CHAPITRE ly
Qae les histoires surprenantes qu'on (l^bile sur les Grades doivent être £ort suspectes.
11 serait difficile de rendre raison des histoires et des oracles que nous ayons rapportés , sans avoir recours aux dénions; mais aussi tout cela est->il bien vrai ? As* surons-nous bien du fait , avant que de nous inquiéter delà cause. Il est vrai que cette méthode est Uen lente pour la plupart des gens qui courent naturellement à la cause ^ et passent par-dessus la vérité du fait ; mais enfin nous éviterons le ridicule d'avoir trouvé la cause 4e ce qtti n'est point.
Çe malhear arriva si plaisanxment sur la fin dm siècle
à l[tielqu€s sâYans d'Allemagne , (|ue jé ne puis m^empécher d'en parler ici.
En 1S98 , le bruit courut qué les dents étant tombées kun enfant de Silésie, âgé de 7 ans, il lui en élait ve^n une d'or à la place d'une de ses grosses dents. Horstius» professeur en médecine dans T université de Helmstad , écrivit, en 1695, l'histoire de cette dent, et prétendit qu'elle était en partie naturelle , en partie miraculeuse, et qu'elle avait été envoyée de Dieu à cet enfant, pour consoler les chi*étienB affligés par les Turcs. Figurezvous quelle consolation , et quel rapport de cette dent aui chrétiens ni aux Turcs. En la même année , afin que cet\fi dent à^or ne manquât pas d'historiens, Rullandus en écrit encc^rhistoire. DeuK ans après, !ngolsteterus , autre savant , écrit contre le sentiment que Rùllandus avait de la dent d'or, et RuUandus fait aussitôt une belle et docte réplique. Un autre grand homme , nommé Libavius , ramasse tout ce qui avait été dit de la dent , et y ajoute son sentiment particulier. Il ne manquait autre chose à tant de beau^t ouvrages, sinon qu'il fût vrai que lardent était d'or. Quand Un orfèvre Teût examinée, il se trouva que c'était une feuille d'or appliquée à la dent, àVec beaucoup d'adresàe; mais on commença par faire des livres, fet puis on consulta TorfèVre.
Rien n'est plus naturel que d'en faire autant &nr toutes sortes de matières. Je ne suis pas si convaincu de notre ignorance par les choses qui sont , et dont la raison nous est inconnue , que par celles qui «e sont pbint, et dont nous trouvons la raison. Cela veut dire que , non-^eulemetit nous n'avons pas les principes qui mènent au vrai , mais que hous en avons d'autres qui s'accommodent très-bien aKreé le faux.
!i74 HISTOIRE
De grands physiciens ont fort bien trouvé pourquoi les lieux souterrains sont chauds en hiver^ et froids en été. De plus grands physiciens ont trouvé depuis peu que cela n était pas.
Les discussions historiques sont encore plus susceptibles de cette sorte d'erreur. On raisonne sur ce qu*ont dit les historiens ; mais ces historiens n'ont-ils été , ni passionnés , ni crédules y ni mai instruits , ni négligens? Il en faudrait trouver un qui e&t été spectateur de toutes choses j indifférent , et appliqué.
Surtout quand on écrit des faits qui ont liaison avec la religion , il est assez difficile que , selon le parti dont on est, on ne donne à une fausse religion des avantages qui ne lui sont point dûs , ou ne donne a la vraie
de faux avantages dont elle n'a pas besoin. Cependant on devrait être persuadé qu'on ne peut jamais i^outer de la vérité à celle qui est vraie , ni en donner à celles qui sont fausses.
Quelques chrétiens des premiers siècles , fauté d'être instruits ou convaincus de cette maxime , se sont laissés aller à faire , en faveur du christianisny , des suppositions assez hardies , que la plus saine partie des chrétiens ont eftsuite désavouées. Ce . zèle inconsidéré a* produit une infinité de livres apocryphes > auxquels on donnait des noms d'auteurs païens ou juifs ; car comme l'église avait afiaireà ces deux sortes d'ennemis qu'y avait-il de plus commode quç de les battre avec leurs propres armes , en leur présentant des livres , qui quoique faits j à ce qu'on prétendait , par des gens de leur parti , fussent néanmoins très avantageux au christia,nisme ? Mais à force de vouloir tirer de ces ouvrages supposés un grand effet pour la religion , on les a em-
péchés d'en faire aucun. La clarté dont iU sont les trahit, et nos mystères y sont si nettement déyeloppés, que les prophètes de Tancien et du nouveau testament n'y auraient rien entendu auprès de ces auteurs juifs et païens. De quelque côté qu'on se puisse tourner pour sauver ces livres , on trouvera toujours , dans ce trop de clarté, une difficulté insurmontable. Si quelques chrétiens étaient bien capables de supposer des livres aux païens ou aux juifs , les hérétiques ne faisaient point de façon d'en supposer aux orthodoxes. Ce n'étaient que faux évangiles , fausses épîtres d'apôtres , fausses histoires de leurs vies; et ce ne peut être que par un effet de la providence divine , que la vérité s'est démêlée de tant d'ouvrages apocryphes qui l'étouffaient.
