé; je suis sûre que son impatience va lui faire tout hasarder pour me voir : va le trouver; va lui dire que je le supplie, que je lui ordonne de ne pas sortir de chez lui avant qu'il ait re<;u de mes nouvelles. Cela est important pour le succès de mes projets. Tu lui diras que je souffre autant que lui de ne pas le voir; que je l'aime plus que ma vie; que...

argentine. — Oui, oui, mademoiselle; avant de lui dire ce que voulez qu'il sache, je lui dirai tout ce qu'il sait. Je comprends cela à merveille; dès que mon mari sera rentré, j'irai parler à M. Lélio.

rosalba. — J'ai encore une prière à te faire. Mon père esl dans l'usage de me donner pour en disposer à ma volonté, le vingtième de tous les prolits un peu considérables qu'il fait dans son commerce. 11 vient de gagner cent mille écus; et ce matin il m'a apporté quinze mille francs, dont je suis maltresse absolue. Tu ne devines pas ce que j'en veux faire?

ARGENTINE. — Non.

rosalba. — Si je ne te devais pas tant, je serai bien plus hardie à te les offrir.

ARNENTINE. — A moi?

R09ALBA. — Oui, ma bonne amie : ajoute ce plaisir à tous ceux que je te dois, souffre que cette bagatelle soit mise en rente viagère sur ta tête : j'ai déjà donné des ordres à mon notaire, el je t'enverrai ce soir ton contrat.

ARGENTINE. — Ma chère maîtresse, je n'ose ni accepter ni refuser votre bienfait; mais...

Ah! papa, papa,, c'est pour nous/

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rosalba. — Si tu me refuses, je ne veux plus de tes services.

Argentine. — Écoutez : je suis heureuse, je ne manque de rien, et j'ai déjà, grâce à vous, assuré le sort de mes enfants. Si mon mari venait à me perdre, il ne serait pas à son aise; que ce soit lui qui profite de vos bienfaits : mon cœur et ma délicalesse y trouveront mieux leur compte.

rosalba. — A la bonne heure; je vais, dès ce moment, tout arranger selon tes intentions. Adieu, ma chère Argentine : c'est aujourd'hui que j'ai reçu de toi la plus grande marque d'amitié.

argentine, seule. — Je donnerais ma vie pour la voir heureuse; mais nous ne le serons jamais tant que son père ne saura pas tout. Mes enfants, revenez.

(Les deux enfants reviennent.)

argentine. — Avez-vous été bien sages?

l'aîné. — Oh! oui, maman, car nous nous sommes bien ennuyés.

le cadet. — Mon papa tarde aujourd'hui bien longtemps.

argentine. — 11 va rentrer.

l'aine. — Ah! pour le coup, maman, c'est lui, je l'entends. (Arlequin arrive avec un petit tambour d'enfant à la ceinture,

sur lequel il bal d'une main; de l'autre il joue d'une petite

trompette de bois. Il fait deux ou trois fois le tour du théâtre.)

les deux enfants, courant après lui. — Ah ! papa, papa, c'est pour nous?

arlequin, à sa femme. — Veux-tu danser une contre-danse à quatre?

argentine. — Non, mon ami.

arlequin, à son aîné. — Tiens le tambour est pour toi; la trompette, pour ton frère.

les deux enfants, V embrassant . — Bien obligé, mon papa, (Ils se retirent au fond du théâtre, où ils ont Vair de troquer leurs joujoux, tandis qu' Arlequin cause avec sa femme.)

arlequin, à sa femme, en lui donnant un sac d'argent. — Tiens, voilà, pour toi : car il faut bien t'apporter aussi quelque chose; tu es le plus grand enfant de la maison.

argentine. — Qu'est-ce que cela, mon ami?

arlequin. — Ce sont ces cinquante écus que nous prêtâmes à ce pauvre homme que l'on allait arrêter pour ses dettes : il a travaillé pour gagner cet argent-là, pendant le temps qu'il aurait passé en prison à ne rien faire : de sorte qu'il est quitte avec nous, avec son créancier. Nous avons fait une bonne action, et personne n'y a rien perdu, que le geôlier.

argentine, prenant le sac. — A te dire vrai, je n'y comptais guère.

