LE TABELLION
UN VALET DE FERME, joué par uu enfant.
La scène est au royaume d'Yvetot. dans le pays de Caux.
arlequin. — Allez, madame Mathurine, j'ai bien du chagrin.
mathurine. — Je m'en doute, mon pauvre ami.
arlequin. — Je ne m'y serais jamais attendu de la part de mademoiselle Lunette. Après la promesse qu'elle m'avait faite de m'aimer toujours, après la permission que vous lui en aviez donnée, comment est-il possible qu'une fi lie élevée par vous, qu'une fille qui est votre fille, soit une perfide et une changeuse?
mathurine. — Mais es-tu bien sûr que Lucette ne t'aime plus?
arlequin. — Ah! madame Mathurine, il y a longtemps que je fais tout ce que je peux pour ne pas le voir; mais cela me crève les yeux el le coeur. On dit que l'amour ne peut pas se cacher : croyez que quand on cesse d'en avoir, cela se cache encore bien moins.
mathurine. — Je serais aussi fàcliée que toi du changemenl de ma lille : ton mariage avec elle était arrangé depuis si longtemps! Lorsque ton père vint s'établir dans le pays de Caux, je fus la première à l'accueillir, à L'aider, à lui donner des secours jiniir faire valoir sa ferme. Je suis devenue veuve presque en même temps que ta mère; je l'aimais déjà beaucoup, ta mère; mais on s'aime bien mieux quand on a pleuré ensemble. Tu es smi lils unique; je n'ai d'enfant que Lucetle : ton caractère franc, ton bon cœur, m'ont toujours plu; j'ai vu qu'ils plaisaient à ma fille : âge, fortune, inclination, toul se rapportai! entre vous deux, toul semblait assurer votre bonheur et celui de vos mères; car tu Bais bien que les mères ne sont heureuses que quand les enfants sont contents. Juge. d\i chagrin que j'aurais de renoncera de si douces espérances!
arlequin. — Eh bien! je suis fâché de vous dire que vous ne risquez rien d'avoir du chagrin.
mathurine. - Peut-être aussi t'affliges-tu sans sujet. Les
amoureux et les enfants pleurent souvent à propos de rien : tu es bien amoureux, et tu es un peu enfant. ■ arlequin. — Je suis oublié de votre fille, et voilà ce qu'il y a de pis. Depuis que ce monsieur Duval, le neveu de notre bailli, est arrivé de Paris avec son catogan, son gilet à fleurs, sa petite badine, et son air d'importance et d'impertinence, votre fille n'est plus la même. Elle est toujours avec monsieur Duval; elle apprend toutes les chansons qu'il dit; elle rit de tous les contes qu'il fait. Dimanche dernier, ils ont toujours dansé ensemble : moi, je pleurais derrière le joueur de violon; elle ne s'en est pas même aperçue. Le soir, on a joué à colin-maillard : c'était moi qui étais le colin-maillard; je l'ai resté toute la soirée, parce que vous sentez bien qu'on n'a plus ni bras ni jambes quand on est sûr de n'être plus aimé. J'entendais fort bien que mademoiselle Lucette et monsieur Duval se moquaient et riaient ensemble de moi; et quand je l'ai voulu reprocher à mademoiselle Lucette, pour toute justification elle me dit que j'avais triché, puisque j'y avais vu clair. G'est-il clair, madame Mathurine?
mathurine. — Tout cela peut être un enfantillage, que tu auras pris trop au sérieux. Au lieu de gronder Lucette, il vaudrait mieux faire semblant de ne t'apercevoir de rien, et redoubler d'efforts pour être aimable.
arlequin. ■ — Mon Dieu ! madame Mathurine, je ne la gronde jamais : je pleure quelquefois, parce que je ne peux pas empêcher les larmes de venir; mais sitôt que mademoiselle Lucette me regarde, je me mets tout de suite à rire, de peur que cela ne l'impatiente. Quant à être aimable, dame! je fais ce que je peux, madame Mathurine; je mets tous les jours mon habit des dimanches : vous le voyez bien. Ma mère m'a donné tous ses joyaux; je ne les tiens pas dans mon coffre; je les porte sur moi; je me fais le plus brave que je peux : mais je n'ai point de catogan, comme M. Duval; je ne sais pas siffler tous les petits airs qu'il siffle. Il a appris à Paris je ne sais combien de chansons, qu'il compose ensuite dans le moment avec made moiselle Lucette. Je n'en sais point, moi; j'ai voulu essayer d"en composer une, j'y ai passé toute ma journée d'hier; mais je n'ai pu trouver autre chose, sinon que, J'aime Lucette plus que ma vie. Quand j'ai dit cela une fois, bonsoir, j'ai dit tout ce que je savais.
mathurine. — Tu m'affliges beaucoup, mon ami; car ce petit Duval ne convient point du tout à ma fille.
arlequin. — Non, assurément.
mathurine. — C'est un assez mauvais sujet.
arlequin. — Je vous en réponds!
mathurine. — Que son séjour à Paris n'a fait que gâter encore.
arlequin. — Oh! je le sais de très bonne part.
mathurine. -- 11 est d'une jolie figure.
arlequin. — Ma foi, comme cela : je ne le trouve pas joli, moi.
2o0 THEATRE DE FLORIAN
mathurine. — Il a de l'esprit.
arlequin. — Tout le monde le dit, mais savoir si c'est vrai.
mathurine. — Toutes les jeunes filles du village courent après lui.
arlequin. — Qu'elles courent, je ne m'y oppose pas, pourvu que Lucette se tienne tranquille.
mathurine. — Duval n'est pas riche.
arlequin. — Ça n'a rien que son catogan.
mathurine. — Ma voisine, qui le connaît bien, m'a dit qu'il était fort intéressé, et que la dot de ma fille lui plaisait pour le moins autant que son visage.
arlequin. — - Oh! tous ces drôles-là qui aiment l'argent n'ont point de goût.
mathurine. — Écoute, il ne faut pas encore nous désespérer. Lucette a pu être flattée de la préférence que lui a donnée M. Duval sur toutes les filles du village. Chez nous autres femmes, mon ami, la vanité est presque toujours la cause de toutes nos sottises. Lucette n'en est pas exempte : mais son cœur est bon, j'en suis sûre; et avec un bon cœur et une bonne mère, une fille revient toujours. Tu sais comment j'ai élevé Lucette. J'ai commencé par lui persuader la vérité : c'est nue je l'aime beaucoup plus qu'elle ne peut s'aimer elle-même. D'après cette idée, sa confiance en moi est sans bornes; elle me dit tout ce qu'elle pense. Je saurai bientôt quelle espèce de sentiment elle a pour Duval; et sois bien sûr que je ne négligerai rien pour la rendre à la raison et à toi.
arlequin. — Oh! si vous allez me mettre en compagnie avec la raison, vous ne ferez rien qui vaille. Je ne veux pas que votre tille m'aime par raison; je veux que ce soit par plaisir, comme c'était autrefois. Tenez, madame Mathurine, je ne suis point du tout d'avis que vous alliez prêcher mademoiselle Lucette : tous ces sermons-là me feront du tort. Vous feriez beaucoup mieux de m'enseigner la manière d'être plus gentil que je ne suis; d'avoir de l'esprit..., de petites façons..., de petites grâces...; enfin toutes ces drôleries-là dont vous faites tant de cas, vous autres. J'ai déjà prié ma mère de me les apprendre; mais ma mère dit qu'il ne me manque rien et que suis charmant.
mathurine. — Elle a raison, ta mère, et je t'en dirai autant.
arlequin. — Oh! c'est que vous êtes aussi ma mère, vous. Je ne vous crois pas plus l'une que l'autre. Pardi! oui, voilà une belle manière 'l'être charmant, qui plaît aux mères et ne plaît pas aux lill'-s! Comment, madame. Mathurine, vous ne voulez pas me donner quelques bons avis?
