‹ Œuvres de Florian: Les fables, illustrées d'un port. de FlorianChapitre 43 sur 54 · ROMANCE · texte numérisé non relu

ROMANCE

A Toulouse il fut une helle; Clémence Isaure était son nom :

Le beau Lautrec brûla pour elle, Et de sa foi reçut le don.

Mais leurs parents, trop inflexibles, S'opposaient à leurs tendres feux :

Ainsi toujours les cœurs sensibles Sont nés pour être malheureux.

Elle ordonna que chaque année, En mémoire de ses amours, Chacune des fleurs fût donnée Aux plus habiles troubadours.

Tout son bien fût laissé par elle Pour que ces trois fleurs fussent d'or : Sa patrie, à son vœu fidèle, Observe cet usage encor.

Némorin achevait sa romance, lorsqu'ils arrivèrent au camp du héros. Les deux pasteurs s'arrêtent à cette vue. Ces faisceaux de lances brillantes, ces pavillons dont les banderoles flottaient dans les airs, ces drapeaux, ces étendards, tout cet appareil guerrier les remplissait d'admiration. Le prince s'en aperçut :

Bergers, leur dit-il, voilà nos cabanes : elles sont moins paisibles que les vôtres; mais l'amour les habite aussi. Au milieu du tumulte des armes, nous soupirons ici comme vous, et comme vous nous sommes fidèles.

Comme il parlait, il voit venir au-devant de lui les principaux chefs de l'armée, Je brave Narbonne, le jeune Bernis, le prudeut Crussol, l'aimable du Boure. Ces vaillants guerriers, dont les nobles aïeux furent l'honneur de l'Occitanie, amènent à leur général un soldat de la garnison de Nîmes, blessé et haletant de fatigue. Ce soldat remet à Gaston une lettre de Talleyrand, le gouverneur de la ville, et raconte que, poursuivi par les Espagnols, dont il a traversé le camp, il a reçu deux coups d'arbalète, qui n'ont pas arrêté sa course. Le prince comble de ses dons le soldat, et commande à Némorin d'avoir soin de ses blessures.

Le berger n'avait pas besoin de cet ordre; il a reconnu ce jeune envoyé; c'est Hilaric, c'est l'aimable enfant qui conduisit Estelle au beau vallon. Némorin l'embrasse mille fois. Dès que ses blessures sont pansées, il lui demande quels événements l'ont fait sortir de sa patrie, depuis quel temps il a quitté Massane : il n'ose prononcer le nom d'Estelle, mais il multiplie ses questions sur tout ce qui a rapport à cette bergère.

Tu ignores donc nos malheurs? lui répondit Hilaric. Un détachement de l'armée espagnole a pénétré dans nos retraites, ravagé nos biens, brûlé nos maisons...

Que dis-tu? s'écria Némorin : et tu ne me parles pas d'Estelle!

Elle a fui, répond Hilaric, avec la plupart de nos habitants. Estelle, Méril, .Marguerite, le vieux Baimond, Bose et moi, nous sommes venus chercher un asile dans les murs de Nîmes.

Mais le terrible Mendoze est arrivé dès le lendemain; Mendoze a bloqué la ville. Notre gouverneur va manquer le vivres; il a l'ait demander un soldat qui voulût teuler de passer à travers le camp espagnol, pour porter une lettre à Gaston; je me suis olï'ert. J'ai réussi, et votre prince est instruit que, s'il tarde encore di-ux jours, Nîmes est forcé de se rendre. Ainsi parla le jeune Hilaric. Némorin lui fait repéter qu'Estelle est échappée à tous les dangers, il apprend, avec un plaisir mêlé d'amertume, que Méril n'est occupé que du bonheur de sou épouse; qu'il a plusieurs fois exposé sa vie pour la défendre dans sa fuite, et que, depuis son arrivée à Nimes, aucun soldat n'a montré plus de zèle, plus de valeur que Méril.