arlequin. — En ce cas là, serre-les pour les prêter à un autre. J'ai encore été chez... {Les enfants font du bruit avec leur tambour.) Taisez-vous donc, vous autres; on ne s'entend pas. J'ai été chez ta cousine : elle se plaint de toi; elle dit qu'on ne te voit jamais; que tu es toujours renfermée avec les enfants ou ton mari; que tu ne penses à rien dans le monde qu'a le*

enfants, et à ton mari. Il faut convenir qu'elle a raison; je suis juste, moi. (Le bruit redouble.) Mais voilà des enfants bien bruyants !

argentine. — Pardi! pour des faire jouer doucement, tu leur apportes un tambour et une trompette. (Les enfant* continuent.)

arlequin, aux enfants. — Allez-vous-en battre la générale de l'autre côté

(Les enfants s'en vont.)

argentine. — Vas-tu rester ici, mon ami?

arlequin. — Oui: pourquoi cela?

Argentine. — C'est que j'ai à sortir.

arlequin. — Où vas-tu?

argentine. — Faire une commission pour mademoiselle Rosalba.

arlequin. — Qu'est-ce que c'est que cette commission?

argentine. — Je ne peux pas te le dire, elle me l'a défendu.

arlequin. — Voilà, par exemple, un de tes avantages sur moi : tu sais garder un secret; moi, je ne le sais pas. Aussi je te confie tous les miens, pour qu'ils soient en sûreté.

argentine. — Mon bon ami, tout ce que je pense t'appartient, mais tu n'ignores pas les obligations que j'ai à mademoiselle Rosalba : c'est elle qui nous a mariés. 11 me semble qu'après un tel bienfait je suis obligée de faire tout ce qu'elle exige, mémo de te cacher quelque chose.

arlequin. — Ah! je me doute ce que c'est. J'ai vu ce matin M. Pandolfe : il m'a dit qu'il avait donné quinze mille livres à sa fille pour en faire ce qu'elle voudrait. Mademoiselle Hosalba a le meilleur cœur du monde; et quand on a un bon cœur et de l'argent mignon, on a toujours de petites choses à faire en cachette.

argentine, à part. — Hélas! (Haut.) Mon ami, ne parlons plus de cela, je t'en prie. Quand. bien même tu devinerais, je serais obligée de te mentir; et tu ne voudrais pas que ma reconnaissance pour mademoiselle Rosalba me coûtât si cher.

arlequin, — Allons, va-t'en; je resterai avec les enfants. Les as-tu fait lire aujourd'hui?

argentine. — Oui.

arlequin. — C'est bon ; je les ferai jouer, moi. Allons, va-t'en donc.

argentine. — Adieu, mon ami.

arlequin. — Allez-vous-en, madame, et reviens vite, au moins. Quand je cours la ville, je me passe de toi; mais je ne peux plus m'en passer dès que je ne cours plus; entends-tu? (// Vembrasse. Elle sort.)

arlequin, seul. — Cette mademoiselle Rosalba lui donne souvent des commissions, elle ne m'en donne jamais, à moi. Cependant elle sait bien avec quel plaisir je trotterais pour elle... Ah! c'esl qu'elle aime mieux ma femme que moi : elle a raison, j'en fais bien autant... Oh! Arlequinets, venez-vous-en

ici me tenir compagnie; mais laissez votre tambour... Avez-vous bien lu, ce matin?

l'aîné. — Oh! oui, mon papa.

arlequin. — Votre maman a-t-elle été contente de vous?

le cadet. — Elle a dit que oui, mon papa.

arlequin. — Vous ne l'avez pas fait enrager? elle ne vous a pas grondés ni l'un ni l'autre?

l'aîné. — Au contraire, mon papa, elle nous a bien baisés.

arlequin, les embrassant avec tendresse. — Cela étant, ven< me baiser aussi. (Arlequin, pendant tout ce couplet, a son visai, tout près et au milieu de ses deux enfants; il les baise presque chaque parole.) Quand vous voudrez me rendre bien heureux, vous n'avez qu'à rendre votre mère bien contente. Elle en sai! plus que nous trois, voyez-vous; ainsi nous ne devons être occupés que de faire tout ce qu'elle veut. Nous y trouverons son plaisir d'abord, et puis notre bien; c'est tout ce qu'il nous faut, n'est-il pas vrai?

l'aîné. — Oui, mon papa. Mais puisque nous avons été bien sages, vous voudrez bien nous conter quelqu'un de ces beaux contes que vous savez.

le cadet. — Ah ! oui, mon papa.