MATHURINE. — Quels avis veux-tu que je te donne?
arlequin. — Mais on vous a fait l'amour tout comme à une autre. Vous pouvez bien vous souvenir de ce <|iii vous plaisait. le mieux : dites-le moi, je le ferai pour plaire à votre fille.
mathurine. — Là-dessus, mon enfant, il n'y a point de règle sûre; et ce qui plaît à l'une ennuie l'autre. Mais j'entends Lucette-, laisse-moi seule avec elle, je vais travailler pour toi.
LA BONNE MÈRE Soi
arlequin. — Ah çà, n'allez pas lui dire que je vous ai parlé Je rien, parce qu'elle m'en voudrait peut-être; et j'aimerais mieux qu'elle me fit souffrir toute ma vie, que de la mettre en colère un seul moment.
mathurine. — Sois tranquille et va-t'en.
arlequin, regardant venir Lucette. — La voilà qui approche. Mon Dieu! comme elle, est jolie! Madame Mathurine, c'est tout votre portrait, au moins. (// soupire.) Ce drôle de Duval me fera mourir de chagrin.
mathurine. — Eh non, te dis-je; j'y mettrai ordre.
arlequin. — Ah! je vous en prie, occupez-vous-en, quand ce ne serait qu'à cause de ma mère, qui mourra de chagrin d'abord, si elle ne^e voit pas heureux. Adieu, madame Mathurine.
(Il s'en va en soupirant).
mathurine. — Adieu, mon fils.
arlequin, revenant. — Eh! comment avez-vous dit?
mathurine. — Adieu, mon fils.
arlequin. — Ah! j'aime bien cet adieu-là. (Il sort).
lucette, embrassant sa mère. — Bonjour, ma mère : Arlequin n'était-il pas avec vous"?
mathurine. — Oui, ma fille.
lucette. — Il vous a peut-être fait des plaintes de moi?
mathurine. — Non, il ne m'en a fait que de lui-même. Il a peur de t'avoir déplu.
lucette. — Il ne sait ce qu'il dit.
mathurine. — Je l'ai rassuré. Tu l'aimes toujours, n'est-il pas vrai?
lucette. — Depuis quelque temps il est bien moins aimable.
mathurine. — Bon! tu ne me l'as pas encore dit, toi qui me dis tout.
lucette. — Oh! c'estque cela serait bien long à vous raconter.
mathurine. — Mais nous avons le temps.
lucette. — Tenez, ma mère, c'est qu'il ne faut pas croire que M. Arlequin soit sans défauts, au moins. Depuis quelques jours je lui en ai découvert beaucoup.
mathurine. — Dis-les-moi donc, je t'en prie.
lucette. — Il a le cœur excellent, c'est vrai; c'est le plus honnête garçon du monde, c'est encore vrai; il aime sa mère de toute son àme, il vous aime de même; il se jetterait au feu pour moi : je conviens de tout cela, parce que je suis juste, moi. Mais....
mathurine. — Eh bien? ses défauts....
lucette, embarrassée. — Ses défauts... c'est que... je crois que je l'aime plus.
mathurine. — Celui-là est le pire; mais tu fais bien de m'en avertir, parce qu'à nous deux nous verrons bien mieux le parti qu'il faudra prendre, s'il nous est impossible de corriger Arlequin de ce défaut-là.
lucette. — Que vous êtes bonne, ma mère! j'avais peur que cela vous fâchât.
mathurine. — Tu me connais bien mal, Lucette! Rien ne peut me fâcher quand c'est ma fille qui me le dit, comme rien ne peut me plaire quand c'est un autre.
lucette, en l'embrassant. — Ah! vous savez que je ne vous cache rien.
mathukine. — Revenons à ton amour : lu n'en as donc plus pour Arlequin?
lucette. — Je ne vous assurerai pas la chose; mais voici tout bonnement ce qui m'arrive. M. Duval est un très joli garçon, qui a beaucoup d'esprit, qui a vécu dans le beau monde à Paris, où il m'a dit que toutes les dames de la cour étaient folles de lui. Ce M. Duval est amoureux de moi; toutes les filles du village en crèvent de dépit, cela me fait plaisir; Arlequin en a du chagrin, cela me fait peine : je ne sais comment arranger tout cela. Je voudrais bien aimer toujours Arlequin, mais je voudrais aussi être toujours aimée de M. Duval.
mathurine. — C'est difficile, mon enfant. Mais, en supposant que cela pût s'arranger, ton cœur ne te ferait-il pas quelque petit reproche?
lucette. — Non, ma mère, parce que je vous le dirais; et dès lors il n'y aurait plus de mal.
mathurine. — Il est certain que je le préviendrais, en te faisant voir combien tu serais injuste; car chacun de tes deux amants te donnerait son cœur tout entier, et toi, tu ne pourrais donner à chacun d'eux que la moitié du tien : ce marché seraitil égal?
lucette. — Non, assurément : je tricherais, et cela n'est pas honnête. Il faut donc que je me décide entre Arlequin et M. Duval.
mathurine. — Je le crois : et je te conseille, quand tu te seras décidée, de ne plus changer, car ce serait encore une injustice.
lucette. — Gomment cela?
mathurine. — C'est bien aisé à comprendre. Quand le seigneur du village m'a donné sa ferme, il m'a dit : Madame Mathurine, je vous donne tant de journaux à faire valoir, et vous me rendrez tant d'écus par an. Si, au moment de la moisson, il venait me dire : Je vous rends vos écus et je reprends mes journaux, n'est-il pas vrai qu'il agirait en malhonnête homme, puisque c'est la moisson qui doit me payer, non seulement de mes écus, mais encore de mes peines et de mon travail?
lucette. — Sans doute.
mathurine. — Eh bien! quand tu auras choisi ton amoureux, et que tu lui auras dit : Je reçois votre amitié, et je vous donne la mienne; si, au moment où il compte t'épouscr, tu vas lui dire : Je vous rends votre amitié et je veux reprendre la mienne, t h fais le même trait que le seigneur, c'est-à-dire une très grande injustice.
lucette. — Vous avez raison, ma mère. Ah! mon Dieu, comme il esl difficile d'être juste!
mathurine. — Pas tant que tu le crois.
lucette. — Mais, ma mère, vous me faites penser à une chose : j'avais déjà donné mon amitié à Arlequin.
mathurine. — Je le sais bien : apparemment que tu as de bonnes raisons pour la reprendre.
lucette. — Non, je n'en ai point de raisons; et voilà ce qui me fâche.