Quelques grands hommes de l'Église ont été quelque fois trompés , soit a«tx suppoèi tiens des hérétiques contre les orthodoxes , soit à celles des chrétiens contre les païens ou les juifs, mais plus souveht à ces «dernières. Ils n'ont pas toujours examiné d'assez près ce qui leur semblait favorable à la religion ; l'ardeur avec laquelle ils combattaient pour une si bonne cause, ne leur laissait pas toujours la liberté de choisir assez bien leurs armes. C'est ainsi qu'il leur arrive quelquefois de se servir des livres des sibylles, ou de ceux d'Hermès Trismégiste , roi d'Egypte.
On ne prétend point par là affaiblir l'autorité , ni attaquer le mérite de ces grands hommes. Après qu'on aura remarqué toutes les méprisés où ils peuvent être tombés sur un certain nombre de faits , il leur restera une infinité de raisonnemens solides, et de belles découvertes , sur quoi on ne les peut assez admirer. Si avec les vrais titres de notre religion ils nous en ont
lai^ d'autres qui peuvent être soqpecits , c'eut à nous à ne receroir d'eux que ce qui est lé^time , et à pardonner à leur zèle de nous avoir fourni plus de titres qu'il ne nous en faut.
Il n'est pas surprenant que ce même zèle les ait per* suadës de la vérité de je* ne sais combien d'oraoles avantageux a la religion, qui coururent dans les premiers siècles de l'Eglise. Les auteurs des livres des sibylles et de ceux d'Hermès , ont bien pu l'être aussi de ces oracles ; du moins il était plus aisé d'en supposer que des livres entiers. L'histoire de Thamus est païenne d'origine ; mais Eusèbe et d'autres granck hommes lui ont fait l'honneur de la croire. Cependant elle est immédiatement suivie y dans Plutarque , d'un autre conte si ridicule , qu'il suffirait pour la décréditer entièrement. Démétrius dit dans cet endroit, que la plupart des Iles qui sont vers l'Angleterre y sont désertes , et consacrées à des démons et à des héros ; qu'ayani été rnivoyé par l'empereur pour les reconnaître , il aborda à une de celles qui étaient habitées , que peu de temps après quHl y fut arrivé , il y eut une tempête et des tonnerres efiroyables, qui firent dire aux gens du pàys , qu'assu régnent quelqu'un dès principaux démons venait de mourir , parce que leur mert était toujours accompagnée de quelque 'chose c)e funeste. A cela, Démétrius ajoute , que l'une de ces iles ^t la prison de Saturne , qui y est gardé par Briarée , et enseveli dans un sommeil pei^étuel , ce qui rend , ce me semble , le géant assez inutile pour sa garde ; et qu'il est environné d'une infinité de démons, qui scmt à ses pieds <^omme ses esclaves.
Ce Démétrius ne Iaisait41 pas des nélatoons bien cu«-
DES ORACLÈS. 277 rieuses de ses voyages? Et n'est-il pas beau de voir ua philosophe comme Plu tarque nous conter froidement ces merveilles ? Ce n'est pas sans raison qu'on a nommé Hérodote le père de Thistoire. Toutes les histoires grecques , qui / à ce compte là y sont ses filles , tiennent beaucoup de son génie ; elles ont peu de vérité , mais beaucoup de meryeilleux et de choses amusantes. Quoi qu'il en soit , l'histoire deThamus serait presque suffisamment réfutée , quand elle *n'aurait point d'autre défaut que celui de se trouver dans un même traité avec Içs démons de Démétrius.
Mais de plus , elle ne peut recevoir un sens raison , nable. Si ce grand Pan était un démon , les démons ne pouvaient-ils se faire savoir sa mort les uns aux autres , sans y employer Thamus? N'ont-ils point d'autres voies pour s'envoyer des nouvelleis? et d'ailleurs sont-ils si imprudens que de révéler aux hommes leurs malheurs et la faiblesse de leur nature? Dieu les y forçait, direzvous. Dieu avait donc un dessein ; mais ^yons ce qui s'en ensuivit. Il n'y eut personne qui se désabusât du paganisme , pour avoir appris la mort du grand Pan. Il fut arrêté que c'était le fils de Mercure et de Pénélope , et non pas celui que l'on reconnaissait en Ârcadie pou^ le Dieu de tout , ainsi que son nom le porte. Quoique la voix eût nommé le grand Pan , cela s'entendit pourtant du petit Pan; sa mort ne tira guère à conséquence, et il ne paraît pas qu'on y ait eu grand regret.