arlequin. — Volontiers : aussi bien nous nous ennuyons quand elle nous laisse seuls; cela nous fera passer le temps. Allons, asseyons-nous. (Il s'assied par terre, et fait asseoir un enfant sur chacune de ses jambes; les deux petits garçons écoutent attentivement.) Il y avait une fois un roi et une reine qui s'aimaient beaucoup, et que tout le monde aimait... Cela n'est pas un conte, au moins!

le cadet. — Oh! nous vous croyons bien, mon papa.

l'aîné. — Naus vous croyons comme si nous le voyions.

arlequin. -^La reine était aussi belle que le roi était bon; mais ils n'avaient point d'enfants, et cela leur faisait du chagrin. Un jour que la reine était seule dans sa chambre, elle entendit du bruit dans la cheminée. (Les enfants se serrent contre leur papa, qui relire aussi ses jambes, et continue avec la voix moins assurée.) La reine eut un peu peur : elle regarde et voit descendre un beau petit carrosse, traîné par six petits épagneuls verts, avec les oreilles lilas. Dans le polit carrosse était une petite vieille fée qui n'avait pas un pied de haut, et qui dit à la reine : Madame la reine, vous aurez un enfant, si vous voulez consentir à devenir laide et vieille. — Pourvu que mon mari m'aime toujours, répondit la reine, j'y consens de tout mon cœur. — Je suis contente de vous, répondit la petite fée : non seulement vous aurez un enfant, mais vous en aurez deux, et vous n'en serez que plus belle. Après cette parole, les six petits épagneuls verts remontèrent la cheminée ventre à terre et la reine eut effectivement un beau petit prince et une belle petite princesse, qui furent charmants parce qu'ils ressemblèrent à leur mère.

l'aîné. — Ah! mon papa, voilà une bien jolie histoire; mais

elle est bien courte : vous devriez nous en raconter une autre.

le cadet. — Oh! oui, mon papa; encore une, s'il vous plait.

arlequin. — Un moment. Je vous ai donné, il n'y a pas longtemps, un petit livre tout rempli d'histoires : vous m'aviez promis d'en apprendre quelqu'une par cœur : m'avez-vous tenu parole?

l'aîné. — Oui, mon papa : j'en ai appris une belle.

arlequin. — Je crois que tu mens, car tu rougis.

l'aine. — Non, mon papa; et je vais vous la raconter, si vous voulez.

arlequin. — A la bonne heure. Tant que vous serez des enfants, mon métier est de vous amuser; mais quand la vieillesse m'aura rendu enfant aussi, il faudra que vous m'amusiez à votre tour. Voilà pourquoi vous devez vous y accoutumer de bonne heure. Voyons cette histoire.

l'aîné. — Écoutez bien, mon frère. 11 y avait une fois deux petits garçons, jolis, jolis comme...

arlequin. — Comme vous deux.

l'aîné. — Encore plus jolis que nous.

aulequin. — C'est un peu fort.

l'aîné. — Ces deux petits garçons avaient une bonne mère, mais il n'avaient pas un bon père, et ce n'était pas comme nous. (Arleyi/in le baise.) La mère de ces deux petits garçons était très pauvre. Un jour qu'ils étaient allés ramasser du bois pour leur mère, ils trouvèrent une vieille femme qui était tombée dans un fossé, et qui ne pouvait pas s'en retirer. Sur le bord du fossé, était une poule blanche, qui cloquetait, cloquetait, comme puurdemander du secours pour la vieille : les deux petits garçons se jettent dans le fossé, et en retirent la bonne femme. Aussitôt la poule blanche s'en va pondre dans les chapeaux des deux petits garçons un bel œuf d'or. La vieille, qui était une fée, leur dit : Mes enfants, pour vous récompenser de ce que vous venez de faire, ma poule vous a déjà donné un œuf d'or : mais moi, je veux vous donner ma poule; à une condition cependant, c'esl que celui de vous deux qui l'aura ne pourra pas donner de ses œufs à l'autre. L'aîné lui répondit : Madame, je ne veux point d'un trésor que je ne peux pas partager avec mon frère. Le cadet «lit : M moi non plus, madame. Mais il y a manière de nous arranger : donnez la poule à ma mère; comme cela, nous l'aurons tous deux. Alors la bonne fée... (L'on entend frapper,)

le cadet- — Mon papa, on frappe.

arlequin. — Je vais ouvrir. Arlez dans votre chambre.

( Les enfants s'en vunt.)