Pendant que N<morin applaudissait aux qualités de son rival, Gaston assemblait son conseil de guerre, et décidait la bataille contre Mendoze. Tous les obstacles sont prévus, toutes les heures sont calculées: mais il était important d'envoyer cette nuit même au gouverneur de la ville, afin qu'il préparât une sortie qui devait assurer la victoire. Hilaric, blessé, ne pouvait plus retourner à Nimes. Il fallait qu'un autre envoyé fit, avant le jour, douze lieues, et pût échapper aux gardes ennemies. L'entreprise était périlleuse. Némorin se présente.

Gaston l'embrasse, et lui remet une lettre pour Talleyrand. Isidore ne veut point quitter son ami; tous deux s'arment d'une lance, et se nieitent en marche aussitôt.

Animés par tous les motifs qui ont du pouvoir sur les âmes ardentes, les deux amis franchissent en six heures le long espace qu'ils ont à parcourir. Le premier crépuscule ne paraissait point encore, qu'ils étaient près du camp espagnol. Pour l'éviter ils prennent un circuit, et vont gagner le côté de la ville qu'ils croient le moins gardé.

Mais le prudent Mendoze, qui craignait d'être surpris par Gaston, avait couvert tout le pays de grand'gardes. Les malheureux bergers s'avançaient derrière une longue haie qui leur dérobait la vue d'un poste des ennemis. Tout à coup ils sont vis-à-vis le poste, et se voient enveloppés par huit soldats, qui leur crient de se rendre. Isidore perce de sa lance le premier qui s'offre à ses coups; Isidore tombe noyé dans son sang. Némorin veut le défendre, il reçoit une large blessure; et tandis qu'il s'efforçait de relever son compagnon, on se jette sur lui, on le désarme.

Ami, lui dit Isidore, félicite-moi : je meurs; je vais rejoindre Adélaïde. Mon seul regret est de te laisser dans le péril qui te menace; ma seule peine... Il ne peut achever, il expire. Les Espagnols entraînent Némorin, qui demande à être conduit au général.

Arrivé devant Mendoze, environné de toutes parts, il tire la lettre de Gaston; et regardai! L l'Espagnol avec respect et courage : Seigneur, dit-il, j'ai juré de soullrir la mort plutôt que de vous livrer ce billet. Ouvrez donc mon sein pour le lire.

En prononçant ces mots il déchire la lettre, et en avale les morceaux.

Aussitôt un cri général se fait entendre, et mille glaives sont levés sur Némorin. Mendoze les écarte tous.

Arrêtez, s'écria-t-il, arrêtez, braves Castillans! respectez une belle action que vous auriez faite sans doute. Le courage sans défense fut toujours sacré pour les Espagnols. Et toi, jeune et vaillant soldat, retourne vers celui qui t'envoie; dis-lui que ma vigilance a dû te fermer le chemin de Nîmes, mais que, sans daigner être inquiet de ses desseins mystérieux, Mendoze lui propose un moyen de délivrer la ville assiégée. Qu'en présence de nos deux armées il entre dans la lice avec moi seul. S'il est vainqueur, le siège sera levé; je lui en donne ma foi : s'il est vaincu, je lui demande sa parole que la ville me sera rendue.

Après ces mots, il fait panser la blessure de Némorin, et commande une escorte pour le reconduire.

Némorin, pénétré d'admiration pour Mendoze, mais désolé d'avoir manqué son entreprise, et surtout de la perte de son ami, demande au général espagnol qu'on rende au moins à Isidore les honneurs de la sépulture. Après avoir obtenu ce triste bienfait, il se hâte de quitter le camp, et rejoint bientôt Gaston, qui s'avançait d'un pas rapide.

11 arrive, étend son armée dans la belle plaine de Vislre, envoie déclarer à Mendoze qu'il accepte ses conditions, et demande le jour du combat, l'heure, les armes, le lieu. L'Espagnol lui répond : Demain, aux premiers rayons du soleil, avec l'épée et le poignard, en présence des deux armées. La barrière aussitôt se dresse; les deux guerriers se préparent, les deux camps adressent des vœux au ciel.

Dès que l'aurore ouvre l'orient, on voit les remparts de Nimes bordés de soldats. Le sommet des arènes, le faîte des temples et des maisons, se couvrent, d'une multitude de peuple. Les lances espagnoles brillent sur le sommet de la tour Magne. Différents postes français ou castillans occupent le haut des collines; et les montagnes lointaines sont garnies des habitants de la contrée, qui lèvent les mains au ciel, en l'implorant pour leur défenseur.

