CINQUIÈME SOIR
comme le soleil, le centre et Tâme d'un monde, e t qu*ellie ait ses planètes qui tournent autour d'elle. Cela est-il d'une nécessité bien absolue ? Ecoutez , Madame , répondis-je , puisque nous sommes en humeur de mêler toujours des folies de galanterie à nos discours les plus sérieux , les raisonnemens de mathématiques sont faits comme Tamour. Vous ne sauriez accorder si peu d« chose à un amant, que bientôt après il ne faille lui en "accorder davantage , et à la fin , cela va loin. De même, accprdez à un mathématicien le moindre principe , il Ta vous en tirer une conséquence qu'il faudra que vous lui accordiez aussi , et de cette conséquence encore une autre ; et malgré vous-même , il vous mène si loin , qu'à peine le pouvez-vous croire. Ces deux sortes de gens la prennent toujours plus qu'on ne leur donne. Vous convenez que quand deûx choses sont semblables en tout ce qui me parait , je les puis croire aussi semblables eA ce qui ne me paraît point , s'il n'y a rien d'ailleurs qui m'en empêche. De là, j'ai tiré que la lune était habitée, parce qu'elle ressemble à la terre; les autres planètes , parce qu'elles ressemblent à la lune. Je trouve que les étoiles fixes ressemblent à notre Soleil ; je leur attribue tout ce qu'il a. Vous êtes engagée trop avant pour pouvoir reculer ; il faut franchir le pas de bonne grâce. Mais, dit-elle , sur le pied de celte ressemblance que vous mettez entre les étoiles fixes et notre soleil, il faut que les gens d'un autre grand tourbillon ne le voient que comme une petite étoile fixe , qui se montre a eux seulement pendant leurs nuits.
Cela est hors de doute , répondis-je. Notre soleil est si proche de nous , en comparaison des soleils des autre» tourbillons, que sa lumière doit avoir infiniment
plus de force sur nos yeux que la leur. Nous ne voyons, donc que lui quand nous le voyons , ei il efface tout : mais dans un autre grand tourbillon, c'^t un au^ tre soleil qui y domine ; et il effaçe à son tour le nôtre, qui n'y parait que pendant les nuits avec le reste des loutres soleils étrangers , c* est-a-dire , des étoiles fixes. On rattache avec elles à cette grande voûte du ciel, et il y fait partie de quelque ourse ou de quelque taureau. Pour les planètes qui tournent autour de lui, notre terre, par exemple , comme on ne les voit point de si loin , on n'y songe seulement pas. Ainsi , tous lesi soleils sont soleils de jour pour le tourbillon où ils sont placés , et soleils de nuit pour tous ^es autres tpurbil- m Ions. Dans leur monde , ils sont uniques ep leur espèce ; partout ailleurs , '\U ne servent qu'a faire nombre. Ne faut-il pas pourtant , •reprit-elle , que les {nondes, malgré cette égalité, diffèrent en mille choses? car un fond de res^semblance ne laisse pas de porter des. différences infinies.
Assurément, repris-je; mais la difficulté est de deviner. Que sais-je? Un tourbillon a plus 4^ planètes qui toiu*nent autour de son soleil, un autre en a moins. Dans l'un, il y a des plané tes su bal ternes, qui tournent autour de planètes plus grandes : dans l'autre, il n'y en a point. Ici , elles sont toutes ramassées autour de leur soleil, et font comme un petit peloton, au-delà duquel s'étend un grand espace vide, qui va jusqu'aux tourbillons voisins : ailleurs, elles prennent leurs cours vers les extrémités du tourbillon , et laissent le milieu vide. Je ije doute pas même qu'il ne puisse y avoir quelques tourbillons déserts et sans planètes : d'autres ^ont le soleil, n'étant pas au centre, ait un véritable.
CINQUIÈME SOIR. 221 mouvement , et emporte ses planètes aTec soi; d'autres dont les planètes s'élèvent ou s'aBaissent, à l'égard de leur soleil, par le changement de l'équilibre qui les tient suspendues. Enfin 3^ que voudriez-vous ? En voilk bien assez pour un homme qui n*est jamais sorti de son tourbillon, ^
Ce n'en est guère, répondit-elle, pour la quantité des mondes. Ce que vous dites ne suffit que pour cinq OU six, et j'en vois d'ici des milliers.
Que serait-ce donc, repris-je , si je vous dirais qu'il y a bien d'autres étpiles fixes que celles que vous voyez ; qu'avec des lunettes on en découvre un nombre infini qui ne se montrent point aux yeu^; el que dans une seule constellation, on l'on en comptait peut-être dou3e ou quinze , il s'en trouve autant que l'on en Yoyait auparavant dans le ciel?