MBZZETIN. — N'est-ce pas ici, monsieur que demeure ur.e madame Argentine?

ARLEQUIN. — Oui, monsieur.

MBZZETIN. — Est-elle chez elle, monsieur?

\iii.i '.'i in. Non, monsieur.

MEzzETiN. — Peut-on l'attendre, monsieur?

ARLEQUIN. — Non, monsieur.

mèzzetin. — Vous êtes son domestique, monsieur?

arlequin. — Oui, monsieur; son premier domestique.

mèzzetin. — Vous voudrez donc bien lui donner cette lettre de la part de M. Lélio, et vous prendrez le moment où elle sera seule. Vous entendez bien.

arlequin. — Non, monsieur.

mèzzetin. — Je vous dis qu'il faut donner cette lettre à votre maîtresse le plus secrètement que vous pourrez, parce que, entre nous, je crois que c'est une lettre d'amour; et peut-être que madame Argentine a quelque père ou quelque frère... je n'en sais rien, moi; je ne suis à M. Lélio que depuis huit jours : mais vous, vous devez être au fait.

arlequin, surpris. — Au fait?

mèzzetin. — Oui, sans doute. Vous m'entendez? Prenez donc des précautions pour... Enfin, vous me comprenez.

arlequin. — Je commence à vous comprendre.

mèzzetin. — Ah çà! n'allez pas faire quelque étourderie : je vous ai tout confié, parce que vous savez bien qu'entre nous autres nous n'avons rien de caché, et que le secret de nos maîtres appartient toujours à toute la compagnie.

arlequin. — Sans doute.

mèzzetin, s'en va, et revient. — Je pense à une chose : allons attendre au cabaret le retour de madame Argentine.

arlequin. — Je vous suis bien obligé; je n'ai pas soif.

mèzzetin. — Ce sera donc pour une autre fois. Adieu, mon camarade. (Il s'en va.)

arlequin, le rappelant. — Écoutez-donc, monsieur.

MEZZETIN. — Quoi?

arlequin. — Êtes-vous marié?

mèzzetin. — Oui, depuis longtemps.

arlequin. — Et votre femme est jolie?

mèzzetin. — Très jolie. Pourquoi cela?

arlequin. — Pour rien. (Il le salue.) Adieu mon camarade.

(Mezzelin sort.)

arlequin, seul. — Ce domestique-là est sûrement menteur comme un laquais. Mais pourquoi M. Lélio écrit-il à ma femme? Voilà bien l'adresse : « A madame, madame Argentine. » J'ai bien envie de la décacheter... Non, ce serait manquer de respect à ma femme. D'ailleurs, si j'y trouvais quelque chose, j^en serais encore plus fâché. Il n'y a que du chagrin à gagner. Cependant... Non... Il faut être plus que sûr avant de faire voir à sa femme qu'on la soupçonne. Attendons-la; je lui donnerai cette lettre, et nous verrons ce qu'elle me dira... Nous verrons... La voici.

argentine. — Je n'ai pas été longtemps, mon bon ami; du moins j'ai fait ce que j'ai pu pour revenir tout de suite. Où sont nos enfants?

arlequin. — Ils sont de l'autre côté.

argentine. — Comme tu es sérieux! Que t'est-il arrive !

arlequin. — Je ne sais pas encore ce qui m'est arrivé.

Argentine. — As-tu reçu de mauvaises nouvelles? Est-il venu quelqu'un ".'

arlequin. — Oui, il est venu un domestique qui m'a laissé une lettre pour vous.

argentine. — Pour moi? Et que dit cette lettre?

arlequin. — Je n'en sais rien : la voilà.

argentine, regardant. — Ah!...

arlequin. — Heconnaissez-vous l'écriture?

ARGENTINE. — Olli.

arlequin. — De qui est-elle?

argentine. — Elle est... (.4 part.) Que lui dirai-je?

arlequin. — Eh bien!... cela vous embarrasse?

Argentine. — Mon ami me crois-tu capable de te tromper?

arlequin. — Répondez-moi d'abord : de qui est celte lettre?

argentine. — Je la crois de M. Lélio.

arlequin. — Je le crois de même. Ouvrez-la. La main vous tremble.

(Argentine ouvre la lettre, et la lit avec beaucoup d'émotion.)