MATnuRiNE. — Consulte bien ton cœur.
lucette. — Mon cœur est pour Arlequin, ce n'est pas là l'embarras." Mais c'est que si je congédie M. Duval, il deviendra l'amoureux de quelque fille du village qui croira me l'avoir enlevé, et, à cause de cela, être plus jolie que moi : cela n'est pas agréable, ma mère.
mathurine. — N'as-tu que cette raison?
lucette. — Oh! j'en ai encore une autre : c'est que j'ai tort avec Arlequin : il faudrait en convenir, et je ne peux pas souffrir cela. Cependant.... Mais j'entends quelqu'un : c'est M. Duval qui m'apporte un bouquet.
duval, d'un ton très fat. — Oui, mademoiselle. [A Mathurine.) Madame, j'ai l'honneur de vous présenter mon respect. [A Lucette.) Depuis que vous m'avez permis de vous offrir des fleurs, elles viennent d'elles-mêmes dans le jardin de mon oncle.
lucette. — Vous êtes bien honnête, monsieur Duval.
mathurine, à part. — Ces fleurs-là vont détruire mon ouvrage.
duval. — J'espère que madame Mathurine me permettra bien de faire deux parts de mon bouquet. Je mettrai d'un côté les roses pour la mère, et de l'autre les boutons pour la fille : chacun aura ce qui lui ressemble. Quoique en vérité, quand vous êtes auprès l'une de l'autre, je vous prends toujours pour les deux sœurs, et j'ai de la peine à distinguer l'aînée.
lucette. — Ma mère, entendez-vous?
mathurine. — Tenez, monsieur Duval, vous croyez me faire un compliment et vous vous trompez. Je serais bien fâchée d'être sa sœur, car je ne serais plus sa mère; et je connais pas dans le monde un nom plus doux, ni un plus bel état.
duval. — En ce cas, les roses vous appartiennent. (Il charité à Mathurine.)
En approchant de vous ces fleurs, Vous allez ternir leurs couleurs, Bien moins brillantes que les vôtres.
A Lucette.
Ces tendres boutons s'ouvriront, Quand sur votre sein ils seront Accompagnés de quelques autres.
lucette. — Eh bien! ma mère, a-t-il de l'esprit?
duval. — A propos, madame Mathurine, mon oncle m'a chargé de vous dire qu'il avait trouvé, dans de vieux papiers, un titre par lequel vous avez des droits certains sur les biens d'un
254 THÉAÎRE f>E FLORIAN
nommé Arlequin, un paysan de ee village; une espèce d'imbé cile, à ce qu'on dit. Mon oncle vous offre de commencer le procès et vous répond de le gagner.
mathurine. — Monsieur votre oncle a bien de la bonté.
dcval. — Cela vaut la peine d'y penser. (.4 Lucette.) -Vous ne savez pas ce qui m'est arrivé ce matin"?
lucette. — Non.
duval. — J'ai reçu une lettre fort tendre de la fille de ce gros paysan... comment l'appelez-vous donc?... qui a l'honneur de vous appartenir.
lucette. — Qui? mon oncle Thomas?
duval. — Justement. Sa fille, qui n'est pas trop mal, en vérité, m'écrit qu'elle m'adore; que mon amour pour vous la fait mourir de chagrin; qu'elle est fille unique et fort riche; qu'elle s'estimera la plus heureuse des femmes si je veux bien.... (Il s'aperçoit que Mathurine l'écoute, et il s'interrompt pour lui dire) : Mon oncle m'a recommandé de vous dire, au sujet de ce titre, que son frère, procureur à Paris, vous servira de tout son cœur. Et c'est un homme sur lequel on peut compter, un homme •du plus grand mérite : il a ruiné plus de vingt familles, avec bien moins de moyens que ce titrc-là n'en fournit.
mathurine. — Oh! je le crois.
duval. — Je vous conseille de vous en occuper. (A Lucette. J'ai répondu que mon cœur était pris; que je la plaignais de toute mon âme, mais que j'avais déjà l'habitude de vous faire des sacrifices, puisqu'enfin vous seule m'empêchiez de retourner à Paris, où cinq ou six femmes de la première volée sont malades de mon absence... (A Mathurine.) Que faudra-l-il dire à mon oncle?
mathurine. — Vous le remercierez de ma part, et vous lui direz qu'avant toutes choses je serais bien aise de voir le titre dont il s'agit. Si vous voulez me l'apporter tantôt, nous en raisonnerons ensemble.
duval. — Écoutez, c'est aujourd'hui dimanche : tout le monde est déjà assemblé sur la place pour danser; je vais y mener mademoiselle Lucette, et de là je cours chercher le titre, que je vous apporte dans l'instant.
lucette. — Mais vous reviendrez danser après?
duval, à demi-voix. — N'en doutez pas. (Haut.) Mademoiselle, il faut que les affaires marchent avant les plaisirs : mais on peut tout arranger en s'y prenant bien.
mathurine. — Je vais vous attendre ici.
lucette, à sa mère. — Gomme il est raisonnable pour son âge, et comme il est poli!
duval. — Eh bien! venez-vous sur la place? Je suis sûr que tout le monde vous désire. (// chante.)
Allons danser sous ces ormeaux; Venez, venez, belle Lucette; Allons danser sous ces ormeaux, J'entends déjà les chalumeaux.
A tous les jeux que l'on apprête Vous seule donnez des appas :
Si l'on ne vous y voyait pas, Dimanche ne serait point fête.
lucette, à Mathurine. — Comme il est aimable! Oh! ma mère, me voilà décidée; et vous n'avez qu'à dire à l'autre de prendre son parti. {Lucette donne le bras à Duval, et ils s'en vont en ckati' tant : )
Allons danser sous ces ormeaux; Venez, venez, belle Lucette; Allons danser sous ces ormeaux, J'entends déjà les chalumeaux.