Je vous demande grâce , s'écria-t-elle ; je me rends j vous m'accablez de jmondes et de tourbillons. Je sais bien , ajoutai-je , ce queje vous garde. Vous voyez cetto blancheur qu'on appelle la voie de lait. Vous figurcriez-vous bien ce que c'est ? Une infinité M petites étoiles invisibles aux yeux a cause de leur petitesse , et semées si près les unes des autres, qu'elles paraissent former une lueur coi^tinue. Je voudrais que vous vissiez, avec des lunettes,, cette fourmilière d'astres, et cette graine de mondes, Ils ressemblent en quelque sorte aux îles Maldives , à ces douze mille petites iles, OU bancs de sable, séparés seulement par des canaux de. mer, que l'on sauterait presque comme des fossés. Ainsi, les petits tourbillons de la voie de lait sont si serrés , qu'il me semble que , d'un monde à l'autre , on pourrait se parler , ou même se donner la ttiâin. Du
LES MONDES, moins, je crois que les oiseaux d'un monde passent aisément dans un autre , et que l'on y peut dresser des pigeons à porter des^ lettres comme ils en portent ici dans le Levant d'une -ville à une autre. Ces petits mondes sortent apparemment de la règle générale , par laquelle un soleil dans «pn tourbillon , efface , dès qu'il parait , tous les soleils étrangers. Si vous êtes dans un des petits tourbillons de la voie de lait, votre soleil n'est presque pas plus proche de vous , et n'a pas sensiblement plus de force sur vos yeux , que cent mille autres soleils des petits tourbillons voisins. Vous voyez donc votre ciel briller d'un nombre infini de feux qui sont fort prodhcs les uns des autres , et peu éloignés de vous. Lorsque vous perdez de vue votre soleil particulier^ il vous en reste encore assez ;^ et votre nuit n'est pas moins éclairée que le jour : du moins la différence ne peut pas être sensible ; et pour parler plus jnste , vous n'avez jamais de nuit. Ils seraient bien étonnés, les gens de ces mondes là, accoutumés comme ils sont^ une clarté perpétuelle , si on leur disait qu'il y a des malheureux qui ont de véritables nuits, qui tombent dans des ténèbres profondes, et qui, quand ils jouissent de la lumière, ne voient inême qu'un seul soleil. Ils nous regarderaient comme des êtres disgraciés de la nature , et notre condition les ferait frémir d'horreur.
Je ne vous demande pas , dit la marquise , s'il y a des lunes dans les mondes de la voie de lait ; je vois bien qu'elles n'y seraient de nul usage aux planètes principales qui n'ont point de nuit,''^et qui d'ailleurs marchent dans des espaces trop étroits pour s'embarrasser de cet attirail de planètes subalternes. Mais savez-
CINQUIÈME SOIR. aa3 VOUS bien qu*k force de me multiplier les mondes si libéralement , vous me faites naître une véritable difficulté ? Les tourbillons dont nous voyons les soleils , touchent le tourbillon où nous sommes. Les tourbillons sont ronds, n'est-il pas vrai? Et comment tant de boules en peuvent-elles toucher une seule? Je veux m'imaginer cela , et je sens bien que je ne le puis.
Il y a beaucoup d'esprit , tépondis-je, à avoir cette difficulté là, et même à ne la pouvoir résoudre;* car elle est très bonne en soi , et de la manière dont vous la concevez , elle est sans réponse ; et c'est avoir bien peu d'esprit que de trouver des réponses à ce qui n'en a point. Si notre tourbillon était d^ la figure d'un dé , il aurait six faces plates , et serait bien éloigné d'être rond ; mais sur chacune de ces faces on y pourrait mettre un tourbillon de la même figure. Si au lieu de six faces plates, il en avait vingt, cinquante, mille, il y aurait jusqu'à mille tourbillons, qui pourraient poser sur lui , chacun sur une face ; et vous concevez bien , que plus un corps a dé faces plates, qui le terminent au dehors, plus il approché d'être rond, en sorte qu'un diamant, taillé à facettes de tous' côtés, si les facettes étaient fort petites, serait quasi aussi rond qu'une perle de même grandeur. Les tourbillons ne sont ronds que de cette manière Ta. Us ont une infinité de faces en dehors, dont chacune porte un autre tourbillon. Ces faces sont fort inégales ; ici , elbs sont plus grandes; là, plus petites. Les plus petites de notre tourbillon, par exemple, répondent à la voie de lait, et soutiennent tous ces petits mondes. Que deux tourbillons,. qui sont appuyés sur deux faces voisines, laissent quelque vide entre eux par en-bàs , comme