Eh bien?

argentine, lui donne la lettre. — Tenez, vous allez me croire coupable, et vous aurez le droit de le penser; et cependant le ciel m'est témoin que c'est la vertu la plus pure, le sentiment le plus honnête, qui m'empêche de me justifier.

arlequin. — Voyons. (Il prend la lettre en tremblant.) Cette lettre donne le frisson à tout le monde. (Il la lit d'une voix altérée, jetant de temps en temps des regards sur sa femme.) •• Ma chère amie, j'arrive, et j'ai besoin de toute ma raison pour ne pas voler dans tes bras. Si je ne craignais que de me perdre, rien ne me retiendrait; mais je pourrais te compromettre, et mon amour même est moins fort que cette crainte. 11 est si important pour nous de tromper celui qui détruirait notre bonheur! le nom sacré qui l'attache à toi suffit à peine pour modérer ma haine. J'espère qu'un jour viendra, et ce jour n'est pas loin, où nous pourrons nous livrer publiquement à nuire amour, et dévoiler à tous les yeux les liens qui nous attachent l'un à l'autre. Adieu; tache de venir me voir, si tu peux échapper aux yeux du barbare qui te veille : Je t'attends. Tu sais si je t'aime, lélio. ■ Et moi je ne sais si je dors ou si je veille; mais si je dors.. je fais un vilain rêve; et si je suis éveillé... Oh! je le suis. (Il relit l'adresse.) « A madame Argentine. « (Il se frotte les >/ei<r.) « A madame Argentine. » Tenez, madame.

ARGENTINE. Mon 0 Ml I I

arlequin. — Je ne le suis plus, votre ami : vous m'avez trompé; ei c esl d'autant plus affreux que je ne vivais que pour vous croire. Gomment! vous qui me parliez toujours de votre tendresse pour moi, vous qui étiez toujours pendue à mon bras ou à mon cou, vous faisiez semblant de m'aimer pour mieux nie trahir! vous m'embrassiez pour m'empêcher d'y voir clair! Voilà ce qui m'indigne le plus; car je ne parle pas <le mariage, ce n'csl rien cela auprès de l'amour.

argentine. — Eli bien!... (A part.) Non, je serai fidèle à ma bienfaitrice. (Haut.) Je vous demande, je vous supplie de suspendre votre colère; je me justifierai, soyez-en sur; et vous serez alors...

arlequin, avec colère. — Comment vous serait-il possible de vous justifier? Vous sortez sans vouloir me dire où vous allez; un domestique apporte cette lettre; il me recommande de vous la donner en secret... Vous venez de l'entendre, cette lettre; elle est claire; il n'y a pas une seule phrase, pas un seul mot qui ne dise intelligiblement que vous êtes une infidèle. Elle est bien pour vous, cette lettre; voilà votre nom, le voilà ; je lé vois, je le lis; je n'ai pas le bonheur d'être aveugle. M. Lélio vous y donne un rendez-vous, où vous avez couru, même avant de le recevoir; car vous venez de chez M. Lélio, j'en suis sûr, je le sais, je l'ai vu, je vous ai suivie. Osez m'assurer que vous ne venez pas de chez M. Lélio!

argentine. — Je ne veux pas vous mentir; il est vrai que je viens de parler à M. Lélio : mais...

arlequin, au désespoir. — Et pourquoi me le dire? je n'en étais pas sûr.

Argentine. — Écoutez-moi.

arlequin, furieux. — Je ne veux rien entendre; je veux m'en aller, je veux vous quitter... Mon parti est pris, ma colère est passée. Je n'en ai plus de colère, parce que je n'ai plus d'amour; je suis de sang-froid... Mais comme je me sens le plus fort désir de meurtrir ce visage-là, qui est la cause de tous mes chagrins, vous sentez bien qu'il faut que je m'en aille... Vous sentez bien... {Argentine, effrayée s'éloigne; il la prend par le bras, et la ramène fortement à lui.) N'ayez pas peur, je sais me posséder... Je ne suis plus votre mari, je suis votre ami, votre meilleur ami et je vous parle comme un ami... Je vous abhorre, je vous déteste, je vous méprise, je ne puis plus soutenir votre vue, je ne peux plus vous regarder sans me dire : Voilà une femme qui en aimait deux, et qui leur faisait croire qu'ils étaient un. Séparons-nous dès ce moment. Restez ici, gardez vos enfants; je ne pourrais jamais les embrasser sans, vcus pleurer; j'aime encore mieux renoncera les embrasser. Gardez tout le bien; il vient devons il me serait odieux. Je n'ai besoin de rien, je ne veux rien, je n'emporterai rien que mon cœur; et comme, si je vous parlais plus longtemps, je vous le laisserais peut-être, ,ie vous quitte pour jamais.