{Ils sortent.)
mathurine, seule. — Tout est perdu, ma fille aime Duval; et ce qui la séduit en lui me prouve clairement qu'elle sera malheureuse. Si je voulais me servir un moment de mon autorité de mère, je suis bien sûre que Lucette obéirait. Obéir! ce mot-là tue tout. D'ailleurs c'est un mauvais moyen. En m'opposant à son amour, je ne le rendrai que plus fort; je ferai haïr Arlequin, en ordonnant qu'il soit aimé. Ah! Lucette, Lucette, je ne veux que te rendre heureuse, et pour y parvenir il faut que je ruse avec toi. Hélas! que nous payons cher le bonheur d'avoir des enfants A peine sont-ils nés, que mille maux les menacent : ils n'en souffrent que lorsque ces maux sont venus; leur mère en souffre même avant qu'ils viennent. Dans la jeunesse, des dangers plus grands : passionnés pour tout ce qui peut leur nuire, travaillant avec ardeur à devenir malheureux, et ne se souvenant de leur mère que quand ils ont à l'affliger. Je sais tout cela, je me le répète souvent, et un sourire de ma fille me le fait toujours oublier. Allons, prenons courage : puisque nous les aimons tant, il faut bien cependant que le plaisir passe la peine. Mais voici ce pauvre Arlequin; il me fait pitié.
arlequin, pleurant. — Ah! mon Dieu! mon Dieu! que je suis à plaindre.
mathurine. — Qu'as-tu donc, mon ami? tu pleures.
arlequin. — Sans doute, je pleure; et je n'en ai que trop sujet.
mathurine. — Que t'est-il arrivé?
arlequin. — Vous savez bien ce sansonnet que j'élevais depuis plus d'un an, et qui disait si bien : J'aime Lucette, j'aime Lucette...,
mathurine. — Eh bien?
arlequin. — Eh bien! comme mademoiselle Lutette a l'air de ne plus m'aimer j'ai cru que c'était le moment de lui donner le sansonnet, afin qu'au moins elle se souvînt de moi quand le sansonnet lui dirait : J'aime Lucette. En conséquence, je l'ai tiré de sa cage, je lui ai attaché à la patte le plus beau ruban de ma mère, et j'ai été pour le porter à mademoiselle votre
2*>6 THEATRE DE Ft.ORlAN
fille... Ah! mon Dieu! mon Dieu! c'est bien à présent qu'il n'y a plus d'espérance! ' (Il pleure.)
mathurine. — Eh bien! as-tu vu ma fille?
arlequin. — Sûrement je l'ai vue, je l'ai rencontrée avec M. Duval, qui s'en allait à la danse. Pardi! ils chantaient tous deux comme deux rossignols : cela m'a fait un peu de peine; mais cependant je n'ai pas dit autre chose que d'ôter mon chapeau, et j'ai présenté le sansonnet à mademoiselle Lucette. Ah! c'est là, c'est là que j'ai bien vu que j'étais perdu.
mathurine. — Explique-toi donc, car tu m'impatientes. Que t'a dit ma fille?
arlequin. — Ce qu'elle m'a dit? je le sais bien ce qu'elle m'a dit, et je m'en souviendrai longtemps.
mathurine. — Mais si tu veux que je le sache, il faut aussi me le dire
arlequin. — Elle m'a dit qu'elle n'aimait point tous ces animaux-la qui disaient toujours la même chose. Ainsi, a-t-elle ajouté, vous et votre sansonnet pouvez vous aller promener; je vous donne la clef des champs. En disant ces paroles, elle a lâché le ruban, et le sansonnet s'est envolé, en répétant : J'aime Lucette, j'aime Lucette.
mathurine. — Ce trait-là n'est pas de ma fille. Et qu'as-tu fait?
arlequin. — Moi, je n'ai pas pu m'envoler! je suis resté pétrifié; et, malgré cela, mon cœur disait, toujours comme le sansonnet : J'aime Lucette.
mathurine. — C'est ce malheureux Duval qui a sûrement engagé ma fille à une si mauvaise action.
arlequin. — Oh! madame Mathurine, tout est fini : ce dernier trait me fait voir clair; votre fille ne m'aime plus du tout. Il faut que je prenne mon parti et il est pris.
mathurine. — Je n'ose te donner beaucoup d'espérance, et il ne m'en reste guère à moi-même. Cependant....
arlequin. — Oh! après l'histoire du sansonnet, il n'y a plus de cependant : mon parti est pris, madame Mathurine, mon parti est pris. Dès que le sansonnet a vu qu'on ne l'aimait plus, il s'en est allé tout de suite : le sansonnet a eu raison.
mathurine. — Ecoule-moi : j'imagine un moyen dont l'exécution est difficile; je risque même beaucoup à l'entreprendre. Mais s'il me réussit, avant la lin du jour nous serons tous heureux.
aiu.equin. — Excepté moi.
mathurine. — Le serions-nous sans toi, nigaud? Mais n'est-ce pas Duval qui vient là-bas?
arlequin. — Eh! mon Dieu, oui : cette figure-là ni'' poursuit toujours.
mathurine. — Laisse-nous seuls; je vais lui tendre un piège, où j'espère qu'il sera pris. Va m'attendre fin/, ta mère.
arlequin. — oh ! je n'attends plus, je suis décidé. Mais je vous reverrai, madame Mathurine, je vous reverrai, cai je fous aime beaucoup, et je viendrai vous dire adieu. Adieu, madame Mathurine; je reviendrai vous dire adieu. (// sort.)
mathurine, seule. — Voici Duval; il doit être bien difticile de le tromper : puisse ma tendresse pour ma fille me donner tout l'esprit dont j'ai besoin !... Ah ! vous voilà, monsieur Duval! je ne vous attendais plus.
duval. — J'avais à vous remettre quelque chose qui peut vous être utile, vous m'avez promis de causer avec moi; voilà deux motifs bien puissants pour me rappeler près de vous.
mathurine. — Oui; mais vous étiez avec ma fille, et je m'étonne que vous vous soyez souvenu de moi.
duval. — 11 est certain qu'en regardant mademoiselle Lucette il est permis de tout oublier : elle vous ressemble beaucoup.
mathurine. — Ah! monsieur Duval, vous lui volez cette douceur-là. Pour ne plus vous obliger à mentir, parlons d'autre chose. Où est ce titre avec lequel je pourrais réclamer les biens de la famille d'Arlequin?
duval. — Le voici, madame. (Elle veut le prendre, Duval s'y oppose.) Mais je ne peux vous le laisser qu'autant que vous en ferez usage, et que mon oncle sera chargé du procès. Telle est sa volonté, que je n'ai pu faire changer. Si, par exemple, vous veniez à marier mademoiselle votre fille, et que vous fussiez bien aise d'augmenter sa dot en lui abandonnant ce titre, alors mon oncle se ferait un plaisir de vous le céder.
mathurine. — On ne peut pas être plus obligeant. Mais, monsieur Duval, ce titre est personnel à moi; c'est à moi seule qu'il appartient : il ne pourrait servir à ma fille que dans le cas où je la ferais mon héritière en la mariant.
duval. — Cela va sans dire; mais personne ne doute de vos intentions à ce sujet. On vous connaît trop bien, madame Mathurine, pour n'être pas sûr que vous donnerez tout à mademoiselle Lucette, que vous lui laisserez choisir l'époux qui lui plaira; et qu'enfin vous n'avez amassé vos richesses que pour avoir le plaisir de lui en faire une dot.
mathurine. — 11 est certain que sans moi ma fille n'aurait pas grand'chose. Son père était pauvre quand je l'épousai, je fis sa fortune. Plaisir bien doux, monsieur Duval, plaisir que je n'ai éprouvé qu'une fois, et qui est le plus grand sans doute que la richesse puisse donner.
