ÉSOPE
Quoi ! ces dieux qui s'estropient les uns les autres; ce foudroyant Jupiter qui, dans une assemblée de divi nités , menace l'auguste Junon de la battre ; ce Mars , qui étant blessé par Dioraède, crie, dites-vous, comme neuf ou dix mille hommes , et n'agit pas comme un seul ( car au lieu de mettre tous les Grecs en pièces, il s amuse à s'aller plaindre de sa blessure à Jupiter) ; tout cela eût été bon sans allégorie !
HOMÈRE
Pourquoi non? Vous imaginez que l'esprit humain r ne cherche que le vrai ; détrompez-vous. L'esprit hu- \ main et le f^ux sympathisent extrêmement. Si vous ^'' avez la vérité à dire , vous ferez fort bien de l'envelop- ,.^ i per dans des fables ; elle en plaira beaucoup plus. Si \ /
vous voulez dire des fables ^Ljelles pourront bien plaire, sans contenir aucune vérité^] Ainsi, le vrai a besoin d'emprunter la figure du faux , pour être agréablement reçu dans l'esprit humain : mais le faux y entre bien sons sa propre figure ; car c'est le lieu de sa naissance et de sa demeure ordinaire, et le vrai y est étranger. Je vous dirai bien plus : quand je me fusse tué à imaginer des fables allégoriques , il eût bien pu arriver que la plupart des gens auraient pris la fable comme une chose qui n'eût point été trop hors d'apparence , et nu-
raient laissé là l'allégorie; et, en effet, vous devez savoir que mes dieux, tels qu'ils sont, et tous mystères à part , n'ont point été trouvés ridicules. Ésope.
Cela me fait trembler; je crains furieusement que l'on ne croie que les bêtes aient parlé , commes elles font dans mes apologues.
HOMÈRE
Voilà une plaisante peur.
Ésope.
Hé quoi , si on a bien cru que les dieux aient pu tenir les discours que vous leur avez fait tenir, pourquoi ne croira-t-on pas que les bètes aient parlé de la manière dont je les ai fait parler?
HOMÈRE
A.h ! ce n'est pas la même chose. Les hommes veulent J p^juv,
bien que les dieux soient aussi fous qu'eux ; mais ils/
ne veulent pas que les bêtes soient aussi sages.
ATHENAIS^ ICASIE.
ICASIE.
Puisque vous voulez savoir mon aventure, la voici. L'empereur sous qui je vivais, voulut se marier; et pour mieux choisir une impératrice , il fit publier que toutes celles qui se croyaient d'une beauté et d'un agrément à prétendre au trône , se trouvassent à Constantinople. Dieu sait l'affluence qu'ily eut. J'y allai, etje ne doutai point qu'avec beaucoup de jeunesse, avec des yeux très vifs , et un air assez agréable et assez fin , je ne pusse disputer l'empire. Le jour que se tint l'assem-
4io DIALOGUES
blée de tant de jolies prétendantes, nous parcourions toutes d'une manière inquiète les visages les unes des autres ; et je remarquai avec plaisir que mes rivales me regardaient d'assez mauvais oeil. L'empereur parut. Il passa d'abord plusieurs rangs de belles sans rien dire ; mais quand il vint à moi , mes yeux me servirent bien, et ils l'arrêtèrent. En vérité , me dit-il, en me regardant de l'air que je pouvais souhaiter, les femmes sent lien dangereuses , elles peuvent faire leoMccup de mal. Je crus qu'il n'était question que d'avoir un peu d'esprit, et que j'étais impératrice; et dans le trouble d'espérance et de joie où je me trouvais, je fis un effort pour répondre : En récompense, Seigneur, les femmes peuvent faire et ont fait quelquefois beaucoup de bien. Cette réponse gâta tout. L'empereur la trouva si spirituelle , qu'il n'osa m'épouser.
ATHÉNAIS.
Il fallait que cet empereur là fût d'un caractère bien .étrange, pour craindre tant l'esprit, et qu'il ne s'y connût guère, pour croire que votre réponse en marquât beaucoup ; car franchement , elle n'est pas trop bonne , et vous n'avez pas grand'chose h vous reprocher.
ICASIE.
Â.insi vont les fortunes. L'esprit seul vous a faite im- , péralrice; et moi la seule apparence de l'esprit m'a Xempèchée de l'être. Vous saviez même encore la philosophie, ce qui est bien pis que d'avoir de l'esprit,. et avec tout cela , vous ne laissâtes pas d'épouser Théodose le jeune.
athénais.
Si j'eusse eu devant les yeux un exemple connue le
DES MORTS. 4ii
votre, j'eusse eu grand'peur. Mou père, après avoir fait de moi une fille fort savante et fort spirituelle , me déshérita, tant il se tenait sur qu'avec ma science et mou bel esprit , je ne pouvais manquer de faire fortune , et à dire le vrai, je le croyais comme lui. Mais je vois présentement que je courais un grand hasard et qu'il n'était pas impossible que je demeurasse sans aucun bien , et avec la seule philosophie en partage.
ICASIE.
Non , assurément ; mais par bonheur pour vous mon aventure n'était pas encore arrivée. Il serait assez plaisant que dans une occasion pareille à celle où je me trouvai , quelqu'autre qui saurait mon histoire , et qui voudrait en profiter , cjût la finesse de ne laisser point voir d'esprit , et qu'on se moquât d'elle.
athénais. 1
Je ne voudrais pas répondre que cela lui réussît, si elle avait un dessein; mais bien souvent, on fait par hasard les plus heureuses sottises du monde. N'avezvous pas oui parler d'un peintre qui avait si bien peint des grappes de raisin , que des oiseaux s'y trompèrent , et les vinrent becqueter? Jugez quelle réputation cela lui donna. Mais les raisins étaient portés dans le tableau par un petit paysan : on disait au peintre , qu'à la vérité il fallait qu'ils fussent bien faits , puisqu'ils attiraient les oiseaux; mais qu'il fallait que le petit paysan fût bien mal fait, puisque les oiseaux n'en avaient point de peur. On avait raison. Cependant, si le peintre ne se fût pas oublié dans le petit paysan, les raisins n'eussent pas eu ce succès prodigieux qu'ils eurent.
4i2 DIALOGUES
ICASIE.
En vérité, quoi qu'on fasse dans le monde, on ne sait ce que l'on fait; et après l'aventure de ce peintre , on doit trembler, même dans les affaires où l'on se conduit bien , et craindre de n'avoir pas fait quelque faute qui eût été nécessaire. Tout est incertain.; Il semble que la fortune ait soin de donner des succès différens aux mêmes choses , afin de se moquer toujours de la raison humaine, qui ne peut avoir de règle assurée.