Si ce grand Pan était Jésus-Christ , les démons n'annoncèrent aux hommes une mort si salutaire , que parce que Dieu les y contraignait. Mais qu'en arriva-tfiil? Quelqu'un entendit-il ce mot de Pan dans son vrai sens ? Plutarque vivait dans le second siècle de l'Église, et ce- TOM. iii^ 18
jWihdiinl |>èl*^onhé T&é i'iétait éncitm AVÎsé de àittè qne P&n fût Jésui-Chf ist mort éh JUdée.
L 'histoire dë Thtilis est rûj^o^tée pà^ Suidas > duletif q^i thrhas$él)eùtièb\^ dé tihoëés, mai^ qui ttè lei ciliôisti ^tlêt^. 8bn ô^àélè dé SA-af^is 'fédië d\& k iA*ftie tttàttièf ë ^l^é les Iïti*és dte* à^rbilfes , p&r le ti*otp de ekrté s\:ir fldé ihy^tfertà ; irtais dè pltts, èe ThttHs, roi d'Egyf^te , ti'é* tait pà^ aissurtémëtit un de» Ptôlàmèe». Ëi quë devieiidra tout rorafcle , b41 faut qné iSérbpis Soit tin Dieu qùi n'ait été àhiiètt^é léh Bgypté que pai- tm ï^olomëe , qui !e fit Venir de Pont, comme beauootip de savants le prëtett=déttt sur d^es appitrtettces rrèis fofrtes? Du ntoihs, il e§t lîërtaih ql!i^Herodotiè , qui aitfle tantà disc<>tirir sur Tàti* cienttie Egypte , ne parle point de Sérapis , et ^eTaeite te^tk tbîrt au Ibiig cbtiittient èt porurquoi un de» Ptolattiéfes fit Veiiii» dè Pont le dieu Sérapis ^ qui n'était alors îebfihHi ié[ùe là-
L'brablfe i^feiidù à Atiguste stir Tenfatti hébréu^ A*é^ J>6îrit du tôtrt rète^vabte. Cëdvéwus le dite d^Emsëbe^^ ©l tiujourd^hui il ïie S'y trouve point. Il ne serait pas im*- ^l^oësffAe qtoë Oédi'éliùs citât à faux, cm tihki quelque duVî^éfîùàSëfnferit mtrîbuéà feôièfce. n'est bieAlïôftittiè Il Vôù^ yappo^^ ^r la foi «de certains feust actes de ^iWt PWrre , qtLi dott¥àîettt encoi^ dè sôft tettips , que Sîthdh Ife 'Aiagiciféta-aVait à sa porte uti gros dogtife, qui ttévëi^it ceux iqife %6n maître îBfe voulait pa% lai^^ em^ trer ; que saiht Pîfei¥ëVôuIant pïrfer 4 Simoli , wdonna il ce chteh de lui ^lër dite , éïi langage humain , que Kferi-e , àterVitëUr 'de Dteu , le «dëfWïaftdait ; que le chien s^^ùîtfâde cét brd*te , «hà gmttd étôiaiemtent de ceux iqUl étyi^fit%ltet^ aVéc^flïôh ^ «mais qUèSkiitm y|)ô0rieiii* Mré VlSr^u*il sttifek'pas iMôvns que" saint Pidrité,
DES QRACLES. 279 ordonna au cbien , ^ son tour , d's^Uer lui dii^e qa^il evi* irât , ce qui fut exécuté. ai|S£|itàt. Voilà ce qui s'qppelle , chez les Pr^cs, écrire Vhi^tpire. Cédrénu^ vivftU 4^u$ un siècle ignorant, qù la Ucence d'écrire impunément des fiables, joignait pncQre à Vinclinat^on générale qui y pçrte les Grecs. ^ Mais quand Ëusèbe, dans qu^elque ouvrage qui ne serait pas ye^i^ j^squ% npu&y jurait effeçtiyeinçnt parlé de l'oracle d'Auguste, fiusèbe lui-même se trompait qi^etqudTois » jet on en a des preuves constantes. Les pi:emiers déf<pnsj8urs du christianisme» Justin, Tertulli^n, Théophile, Titien, îturj^iepit-ils garjjé le silence sur un oraclç si fiiyorahle ?i la rçligipn ? Ëtaient-i)s ass^^z peu zélés pour négliger œt avantage ? Mais ceu^ m^mes qui nous dominent cet ors^de , le gâtent , en y ajoutant qu'Augus)^ , de retour h Rome , fit éjpver , dans le capitple, un autel, avec cetjte inscription : Cesl ici tatuet da fils umqiHy pu ainê dp JQieu. Où av^iit-il pris cette idée d'un fils unique de Dieu , dont rpmqle |ie parle
Ënfip , (?e qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'Auguste, depuis le voyiage qu'il fi^ en Grèce , di^-neuf ana Skf^t la naissance de Jésus-Christ , n'y retpurn^ jamais ; et même, Iprsqu'U en revint, il n'était guère dans la di^positiea^i d'élever des autels à d'autres dieu^ qu'a lui ; car il souffrit , non-seulement que le^ vUles d'Asie lui en élevassent et lui céléi^r^ssept des jeUÎ^ Wîrés , mais même qu'à Rome on consacrât ui^ §uji^l à la Fortune , qui était de retour, PortjmfP tfdfiPP.^ ^ç' est-Mire à lui-^ même, et q«e l'on mât le jpur d'un relieur heureux eflktre les jours de féte.
