‹ Œuvres de Fontenelle (volume 2)Chapitre 66 sur 86 · JO EPITRE · texte numérisé non relu

JO EPITRE

C;iron , Cerbère , et tout ce qui est usé dans les enfers. Que je suis fâché que vous ayez épuisé toutes ces belles matières de l'égalité des morts , tlu regret qu'ils ont à la vie , de la fausse fermeté que les philosophes affectent de faire paraître en mourant , du ridicule malheur de ces jeunes gens qui meurent avant les vieillards dont ils croyaient hériter, et à qui ils faisaient la cour î Mais après tout , puisque vous aviez inventé ce dessein , il était raisonnable que vous en prissiez ce qu'il y avait de plus beau. Du moins j'ai tâché de vous imiter dans la fin que vous vous étiez proposée. Tous vos dialogues renferment leur morale , et j'ai fait moraliser tous mes morts : autrement ce n'eût pas été la peine de les faire parler ; des vivans auraient suffi pour dire des choses inutiles : de plus, il y a cela de commode, qu'on peut supposer que les morts sont gens de grande réflexion, tant à cause de leur expérience que de leur loisir ; et on doit croire , pour leur honneur , qu'ils pensent un peu plus qu'on ne fait d'ordinaire pendant la vie. Ils raisonnent mieux que nous des choses d'ici haut , parce qu'ils les regardent avec plus d'indifférence et plus de tranquillité , et ils veulent bien en raisonner , parce qu'ils v prennent un reste d'intérêt. Vous avez fait la plupart de leurs dialogues si courts , qu'il paraît que vous n'avez pas cru qu'ils fussent de grands parleurs , et je suis entré aisément dans votre pensée. Comme les morts ont bien de l'esprit, ils doivent voir bientôt le bout

ÉPITRE. 39t

(le toutes les matières. Je croirais même sans peine qu'ils devraient être assez éclairés pour convenir (le tout les uns avec les autres , et par conséquent pour ne se parler presque jamais : car il me semble qu'il n'appartient de disputer qu'à nous autres ignorans , qui ne découvrons pas la vérité ; de même qu'il n'appartient qu'à des aveugles , qui ne voient pas le but où ils vont , de s'entre-heurter dans un chemin. Mais on ne pourrait pas se persuader ici que les morts eussent changé de caractère, jusqu'au point de n'avoir plus de sentimens opposés. Quand on a une fois conçu dans le monde une opinion des gens, on n'en saurait revenir. Ainsi je me suis attaché à rendre les morts reconnaissables , du moins ceux qui sont fort connus. Vous n'avez pas fait de difficulté d'en supposer quelques uns , et peut-être aussi quelques unes des aventures que vous leur attribuez ; mais je n'ai pas eu besoin de privilège. L'histoire me fournissait assez de véritables morts , et d'aventures véritables , pour me (hspenser d'emprunter aucun secours de la fiction. Vous ne serez pas surpris que les morts parlent de ce qui s'est passé long-temps après eux , vous qui les voyez tous les jours s'entretenir des affaires les uns des autres. Je suis sûr qu'à l'heure qu'il est, vous connaissez la France par une infinité de rapports qu'on vous en a faits, et que vous savez qu'elle est aujourd'hui pour les lettres , ce que la Grèce était autrefois ; surtout votre illustre traducteur, qui vous a si bien fait parler notre langue , n'aura

Page 1