LIVRE IV
Il faut l'avoir connu l'affreux malheur de vivre loin de ce qu'on aime, pour pouvoir se faire une idée des ravissements qu'éprouve notre âme lorsqu'on lui rend le bien qu'elle avait perdu. Il faut avoir répandu les larmes amères de l'absence pour sentir toute la volupté des douces larmes du retour. Je te plains, malheureux amant qu'un sorl cruel a force de quitter l'objet de tes vœux. Chaque pas que lu fais ajoute à tes maux, chaque heure le rappelle un plaisir perdu; tu calcules avec désespoir tous les instants qui s'écouleront avant la fin de ton exil; tu crois les abréger en les recomptant. Tu porfs sans cesse les yeux sur le chemin qui conduit aux lieux où lu laissas ton cœur; tu le mesures avec effroi; et le voyageur que tu découvres sur cette route te semble jouir d'un destin plus heureux que celui des rois. Je te plains; mais que tu seras digne d'envie le jour où tu revoleras vers elle, le jour où, reconnaissant de loin sa maison, lu la verras à sa fenêtre attendre l'heureux instant qui doit payer tant de chagrins! Ah! cet instant..., s'il se prolongeait, tu ne pourrais le supporter; ton àme, qui trouva de la force contre les maux, serait accablée de tant de bonheur.
Némorin l'éprouvait, on traversant le fleuve, en se retrouvant dans cette vallée qu'il n'avait plus espéré de revoir; en songeant qu'il allait vivre auprès d'Estelle, l'aimer, le dire hautement, et la posséder avant peu de mois. Cette idée, cette espérance, l'émotion qu'il ressentait, lui ôtaient presque la raison. Il marchait en silence, tenant le bras de sa bergère, le serrant sans cesse contre son cœur, et ue pouvant exprimer son ravissement qu'en pressant contre ses lèvres la main de Rose et de sa maîtresse.
La nuit était tout à fait fermée lorsqu'ils arrivèrent à Massane. Marguerite, inquiète de sa fille, avait envoyé des bergers, avec des pins allumés, pour chercher Estelle, qu'elle croyait égarée. Le plaisir qu'elle ressentit en la voyant paraître avec Némorin fut le premier qu'elle eût éprouvé depuis le trépas de Raimond. Elle embrasse le jeune berger, joint sa main à celle de sa fille: Son cœur t'a choisi, lui dit-elle: ce cœur et le mien ont toujours été d'accord. Sois son époux, Némorin, et puisses-tu la rendre heureuse autant qu'elle est aimée de sa mère !
Estelle et Némorin tombent aux pieds de Marguerite. Cette bonne mère les bénit; puis les relevant avec tendresse : Mes enfants, leur dit-elle, j'attends de vous une grâce. Trois mois sont à peine écoulés depuis la mort de mon digne époux. Permettez-moi de différer votre mariage jusqu'à la fin des six premiers mois. Je sais bien qu'à cette époque ma douleur sera la même, mais mon deuil paraîtra moins grand. D'ailleurs, malgré mon amitié pour Némorin, la seule idée qu'il n'était pas le choix de mon époux semble me prescrire ce retard. Pardonnezle-moi, mes enfants; la déceuce l'exige, et mon cœur le déni nde.
En disant ces mots, Marguerite s'attendrit, les deux amants la consolent, et promettent de ne point parler d'hyménée avant les ïix mois expirés. Némorin, après avou- cent fois remercié Marguerite, Estelle, Rose; Némorin, transporté de joie, retourne dans son ancienne cabane, et se livre à la douce espérance que rien ne peut désormais s'opposer à son bonheur.
Le lendemain, dès l'aurore, il était à la vallée. Estelle et Rose ne tardèrent pas a. l'y suivre. Toutes deux s'arrêtèrent de loin pour considérer le berger allant d'arbre en arbre reconnaître les anciens chiffres qu'il avait gravés. Il imprimait ses lèvres -ur ceux qu'il retrouvait; il écrivait de nouveau ceux que le temps avait détruits. Né.norin, ivre d'amour, ne pouvait se lasser de revoir ces lieux. Il promenait des yeux attendris sur tous les objets qui l'environnaient : il y revenait sans cesse et leur adressait ces paroles :
Je vous salue, ô lieux charmants, Quittés avec tant de tristesse!
