GUILLAUME DE CABESTAN , ALBERT-FRÉDÉRIC DE BRAKDEBOURG
albert-frÉdÉric de brandebourg.
.le vous aime mieux d'avoir été fou aussi bien que moi. Vpprenez-moi un peu l'histoire de votre folie: comment vint-elle?
GUILLAUME DE CABESTAN
J'étais un poète provençal, fort estimé dans mon siècle, ce qui ne fit que me porter malheur. Je devins amoureux d'une dame, que mes ouvrages rendirent illustre : mais elle prit tant de goût à mes vers , qu'elle craignit que je n'en fisse un jour pour quelque autre ; et afin de s'assurer de la fidélité de ma muse , elle me donna un maudit breuvage , qui me fit tourner l'esprit , et me mit hors d'état de composer.
ALBERT-FRÉdÉrIC DE BRANDEBOURG.
Combien y a-t-il que vous êtes mort'.'
GUILLAUME DE CABESTAN
Il v a peut-être quatre cents ans.
ALBERT-FRÉdÉrIC de BRANDEBOURG.
11 fallait que les poètes fussent bien rares dans votre
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siècle, puisqu'on les estimait assez pour les empoisonner de cette manière-là. Je suis fâché que vous ne soyez pas né dans le siècle où j'ai vécu ; vous eussiez pu faire des vers pour toutes sortes de belles , sans aucune crainte de poison.
GUILLAUME DE CABESTA.N.
Je le sais. Je ne vois aucun de tous ces beaux esprits qui viennent ici se plaindre d'avoir eu ma destinée. Mais vous, de quelle manière devîntes-vous fou? albert-frÉdÉric de brandebourg.
D'une manière fort raisonnable. Un roi l'est devenu pour avoir vu un spectre dans une forêt ; ce n'était pas grand'chose : mais ce que je vis était beaucoup plus terrible.
GUILLAUME DE CABESTAN
Eh I que vîtes-vous ?
ALBERT-FRÉdÉriC de BRANDEBOURG.
L'appareil de mes noces. J'épousais Marie-Eléonore de Clèves, et je fis, pendant cette grande fête, des réflexions sur le mariage, si judicieuses, que j'en perdis le jugement.
GUILLAUME DE CABESTAN
Aviez-vous dans votre maladie quelques bons intet valles ?
ALBEUT-FRÉdÉRIC de BRANDEBOURG.
Oui.
GUILLAUME DE CABESTAN
Tant pis : et moi je fus encore plus malheureux; l'esprit me revint tout-à-fait.
ALBEUT-FRÉdÉrIC DE BRANDEBOURG.
Je n'eusse jamais cru que ce fut là un malheur !
GUILLAUME DE CABESTA>'.
Quand on est fou, il faut l'être entièrement, et ne cesser jamais de l'être. Ces alternatives de raison et de folie n'appartiennent qu'à ces petits fous qui ne le sont que par accident, et dont le nombre n'est nullement considérable. Mais voyez ceux que la nature produit tous les jours dans son cours ordinaire , et dont tout le monde est peuplé ; ils sont toujours également fous , et ils ne se guérissent jamais.
albert-frédÉric de brandebourg.
Pour moi, je me serais figuré que le moins qu'on pouvait être fou , c'était toujours le mieux.
GUILLAU3IE DE CABESTAN
Ah ! vous ne savez donc pas à quoi sert la folie? Elle sert à empêcher qu'on ne se connaisse : car la vue de soi-même est bien triste, et comme il n'est jamais temps de se connaître, il ne faut pas que la folie abandonne les hommes un seul moment. *
albert-frÉdÉric de brandebourg.
Vous avez beau dire , vous ne me persuaderez point qu'il y ait d'autres fous que ceux qui le sont comme nous l'avons été tous deux. Tout le reste des hommes a de la raison ; autrement ce ne serait rien perdre que de perdre l'esprit, et on ne distinguerait point les frénétiques d'avec les gens de bon sens.
GUILLAUME DE CABESTAN
Les frénétiques sont seulement des fous d'un autre genre. Les folies de tous les hommes étant de même nature, elles se sont si aisément ajustées ensemble, qu'elles ont servi à faire les plus forts liens de la société humaine ; témoin ce désir d'immortalité , cette fausse gloire ; et beaucoup d'autres principes , sur quoi roule TOM. lu. 29
tout ce qui se fait dans le monde; et l'on n'appelle plus fous , que de certains fous qui sont , pour ainsi dire , hors d' œuvre , et dont la folie n'a pu s'accorder avec celles de tous les autres, ni entrer dans le commerce ordinaire de la vie.
albert-frÉdéric de brandebourg.
Les frénétiques sont si fous , que le plus souvent ils se traitent de fous les uns les autres; mais les autres hommes se traitent de personnes sages.
GUILLAUME DE CABESTAN
Â.h I que dites-vous? tous les hommes s'entremontrent au doigt, et cet ordre est fort judicieusement établi par la nature. Le solitaire se moque du courtisan ; mais en récompense il ne le va point troubler à la cour : le courtisan se moque du solitaire; mais il le laisse en repos dans sa retraite. S'il y avait quelque parti qui fiit reconnu pour le seul parti raisonnable , tout le monde voudrait l'embrasser, et il y aurait trop de presse; il vaut mieux qu'on se divise en plusieurs petites troupes . qui ne s'entr' embarrassent point, parce que les unes rient de ce que les autres font.
ALBERT-FRÉdÉrIC DE BRANDEBOURG.
Tout mort que vous êtes, je vous trouve bien fou avec vos raisonnemens ; vous n'êtes pas encore bien guéri du breuvage qu'on vous donna.
GUILLAUME DE CABESTAN
Et voilà l'idée qu'il faut qu'un fou conçoive toujours d'un autre. La vraie sagesse distinguerait trop ceux qui la posséderaient : mais l'opinion de sagesse égale tous les hommes , et ne les satisfait pas moins.