‹ Œuvres de FontenelleChapitre 103 sur 112 · SUR LA THÉORIE PRÉCÉDENTE · texte numérisé non relu

SUR LA THÉORIE PRÉCÉDENTE

C^ t le système cartésien , dont'on vient de voir l'exposition , est suffisamment établi , du moins dans ses points principaux , il e&t sAr que le système newtonien sera dès lors réÂité ; car il suppose essentiellement l'attraction , principe très-obscur et trè»* eonCestable , au lieu que le système cartésien.n'est fondé que sur des principes purement mécaniques , admis de tout le monde. "^ Mais le Newtonianîsme est devenu depuis peu tellement à la mode , car il y en a ausai même chez ceux qui pensent , et il >i pris» ou tant d'autorité , ou tant de vogue, qu'il mérite d'être ^ attaqué directement et dans toutes les formes.

Ses plus zélés partisans ne dûconviennent pas que l'attraction ne soit inintelligible ; mais ils disent que l'impulsion Test aussi , parce que nous n'avons pas une idée nette de ce que le cboc faut

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passer dn corps mù dans le corps en repos. Il est vrai qae nous n'avons pas cette idée bien claire ; mais nous voyons très-clairement que si le corps ^ mù choque le corps B en repos , il arrîrera quelque chose de nouveau ; ou A s'arrêtera , on il retoni^ nera en arrière , ou il poussera B devant lui. Donc , l'impolnon ou le choc aura nécessairement un effet quelconque ; mais de ce que A et B sont tous deux en repos à quelque distance qne ce soit l'un de l'autre , il ne s'ensuit nullement qu'ils doivent aller l'un vers l'autre , ou s'attirer. On ne voit là la nécessité d'aucun effet ; au contraire , on en voit l'impossibilité. Cela met une différence infinie entre ce qui reste d'obscurité dans l'idée de Fimpulsion, et l'obscurité totale qui enveloppe celle de l'attraction.

La matière ne se meut point par elle-même , et il n'y a qa'nn être étranger et supérieur à elle qui puisse la mouvoir. Tout mouvement est une action de Dieu sur la matière ; et il n'est pas étonnant que nous n'ayions pas une idée claire de cette action prise en elle-même y mais nous avons une idée très^laire de ses effets. Je vois que la force que Dieu imprime à la matière , quand il meut avec i degré de vitesse A , qui a r de masse , est la jaâaie que celle qui aurait mù A et B égaux avec - de vitesse ; que par conséquent , lorsque A mîi choque B en repos , il a|j^ force nécessaire pour le pousser devant lui ; de sorte qu'ils iront tous deux ensemble coiHme une seule masse , avec une vitesse qui sera 7 ; de là suivront , comme l'on sait , les règles du mourement très-géométriques. II ne reste en tout ceci d'obscnrité qoe dans l'idée précise de l'action de Dieu , qui ne doit pas être à notre portée.

Les Newtoniens peuvent dire que , comme les corps ne se meuvent que par la volonté de Dieu, il est possible que par cette même volonté ils s'attirent mutuellement ; mais la différence est extrême. Dans le* premier cas , la volonté de Dieu ne fait que mettre en œuvre une propriété essentielle à la matière , sa oaobî«lité , et déterminer au mouvement l'indifférence naturelle qu'elle a au repos ou au mouvement. Mais , dans le second cas , on ne voit point que les corps aient par eux-mêmes aucune disposition à s'attuer ! la volonté de Dieu n'aurait aucun rapport à leur nature , et serait purement arbitraire , ce qui est fort contraire à tout ce que nous offre de toutes parts l'ordre de l'univers. Cet arbitraire admis ruinerait toute la preuve philosophique de la spiritualité de l'âme. Dieu aurait aussi-bien pu donner la pensée à la matière que l'attraction.

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Si Ton dit que l'attraction mutuelle est une propriété essentielle aux corps , quoique nous ne l'apercevions pas , on en pourra dire autant des sympathies , des horreurs , de tout ce qui a fait l'opprobre de l'ancienne philosophie scolastique. Pour recevoir ces sortes de propriétés essentielles , mais qui ne tiendraient point aux essences telles que nous les connaissons , il faudrait être accablé de phénomènes qui fussent inexplicables sans leur secours; et encore même alors ce ne serait pas les expliquer.