Lieux chéris, où de ma tendresse Je vois partout les monuments
Lorsqu'une sévère défense M'exila de ce beau séjour, J'en partis avec mon amour, Et j'y laissai mon espérance.
J'ai retrouvé, dans d'autres lieux, Des eaux, des fleurs et de l'ombrage; Mais ces fleurs, ces eaux, ce feuillage, N'avaient point de charme à mes yeux.
On n'est bien que dans sa patrie; C'est là que plaisent les ruisseaux; C'est là que les arbres, plus beaux, Donnent une ombre plus chérie.
Qu'il est doux de finir ses jours Aux lieux où commença la vie!
D'y vieillir près de son amie, Sans changer de toit ni d'amour!
L'on était alors au commencement de l'été ; tous les troupeaux de la plaine devaient, selon l'antique usage, quitter bientôt les bords du fleuve, pour aller chercher dans les montagnes un ciel moins brûlant et des pâturages plus frais. Les seules brebis d'Estelle formaient un immense troupeau. Un maîlreélait nécessaire pour veiller, dans un pays étranger, sur les pasteurs qui le conduiraient. Tant que Raimond avait vécu, il avait toujours fait ce voyage. Marguerite exigea que Némorin le fît à sa place.
C'est à toi, mon fils, lui dit-elle, de conserver le bien de ton épouse. D'ailleurs ton retour ici, ta passion pour Estelle, l'assiduité que tu ne pourrais t'empêcher de lui marquer, donneraient prétexte à la calomnie. Il faut t'éloigner, Némorin. Conduis nos troupeaux à la montagne; tu reviendras à l'automne; le deuil d'Estelle sera fini : sa main te récompensera du sacrifice que je t'impose.
Cette résolution de Marguerite perça le cœur des deux amants; mais ils en sentirent la nécessité. La bergère elle-même, malgré la douleur que lui causait la seule idée de se séparer encore de Némorin, la bergère l'exigea de lui: et le malheureux pasteur, toujours soumis aux volontés d'Estelle, n'osa plus se plaindre dès qu'elle eut parlé.
L'instant du départ des troupeaux est une époque célèbre dàn le pays qu'Estelle habitait. On s'y prépare dès longtemps. Chaqui fermier, chaque pasteur marque ses brebis d'une lettre ou d'ui chiffre; il assemble les bergers qui doivent les conduire à I montagne, leur donne ses ordres, ses conseils, leur fournit di • armes et des provisions. Le jour, le moment sont fixés pom que tous les troupeaux d'un village se réunissent dans le même lieu. C'est de là qu'ils partent ensemble.
La marche est ouverte par les chèvres, troupe indocile et légère qui s'avance la tête levée, bondit, s'écarte, revient, choisit
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es chemins les plus difficiles, s'élance au sommet des rochers, s'y arrête pour brouter l'extrémité de la verdure, ne redoute ni berger ni chien, et n'obéit qu'à son caprice.
Après elles viennent les béliers, dont on a découpé la toison pour les peindre de couleurs diverses. Leurs cornes sont entourées de rubans. Leur fierté, leur gravité s'augmentent encore par ces ornements. Ils marchent suivis des chiens, armés de colliers brillants dont les pointes d'acier reluisent au soleil. Ces surveillants, soumis et fidèles, cèdent le pas aux béliers quand il n'y a point de danger à craindre, mais le reprennent au moindre péril.
Derrière eux on voit s'avancer les jeunes moutons et leurs mères; troupe innombrable, dont les sonnettes accompagnent les bêlements des brebis, les aboiements des chiens, les chansons des jeunes bergers.