duval. — Vous retrouverez ce plaisir, madame Mathurine, vous le retrouverez, quand vous direz à l'époux qu'aura choisi mademoiselle Lucette : Mon ami, tu es aimable, et ma fille t'aime; c'est son métier : mais tu es pauvre, et je te donne toute ma fortune; voilà le mien. En prononçant ces paroles, vous remettrez dans ses mains vos contrats, vos baux, vos billets, votre argent; vous jouirez de sa surprise, de sa reconnaissance. Ah ! quel moment, madame Mathurine! quelle satisfaction pour monsieur votre gendre et pour vous! Tenez, moi je suis né très sensible, et mon cœur est ému à cette seule idée. Il me semble que je vois tout cela, et je sens la joie..., les transports..., le plaisir.... Oh 1 c'est un beau moment, madame Mathurine!
rLonuui i 7
MATHimiNE. — J'en conviens. Mais je n'ai pas trente-quatre ans; j'ai un cœur tout comme une autre : il est possible que \r trouve quelqu'un qui me plaise; il est encore possible que je plaise à quelqu'un. N'est-il pas vrai, monsieur Du val? on a vu des choses plus extraordinaires.
duval. — Pour cela, madame, ce ne sérail point du tout singulier.
mathurine. — Eh bien! si après avoir mis d'un côté le bien qui revient à ma fille, je mettais d'un autre le reste de ma fortune, qui est quatre fois plus considérable, et par là-dessus le titre que vous tenez; et que je vinsse avec cette dot trouver un aimable gardon, comme vous, je suppose (il ne faut pas que cela vous fâche, ce n'est qu'une supposition), et que je vous dise : Mon cher ami, vous me plaisez, c'est votre métier; je vous épouse, c'est le mien; je vous donne tout ce que j'ai, c'est mon plaisir; et qu'en prononçant ces mots je vous misse en possession de tous mes biens, de tout mon argent, de tous mes contrats : c'est une supposition, comme vous entendez bien mais vous conviendrez que, dans cette supposition-là, je jouirais bien mieux de la surprise, de la joie, de la reconnaissance de celui que j'enrichirais. Ah! quel moment, monsieur Duval, quelle satisfaction pour mon époux et pour moi! Tenez, je ne le cache pas, je suis encore sensible, et mon cœur tressaille ur. peu à cette idée; il me semble que j'y suis..., et je sens..., en vérité... Oh! c'est un joli moment, monsieur Duval!
duval. — Oui, oui, madame Mathurine: et plus joli encore pour celui qui le passerait avec vous que pour vous-même.
mathurinb. — Allons donc, vous vous moquez. Parlons de quelqu'un qui vaut bien mieux que moi, de ma fille : car si je m'occupe jamais de la supposition que j'ai faite, ce ne sera qu'après l'avoir établie. Tous mes arrangements sont pris làdessus, l'argent qui lui revient est prêt; j'y ajouterai même quelque chose, parce qu'une mère est toujours obligée de faire plus que son devoir : on me permettra de disposer ensuite de ce qui me reste en faveur de la personne que mon cœur aimera le plus.
duval. — Vous raisonnez si bien, madame Mathurine, que chacune de vos paroles pénètre jusqu'à mon âme. Mais votre crand malheur, celui dont je ne puis me consoler, c'est que vous ("les trop riche. Comment voulez-vous qu'un amant un peu délicat ose vous faire sa cour?
mathurine. — Oh! vous sentez bien que je n'irai pas raconter ainsi toute-, mes affaires à un homme qui pourrait m'aimer, Je vous ai tout dit, a vous, parce que l'on ne peut se flatter de rien avec un homme aussi couru, avec rainant, fidèle de madelle Lucctte. Allons, allons, changeons de propos, car cria m'impatiente. Vous venez ici me demander ma fille, nie dire qu'elle vous aime, et que vous l'adorez. Eh bien! tant mieux pour vous. Je vous la donne, sa dot est prête ; le mariage se fera quand vous voudrez.
v>uval. — Mais, madame Mathurine, qui vous dit un mot de tout cela? Voulez-vous me faire la grâce de m'entendre un moment, et de me croire?
mathuri.se. — Vous croire, c'est bien fort! Mais voyons, dépêchez-vous.
duval. — 11 y a trois mois que je suis dans ce village, et que je pourrais être à Paris, où je jouis, sans vanité, d'une existence fort agréable. Il faut donc qu'un puissant motif me retienne ici : et ce motif, que peut-il être, sinon l'amour.
mathurine. — Et je le sais, monsieur, je le sais; ce n'est pas la peine de me le répéter.
duval. — Non, vous ne le savez pas; je n'ai jamais osé vous le dire : mais daignez l'apprendre aujourd'hui, puisque vous n'avez pas voulu le deviner. En arrivant dans ce village, je vis une veuve de trente ans à peu près, plus jolie, plus fraîche que toutes les filles de quinze : un visage rond, un nez retroussé, des yeux vifs et spirituels, trente-deux dents bien blanches et bien rangées, l'air de la franchise et de la gaieté; avec tous ces charmes, un caractère d'or, bon, vrai, sensible, passionné pour faire du bien. Vous jugez que cet être-là me tourna la tète : mais comment oser le lui dire, moi, jeune étourdi, sans esprit, sans aucun de ces agréments qui compensent le défaut de fortune? Je résolus donc de ne jamais parler à cette veuve de l'amour qu'elle m'avait inspiré. Peu de jours après, je rencontre une jeune fille qui lui ressemblait à s'y méprendre: cette seule raison me la fait préférer à toutes les beautés du village; je la distingue, je lui marque des attentions; elle m'accueille, elle accepte mon hommage : et moi, n'osant porter mes vœux jusqu'à l'original, je me trouve trop heureux de les adresser au portrait. Voilà l'histoire de mon amour pour mademoiselle votre fille.
mathurine. — Monsieur Duval, il est impossible de se fâcher d'une pareille déclaration, surtout quand on n'a pu s'empêcher de laisser voir qu'on la désirait : mais enfin c'est le portrait que vous voulez, c'est le portrait qu'il vous faut, et vous ne seriez pas homme à le sacrifier à -l'original.
duval. — Ah! dites un mot, un seul mot, et vous verrez...
mathurine. — Vous abusez de vos avantages. Mais écoutez, monsieur Duval : vous m'avez raconté l'histoire de vos amours, il faut que je vous raconte les miennes. Quand mon mari vint à m'aimer, il faisait la cour à une petite paysanne du village, qui apparemment me ressemblait aussi. Je lui fis entendre que je n'aimais point ces distractions; et j'exigeai qu'il écrivît à mon portrait une lettre bien claire, par laquelle il lui annonçait qu'il ne l'avait jamais aimée, et que tout son cœur était à moi.
duval. — Quel fut le prix de ce sacrifice?
mathurine. — Ma main.
duval. — Vous lui signâtes sans doute, en même temps qu'il écrivit la lettre, une promesse de l'épouser le lendemain?
mathurine. — Le jour même.
duval. — Avez-vous une plume et de l'encre chez vous?
mathurine. — Tout ce qu'il faut.
duval. — Donnez-vous la peine de passer dans votre maison; nous terminerons notre conversation par écrit.
mathurine. — De tout mon cœur, monsieur Duval : eh ! que ne parlez-vous? Souvenez-vous cependant qu'avant tout il faut que ma fille soit mariée, et que le titre soit dans mes mains.
duval. — Avant tout il faut vous plaire, et vous adorer à jamais.