L'attraction étant supposée , quelles en seront les lois ? J'entends bien qu'elle se réglera sur les masses ; j'entends.aussi qu'elle se réglera sur les distances. Un eorps aura besoin d'une force attractive d'autant plus grande , que celui sur lequel il doit agir sera plus éloigné { et, ce qui en est une suite , il exercera d'autant mieux sa force , que ce second corps sera plus proche. De ]k s'ensuivra nécessairement que l'attraction se fera en raison inverse de la distance , ou , ce qui est le même , sera d'autant plus forte, que la distance sera plus petite; mais il s'ensuivra aussi que cette force sera infinie quand la distance sera nulle , ou que les deux corps se toucheront ; ce qui ne parait pas soutenable. Il j aurait alors entre deux cor|fli qui se toucheraient , une cohésion que nulle force finie ne pourrait vaincre. Si deux corps allaient l'un vers l'autre, il serait toujours d'autant plus difficile de les faire retourner en arrière , qu'ils se seraient plus approchés l'un de l'autre , etc. ; car on ne peut pas compter tous les inconvéniens qui naîtraient de cette règle ou loi de l'attraction. Ils auraient beau être enveloppés et déguisés par différentes circonstances physiques , il ne ^era pas possible qu'on ne les reconnût et qu'on ne les démêlât souvent ; et comme la loi de l'attraction , selon les Newtoniens , n'est pas la simple raison inverse des distances , mais celle de leurs carrés, «tous les inconvéniens en deviendraient encore beaucoup plus forts et plus marqués ; la cohésion de deux corps qui se toucheraient , deviendrait d'autant plus invincible à toute force finie, etc. On le verra aisément, pour peu qu'on soit géomètre.

Quand on veut exprimer algébriquement ou géométriquement des forces physiques et a^ssantes dans l'univers , et qui ont nécessairement , par leur nature , de certains rapports , et sont renfermées dans certaines condhions , il ne suffit pas d'avoir bien fait un calcul dont le résultat sera infaillible, et sur lequel on t. 39

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•jra sAr de pouvoir compter; il faut encore , poar contenter si raison , entendre ce résnltat , et sayoir pourquoi il est venu tel qu'il est. Ainsi , dans la théorie précédente (8. 1 4- }»<>>> '^ trouvé, non-seulement que la force centrifuge renferme le carré de la vitesse , mais encore pourquoi elle le renferme nécessairement. Ici , je demande pourquoi l'attraction suit les carrés des distances plutôt que toute autre puissance ? Je ûe crois pas ^M fût aisé de le dire.

Du moins es^il bien certain que cette loi des carrés ne suffirait pas pour expliquer plusieurs"pliénomènes de chjmie si violens , que les plus hautes puissances de l'attraction ne semble» raient qu'à peine y pouvoir atteindre. Cette loi des carrés n'est donc pas une loi générale de la nature.

Les deux corps ji et B^ égaux en masse , s'attirent avec une force égale, si l'on n'y considère rien de plus : mais cela sobsiste-t* il encore , si u^, toujours de la même masse, a un plus grand volume que ^? Il semble que la force de A soit plus dispersée; mais , d'un autre côté , elle embrassera mieux B , et avec quelque avantage, s.

Si ^ et i9 , égaux en masse et en volume , ne diflerent qu'en ce que l'un est solide et l'autre fluide , ont-ils une force égale ? ou quelle sera la différence de leurs attractions?

Les corps A j B et C, égaux j étant rangés sur la m^me ligne et avec des distances égales , l'action mutuelle des deux extrêmes A et C passe-t-elle au travers de B , ou y est-elle arrêtée ?