Ces derniers ferment la marche. Parés de leurs plus beaux habits, ils ont orné leurs chapeaux et leurs flûtes des bouquets qu'ils tiennent de leurs maîtresses. Armés d'épieux au lieu de houlettes, un air guerrier vient se mêler à leur douceur naturelle.Environnés de tous les habitants des hameaux, ils s'avancent en jouant des airs auxquels on répond par des applaudissements. Les bergères sont sur leur passage : plusieurs d'entre elles versent des larmes; toutes font des vœux pour leur prompt retour; toutes, se tenant par la main, suivent les pasteurs jusqu'à un ruisseau où les deux troupes séparées chantent alternativement cette chanson :
LES BERGERS
Adieu, charmantes bergères, Nous quittons ces beaux climats; Nous allons porter nos pas Vers des terres étrangères :
Là, jusqu'à notre retour, Point de plaisir, point d'amour.
LES BERGÈRES
Adieu, nos amis, nos frères; Adieu, fidèles amants; Rapportez des cœurs constants A celles qui vous sont chères; Pour nous,- jusqu'à ce retour, Point de plaisir, point d'amour.
LES BERGERS
Sur ces montagnes lointaines Vos troupeaux s'embelliront :
Mais vos bergers souffriront; Et, pour soulager leurs peines, Ils n'auront dans ce séjour Point de plaisir, point d'amour.
LES BERGÈRES
Le voyageur solitaire
Qui verra noire pays
S'arrêtera tout surpris,
En disant à la-bergère :
Hé quoi! dans ce beau séjour,
Point de plaisir, point d'amour?
LES BERGERS
Si, pour nous rendre infidèles, Les beautés de ces hameaux Viennent consoler nos maux, Nous dirons : Vous êtes belles; Mais pour nous, jusqu'au retour, Point de plaisir, point d'amour.
LES BERGÈRES
Si quelque amant de la ville Venait, d'un air séducteur, Pour surprendre notre cœur, Nous dirons : C'est inutile; Pour nous, jusqu'à leur retour, Point de plaisir, point d'amour.
Tel est l'ordre de cette fête, que Némorin vit arriver avec tant de douleur. Il ne se trouva point au départ : de si nombreux témoins auraient gêné ses adieux. Tandis que tous les troupeaux se rassemblaient à la vallée, Estelle et Némorin s'étaient promis de se rendre à la fontaine des Aliziers.
Ils y arrivèrent tous deux bien avant l'heure convenue. Rose accompagnait son amie. Dès que Némorin aperçut sa bergère, il courut au-devant d'elle; Estelle précipita ses pas vers lui. Ils s'abordent, veulent se parler, et ne peuvent prononcer une parole; un poids terrible les oppresse; ils se regardent en pleurant, se prennent tous deux par la main, et toujours gardant le silence, ils viennent s'asseoir près de la fontaine. Rose s'arrête derrière eux.
Il faut donc vous quil 1er encore ! s'écria louf à coup le berger; il faut aller souffrir de nouveau les tourments qui m'ont pensé donner la mort! et c'est vous qui l'avez voulu! c'est vous qui l'avez commandé! Ah! je vous obéis, Estelle; mais vous apprendrez bientôt ce qu'il m'en aura coûté.
En disant ces mots, Némorin quitte la main de la bergère, et détourne ses yeux pleins de larmes. Estelle fut quelques instants sans répondre. Enfin, d'une voix entrecoupi-.- :
Voilà, dit-elle, comme tu me consoles! voilà comme celui qui possède mon cœur prend BOin d le ménager] Ingrat, c'est moi qui demeure, et c'est toi qui o^es te plaindre! c'est toi qui oses comparer ce départ à celui que je ne peux me rappeler sans
frémir! Songe que le moment de ton retour est marqué, que la main d'Estelle t'attend, que rien ne viendra plus troubler...
Ah! pardonne, ma chère Estelle, s'écria le pasteur en reprenant sa main, pardonne au délire de la douleur. Je te quitte, je te quitte; ce mot affreux me prive de ma raison. Les plus tristes pressentiments viennent accabler mon âme : les idées les plus funestes me poursuivent; une voix secrète m'avertit que je louche au plus grand des malheurs... 0 mon amie! ma douce amie! jure-moi de m'aimer toujours : lu me l'as dit mille fois; j'ai besoin de l'entendre encore; j'ai besoin que tu me répètes le serment de ne pas m'oublier...
