‹ Œuvres de Fontenelle, Volume 3Chapitre 44 sur 74 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Ambiguïté des Oracles.

Un des plus grands secrets des oracles, et une des choses qui marquent autant que les hommes s'en mêlaient ,

DES ORACLES. 335 c'est Fambigulté des réponses, et l'art qu'on avait de les accommoder à tous les évéuemens qu'on pouvait prévoir.

Lorsqu' Alexandre tomba malade tout d'un coup à Babylone, quelques uns des principaux de sa cour allèrent passer u^e nuit dans le temple de Sérapis, pour demander à ce dieu s'il ne serait point à propos de lui faire apporter le roi , afin qu'il le guérit. Le dieu réponditqu'il valait mieux pour Alexandre qu'il demeurât où il était; Sérapis avait raison ; car s'il se le fût fait apporter, ét qu'Alexandre fût mort en chemin, ou même dans le temple , que n'eùt-on pas dit? Mais si le roi recouvrait sa santé à Bab^lone , quelle gloire pour Toracle! S'il mourait, c'est qu'il lui était avantageux de mourir , après des conquêtes qu'il ne pouvait ni augmen ter ni conserver. Il s'en fallut tenir à cette demièr^4|||terprétation , qui ne manqua pas d'être trouvée à l'avantage de Sérapis , sitôt qu'Alexandre fut mort.

Macrobe dit que quand Trajan eut pris le dessein d'aller attaquer les Parthes , on le pria d'en consulter l'oracle de la ville d'Héliopolis , auquel il ne fallait qu'envoyer un billet cacheté. Trajan ne se fiait point trop aux oracles, il voulut auparavant éprouver celui-là. Il y envoie un billet cacheté , où il n'y avait rien ; on lui en renvoie autant : voilà Trajan convaincu de la divinité de l'oracle. Il y envoie une seconde fois un autre billet cacheté , par lequel il demandait au dieu s'il retournerait à Rome après avoir mis fin à la guerre qu'il entreprenait. Le dieu ordonna que l'on prit une vigne qui était une des offrandes de son temple , qu'on la mît par morceaux , et qu'on la portât à Trajan. L'é-

336 HISTOIRE vénement , dit Macrobe , fat parfaitement coûfoi^e a cet oracle ; car Trajan mourut à cette guerre , et on reporta k Rome ses os qui avaient été représentés paï* la vigne rompue.

Tout le monde savait assurément quë l'empereur songeait à faire la guerre aux Parthes, et qu'il ne consultait l'oracle que sur cela ; et l'oracle eût l'esprit dé lui rendre une réponse allégorique et si générale, qu'éllé ne pouvait manquer d'être vraie. Car, qùe Trajan re-^ tournât à Rome victorieux, mais blessé, oU ayant perdu une partie de ses soldats ; qu'il fût vaincu , et què son armée fût mise en fuite; qu'il y arrivât seulement quelque division ; qu'il en arrivât dans celles des ï^arthes ; qu'il en arrivât même dans Rome, en l'absence dô l'empereur; que les Parthes fussent absolument défaits; qu'ils ne fussent défaits qu'en partie; fussent abandonnés de quelques uns de leurs allw^ la vigne rompue convenait merveilleusement à tous ces cas différens ; il y eût eu bien du malheur , s'il n'en fût arrivé aucun ; et je crois que les os de l^'empereur reportés à Rome , sur quoi l'on fit tomber" l'explication de l'oracle, étaient pourtant la seule chose à quoi l'oraclé n'avait point pensé.

A propos de cette vigne , je ne ci^ois pas devoir ôu;blier une espèce d'oracle qui s'accommodait à tout, dont Apulée nous apprend que les prêtres de la déesse de Syrie avaient été les inventeurs. Ils avaient fait deu'x vers dont le sens était : Le rl œuf s attelés dovcpenl la terre j afin que les campagnes produisent leurs fruàs. Avec ces deux vers , il n'y avait rien à quoi ils ne' répondissent. Si on les venait consulter sur un mariage, c'était la même chose, des bœufî» attelés ensemble, de^ cam-

. DES ORACLES. 337 pagnes fécondes. Si on tes consultait sur quelque terre que Ton voulait acheter, voilà des* bœufs pour la labourer, voilà des champs fertiles. Si on les consultait sur un voyage , les bœufs sont attelés et tout prêts à partir, et ces campagnes fécondes vous promettent un gra^d gain. Sji on allait à la guerre , ces bœufs, sous le joug , i^e nous annoncent-ils pas que vous y mettra;^ ^ussi vos ennjçmis ? Cette déesse de Syrie apparemment n'aimait pas à parler, et elle avait trouvé moyjeA de satisfaire par une seule réponse , à toutes sortes de questions,

Cetix qui r.ecevaiept ces oracles ambigus, prenaient yolqntiers la peijie d'y ajuster l'événement , et se chargeaient eux - mêmes de le justifier. Souvent qui n'avait eu qu'un sens dans l'intention de celui qui avait rendu l'oracle , se trouvait en avoir deux après l'événement ; et le fourbe pouvait se reposer sur ceux qu'il fourbait, du soin de sauver son honneur. Quand le faux prophète Alexandre répondit à Rutilien, qui lui demandait quels précepteurs il donnerait à son fils, qu'il lui donnât Pythagore et Homère , il entendit tout siinplement qu'on lui fit étudier la philosophie et les belles-lettres. Le jeune homme mourut peu de jours après , et on représentait k Rutilien que son prophète 9'était bien mépris. Mais Rutilien trouvait, avec beaucoup de subtilité, la mort de son fils annoncée dans l'oracle parce qu'on lui donnait pour précepteurs Pythagore et Homèrç , qui étaient morts.

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