argentine, <-ourt après. — Mon ami...

arlequin, la repoussant. — Laissez-moi; je ne vous crois plus.

argentine, seule. — Malheureuse! Que devenir? que faire? Il me croit coupable; et je ne puis... Courons nous jeter aux pieds de mademoiselle Rosalba, elle aura pitié des maux qu'elle me cause; elle ira me justifier elle-même aux yeux de mon mari; c'est à elle... Mais la voici.

argentine. — Mademoiselle.

rosalba. — Je viens de rencontrer ton mari.

224 THEATRE DE FLORIAtf

argentine. — Où allait-il?

rosalba. — Chez mon père. Je lui ai donné moi-même ce petit contrat que j'ai fait faire pour lui, selon tes intentions; mais à peine m'a-t-il regardée, il a pris le papier d'un air égaré, et a poursuivi son chemin sans me parler. Hé quoi! tu pleures, ma chère Argentine? Qu'est-il donc arrivé? Réponds-moi vite.

argentine. — Le plus affreux des malheurs. M. Lélio vous a écrit, comme à l'ordinaire sous mon adresse. Mon mari a reçu la lettre; il me croit coupable; il m'abandonne : et je n'ai pas trahi .votre secret.

rosalba. — 0 ciel! que me dis-tu? Arlequin va chez mon père; je le connais, il lui dira tout; et mon père sera plus irrité que jamais contre Lélio. Peut-être même soupçonnera-t-il la vérité, et rien alors ne pourra le fléchir... Ma chère amie, pardon, pardon, mille fois, mon amie. Je ressens toute ta douleur; et je me perdrai, s'il le faut, afin de te justifier : mais je te supplie, jeté conjure d'attendre ici que je revienne te parler.

(Elle sort précipitamment .)

argentine, seule. — Et lui... reviendra-t-il?... irai-je le chercher? Il reviendra, j'en suis sûre; mon cœur me le dit, et mon cœur ne m'a jamais trompée toutes les fois qu'il m'a parlé de lui... Attendons... Je suis au supplice... Mes enfants, venez embrasser et consoler votre mère.

{Les deux enfants reviennent.)

le cadet. — Ah! maman, qu'avez-vous donc? Vous pleurez ri mime quand j'ai été malade.

l'aîné. — Ma chère maman, avez- vous du chagrin?

argentine. (Elle pleure.) — Non, mes enfants; non, mes bons enfants : ce n'est rien;" cela se passera.

l'aine. — Nous avons entendu mon papa qui grondait bief) fort. Est-ce lui qui vous fait pleurer comme cela?

(Ici Arlequin entre, et Argentine continue sans le voir.)

argentine. — Vous savez bien que jamais aucun chagrin ne peut venir par votre papa : au contraire, c'est toujours lui qui les dissipe.

le cadet. — Ah! le voilà. (// court à lui.) Venez donc vit.-, mon papa; maman pleure, et elle dit que vous seul pouvez la consoler.

mu. koi in. les repoussant tout doucement. — Laissez-moi, lais sez-nmi.

l'aîné. — Ah! mon frère, comme il a du chagrin! (fit se ni /"i/s deux au fond du théâtre et y restent pendant toute tu sertir d'Atleguiri et de sa femme)

ARLEQUIN. — Madame, vous ries fâchée de me revoir; je le suis plu-, que vous : niais comme j'ai le projet de vous nulilier

entièrement, je viens voua rendre tout ce qui pdurrall me rappeler que nous nous sommes aimés \it déboutonne son habit,

et OUVre mi petit sur ijiii lui /ira,/ mi r,,i/.) Tout esl dans ce petit

sac; je l'avais mis là («7 montre son cœur), pour que toul Ce que nous nous étions donné fui ensemble. Je vais vider le sac devant