T'oublier! interrompt Estelle : eh! regarde où tu me laisses-, ici tout est plein de toi, ici je te verrai partout. Celle prairie, cette fontaine, ta maison, celle de manière, tout ce qui m'environnera, tout ce qui frappera ma vue, me rappelera Némorin. Je viendrai tous les jours à celte fontaine, et mes larmes baigneront la place où tu es à présent assis. Je passerai devant ta maison; je rentrerai dans la mienne, et toutes deux seront un désert. Ah! mon ami, mon bien-aimé, ne crains pas que je t'oublie; craignons plutôt.... Tes terreurs viennent de passer dans mon àme; j'éprouve, comme toi, d'affreux pressentiments. Hier au soir l'oiseau de la nuit est venu sur ma fenêtre; j'ai entendu ses cris funèbres jusqu'à la naissance du jour. Mon ami, mon doux ami... Ah! ne pars pas; reviens près de ma mère; nos larmes l'apaiseront; ne pars pas, mon cher Némorin; reste avec la moitié de toi-même. Dis, mon ami, réponds-moi, réponds-moi : veux-tu ne pas partir?
Rose entendit ces paroles, et se pressa d'arriver. Némorin allait consentir à ce que désirait Estelle. La sage Rose s'y oppose; elle leur rappelle à tous deux la volonté de Marguerite, les bruils injurieux pour Estelle qu'occasionnerait le retour de Némorin, le respect, l'obéissance qu'ils devaient à leur tendre mère, surtout la peine qu'ils lui causeraient.
Rose parlait, les amants pleuraient; ils cédèrent aux raisons de Rose. Némorin se lève pour partir; mais Estelle le retient : elle lui donne un bracelet de ses cheveux que le berger mit sur son cœur; puis, pressant ses lèvres sur la main d'Estelle, il prononce adieu, le répète encore, et ne peut se résoudre à se mettre en marche. Estelle aussi répétait adieu, lui disait de partir, et ne retirait pas sa main. Enfin Rose les sépare; et, maigre les pleurs, malgré les cris de Némorin, elle entraîne la triste Estelle, qui retournait encore la tête, et s'arrêtait pour lui tendre les bras.
La berger, immobile, la suivait des yeux. 11 ne la vit bientôt plus : alors, faisant un effort, il s'éloigne de Ja fontaine, et prend le chemin de Lézan.
Ce fut près de ce village que Némorin rejoignit son troupeau. Il poursuivit sa route vers Anduze, gagna les bois de Valory. et, dirigeant ses pas vers la Melouze, il arrive, après dix jours but les bords du Galaison.
Celait là qu'il devait passer l'été. Son premier soin fut de chercher les pâturages les plus solitaires. Éloigné de tous les autres bergers, occupé de la seule Estelle, il s'enfonçait dans la montagne, il gravissait les rocs escarpés. Impatient de voir finir le jour, il parquait ses moutons bien avant la nuit, et se liât >i t de se retirer dans sa cabane, espérant arriver plus vite au lendemain.
Il avait déjà vu le soleil se coucher dix-sept fois, lorsqu'un matin, absorbé dans sa triste mélancolie, il se lève avant l'aurore, et va s'asseoir sur une roche écartée.
L'aurore ne teignait point encore l'horizon; les étoiles parsemaient de feux brillants la vaste étendue des cieux; la lune, sur son déclin, réfléchissait dans les ruisseaux sa lumière faible et tremblante; l'écho lointain des rochers répondait aux cris monotones des habitantes des marais; toute la contrée était couverte d'un voile sombre; quelques vers luisants, errant <;à et là, se distinguaient seuls dans l'obscurité.
Némorin, après avoir longtemps considéré ce calme profond qui augmentait sa tristesse, tourne ses yeux vers l'orient, et chante ces paroles :
Du soleil qui te suit trop lente avant-courrière, Étoile du matin, fais briller ta lumière! Hélas! pendant la nuit je désire le jour : Mais, dès que ses rayons éclairent la contrée,
Je ne puis souffrir sa durée
Loin de l'objet de mon amour.