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cela doit arriver très souyeot^ aussiiàt la nature, qui ménage bien le terrain, vqu$ remplit ce vide par petit tourbillon ou deu^, peuMtre par mille, qui n'incommodent point les autr^, et ne laissât pas d'être un, ou deuj^, ou mille mondes de plus* Ainsi, xious pouvons voir beaucoup plu» de mondes que notre tourbillon n^a de faces pour en porter» Je gagerais qu^, quoique ces petits mondes n'aient été faits que pour étrç jetés dans des coins de l'univers, qui fussent de-^ m^urés inutiles, quoiqu'ils soient inconnus aux autres mondes qui les touchent , ils ne laissent pas d'étrç fort 4Contei^s d'eux-mêmes. Ce sont eux, sans doute, dont on ne découvre les petits soleils qu'avec des lupettes d'approche, et qui sont en une quantité si prodigieuse. Enfin, tous ces tourbillons s'ajustent les uns avcic les autres le mieux qu'il est possible ; et comme il faut que chacun tourne autour de son soleil , sans chs^nger de place, chacun prend la manière de tourner qui est la plus commode et la plus aisée dans la situation où il est. Ils s'engrènent en quelque façon les uns dans les autres , comme les roues d'une montre , et aident mutuellement leurs mouvemens. Il est pourtant vrai qu'ils agissent aussi les uns contre les autres. Chaque monde, à ce qu'on dit , est comme un ballon qui s'étendrait, ^ on le laissait faire; mais il est aussitôt repoussé par les mondes voisins, et il rentre en lui-même, après quoi il recommence à s'enfler, et ainsi de suite : et quelques, philosophes prétendent que les étoiles fixes ne nous envoient cette lumière tremblante , et ne paraissent briller à reprises, que parce que Leurs tourbillons pous-^ sent perpétuellement le nôtre, et m ^ofit perpétuai lement repoussés.
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J'aime fort ton tes ces idées là, ditk marquise. J'aime ces ballons qoi s'enflent et se désenflent à chaque moment j et ces mondes qui se combattent toujours ; et surtout j'aime à voir comment ce combat fait entre eux un commerce de lumière, qui apparemment est le seul qu'ils puissent avoir.
Non , non, repris-je, ce n'est pas le seuL Les mondeè voisins nous envoient quelquefois visiter , et même assez magnifiquement. Il nous en vient des comètes qui sont ornées, ou d'une chevelure éclatante, ou d'une barbe vénérable , ou d'une queue majestueuse.
Ah 1 quels députés, dit-elle en riant. On se passerait bien de leur visite , elle ne sert qu'à faire peur. Ils ne font peur qu'aux enfans , répliquai-je , à cause de leîir équipage extraordinaire ; mais les enfans sont en grand nombre. Les comètes ne sont que des planètes qui appartiennent à un tourbillon voisin. Elles avaient leur mouvement vers ses extrémités; mais ce tourbillon étant peut-être différemment pressé par ceux qui l'en^^ vironnent , est plus rond par en haut , et plus plat par ert bas , et c'est par en bas qu'il nous regarde. Ces pla* nètes qui auront commencé vers le haut- à se mouvoir ej^tîercle , ne prévoyaient pas qu'en bas le tourbillon leur manquerait^ parce qu'il est là comme écrasé; et pour continuer leur mouvement circulaire , il fout nécessairement qu'elles entrentdansun autre tourbillon, que je suppose qui est le nôtre , et qu'elles en occupent les extrémités, ^ussi sont-elles toujours fort élevées à notre égard ; on peut croire qu'elles marchent au-dessus de Saturne. Il est nécessaire , vu la prodigieuse distance des étoiles fixés , que depuis Saturne jusqu'aux extrémités de notre tourbillon, il y ait un grand espace
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vide et sans planètes. Nos ennemis nous reprochent l'inutilité de ce grand espace. Qu'ils ne s'inquiètent plus, nous en avons trouvé Tusage; c'est Tappartement des . planètes étrangères qui entrent dans notre monde.
J'entends, dit-elle. Nous ne leur permettons pas d'entrer jusques dans le cœur de notre tourbillon , et de se mêler avec nos planètes ; nous les recevons comme le grand Seigneur reçoit les ambassadeurs qu'on lui envoie . Il ne leur fait pas l'honneur de les loger à Constantinople , mais seulemeut dans un faubourg de la ville. Nous avons encore cela de commun avec les Ottomans , repris-je, qu'ils reçoivent des ambassadeurs sans en renvoyer, et que nous ne renvoyons point de nos planètes aux mondes voisins.