(Ils entrent dans la maison.)
lucette, seule. — Duval est avec ma mère; sans doute il lui demande ma main. Je ne sais si j'en serai bien aise. Duval est aimable, mais son cœur ne vaut pas son esprit; il a trop ri quand j'ai lâché le sansonnet d'Arlequin. Ah! ce que j'ai fait là n'était pas bien. Je vois encore ce pauvre malheureux, interdit, les larmes aux yeux, me regardant sans se plaindre : ce souvenir fait couler les miennes. Ah! qu'on est malheureux quand on a fait quelque chose de mal ! on y pense toute la journée... C'est ce Duval qui l'a exigé. Quand j'aimais Arlequin, il n'exigeait jamais rien qui pût me donner du chagrin... Je ne sais que faire; je suis bien à plaindre. Il faut attendre ma mère., je lui dirai tout; cela me soulagera.
(Arlequin entre; il est en habit de dragon avec le casque et le sabre.)
lucette. — Mais que vois-je? C'est Arlequin... Oui, c'est lui... Je ne me trompe pas. Et comment...?
aklequin, se retirant. — Je vous demande pardon, mademoiselle, c'est madame votre mère que je cherchais.
lucette. — Arlequin, arrêtez! répondez-moi. Que veut dire cet habit? que vous est-il arrivé? Je tremble de frayeur.
arlequin. — Ne tremblez pas, mademoiselle, ne tremblez pas; je n'ai pas le projet de tuer M. Duval, Je ne veux la morl flè personne, que la mienne.
lucette. — Mais expliquez-vous donc, et lirez-moi d'inquiétude. Pourquoi cet uniforme? Vous êtes- vous engagé?
aklequin. — Bagage! je l'étais avec voub; c'était tout mon bonheur, c'était toute ma joie... Vous m'avez donné moti congé, vous m'avez chassé avec ignominie : j'ai été chercher un aulre capitaine, bien moins aimable, mais un peu plus sûr.
lucette. — Est-il possible que vous ayez fait cette folie? esl il b 1 e . . . .'
arlequin. — Mademoiselle, j'ai fajl quelquefois des folies plus dangi reusea : Bar enfin je n'ai engagé que ma vie à mon capitaine : ce qui peut m'arriver de pis. c'esl de la perdre; el une fois mort, on ne souffre [tins. Mais quand on engagé son cœurj quand on le donne, quand on le livre tout entier ;i celle que l'on chérit plus que Boî-même, et qu'après l'avoir accepté elle !<■ dédaigne, le déchire, le pique de cenl coups d'épingle dans les endroits qu'èll< connaît les plus Bensibles, mademoiselle,
cela fait plus de mal que de mourir, et cela fait mal' bien plus longtemps.
lucette. — Et que dira votre mère? Vous ne songez pas qu'en m'abandonnant vous l'abandonnez aussi?
arlequin. — Ce n'est pas moi qui vous abandonne, puisque je vous emporte dans mon cœur, et que vous m'avez dit : Va-t'en. Quant à ma mère, je n'ai point d'excuse, je le sais, et j'en pleure. Mais madame Mathurine la consolera, prendra soin d'elle pendant mon absence. Je venais l'en prier, je venais lui demander de remplir ma place auprès de ma mère. Ce n'était p is vous que je cherchais, mademoiselle : je voulais partir sans vous voir.
lucette. — Partir! Quoi! vous voulez partir dès aujourd'hui?
arlequin. — Tout à l'heure. Il le faut bien : le capitaine m'a dit que le général était à la veille de donner bataille, et qu'il n'attendait plus que moi pour cela. Vous jugez bien que je ne peux pas faire attendre cet honnête homme.
lucette. — Mais, Arlequin, l'on vous a trompé. Soyez sûr...
arlequin. — Oh ! je le sais bien que l'on m'a trompé, mais ce n'est pas le capitaine. Mademoiselle, ne me retenez pas plus longtemps : je vous le répète encore, ce n'est pas vous que je cherchais, c'est madame Mathurine, votre mère, à qui je veux remettre ce papier. Est-elle chez elle?
lucette. — Elle est en affaire. (Arlequin s'en va.) Vous me quittez donc?
arlequin s'arrête. — Je tâche de m'en aller, mais je ne vous quitte pas.
lucette. — Arlequin...
arlequin. — Eh bien? (Il revient.)
lucette. — Que je suis malheureuse!
arlequin. — Je n'aurais jamais cru que c'eût été à moi de vous consoler aujourd'hui.
lucette.. — N'en parlons plus, puisque votre parti est pris... (Elle pleure.) Dites-moi seulement ce que c'est que ce papier que vous voulez donner à ma mère.
arlequin, refusant de le montrer. — Oh ! ce n'est rien, mademoiselle, ce n'est rien.
lucette. — Comment! je ne peux pas le voir?
arlequin. — Vous le verrez quelque jour : ce n'est pas mon intention que vous le voyiez clans ce moment.
lucette. — Je vous en prie.
arlequin. — Vous me priez! vous me priez de quelque chose, vous! Voici donc encore un petit moment de bonheur.
lucette. — Laissez-moi lire. (Elle prend le papier, et lit :) « Mon testament. » Comment! votre testament?
arlequin. — Sans doute : puisque l'on m'attend pour cette bataille, il faut bien mettre un peu d'ordre dans ses affaires.
lucette, continuant. — « Comme ainsi soit que dès que l'on n'est plus aimé dans ce monde, on n'a rien de mieux à faire que d'en sortir, j'ai pris mon parti de profiter des bontés d'un capi-
taine qui veut bien m'envoyer à la bataille. J'espère qu'aussitôt que j'y serai arrivé, mon affaire sera finieie plus promptemenl possible; et c'est alors que je prie madame Mathurine, mère de mademoiselle Lucette, de vouloir bien être mon exécutrice testamentaire.
« D'abord, je demande pardon à ma mère de m'être fait tuer sans sa permission : mais comme c'est le premier chagrin que je lui ai donné, j'espère qu'elle me le pardonnera pour cette fois; l'assurant bien, du fond de mon àme, que jamais il ne m'arrivera plus de rien faire qui lui déplaise, et que je ne regrette de ce monde que le bonheur et le plaisir de l'aimer.