A l'heure marquée, les Espagnols sortent de leur camp. Couverts de brillantes cuirasses qui réfléchissent les feux du soleil, ils marchent en ordre dans la plaine, et déploient avec lenteur leurs bataillons hérissés de dards. Un profond silence règne parmi eux. Immobiles à leur place, occupés seulement d'obéir, ils ne regardent que leurs chefs. La valeur et l'orgueil se peignent sur leurs visages basanés; une gravité noble et farouche tempère leur ardeur guerrière.

Les Français quittent leurs tentes. Leurs légers bataillons courent se ranger vis-à-vis des ennemis. Chefs, soldats, sont confondus; l'égalité de courage, la franchise, la gaieté nationale, les rendent tous compagnons. Appuyés négligemment sur leurs lances, ils semblent assister à des jeux. Sans haine comme

sons crainte, ils sourient à leurs ennemis, les avertissent que Gaston est redoutable, et semblent plaindre Mimdoze d'avoir provoqué ce jeune héros. Les Castillans frémissent; les Français rient, et chantent cette chanson :

Gaston, le sort de la patrie

Lst remis à votre valeur;

Songez à votre douce amie

En entrant au champ de l'honneur.

Il est une triple alliance

Qui vous garantit le succès :

On vit toujours d'intelligence

L'amour, la gloire, et les Français.

Qu'un ennemi, qu'une coquette, Tous deux dès longtemps aguerris, Veuillent retarder la conquête De leur cœur ou de leur pays; Inutile est leur résistance :

Tous deux conviennent, à la paix, Qu'on vit toujours d'intelligence L'amour, la gloire, et les Français

La belle qui n'est plus sévère Dès ce moment règne sur nous; L'ennemi qui cesse la guerre Nous trouve généreux et doux.

Ceux qu'a vaincus notre puissance Éprouvent tous, par nos bienfaits, Qu'on vit toujours d'intelligence L'amour, la gloire, et les Français.

.Mais bientôt Mendoze paraît sur un coursier d'Andalousie, qui, retenu parla main de son maître, fait voler au loin l'écume dont il blanchit son frein doré. Les pierreries brillent sur ses armes, un panache rouge ombrage son casque, une écharpe de même couleur soutient son glaive élincelant. Il s'avance au pas, d'un air fier, se fait ouvrir la barrière, laisse son coursier à l'entrée, se promène en attendant Gaston.

Ce prince accourait au galop. Des plumes blanches flottent sur sa tète; son armure d'acier poli a plus d'éclat que le diamant. Sur son bouclier l'on voit un chiffre amoureux : ce même cliilîrc est brodé sur son écharpe éblouissante. Prompt comme l'éclair, il vole, arrive, s'élance à terre, salue Mendoze, et demande le signal.

Les trompettes sonnent : les deux ennemis, l'épée d'une main, le poignard de l'autre, s'attaquent avec fureur.

Gaston, plus impétueux que son vaillant adversaire, lui porte dan le même instant quatre coups de pointe, qui sont tous parés. Mendoze, à son tour, presse Gaston, lui présente l'épée

an visage; et la rabaissant vivement par-dessus le fer de son ennemi, il atteint son flanc : le sang coule.

A cette vue, les Français pâlissent, les Espagnols jettent un cri de joie. Mais l'adroit Gaston, au moment où il est frappé, détourne son corps, rend par ce mouvement sa blessure peu profonde; et, déployant son bras gauche, il porte un coup de poignard à la gorge de son ennemi. Le poignard se brise dans la cotte de mailles; le sang de Mendoze n'en rougit pas moins ses armes, et les Français, à leur tour, répondent aux cris des Castillans.

Gaston n'a plus que son épée. Mendoze s'en aperçoit, et jette, aussitôt son poignard : Prince, dit-il, point d'avantage : que nos armes soient égales, aussi bien que notre valeur.