Tout est calme, tout dort dans ces tristes montagnes • Les fidèles béliers sont près de leurs compagnes, D'elles, de leurs agneaux, carressés tour à tour; Le ramier dans son nid paisiblement sommeille :
Moi seul je gémis et je veille,
Loin de l'objet de mon amour.
Hé quoi! sûr d'être aimé, certain d'unir ma vie Au digne et tendre objet dont mon àme est ravie, Le plus parfait bonheur m'attend à mon retour! Je me le dis en vain; une terreur secrète
.Me suit, m'agite, m'inquiète,
Loin de l'objet de mon amour.
Ainsi chantait le malheureux berger, et la diligente aurore commençait à couvrir les montagnes de couleur de rose et d'or. Némorin, jadis si sensible aux beautés de la nature, Némorin contemple sans plaisir le majestueux lever du soleil. 11 retournait tristement à son troupeau, lorsqu'il aperçoit de loin une bergère qui venait vers lui. Son premier mouvement fut de fuir, pour ne pas se trouver sur son passage; mais il croit reconnaître cette bergère; il s'arrête en la regardant.
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Elle approche à pas lents, les mains jointes, l'air accablé de fatigue et de douleur. Némorin la considère : quelle est sa surprise en reconnaissant Rose!
Rempli de trouble et d'effroi, il se précipite vers elle, il voit des larmes dans ses yeux. Couvert d'une pâleur mortelle, la bouche ouverte, il n'ose pas lui demander lesujet de son voyage; il attend en silence que Rose ait parlé.
Malheureux Némorin, lui dit-elle, je n'ai voulu confier à personne le triste devoir dont je viens m'acquitter. Estelle me l'a demandé; Estelle a exigé de moi que je vinsse vous porter les dernières expressions de son amour, les derniers adieux de son cœur... Que dites-vous? s'écria Némorin : Estelle ne vit plus... — Estelle vit encore; mais elle est morte pour vous.
A cette parole Némorin tombe sur la terre, privé de tout sentiment. Rose va chercher de l'eau dans une source voisine, la jette sur son visage, l'appelle, lui serre la main. L'infortuné ouvre les yeux, et les tournant douloureusement vers Rose : Achevez-moi, lui dit-il, par pitié, achevez-moi. Estelle a changé! Estelle ne m'aime plus!... Ma vie est un affreux supplice. Estelle a changé! Estelle ne m'aime plus! En répétant ces paroles, il retombe le visage contre la terre; il l'embrasse avec étreinte, comme son dernier asile; il mord les pierres et le gazon, qu'il trempe de larmes amères.
Estelle vous adore, lui répondit Rose; et cet amour qui ne peut s'éteindre, cet amour plus cher que sa vie, doit la rendre à jamais malheureuse. •
A ces mots Némorin relève la tète : Elle m'aime! s'écria-t-il ; elle m'aime! Vous me l'assurez"? Ah! vous ne me trompez pas? Si son cœur est encore à moi, parlez, je puis tout supporter.
Rose lui répète qu'il n'est que trop aimé. Le berger, plus calme, essuie ses pleurs, et nrête une oreille attentive à ce récit de la fidèle Rose.
Huit jours ne sont pas écoulés depuis qu'Estelle me disait encore qu'avant trois mois vous seriez son époux. Nous venions ensemble tous les matins à la fontaine des Aliziers; nous y passions les journées à parler de vous; et quand le retour des glaneuses nous avertissait de regagner la maison, nous retournions près de Marguerite, à qui nous en parlions encore.
Un soir que nous étions occupées de cette douce conversation, nous entendons frapper à la porte, nous tressaillîmes malgré nous. Après nous être remises, Estelle et moi nous allons ouvrir. Jugez de notre surprise en reconnaissant Raimond et Méril! Le premier mouvement d'Estelle fut de se jeter au cou de son père. Elle le tient embrassé longtemps ; et, sans prendre garde à Méril, elle court annoncer à Marguerite l'arrivée de~son époux.