« Je donne et lègue à mademoiselle Lucette tout le bien paternel dont je peux disposer, sans mettre ma mère mal à son aise; lui pardonnant ma mort et tout ce qu'elle m'a fait souffrir, et désirant, de toute mon âme, qu'elle soit heureuse avec celui qu'elle m'a préféré. Je mets pourtant la condition à ce legs, que le premier garçon de mademoiselle Lucette sera nommé Arlequin, et qu'elle pensera quelquefois à moi en aimant et en caressant Arlequin, ce qui m'empêchera de m'ennuyer dans l'autre monde.
« Je donne encore et lègue une petite pension alimentaire au petit chien Aza, que j'ai donné à mademoiselle Lucette; sentant iVirt bien que ce petit chien ne sera plus aimé de sa maîtresse quand elle aura épousé mon rival, et ne voulant pas que ce bon petit chien, qui a été mon camarade, meure de faim pour avoir déplu comme moi.
« Voilà à quoi se réduisent toutes mes volontés : c'est la première et la dernière fois que j'en ai d'autres que celles de mademoiselle Lucette.
« Signé : Arlequin. »
(Arlequin veut reprendre le testament; Lucette le retient.)
Arlequin, gardez votre bien; mais laissez-moi cet écrit : il ne nittera jamais; je le lirai toute ma vie, du moins jusqu'à ce que mes larmes l'aient effacé.
arlequin. — Vos larmes! Quoi! vous pleurez! Et de quoi pleurez-vous? Que vous est-il arrivé, mademoiselle Lucette? Ah ! parlez, contez-moi vos peines : j'ai bien cédé votre bonheur a M lhiv.il. mais jo ne veux céder à personne vos chagrins, i ucette. — Mon ami...
arlequin. — Oui, je suis votre ami, je le suis toujours, je le
tanl que je vivrai. Vous n'avez plus voulu être mon amie,
m'avez ôté votre amitié; c'est un bien grand malheur pour
moi : mais ce qui l'a un peu soulagé, c'est que je n'ai jamais
pu fous oter la mienne, liépondez-moi donc, qu'avez-vous?
qu'est-ce qui vous chagrii
u cette. — Le repentir, la honte d'avoir pu vous méconnaître
un moment, d'avoir été ingrate envers vous. Ma vanité, mon
i onl égarée : mon cœur n'a pas été coupable, mon cœur
vous a toujours aimé, Arlequin, soyez-en bien sûr : et cet amour si vrai... -
arlequin. — Que dites-vous donc, Lucette? Répétez, répétez, je vous en prie. Je n'ai sûrement pas bien entendu. Vous m'aimeriez! vous m'aimeriez encore ! Hélas! mon Dieu! votre changement a pensé me faire mourir de douleur, votre retour me ferait mourir de joie. Je n'ai pas besoin d'aliar à la bataille, vous me tuerez quand vous voudrez.
lucette. — Oui, je t'aime, je t'ai toujours aimé; je pleurerai toute ma vie le malheur de t'avoir perdu. Je te le dis, je te le répète, je trouve du plaisir à te l'avouer dans l'instant on je ji'espère plus de pardon, où je ne me flatte plu?...
arlequin. — De pardon"! Ma bonne amie, qu'est-ce que c'est que ce mot-là? Quoi! j'allais mourir, tu m'accordes la vie, et tu me parles de te pardonner! Mais c'est à moi de te remercier, puisque c'est moi qui reçois ma grâce.
lucette. — Quoi! tu daignerais...!
arlequin. — Oui, je daignerai être heureux. Car, il ne faut pas t'abuser, toute perfide, tout infidèle que tu étais, je n'ai pu te haïr. Tu l'aurais été cent fois davantage, que je t'aurais toujours chérie. Il dépendait de toi, mon amie, de m'ôter mon bonheur, mais non pas mon amour.
lucette lui tend la main. — Faisons donc la paix, veux-tu?
arlequin. -— De toute mon âme. Mais vous ne danserez plus avec M. Duval?
lucette. — Je ne lui parlerai de ma vie. Mais tu n'iras point à la guerre?
arlequin. — Ah! dame! c'est difficile à arranger, à cause de ce général qui m'attend. Mais, écoute, je lui écrirai qu'il donne toujours la bataille, parce que j'ai eu des affaires, et que je me suis arrangé avec toi; et s'il lui fallait absolument quelqu'un, nous pourrions lui envoyer à ma place M. Duval. Ma mère arrangera tout cela avec le capitaine, qui est un bon homme.
lucette. — Et le sansonnet?
arlequin. — 11 est revenu chez nous. Ce drôle-là s'est douté que nous nous raccommoderions.
lucette. — Puisque tu me pardonnes, je suis heureuse; et je te promets bien que M. Duval ne te donnera jamais de chagrin. Je veux lui déclarer devant toi...
un valet de ferme, une lettre à la main. — Mademoiselle, voici un billet que M. Duval m'a chargé de vous remettre.
lucette. — Je n'en ai que faire; vous pouvez le lui reporter.
le valet. — Oh! je m'en garderai bien, M. Duval me gronderait; il m'a dit de vous le donner, le voilà. Il faut que je m'accoutume à obéir à M. Duval : à présent qu'il va être le gendre de madame Mathurine, il nous ferait enrager tout à son aise.
arlequin. — Que parles-tu de gendre de madame Mathurine?
le valet. — Je dis ce qui est vrai : que M. Duval va épouser mademoiselle Lucette.
2 H THEATRE DE FLÔBIAN
arlequin. — M. Duval va épouser Lucette! Qui t'a dit cela?
le valet. — Je le sais bien peul-être, puisque j'ai ordre d'aller chercher M. le tabellion pour le contrat de mariage et d'amener en mê.ne temps les ménétriers. Madame Matlmrine fait là une sottise : si elle m'avait consulté, je lui aurais dit de vous donner plutôt sa fille; car, en vérité, quoique vous soyez un petit peu innocent, je vous aimerais cent fois mieux pour maître que ce petit freluquet. Mais je perds mon temps à babiller; vous avez votre lettre, bonsoir. Dieu vous maintienne en joie!
(Il s'en va.)
arlequin. — Gomment! vous me promettez de ne plus danser avec M. Duval, et vous allez vous marier avec lui!
lucette. — Mon ami, je te réponds, je te jure que je l'ignore, que ma mère ne m'en a pas parlé, et que rien au monde ne pourra m'y faire consentir.
arlequin. — Je vous crois, Lucette, je vous croirai toujours : voilà pourquoi ce serait bien mal à vous de me tromper. Mais lisez votre lettre; que je ne vous gêne pas.
lucette. — Non, mon ami, c'est à toi de la lire, c'est à loi d'en faire tout ce que tu voudras.
arlequin. — Point du tout; elle n'est pas pour moi...
lucette. — Elle est pour toi, puisqu'elle me regarde. Je ne puis ni ne veux avoir de secret pour le maître de mon cœur : prends cette lettre, lis, et ne te fâche pas des expressions de tendresse qu'elle contient. Duval croit m'épouser, il m'adore, il parle sûrement de son bonheur avec toute la vivacité de son amour : pardonnc-le lui, mon ami, et sois bien sûr que plus cette lettre est tendre, plus j'ai du plaisir à te la sacrifier.
arlequin. — Allons, voyons donc, puisque vous le voulez... Gela me fait pourtant un peu de peine; je n'aime pas à entendre dire par un autre ce que je voudrais penser et dire tout seul. Mais allons, il faut s'y résoudre, quand ce ne serait que pour m'instruire, et voir un peu avec quelles douceurs M. Duval tourne si bien la tête aux jeunes filles.