LÉ BON MÉNAGÉ â2ÎS

vous, afin que vous n'imaginiez pas que je garde quelque chose. (// lire un portrait.) Voici d'abord votre portrait : il n'a pas changé comme vous; il est toujours joli : il vous ressemblai encore ce matin, mais il ne vous ressemble plus. Le voilà, madame. (Il le pose sur une table, et tire un papier plié.) Voici le premier billet que vous m'avez écrit, que Scapin me vola, et que j'eus le bonheur de rattraper. Le voilà, madame, je vous le rends; je n'aime pas à vivre avec les menteurs. (// tire un bouquet flétri.) Voici encore un vieux bouquet de violettes que je vous donnai le premier jour où je vous lis ma déclaration. Après l'avoir porté toute la journée, vous le jetâtes le soir; j'allai le ramasser... Tenez, il sent encore bon... Je n"aurais jamais cru que ces violettes-là dureraient plus longtemps quvotre amour. Les voilà, madame. (// lui montre le sac.) Il n'y a plus rien; regardez. Ce petit sac, qui avait été des années à se remplir, s'est vidé dans une minute. J'ai tout rendu. Ah! j'oubliais ce qui doit vous être le plus cher... la lettre de M. Lélio, et puis encore un contrat que mademoiselle Rosalba vient de me donner; car c'est sûrement pour vous ce contrat-là.

Argentine. — Non ; il est à vous.

arlequin. — A moi! qu'est-ce que cela veut dire?

ARGENTir.E. — Je vais vous l'expliquer, quoique ce ne soit pas le moment. Mademoiselle Rosalba a voulu me donner ce matin quinze mille francs, je lui ai demandé que ce don fût pour vous seul : c'est le contrat que vous tenez.

arlequin, jetant le contrat. — Je n'en veux point. Avez-vous imaginé que je recevrais d'une main les lettres de M. Lélio, et de l'autre, des présents pour me consoler? Avez-vous cru me dédommager avec de l'argent, de votre cœur que vous m'avez ôté? Non. madame, non; personne n'est assez riche pour me payer ce que vous m'avez volé-.

argentine. — Mon cœur est toujours à vous; il n'a pas cesse d'être à vous. Je ne peux pas en dire davantage; mais vous devriez me deviner.

arlequin. — Vous deviner! cela était bon quand nous nous aimions : ce n'est que dans ce temps-là qu'on se devine.

argentine. — Voulez-vous m'écouler un seul moment?

arlequin. — Oh! parlez : votre ami M. Lélio s'est donné la peine d'écrire ma réponse à tout ce que vous direz.

argentine. — Une femme assez malheureuse pour tromper son mari n'en vient pas au dernier crime sans avoir donné des sujets de plaintes moins graves : ce n'est qu'à force de négliger ses devoirs qu'elle parvient à les oublier. Si j'étais capable de vous avoir trahi, avant d'en aimer un autre j'aurais cessé de t'aimer toi-même, j'aurais repoussé ta tendresse, j'aurais cherché à te refroidir. Et, réponds-moi, as-tu jamais remarqué la moindre diminution dans mon amour pour toi, dans mon désir de te plaire, dans mon chagrin de te quitter, dans mon plaisir de te revoir? Rappelle-toi tousles instants de ma vie : en ai-je

élé un seul sans te dire, sans le répéter, sans te prouver que je t'adore? Ton cœur peut-il m'accuser...?

arlequin. — Il n'est pas question de mon cœur : il ne vous accusera jamais. La vieille habitude qu'il a de vous croire fait qu'il me parle toujours pour vous... Mais je ne l'écoute pis. Voilà la lettre qui vous condamne; cette lettre est de M. Lélio; M. Lélio vous aime; vous vous cachez de moi pour aller voir M. Lélio; tout cela est clair... Et, tenez, M. Pandolfe lui-même, à qui je viens de tout raconter, parce que je ne peux pas garder mes chagrins, moi; M. Pandolfe a été plus, affligé que surpris, il m'a dit que M. Lélio s'amusait à être l'amoureux de toutes les femmes qu'il voyait. Car il ne faut pas que vous vous imaginiez être la seule que M. Lélio adore : il se moque de vous tout comme des autres. Il en aime peut-être dix dans ce momentci; et cette lettre-là a servi pour une douzaine. Sans aller plus loin. M. Pandolfe m'a dit qu'il avait un peu tourné la tête à mademoiselle Rosalba.

argentine. — Et vous pensez que j'aurais élé capable d'enlever un amant à mademoiselle Rosalba, à ma bienfaitrice, à celle à qui je dois tout! Vous imaginez que j'aurais sacrifié ma tendresse pour toi, mon bonheur, mon repos, pour avoir le plaisir de chagriner mademoiselle Rosalba! Non, mon ami, l'amitié seule m'aurait défendue : mais je l'étais assez par mon amour, qui est aussi vif, aussi tendre qu'au premier jour de notre mariage. 11 est possible qu'une femme trompe son époux, mais elle ne peut pas tromper son amant : l'amour est une sauvegarde encore plus sûre que la vertu. Mon ami, je suis innocente, puisque je t'aime, puisque je t'adore, puisque je préfère la mort à ton indifférence... Réponds-moi... A quoi penses-tu?