0 mon ami! mes larmes coulent en me rappelant les transports, le délire de Marguerite. Elle ne pouvait croire à son bonheur; elle contemplait Raimond; elle le baignait de ses larmes, et les essuyait sans cesse pour le regarder encore, pour s'assurer que c'était lui qu'elle pressait contre son sein. Raimond. que ses
pleurs étouffaient, faisait de vains efforts pour parler. Piessé tour à tour et à la fois par son épouse et par sa fille, ce vieillard, si peu caressant, ne pouvait suffire aux transports qui l'agitaient dans ce moment.
Enfin, quand leur joie commune fut un peu calmée, Raimond, prenant Méril par la main, le présente à Marguerite et à sa fille. Voilà mon libérateur, lui dit-il; voilà celui qui vous rend votre époux et votre père. Écoutez le touchant récit de ce qu'il a fait pour moi.
Alors, malgré les instances de Méril, Raimond raconte que, la nuit de son arrivée à Maguelonne, des pirates catalans vinrent surprendre et piller la ville. Éveillé des premiers, armé seulement d'un bâton, Raimond se défendit longtemps : mais, accablé par le nombre, il fut blessé, chargé de chaînes, et traîné dans les vaisseaux des vainqueurs, qui repartirent au point du jour. On le conduisit à Rarcelone, où, après sa guérison, les pirates mirent un si haut prix à sa liberté, que le généreux Raimond résolut de rester dans l'esclavage plutôt que de causer la ruine de sa femme et de 'sa fille, en leur faisant savoir son infortune. Résigné à tous les malheurs de sa destinée, il était matelot sur les vaisseaux ennemis, et se reposait un jour sur le rivage de la mer, quand il vit paraître Méril.
Méril, après avoir cru Raimond tué, après nous l'avoir écrit» avait fait vendre ses biens de Lézan pour aller s'établir en Roussillon. Là, instruit par des prisonniers que Raimond était captif à Barcelone, il y courut avec sa fortune. Cette fortune devint le prix de la liberté de Raimond. Le vertueux Méril regarda ce jour comme le plus beau de sa vie. Plus heureux de sa pauvreté qu'il ne le fut jamais de ses richesses, il avait repris avec son ami la route de Massane, où ils venaient d'arriver.
Raimond pleurait en faisant ce récit. Il le termine en prenant la main de sa fille, et disant au Iron Méril : Voilà le seul bien qwi me reste; car tout ce que je possède ne payerait pas ce que t'a coûté ma rançon. Accepte-le, mon ami; non pour m 'acquitter, j'aime à te devoir, mais pour ajouter encore à ce que tu fis pour moi.
En cet endroit, Némorin interrompit la jeune Rose ; C'en est fait, dit-il, mon malheur est au comble : j'admire et j'aime mon rival. Méril a mérité la main d'Kstelle. Qu'ils soient heureux! qu'ils soient heureux! et que je sois le seul à plaindre!
Après ce qu'avait fait Méril, poursuivit Rose, Estelle et Marguerite sentirent bien que rien ne pouvait suspendre un hymen auquel Raymond attachait son bonheur. Ce vieillard, ^ans s'informer de ce qui s'était passé pendant son absence, sans témoigner ni curiosité ni mécontentement pril Estelle en particulier, et, lui montrant sur ses bras m tu r tris les marques récentes encore de ses chaînes : (Jnel jour, lui dit-il en la regardant, épouses-tu mon libérateur? Estelle répondit : Demain.
A ce mot Raimond l'embrassa; mais, voyant qu'elle palissait, il la laisse avec Marguerite, et va préparer cet hymen.
Estelle vous écrivit. J'ai brûlé sa lettre, qui n'aurait fait qu'augmenter vos douleurs. Craignant votre désespoir, mon amie m'a demandé de partir avec Hilaric pour venir vous préparer à cette affreuse nouvelle, pour venir pleurer avec vous, et vous offrir les consolations que l'amitié peut donner. Voilà le motif qui m'a guidée : mon ami, pardonnez-moi tout le mal que je vous fais.