En disant ces mots, il attaque Gaston, et lui porte un coup sur la tête, qui fait chanceler le héros. Gaston recule, s'élance de côté, et, réunissant toutes ses forces, il fait tomber sa tranchante épée sur le casque de l'Espagnol. Le casque brisé roule sur la poussière : Mendoze lui-même va toucher la terre de sa main gauche; mais il se relève plus terrible. Arrêtez, lui crie Gaston, le péril ne serait plus égal!

11 dit, détache son casque, le jette, et continue le combat.

Les deux armées, saisies d'admiration, tremblaient toutes deux pour leurs vaillants chefs. Leurs têtes n'étaient plus couvertes que par leur épée, et leurs coups multipliés glaçaient de terreur les plus braves, quand tout à coup on voit arriver un courrier qui s'avance vers la barrière de toute la vitesse de son cheval, et crie aux deux héros de s'arrêter.

A ces cris, à ceux des armées, Mendoze et Gaston, surpris, interrompent leur combat. Le courrier, au nom du roi de France, se fait ouvrir la barrière, et va remettre à Gaston une lettre de Louis. Le prince, après l'avoir lue, jette son épée :

Plus de guerre! s'écrie-t-il ; nos deux monarques cessent d'être ennemis. Germaine, ma sœur, épouse votre maître, et devient le garant d'une paix durable entre Louis et Ferdinand. C'est à moi surtout que cette paix est chère, puisque je préfère l'amitié de Mendoze à la gloire même de lui résister.

11 dit. Le héros espagnol, touché de tant de courtoisie, veut baiser avec respect la main du frère de sa reine. Gaston l'embrasse; et ces deux guerriers sortent de la lice pour aller déclarer la paix.

Cette heureuse nouvelle est bientôt répandue. Mille cris de joie s'élèvent jusqu'aux cieux. Les portes de la ville s'ouvrent; les habitants viennent offrir leurs maisons aux Français, aux Espagnols. Les deux généraux, se tenant par la main, à la tête des deux armées confondues, entrent ensemble dans Nîmes, au milieu des acclamations. Tous deux sont conduits chez Talleyrand, où leurs blessures sont pansées. Leurs soldats sont distribués chez les citoyens, et la discipline la plus austère empêche qu'aucun désordre ne trouble ce jour d'allégresse.

Némorio, seul infortuné au milieu de tant d'heureux, n'avait

pas quille Gaston. Dès que ce prince fut retiré dans son palais, le triste Némorin va parcourir la ville, délirant et craignant de rencontrer listelle. 11 n'ose s'informer d'elle, il tremble de prononcer son nom; mais il demande à tous ceux qu'il voit s'ils ne connaissent point Marguerite. On l'écoute à peine, on ne lui répond point : soldats, citoyens, étrangers, ne sont occupés que de la joie publique.

Le berger employa tout le jour à son inutile recherche. Le soir il errait encore dans la ville, lorsque, passant auprès de l'antique temple de Diane, il se trouve tout à coup au milieu d'un cimetière, où plusieurs fosses récentes rappelaient les malheurs du siège. Némorin s'arrête dans ce lieu funeste : il s'assied sur une vieille tombe; et là, les yeux fixés sur celle terre, seul asile où les malheureux soient en paix, environné des ombres de la nuit, entouré d'images funèbres, Némorin écoute en silence les cris d'un hibou solitaire, posé près de lui sur une croix de fer. Il éprouve un charme secret à se livrer tout entier à sa profonde tristesse; mais il entend à quelques pas des soupirs et des gémissements. Le berger écoule, lève les yeux, et distingue à travers les ténèbres une femme en habit de deuil, à genoux sur une fosse, les mains jointes, la tète couverte d'un crêpe. Némorin s'avance vers elle; il l'entend prononcer ces paroles :

« 0 toi qui possédas de mon cœur tout ce qu'il pouvait t'accorder, toi qui voulus me rendre heureuse, et dont je n'ai pas fait le bonheur, pardonne,^ mon digne époux, pardonne-moi de m'être toujours dérobée à ton chaste amour, d'avoir accepté le sacrifice de tes pudiques désirs. Je l'ai dû; je n'étais pas digne de toi. Tu méritais une épouse dont le cœur t'appartint tout entier; et le mien ne put jamais éteindre la première flamme dont il a brûlé. Ahl du moins si de ta céleste demeure tu lis dans le fond de mon âme, tu ne peux pas douter, mon époux, delà sincérité de mes regrets. Les larmes amères qui baignent ta tombe doivent te prouver que mon respect et mon amitié pour toi m'étaient aussi chers que mon premier amour. »