X en juger par toutes ces choses , répliqua-t*elle , nous sommes bien fiers. Cependant, je ne sais pas trop encore ce que j'en dois croire. Ces planètes étrangères ont un air bien menaçant avec leurs queues èt leurs barbes, et peut-être on nous les envoie pour nous insulter; au lieu que les nôtres , qui ne sont pas faites de la même manière, ne seraient pas si propres à se faire craindre quand elles iraient datis les autres mondes.
Les queues et les barbes , répondis-je , ne sont que de pures apparences. Les planètes étrangères ne diffèrent en rien des nôtres ; mais en entrant dans notre tourbillon , elles prennent la queue ou la barbe par une certaine sorte d'illumination qu'elles reçoivent du soleil, et qui , entre nous, n'a pas encore été trop bien expliquée: mais toujours on est sûr qu'il ne s'agit que d'une espèce d'illumination.; on la devinera quand on pourra. Je voudrais donc bien , reprit-elle , que notre Saturne allât prendre une queue ou une barbe dans
CINQUIÈME SOIR, quelque autre tourbillon, et y répandre l'efifroi ; et qu'ensuite , ayant mis bas cet accompagnement terrible , il revînt se ranger ici avec les autres planètes à ses fonctions ordinaires. Il vaut mieux pour lui , répondisje, qu'il ne sorte point de notre tourbillon. Je vous ai dit le choc qui se fait à l'endroit où deux tourbillons se poussent et se repoussent Tun l'autre ; je crois que y. dans ce pas-lk, une pauvre planète est agitée assez rudement , et que ses hâbitans ne s'en portént pas mieux. Nous croyons, nous autres, être bien malheureux quand il nous parait une comète ; c'est la comète ellemême qui est bien malheureuse.. Je ne le crois point ,, dit la marquise; elle nous apporte tous sçs habitans en bonne santé. Rien n'est si divertissant que de changer ainsi de tourbillon. Nous qui ne sortons jamais du nôtre, nous menons une vie assez ennuyeuse. Si les habitans d'une comète ont assez d*esprit pour prévoir le ten)ps de leux passage dans notre monde , ceux qui ont déjà fait le voyage , annoncent aux autres par avance ce qu'ils y verront. Vous découvrirez bientôt une planète qui a un grand anneau autour d'elle, disent- ils peut-être , en parlant de Saturne. Vous en verrez une autre qui en a quatre petites. qui la suivent. Peut-être même y a-t-il des gens destinés à observer le momeht où ils entrent dans notre monde , et qui crient aussitôt i Nouveau soleil , nouveau soleil, comme ces matelots qui crient : Terre , terre.
Il ne faut donc plus songer , lui dis-je , à vous donner de la pitié pbur'les habitans d'une comète; mais j'espère du moins que vous plaindrez ceux qui vivent dans un tourbillon dont le soleil vient à s'éteindre, et qui demeurent dans une nuit éternelle. Quoi , s'écria-
aa8 LES MONDE»,
t-elfe , des soleits s'éteignent ? Oui , sans douté , tépùndis-je. Les anciens ont vu dans le ciel des étoiles fixes que nous n'y voyons plus. Ces soleils ont perdu leur lumière y grande désolation assutément dans tout lé tourbillon ; mortalité générale sur toutes les planètes ; <îar que faire sans soleil ? Cette idée est trop funeste , reprit-elle. N'y aurait-il pas moyen de me l'épargner? Je vous dirai , si vous voulez , répondis-je , ce que dl* sent de fort habiles gens, que les étoiles fixes qui ont disparu, ne sont pas pour cela éteintes; que ce sont des soleils qui ne le sont qu'à demi , c'est-à-dire , qui ont une moitié obscure, et l'autre lumineuse; que comme ils tournent sur eux-mêmes, tantôt ils nous présentent la moitié lumineuse, tantàt la moitié obscure, et qu'alors nous ne les voyous plus. Selon toutés les apparences , la cinquième lune de Saturne est faite ainsi i car pendant une partie de sa révolution , ôn la perd absolument de vue, et ce n'est pas qu^elle soit alors plus éloignée de la terre; au contraire, elle en est quelquefois plus proche que dans d'autres tempà où elle se laisse voir; et quoique cette lune soit une planète qui naturellement ne tire pas à conséquence pour un soleil , on peut fort bien imaginer un soleil qui soit en partie couvert de taches fixes , au lieu que le nôtré n'en a que de passagères. Je prendrais bien , pour vous obliger, cette opinion-là, qui est plus douce que l'autre ; mais je ne puis la prendre qu'à l'égard de certaines étoiles, qui ont des temps ré^és pour paraître et pôur disparaître , ainsi qu'on a commencé à s'en apercevoir; autrement les demi ^soleils ne peuvent pas subsister. Mais que dirons-nous des étoiles qui disparaissent , et ne se remontrent paè après le temps pendant lequel