‹ Œuvres de Fontenelle (volume 2)Chapitre 69 sur 86 · DIDON, STRATONICE · texte numérisé non relu

DIDON, STRATONICE

DIDON

Hélas! ma pauvre Stratonice, que je suis malheureuse! Vous savez comme j'ai vécu. Je gardai une fidé-

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iité si exacte à mon premier mari , que je me brûlai toute vive , plutôt que d'en prendre un second. Cependant je n'ai pu être à couvert de la médisance. Il a plu à un poète, nommé Virgile, de changer une prude aussi sévère que moi, en une jeune coquette, qui se laisse charmer de la bonne mine d'un étranger, dès le premier jour qu'elle le voit. Toute mon histoire est renversée. A la vérité, le bûcher où je fus consumée m'est demeuré ; mais devinez pourquoi je m'y jette. Ce n'est plus de peur d'être obligée à un second mariage; c'est que je suis au désespoir de ce que cet étran-t ger m'abandonne.

STRATOMCE.

De bonne foi , cela peut avoir des conséquences très dangereuses. Il n'y aura plus guère de femmes qui veuillent se brûler par fidélité conjugale , si après leur mort un poète est en liberté de dire d'elles tout ce qu'il voudra. Mais peut-être votre Virgile n'a-t-il pas eu si grand tort. Peut-être a-t-il démêlé dans votre vie quel- ' que intrigue que vous espériez qui ne serait pas connue. Que sait-on? je ne voudrais pas répondre de vous sur la foi de votre bûcher.

DIDOiV.

Si la galanterie que Virgile m'attribue avait quelque vraisemblance, je consentirais que l'on me soupçonnât; mais il me donne pour amant, Enég , un homme qui était mort trois cents ans avant que je fusse au monde.

STRATOMCE.

Ce que vous dites la est quelque chose. Cependant Enée et vous , vous paraissiez extrêmement être le fait l'un de l'autre. Vous aviez été tous deux contraints d'abandonner votre pairie; vous cherchiez fortune tous

DES MORTS. 4oi

deux dans des pays étrangers ; il était veuf, vous étiez veuve : voilà bien des rapports. Il est vrai que vous êtes née trois cents ans après lui ; mais Virgile a vu tant de raisons pour vous assortir ensemble , qu'il a cru que les trois cents années qui vous séparaient n'étaient pas une affaire .

DIDON

Quel raisonnement est-ce là? Quoi ! trois cents ans ne sont pas toujours trois cents ans , et malgi'é cet obstacle , deux personnes peuvent se rencontrer et s'aimer ?

STRATOMCE.

Oh I c'est sur ce point que Virgile a entendu finesse. Assurément, il était homme du monde; il a voulu faire voir qu'en matière de commerces amoureux , il ne faut pas juger sur l'apparence , et que tous ceux qui en y ont le moins , sont bien souvent les plus vrais. '

DIDOX.

J'avais bien affaire qu'il attaquât ma réputation, pour mettre ce beau mystère dans ses ouvrages.

STRATOMCE.

Mais quoi ! vous a-t-il tournée en ridicule ? vous a-til fait dire des choses impertinentes ?

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