A ces paroles, à ce son de voix, Némorin croit faire un songe : immobile, hors de lui, il écoute longtemps avant d'être certain que c'est Estelle. Lorsqu'il n'en peut plus douter, il s'élance vers la bergère, tombe à ses pieds, et s'écrie avec des sanglots : Est-ce vous qui m'êtes rendue? Est-ce bien vous dont Némorin embrasse enfin les genoux?

Estelle, d'abord effrayée, reconnaît bicnlôl le pasteur; mais, sans lui laisser le temps de poursuivre : Vous êtes, dit-elle d'une voix sévère, sur la tombe de Méril, et vous parlez à sa veuvel Elle ne doit ni ne veut vous entendre.

Elle fuit en disant ces mots. Némorin, pénétré de Crainte, demeure à genoux sur celte tombe, la bouche ouverte et les bras tendus.

Cependant le désir de connaître la demeure d'Estelle le fait revenir à lui; il se lève, court sur ses pas, et la voit e/itrcr dans

une maison de peu d'apparence, que le berger examine longtemps. Enfin, le cœur plein de trouble, n'osant encore se livrer à l'espoir, il revient au palais de Gaston tout raconter à son protecteur.

L< prince consola le berger. Il fit plus; il prit des mesures pour assurer le bonheur d'Estelle et de Némorin.

Déjà ses ordres sont donnés pour que les habitants de Nîmes se rassemblent dans les arènes. Gaston prend soin secrètement que le vieux Raimond s'y trouve avec eux. Le prince, suivi de yes officiers et de Némorin, se présente au milieu de ce peuple sensililc, qui fait éclater ses transports en voyant son libérateur.

Citoyens, leur dit-il, j'ai combattu pour vous; mais c'est le meilleur des rois qui vous délivre : c'est lui qui vous donne la paix. Vous devez tout à Louis, rien à Gaston. Prions ensemble le ciel de nous conserver longtemps le père du peuple.

J'implore cependant votre reconnaissance pour un de vos compatriotes qui, chargé par moi de vous instruire du jour de mon arrivée, l'ut pris par les Espagnols, et voulut souffrir la mort plutôt que de livrer la lettre que" je vous adressais. Le voici ce vertueux- soldat, ajouta- t-il en montrant Némorin : il n'est qu'un seul prix digne de son cœur; c'est à toi, Raimond, que je le demande. Némorin adore ta fille; la mort glorieuse de Méril la laisse maîtresse de sa foi : acquitte donc ta patrie, en donnant Estelle à son digne amant. Gaston de Foix t'en supplie : Gaston ne veut rien commander; mais il vous sollicite tous de vous unir à lui pour fléchir R.iimond.

Il dit : le peuple s'écrie. Raimond va se jeter aux pieds du prince; Némorin y était déjà. Le héros les relève, et les fait embrasser.

Me pardonnez-vous ma félicité? dit le pasteur au vieillard avec une voix tremblante. Ma fille est à toi, répond celui-ci : mais tu consentiras sans doute que cet hymen soit retardé... Jusqu'au moment, interrompit Némorin, que l'ancien ami de Méril daignera fixer lui-même.

Alors il lui demanda sa bénédiction. Raimond la lui donne. Toute l'assemblée applaudit, et Gaston la congédie en ces termes:

«Je vous quitte, citoyens, pour aller réparer les maux de la guerre, pour aller porter des secours dans les villages détruits. Némorin, vous me seconderez; je vous charge de distribuer mes trésors aux habitants de Massane. Allez rebâtir leurs maisons, rendezleur de nouveaux troupeaux; soulagez, secourez tous les malheureux, et ne craignez pas d'épuiser mes biens : je ne suis riche que lorsque je donne. »

A ces mots le héros se retire pour se dérober aux transports de la reconnaissance et de l'amour. Il va rejoindre Mendoze, et part avec ce guerrier, qui doit remettre dans ses mains les places prises pendant la guerre.