Mais une chose encore plus importante, c'est de^savoir û^ avec l'attraction , quelle qu en soit la loi , on admettra aussi la force centrifuge ? Un corps circulant sera attiré , ou xêrs le centre , ou vers la circonférence du cercle qu'il décrit , et en même temps il tendra , par sa force centrifuge , à s'éloigner du centre. Cette force , dans le premier cas, diminue donc l'efit de l'attraction ) et dans le second , elle l'augmente. L'un ou l'autre cas arrive perpétuellement ^ sans exception ; et les effets toujours certainement altérés par la force centrifuge , le devraient être sensiblement, du moins en quelques occasions rares. JUaii cela ne se rencontre jamais : les effets de l'attraction toni toujours purs et sans mélange , à cet égard , dans le système new-

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Ionien y et pair coMéqaent ce système est incompatible ayec la force centrifuge. Cependant c'est une force bien réelle , bien d^ montrée , bien reconnue , même de ceux qui en reconnaissent encore quelques antres»

Malgré tout cela , dira-t^K>n , il est de fait que le système newtonien répond juste k tous les phénomènes. Comment est-il si keureuz , s il est faux? Je conviens qu'il répond juste aux phé* nomènes célestes ^ et il ne laisse pourtant pas d'être faux. Ce paradoxe demande une assez longue explication.

Les astronomes n'avaient point encore de règle générale pour la détermination des différentes distances des planètes au soleil ^ lorsque Kepler conçut , en homme d'esprit et en grand philosophe , que , comme tout est lié dans la nature , ces distances inconnues pourraient bien avoir quelque rapport aux révolutions de ces mêmes planètes autour du soleil , dont les temps étaient bien certainement connus.

Il chercha ce rapport , et il trouva cette belle règle qui immortalisera son nom , que les distances sont comme les racines cubiques des carrés des r^olutions. Ce rapport ne fut tiré d'aucun principe connu d'ailleurs ^ ni même adapté à rien d'établi : ce n'est qu'un simple fait qui n'a pu résulter que d'un nombre affireux de calculs très-enôbarrassés; et par là même il pouvait légitimement être suspect ; mais toutes les observations de tous les astronomes se sont toujours accordées à le confirmer. C'est déjà une loi fondamentale du ciel.

D'un autre côté, Huyghens a très-ingénieusement découvert l'expression de la loi de la force centrifuge , adoptée pa^ reillement de tout le monde , mais parce qu'elle était prouvée bien géométriquement.

Enfin , le fameux livre de Newton est entièrement fondé snr le nrincipe des attractions en xaîson inverse des carrés des distances , principe qni s'accordait avec la règle de Kepler , et par conséquent ne pouvait être combattu par les faits ou les observations astronomiques.

Mais comme les Cartésiens avaient les attractions en horreur , et qu'ils se flattaient de les avoir bannies pour jamais , ils attaquèrent le système newtonien, et firent voir qu'e^ appliquant aux corps célestes les forces centrifuges de Huyghens , et en les supposant en équilibre entre eux , il en naissait nécessairement la règle de Kepler , et même le principe fondamental du livre de Newton , pourvu seulement qu'on veuille bien appeler force centrifuge ce qu'il appelait attraction. Je ne puis m'empêcher

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de dire ici , qaoique sans nécessité , que la règle de Kepler , démontrée géométriquement , et par les premières idées , me parait une chose d'un grand prix.

Si avant que de donner son livre , Newton avait su cela , soit par quelque ouvrage d'un autre , soit par sa seule pénétration , qui sans doute allait au plus haut point , il n'aurait fait , quant à l'essentiel , que changer le nom de force centrifuge en celui i^cU traction , et masquer un système connu pour le produire comme nouveau. Mais il n'est pas apparent qu'un aussi grand homme ait été capable de tant d'adresse. On peut fort bien ne pas s'apercevoir que la règle de Kepler tire son origine d'nn certain degré de mouvement précis imprimé à tout le système solaire , unique>entre une infinité d'autres également possibles , et qu'il faut de plus qu'il y ait équilibre , et équilibre très-do» rable , non entre les planètes de ce système , mais entre des couches sphériques qui les contiendront , ainsi qu'il a été prouvé dans la théorie (3o). Encore une chose qui pouvait em-> pécher Newton de donner dans ces idées , c'est que ces couches demandent le plein , et lui était persuadé du vide. Quoi qu'il en soit , il est de fait qu'il a vu la contestation assez échauflee entre ses sectateurs et les Cartésiens ; qu'ils y ont mis en avant l'équilibre , point très-important et nouveau , et qu'il a toujours été spectateur tranquille de tout , sans y prendre aucune part.