(// ouvre et lit.)
« Mademoiselle,
« J'ai été poli et galant avec vous comme je le suis avec toutes les femmes, et vous avez pris cette galanterie pour de l'amour. J'en suis d'autant plus fâché, que vous m'avez offert votre coeur, et qu'il m'est impossible de l'accepter, puisque le mien est tout entier à celle à qui je vais m'unir.
« Duval. »
lucette, riant. — C'est toi qui t'amuses à faire cette lettre-là?
arlequin. — Moi? je n'ai jamais l'ail ni écrit de pareilles impertinences; je lis ce qu'il y a.
lucei ik, prend lu lettre. — Cela n'est pas possible.
ARLEQUIN. — Voyez vous-même.
lucette, après avoir lu. Ah! le traître! Mon .nui, ne m'accable pas; je n'avais pas encore reçu cette lettre : je ne m'attendais
JV£ le Tabellion. écrivez enio mon mari.mon amant, mon ami, s appelle Arlecpin .
L I ÀùlriBwr çto
Le. T#âw Scalp
pas à la recevoir, quand je t'af rendu mon amour, quand je t'ai dit...
arlequin. — Ne parlons plus de rien, Lucette. Si ta faute n'avait pas été punie, j'aurais pu te la rappeler quelquefois pour te faire enrager; mais après cette lettre-ci, je mériterais que tu m'oubliasses tout à fait si je pouvais m'en souvenir un seul moment. (Il déchire la lettre.) Parlons de notre mariage. Je t'aime plus que jamais; je ne t'ai jamais vue si belle, si jolie qu'aujourdhui; et tout mon bonheur, toute ma confiance, toute ma gaieté, sont revenus dans mon cœur.
lucette. — Ah! mon cher Arlequin, combien je sens ton procédé!...
arlequin. — tye sens que ma joie, c'est tout ce que je demande, et oublie à jamais tout ce qui n'est pas ta mère ou moi... Mais voici madame Mathurine avec monsieur le tabellion, et... toujours ce monsieur.
mathurine, entrant avec Duval. — I\Ia fille, voici le moment de terminer bien des affaires. Monsieur le tabellion nous aidera; il porte avec lui ton contrat, où le nom de ton mari est en blanc : c'est à toi, comme de raison, à le remplir. Vois si tu veux du temps pour te décider, ou si tu peux t'expliquer tout de suite.
lucette. — Grâce au ciel, ma mère, je n'ai pas besoin de réflexion pour faire écrire sur ce papier le nom qui a toujours été dans mon cœur. (Au tabellion.) Monsieur le tabellion, écrivez que mon mari, mon amant, mon ami, s'appelle Arlequin.
arlequin. — Oui, monsieur, entendez-vous! et n'oubliez aucune de mes qualités.
le tarellion. — Je vous en fais mon compliment. Mais est-ce là votre habit de noces?
arlequin. — Non, c'est mon habit de la veille.
mathurine. — Ta mère sort de chez moi; elle savait déjà la folie que tu as faite, et elle est allée chez le capitaine pour acheter ton congé.
arlequin. — Elle a raison, ma mère, car voici mon colonel; et je quitte le capitaine pour suivre le colonel. Je sais ce que c'est que la subordination.
mathurine. — Ce n'est pas tout. Voici un titre avec lequel je pouvais ruiner ta bonne mère et toi-même. Tant que tu le saurais dans mes mains, tu te croirais obligé de m'aimer, pour que je n'en fisse pas usage. Il faut que tu m'aimes, comme ti> le disais tantôt, seulement pour ton plaisir : tiens, voilà toh titre. (Elle le déchire.)
duval. — Ah, madame!
mathurine. — Un moment! Sais-tu qu'il m'en a coûté, ma fille, pour assurer le repos du bon Arlequin, de sa mère, et pour faire avouer à monsieur qu'il ne t'avait jamais aimé, une promesse de mariage, qu'il faudra bien tenir si monsieur l'exige, après certaines dispositions qu« je veux faire auparavant. Monsieur le tabellion, écrivez que, par-dessus la dot qui revient à
268 THEATRE DE FLOHIAN
ma fille, je lui donne dès aujourd'hui tout ce que Je possède dans le monde, et tout ce que je pourrai jamais posséder; que je me remets entièrement à sa disposition. Et expliquez cela de manière qu'il soit aussi clair que tout mon bien est à ma fille, comme il est clair qu'elle a tout mon cœur.
lucette. — Ah ! ma mère !
mathurine. — Laisse-moi parler. A présent, monsieur, qu'il ne me reste plus que les appas qui vous ont séduit, si vous voulez ma main, vous n'avez qu'à dire, je subirai mon sort. Mais votre fortune dépendra de mademoiselle Lucette : c'est à elle à me faire une dot pour me forcer à un mariage que je déteste. Demandezdui donc ses intentions : voilà ma main.
duval. — Madame, il m'est impossible de vous exprimer à quel point cette plaisanterie-là m'enchante. Je suis ravi d'y être pour quelque chose. Je vous rends votre promesse. En vous épousant, nous serions tous deux malheureux; en ne vous épousant pas, nous sommes tous les quatre contents : il n'y a pas de comparaison. Et, d'après ce calcul, je crois n'avoir rien de mieux à faire que de prendre congé de la compagnie.
mathurine. — Vous devinez notre avis.
arlequin le rappelle. — Monsieur, monsieur!
ouval. — Quoi?
arlequin. — Gomme vous avez beaucoup d'esprit, et que je ne suis qu'une bête, ne pourriez-vous pas me faire quelques petits couplets sur mon mariage? Je vous serais bien obligé.
mathurine, n Arlequin. — Allons, mon ami; allons faire la noce chez ta mère; je veux lui porter un bouquet, et en recevoir un de sa main : le jour du bonheur des enfants est la fête des bonnes mères.
COMÉDIE EN TROIS ACTES, EN PROSE
Représentée sur un théâtre de société le 1" novembre 1792.
PERSONNAGES
MARCELLE, vieille paysanne.
FIRMIN, son fils.
THIBAUT, paysan du village.
AGATHE, sa fille.
GIRAUT, fermier.
La, scène est dans un village.
Le théâtre représente des arbres et des maisons; celle de Marcelle se distingue sur un des côtés de la scène. Marcelle, assise devant sa porte, file sa quenouille; Firmin, son fils, assis auprès d'elle, tient un livre dans ses mains.