Les oracles qu'EMsèbe rapporte de Pprphyrc , parai»
a8o HISTOIRE
sent plus, embarrassans que tous les autres. Ëusèbe n'aura pas supposé à Porphyre des oracles qu'il ne citait point ; e\ Porphyre , qui était si attaché au paganisme, n'aura pas cité de faux oracles sur la cessation des oracles mêmes , et k l'avantage de la religion chrétienne. Voici , ce semble , le cas où le témoigni^e d'un ennemi a tant de force.
Mais aussi, d'uh autre côté, Porphyre n'était pas assez iiial hïibile homme pour fournir aux chrétiens des armes contre le paganisme , sans y être nécessairement engagé par la suite de quelque raisonnement , et c'est ce qui ne pà^^it point ici. Si ces oracles eussent été al-' légués par les chrétiens , et que Porphyre , en convenant qu'ils avaient été effectivement rendus , se fht dé-fendtf des conséq licences qu'on en voulait tirer, il est sùr qu'ils seraient d'un tr^s grand poids ; mais c'est de Porphyre même que lés chrétiens , selon qu'il parait par l'exemple d'Eusèbe , tiennent ces oracles ; c'est Porphyre qui prends plaisir a ruiner sa religion et a établir la nôtre. En vérité , cela est suspect de soi-même, et le devient encore davantage par l'excès où il pousse la chose ; car on nous rapporte de lui-même je ne sais combien d'autres oracles très clairs et très positifs sur la personne de Jésus-Christ, sur sa résurrection , sur son ascension; enfin > le plus entêté et le plus habile des païens nous accable de preuves du christianisme. Défions-nous de cette générosité.
Eusèbe a cru qiie c'était un assez grand avantage de pouvoir mettre le nom de Porphyre à la tête de tant d'oracles si favorables à la religion. 11 nous les donne dépouillés dé tout ce qui les accompagnait dans les écrits de Porphyre. Que savons-nous s'il ne les réfutait
• DES ORACLES, a8i ,pas ? Selon Tintérêt de sa cause , il le devait faire ; et s'il ne IV pas fait, assurément il avait quelque inten tion cachée.
On soupçonne que Porphyre était assez méchant pêlir faire de faux oracles , et tes présenter aux chrétiens, à dessein de se moquer de leur crédulité, s'ils les recevaient pour vrais , et appuyaient leur religion sur de pareils fondemens. Il en eût tiré des conséquences pour des choses bien plus importantes que ces oracles, et eût attaql^é tout le christianisme par cet exemple, qui , au fond , n'eût pourtant rien conclu.
Il est toujours certain que ce même Porphyre , qui nous fournit tous ces oracles, soutenait, comme nous avons vu , que les oijj^cles étaient rendus par des génies menteurs. Il se pourrait donc *bien faire qu'il eût mis en oracles tous les mystères de notre religion , exprès pour tâcher à les détruire , et pour les ren^ire suspects diQ fausseté, parce qu'ils auraient été atte«tés par de faux témoins. Je sais bien que les chrétiens ne le prenaient pas ainsi : mais comment eussent-ils jamais prouvé par raisonnement, que les démons étaient quelquefois forcés à dire la vérité? Ainsi Porphyre demeurait toujours en état de se servir de ses orlides contre eux; et selon le tour de cette dispute, ils devaient nier que ces oracles eussent jamais été rendus , comme nous le nions présentement. Cela , ce me semble, explique pourquoi Porphyre était si prodigue d'oracles favorables à notre religion, quel tour avait pu prendre le grand procès d'entre les chrétiens et les païens. Nous ne faisons que le deviner, car toutes les pièces n'en sont pas venues jusqu'à noijis. C'est ainsi qu'en e|iamin»nt un peu les choses de prpç j pn trouve
a8a HISTOIRE
que e«s €>racles, qai paraissent si merreilieux , n'om jamais été. Je n^n rapporterai point d'autres exemples ; tout le reste est de la même nature.