‹ Œuvres de Florian: Les fables, illustrées d'un port. de FlorianChapitre 45 sur 54 · RUTH · texte numérisé non relu

RUTH

Ruth suivait dans son champ la dernière glaneuse :

Étrangère et timide, elle se trouve heureuse

De ramasser l'épi qu'une autre a dédaigné.

Booz, qui l'aperçoit, vers elle est entraîné :

Ma fille, lui dit-il, glanez près des javelles;

Les pauvres ont des droits sur des moissons si belles.

Mais vers ces deux palmiers suivez plutôt, mes pas,

Venez des moissonneurs partager le repas.

Le maître de ce champ par ma voix vous l'ordonne:

Ce n'est que pour donner que le Seigneur nous donne.

Il dit : Ruth à genoux de pleurs baigne sa main.

Le vieillard la conduit au champêtre festin.

Les moissonneurs, charmés de ses traits, de sa grâce,

Veulent qu'au milieu d'eux elle prenne sa place,

De leur pain, de leurs mets lui donnent la moitié :

Et Ruth, riche des dons que lui fait l'amitié,

Songeant que Noémi languit dans la misère,

Pleure, et garde son pain pour en nourrir sa mère.

Bientôt elle se lève et retourne aux sillons.

Booz parle à celui qui veillait aux moissons :

Fais tomber, lui dit-il, les épis autour d'elle,

Et prends garde surtout que rien ne te décèle :

Il faut que sans te voir elle pense glaner,

Tandis que par nos soins elle va moissonner.

Épargne à sa pudeur trop de reconnaissance,

Et gardons le secret de notre bienfaisance.

Le zélé serviteur se presse d'obéir:

Partout aux yeux de Ruth un épi vient s'offrir, Elle porte ses biens vers le toit solitaire Où Noémi cachait ses pleurs et sa misère. Elle arrive en chantant : Bénissons le Seigneur, Dit-elle; de Booz il a touché le cœur. A glaner dans son champ ce vieillard m'encourage; Il dit que sa moisson du pauvre est l'héritage. De son travail alors elle montre le fruit. Oui, lui dit Noémi, l'Éternel vous conduit : Il veut votre bonheur, n'en doutez point, ma fille. Le vertueux Booz est de notre famille; Et nos lois... Je ne puis vous expliquer ces mot-, Mais retournez demain dans le champ de Booz : Il vous demandera quel sang vous a fait naître; Répondez : Noémi vous le fera connaître; La veuve de son iils embrasse vos genoux. Tous mes desseins alors seront connus de vous. Je n'en puis dire plus : soyez sûre d'avance Que le sage Booz respecte l'innocence; Et que vous voir heureuse est mon plus cher désir. Rulh embrasse sa mère, et promet d'obéir. Bientôt un doux sommeil vient fermer sa paupière.

Le soleil n'avait pas commencé sa carrière,

Que Ruth est dans le champ. Les moissonneurs lassés

Dormaient près des épis autour d'eux dispersés :

Le jour commence à naître, aucun ne se réveille.

Mais aux premiers rayons de l'aurore vermeille,

Parmi ses serviteurs Ruth reconnaît Booz.

D'un paisible sommeil il goûtait le repos;

Des gerbes soutenaient sa tête vénérable.

Ruth s'arrête : 0 vieillard, soutien du misérable,

Que l'ange du Seigneur garde tes cheveux blancs !

Dieu pour se faire aimer doit prolonger tes ans.

Quelle sérénité se peint sur ton visage!

Comme ton cœur est pur, Ion front est sans nuage.

Tu dors, et tu parais méditer des bienfaits :

Un songe t'offre-t-il les heureux que tu fais?

Ah! s'il parle de moi, de ma tendresse extrême,

Crois-le; ce songe, hélas! est la vérité même.

Le vieillard se réveille à ces accents si doux. Pardonnez, lui dit Ruth, j'osais prier pour vous; Mes vœux étaient dictés par la reconnaissance : Chérir son bienfaiteur ne peut être une olîense; Un sentiment si pur doit-il se réprimer? Non, ma mère me dit que je peux vous aimer. De Noémi dans moi reconnaissez la fille : Est-il vrai que Booz soit de noire famille? Mon cœur et Noémi me l'assurent tous deux. 0 ciel! répond Booz, ô jour trois fois heureux! Vous êtes cette Ruth, cette aimable étrangère Qui laissa son pays et ses dieux pour sa mère! Je suis de votre sang; et, selon notre loi, Votre époux doit trouver un successeur en moi. Mais puis-je réclamer ce noble et saint usage? ,1e crains que mes vieux ans n'effarouchent votre âge : Au mien l'on aime encor; près de vous je le sens; Mais peut-on jamais plaire avec des cheveux blancs? Dissipez la frayeur dont mon âme est saisie : Moïse ordonne en vain le bonheur de ma vie; Si je suis heureux seul, ce n'est plus un bonheur.

Ah! que ne lisez-vous dans le fond de mon cœur, Lui dit Ruth ; vous verriez que la loi de ma mère Me devient dans ce jour et plus douce et pi us chère. La rougeur, à ces mots, augmente ses attraits. Booz tombe à ses pieds : Je vous donne à jamais Et ma main et ma foi : le plus saint hyménce Aujourd'hui va m'unira votre destinée.

A cette fête, hélas! nous n'aurons pas l'amour; Mais l'amitié suffil pour en faire un lu-an jour. Et vous, Dieu de Jacob, seul maître de ma vie, Je ne me plaindrai point qu'elle me soit ravie ; Je ne veux <pic le temps el l'espoir, 0 mon Dieu, De laisser Huili heureuse, en lui disant adieu.

RUTII

Ruth le conduit alors dans les bras de sa mère. Tous trois à l'Éternel adressent leur prière; Et le plus saint des nœuds en ce jour les unit. Juda s'en glorifie : et Dieu, qui les bénit, Aux désirs de Booz permet que lout réponde. Belle comme Rachel, comme Lia féconde, Son épouse eut un fils; et cet enfant si beau Des bienfaits du Seigneur est un gage nouveau : C'est l'aïeul de David. Noémi le caresse; Elle ne peut quitter ce fils de sa tendresse, Et dit, en le montrant sur son sein endormi : Vous pouvez maintenant m'appeler Noémi.

De ma sensible Ruth, Prince, acceptez l'hommage. Il a fallu monter jusques au premier âge Pour trouver un mortel qu'on pût vous comparer. En honorant Booz, j'ai cru vous honorer : Vous avez sa vertu, sa douce bienfaisance; Vous moissonnez aussi pour nourrir l'indigence : Pieux comme Booz, austère avec douceur, Vous aimez les humains, et craignez le Seigneur. Hélas! un seul soutien manque à votre famille : Vous n'épousez pas Ruth; mais vous l'avez pour fille.

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