0 quelle fut la joie de Rose et de Marguerite quand elles virent Némorin, conduit par Raimond ! Estelle fut près de s'évanouir au récit de tout ce qui s'était passé. Sa rougeur et son

silence furent sa seule réponse. Némorin, respectant ses habits de deuil, ne prononça pas un seul mot qui put déplaire à sa bergère. Intimidé par son bonheur même, à peine osait-il regarder Estelle; à peine semblait-il se souvenir qu'il eût été jamais aimé. C'était à Rose qu'il en parlait; c'était de la seule Rose qu'il avait l'air d'être l'amant.

Dès le lendemain ils quittèrent Nimes, et emmenèrent avec eux Hilaric. Bientôt ils arrivèrent à Massane. Depuis ce moment Némorin ne fut occupé que de répandre les bienfaits de Gaston. 11 rebâtit les chaumières, fit ensemencer les terres, rappela les cultivateurs; et, pour que les jours s'écoulassent plus vite, il les employa tous à faire du bien.

Enfin la longue année du deuil finit, et l'heureux Némorin devient l'époux d'Estelle. Rose les conduisit à l'autel; Rose pouvait à peine contenir ses transports. Elle arrêtait, elle appelait tous ceux qu'elle trouvait sur son passage, pour leur faire admirer Estelle, pour leur parler de ses vertus, de ses chagrins passés, de son bonheur présent. De douces larmes coulaient sur ses joues; et lorsque la tendre Estelle prononça le serment si doux d'aimer toujours Némorin, malgré la sainteté du lieu, Rose ne put contenir un cri de joie, et s'élança au cou de son amie.

Dès ce même jour, Rose s'établit dans la maison d'Estelle. Marguerite et Raimond, toujours chéris, toujours respectés de cette aimable famille, coulèrent au milieu d'eux une vieillesse longue et paisible. La paix, l'amitié, l'amour, furent l'héritage qu'ils laissèrent à leurs enfants,' dont la postérité subsiste encore dans le beau pays où j'ai pris naissance.

Heureuse patrie, d'où la fortune m'a exilé, et qui n'en es pas moins chère à mon cœur, je t'aurai du moins célébrée! je t'aurai consacré les derniers accents de ma flûte champêtre! Oui, j'en jure par ton nom chéri, je dis un éternel adieu à la muse pastorale. Je ne veux point que d'autres airs profanent le chalumeau sur lequel j'ai chanté mon pays. Eh! quel sujet pourrait nie plaire, à présent que j'ai dépeint ces campagnes si riantes, où les beautés de la nature m'ont ému pour la première fois? Beaux vallons, fortunés rivages, où, jeune encore, j'allais cueillir des (leurs, beaux arbres que mon aïeul planta, et dont la tète touchait les nues, lorsque, courbé sur son bâton, il me les faisait admirer; ruisseaux limpides qui arrosez les prairies de Florian, et que je franchissais dans mon enfance avec tant de peine et tant de plaisir, je ne vous verrai plus. Je vieillirai tristement éloigné du lieu de ma naissance, du lieu où reposent mes pères; et si je parviens à un âge avancé, le beau soleil de mon pays ne ranimera pas ma faiblesse. Ah! que ne puis-je au moins espérer que ma dépouille mortelle sera portée dans le vallon où, enfant, j'ai vu bondir nos agneaux! Que ne puis-je être certain de reposer sous le grand alizier où les bergères du village se rassemblent pour danser! Je voudrais que leurs mains pieuses vinssent arroser le gazon qui couvrirait mon tombeau; que l'amant et la maîtresse le choisissent toujours pour siège; que

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les en Tan ts, après leurs jeux, y jetassent leurs bouquets effeuillés; je voudrais enfin que les bergers de la contrée fussent quelquefois attendris en y lisant cette inscription ;

Dans cette demeure tranquille Repose notre bon ami :

Il vécut toujours à la ville, Mais son cœur fut toujours ici.

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