Venons au plein , qui n'a été que supposé dans notre Certainement , il n'y a guère d'idée en nous plus ancienne que celle du vide : tous les enfans l'imaginent partout où ils ne voient rien , et une infinité d'hommes pensent à peu près de même toute leur vie. Selon les philosophes , qui ont eux-mêmes conservé celte idée si naturelle , il y a Vespace distinct de la matière dont il est le lieu , et ou elle peut également être oa n'être pas placée. On ne peut concevoir cet espace qu'in#ni y et de plus incréé ; et ce second point doit faire de la peine. L'espace serait un être réel semblable à Dieu ; d'ailleurs , il ne serait ni matériel ni spirituel.

Si la matière est infinie , il y a autant de matière qne d'espace ; tout est plein , et J'idée forcée d'espace devient tout-^ fait inutile : la matière sera elle-même son Heu , parce qu'dle ne peut exister autrement. Il est vrai qu'alors on tombe , à l'égard du mouvement , dans des difficultés qui peuvent paraître considérables. La matière toute en masse ne peut se mouvoir en

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ligne droite , puisqu'elle n'apas oii aller ; elle ne peut non plu» se mouyoir circulairement jm^r il n'y a -point de centre dans rinlini : une sphère infinie enfermerait contradiction , puisque toute figure est ce qui est terminé extérieurement. Mais tous les inconvéniens seront levés , si l'on conçoit la masse infinie de la matière divisée en une infinité de sphères finies. Ce soot là les fameux tourbillons de Descartes , dont ceci prouye la nécessité dans l'hjTpothèse du plein et de l'infinité de la matière. Ils avaient déjà par eux-mêmes une grande apparence de possîhi-lité , et même , pour ainsi dire , un certain agrément phifosophique.

Si la matière est finie , eUe ne serait toujours , par rapport k l'espace , qu'un infiniment petit ; et l'univers , quotque très* réel , ne serait qu'jun vi^e immense qui ne contiendrait rien , privé de toute force , de toute action , de toute fonction , à une petite partie près , qui ne mériterait pas d'être comptée. Le Tout-Puissant n'aurait rien versé dans ce vase.

On croirait remédier à cet inconvénient , en supposant que la matière , quoiqu'infinie , serait un moindre infini que l'espace» comme l'infini des nombres pairs , ou celui des impairs , est moindre que celui de la suite totale des nombres naturels. Mais alors l'attraction , qui se lie si bien , à ce qu'on croit , avec le vide , et qui est mutuelle entre tous les corps , agirait perpétuellement sur eux , pour les rapprocher les uns des autres , quelque dispersés qu'ils fussent d'abord ; et elle agirait sans avoir aucun obstacle à surmonter , puisque l'espace ou le vide n'a aucune force , ni attractive , ni répulsive. Les vides semés originairement » si l'on veut , entre tous les corps , disparaîtraient donc en plus ou moins de temps , et il ne resterait plus qu'un grand vide total au dehorâ de tous les corps violemment appliqués les uns contre les autres. Il est visible que , pour la vérité de cette idée , il n'est pas nécessaire que le rapport de l'infini de l'espace à celui de la matière , soit de 2 à i , comme il a été posé dans l'exemple des nombres. Tout autre rapport ^ pourvu que l'espace soit le plus grand , fera le même effet.

Dans ce même cas , les tourbillons cartésiens ne réussiraient pas non plus. 11 faut , pour les mettre en action continue , qu'ils tendent toujours par eux-mêmes à s'agrandir , et qu'ils s*eii. empêchent toujours^ les uns les autres. Or , il est aisé de voir

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que des vides semés entre eux les déiruiraient , en les empêchant d'être comprimés de toutes j^lms ; que quelques-ans étant détruits les premiers , les autres le seraient plus Âcilement, et toujours plus facilement, etc. Dans le cas précédent , le monde se pétrifiait 3 dans celui-ci , il s'évapore.

Comme on ne lui voit absolument aucune disposition k Pua ni à l'autre de ces deux accidens , il s'ensuit que Tespace réel ou le vide n'existe pas , même dans le système newtonien , oii il est cependant si établi et si dominant. Je puis ajouter qu'il n'est pas besoin pour l'action perpétuelle et réciproque des tourbillons cartésiens , que la matière soit infinie ; car , ne le fftt-elle pas f les derniers tourbillons et les plus extérieurs de ce grand tout, n'auraient pas plus de facilité à>'étendre| paîsqn'îl n'j aurait pas d'espace au-delà d'eux.

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