arlequin, la 'regardant. —Je pense qu'il serait bien dommage que la fausseté eût ce visage-là.

argentine. — Livre-toi au mouvement de ton cœur; reviens a iimi. reviens à celle qui n'a pas cessé d'être à toi. Je ne me relève pas que tu ne m'aies pardonné. {Elle tombe à ses genoux] les deux enfants accourent, et se niellent aussi à ses <jenoux.)

les enfants. — Ah! mon papa, pardonnez à notre maman! {Arlequin, ému, relève sa femme, et se met à c/enont .)

arlequin. — C'est à toi de me pardonner d'avoir pu te croire coupable.

les enfants, à leur mère. — Ah! maman, pardonnez à notre papa '■

ARGENTINE Elle Pembrasse). — Enfin, me voilà heureuse! Mon ami, je te promets qu'il ne restera pas le moindre nuage; je jure que tout sera éclairci...

arlequin. — Tout l'est, puisque tu m'as embrassé.

(// remet dans son sac tout ce qu'il en avait ôlé.)

argentine. — Non, mon ami; j'exige de toi que tu ne me quittes pas une seule minute jusqu'au moment de ma justification. Mais voici mademoiselle Rosalba. Comme elle est agitée; Eh! mademoiselle, qu'allez- vous nous apprendre?

rosalba. — Qu'il ne manque plus rien à mon bonheur. Laissemoi reprendre haleine. Je ne me possède pas de joie.

argentine. — Je brûle d'apprendre...

rosalba. — Ma tendresse pour toi pouvait seule me donner le courage que je viens d'avoir. En te quittant, j'ai couru chez mon père; Arlequin sortait; il lui avait tout dit, car mon père, irrité, donnait à Lélio des noms qu'il est loin de mériter. Je me suis précipitée à ses pieds : C'est moi, me suis-je écriée, c'est moi qui l'ai épousé; je suis sa femme... La femme de qui? a-t-il dit en me repoussant... La femme de Lélio. A ces paroles, mes forces m'ont abandonnée, mais non pas mon père; il m'a relevée avec fureur et tendresse; ses mains tremblaient et n'osaient pas presser les miennes; il semblait avoir peur de me pardonner. J'ai profité de l'instant, j'ai tout avoué; je lui ai dit que je portais dans mon sein le gage de notre union, que cet enfant était le sien, et qu'il lui demandait, par ma voix, la permission de naître pour l'aimer. Mon amie, cette idée a fait évanouir sa colère; il est resté un moment incertain sur ce qu'il allait dire. Mes yeux étaient fixés sur les siens, mon cœur battait de toute sa force; je le regardais sans parler, il me regardait de même; enfin ce silence a fini par un torrent de larmes qu'il retenait depuis longtemps. Dès que je l'ai vu pleurer, j'ai senti qu'il allait pardonner; je me suis élancée à son cou; et les premiers mots que sa bouche a prononcés, en se pressant sur mon visage, ont été : Ma fille, je te pardonne.

argentine, embrassant Rosalba avec transport. — Ah ! rien ne manque à mon bonheur.

rosalba. — Venez, mes amis, venez avec moi; je cours chercher Lélio; je vais le conduire aux pieds de mon père. Soyez les témoins d'une félicité que je dois à ma chère Argentine.

arlequin. — Mais je n'entends pas bien tout cela. M. Lélio est donc le mari de mademoiselle Rosalba?

argentine. — Voilà ce grand secret que j'avais promis de te cacher. De peur qu'il ne fût découvert, je recevais sous mon adresse les lettres de M. Lélio pour sa femme. Celle d'aujourd'hui...

arlequin. — Chut! chut! je comprends toute ma méprise : je ne me la pardonnerais pas si j'avais eu besoin d'explication pour me raccommoder avec toi. (// embrasse Argentine, et puis il prend par la main ses deux enfants.) Mes enfants, vous vous marierez un jour : si vous avez le bonheur, comme moi, de trouver une honnête femme, souvenez-vous qu'il faut toujours la croire plus que vos propres yeux; sans cela, point de bon ménage.

ou

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