Ils sont donc unis? demanda le berger d'un air sombre. Ils le sont, répondit Rose; et jamais hymen ne fut accompli sous de si tristes auspices. La malheureuse Estelle, pâle, aux yeux rouges de larmes, s'est traînée jusqu'à l'autel. En se mettant à genoux, elle est tombée sur la pierre. Lorsqu'il a fallu prononcer le serment, ses sanglots, ses pleurs, ont étouffé sa voix ; ses yeux se sont fermés à la lumière. Marguerite et moi, qui examinions tousses mouvements, nous nous sommes précipitées vers elle; nous l'avons soutenue sur notre sein. Méril a voulu tout suspendre : mais Estelle, rassemblant ses forces, s'est relevée, a saisi la main de Méril, et, d'une voix ferme, a prononcé le terrible mot qui l'engage à jamais.
En sortant du temple, une fièvre ardente l'a saisie; nous avons tous craint pour ses jours. Méril, à chaque instant occupé d'elle, Méril sans cesse attentif, jamais importun^lui a prodigué les soins les plus tendres. Il y a trois jours que les deux époux ont eu ensemble une longue conversation; en la terminant ils pleuraient, mais Estelle était plus tranquille. Depuis ce moment sa fièvre est calmée, et sa vie est en sûreté, di moins tant qu'elle ne vous reverra pas; mais si jamais vous cherchez sa vue, si vous osez vous présenter devant elle, c'en est fait de mon amie, votre présence la tuera. Je vous demande donc, Némorin, je »ous supplie, par mon amitié constante, parles vertus de votre cœur, par votre amour pour Estelle, de ne point revenir dans votre patrie. Vous n'avez plus d'espoir, tout est fini pour vous. N'ajoutez pas à vos maux en augmentant ceux de votre maîtresse, en allumant la jalousie de Méril, en la rendant à la fois la victime de son père, de son époux et de son amant.
Rose se tut. Némorin garda un farouche silence. Ses yeux secs étaient fixés sur Rose, sans la voir; sa respiration était entrecoupée; il ne pouvait ni parler ni pleurer. Rose attendit quelques instants : ensuite, lui tendant la main : Me haïssezvous? lui dit-elle. Ce mot fit fondre en larmes le berger.
Moi, vous haïr, s'écria-t-il, vous qui seule sur la terre daignez plaindre mes malheurs ! Moi, vous haïr, ma bonne amie! Ah! ce cœur est à vous tant qu'il palpitera. Il n'a pas longtemps à vous aimer.... Au moins son dernier sentiment sera d'obéir à vos conseils. Je vais partir, ma chère Rose : je vais m'éloigner chaque jour davantage d'elle, de vous, de tout ce qui m'est cher; je vais mettre, s'il e>t possible, toute la terre entre elle et moi. Adieu, mon amie, ma seule amie; adieu pour toujours! Rose, pour toujours! Ce mot m'était si doux autrefois! Qu'il m'est amer aujourd'hui! Surtout ne lui parlez jamais de moi, ne prononcez jamais mon nom : dites-lui seulement que je suis parti, que je
vais vivre loin d'elle, me guérir peut-être de mon funeste amour, m 'efforcer d'imiter son exemple, oublier.... Non, Rose, non, jamais, jamais! Dites-lui... dites-lui plutôt que mon dernier soupir sera pour elle: qu'en expirant je prononcerai son nom; que toujours.... Ah! Rose, Rose, mon cœur ne me trompait pas le jour où je lui dis adieu; le sien l'avertissait aussi.... Adieu. Rose, ma chère Rose; adieu, vous ne me verrez plus.
A ces mots, il se jette au cou de Rose et la presse dans ses bras.
Cette bergère, qui de sa vie n'avait souffert qu'un berger lui baisât la main, embrassait elle-même son ami, mêlait ses larmes aux siennes, et le serrait contre son sein. Sa pudeur n'en était point alarmée : tant il est vrai que l'amitié purifie tout ce qui l'approche.
Enfin le malheureux pasteur s'arrache d'auprès de Rose, et s'éloigne d'un air égaré. Rose, effrayée de son désespoir, se lèvt et court après lui. Elle l'appelle, le rejoint, et, résolue à ne point le quitter dans ces premiers moments de douleur, elle s'attache à ses pas.