CHAPITRE iV
Cessation générale des Grades avec celle du Paganisme.
En général y les oracles n'ont cessé qu'avec le paganisme, et le paganisjpde ne cessa pas à ki venue de Jésus- Christ. *
Constantin abattit peu de temples , encore n*osa-t-il les abattre qu'en prenant le prétexte des crimes qui s'y commettaient. C'est ai^ qu'il fit renverser celui de Vénus Aphacite , et celui d'Ësculape qui était à Egès en Cilicie , tous deux temples k oracles. Mais il défendit que Ton sacrifiât aux dieux , et commença à rendre y par cet édit, )es temples inutiles^
On trouve des édits de Constantius etde Julien, alors Césars , par lesquels toute divination est défendue sur peine de la vie, non-seulement celle des astrologues, et des iQierprètes des songes, etdesiAagiçiens, mais aussi celle des augures et des aruspices , ce qCii donn'ait une grande atteinte à la religion des Romains. Il est vrai que les empereurs avaient un inlérét particulier à défendre toutes les divinations , parce qu'on ne faisait autre chose que^'bnquérir de leur destinée et principalement des successeurs qu'ils devaient avd?r; et tel se révoltait -
36o HISTOIRE
et prétendait à l'empire , pour avoir été flatte par un
devin.
Nous avons vu qu'il restait eacore beaucoup d'orades^ lorsque Julien se vit empereur; mais de ceux qui étaient ruinés , il s'appliqua à en rétablir le plus qu'il put. Celui du faubourg de Daphné, par exemple, avait été détruit par Adrien , qui , pendant qu'il était encore particulier , ayant trempé une feuille dans la fontaine Castalienne (car il y en avait une de ce nom à Daphnc aussi bie|p^{u*à Delphes), avait trouvé sur cette feuille^ en la retirant de Teau , l'histoire de ce qui lui devait arriver, et des avis de songer à Tempire. Il craignsKt » quand il fut empereur, que cet oracle ne donnât le même conseil à quelque autre, et^l fit jeter dans la foniaint sacrée une grande quantité de pierres dont on la boucha. Il y avait beaucoup d'ingratitude dans ce procédé : mais Julien, selon Ammian Marcellin , rouvrit la fontaine ; il fit ôtei^ d'alentour les corps qui y étaient enterrés , et purifia^e lieu de la même manière dont les Athéniens avaient autrefois purifié FUe de Délos*
Julien fit plus ; il voulut être prophète de l'oracle de Didyme. C'était le moyen de remettre en honneur la prophétie qui n'était plus guère estimée. Il était souverain pontife , puisqu'il était- empereur ; mais les empereurs n'avaient pas «outume de faire grand usage de cette dignité .SHcerdotale. Pour lui, il prit la chose bien plus sérieusement ; et nous voyons dans une de ses lettres qui sont venues jusqu'à nous, qu'en qualité d^ souverain pontife , il défend à un prêtre païen de faire , pendant trois mois, aucune fonction de prêtre, lettre qu'il écrivît à Arsace , pontife de la Galatie ,
DES ORACLES. 36i nous apprend de quelle jnanière il se prenait à faire refleurir le paganisme. Il se félicite d'abord des ^ands effets que son zèle a produits en fort peu de temps. Il juge que le meilleur secret pour rétablir le paganisme, est d'y transporter les vertus du christianisme , la charité pour les étrangers , le soin d'enterrer les i#orts , et la sainteté de vie que les chrétiens , dit-il , feignent si bien. Il veut que ce pontife , par raison ou par menaces, oblige les prêtres de la Calati^à vivre régulièrement, k s'abstenir des spectacles et des cabarets, à quitter tous les emplois bas ou infâmes , à s'adonner uniquement , avec toute leur famille , au culte des dieux , et à avoir Toeil sur les Galiléens , pour réprimer leurs impiétés et leurs profanations. Il remarque qu'il est honteux que les juifs et les Galiléens nourrissent , non-seulement leurs pauvres , mais ceux des païens , et que les païens abandonnent les leurs , et ne se souviennent plus que l'hospitalité et la libéralité sont des vertus qui leur sont propres , puisque Homère fait ainsi parler Ëumée : « Mon hôte, quand il me vien- » drait quelqu'un moins considérable que toi, il ne » me serait pas permis de ne le point recevoir. Tous » viennent de la part de Jupiter, et étrangers et pau- » vres. Je donne peu , mais je donne avec joie. » Enfin, il dit quelles distributions il a ordonné que l'on fasse tous les ans aux pauvres de la Galatie ,. et il commande à ce pontife de faire bâtir dans chaque wille plusieurs hôpitaux , où soient reçus , non-seulement les païens , mais aussi les autres. Il ne veut point que le pontife aille souvent voir les gouverneurs chez eux , mais seulement qu'il leur écrive , ni que les prêtres aillent au*de« vant d'eux quand ils entrent dans les villes , mais seu-
363 HISTOIRE lemëtit quand ils viennent auiL lempleft; encore ne veut-il pas qu'on les aille recevoir plus loin que le vestibule. Il défend à ces gouverneurs > dans cette occasion> de faire marcher devant eux des soldats , pàrce qu'alors ils ne sont que des personnes privées ; mais il permelfàux soldats de les suivre , s'ils veulent.
Avec ces soins et cette imitation du christianisme, Julien , ë'il eût vécu , eût apparemment retardé la ruine de sa religion ; mais Dieu ne lui laissa pas achever deux années de règne.
Jovien, qui lui succéda, commençait à se porter avec zèle à la destruction du paganisme ; mais en sept mois qu'il régna , il ne put pas faire de grands progrès.
Valens , qui eut l'empire d'Orient , permit à chacun d adorer tels dieux qu'il voudrait, et pHt plus à cœur de soutenir l'arianisme que le christianisme même. Aussi , pendant son règne, on immolait publiquement, et on faisait publiquement des repas de victimes immolées. Ceux qui étaient initiés aux mystères de Bacchus, les célébraient sans crainte; ils couraient avec des boucliers , déchiraient des chiens , et fëlisaient toutes Ibs extravagances que cette dévotion demandait.
Valentinien son frère , qui eut l'Occident , fut plus zélé pour la gloire du christianisme; cependant sa conduite ne fut pas aussi ferme qu'elle eût dû être. Il avait fait une loi par laquelle il défendait toutes les cérémonies nécturnes. Prétextalus, procoiïsul de la Grèce, lui représenta qu'efa ôtant aux Grecs ces cérémo* niesauxquetleis ils étaient très attachés, on leur rendait la vie tout-à-fait désagréable. Valentinien se laissa toucher , et consentit que , sans iavoir d'égard à sa loi , on pratiquât les anciennes coutuities. Il est vrai tjue e'eat
DES ORACLES. 363 Zozime , un païen , de qui nous tenons cette histoire ; on peut dire qu'il Ta supposée pour donner à croire que les empereurs considéraient encore les païens. On peut répondre aussi que Zozime » dans Fétat où étaient les affaires de sa religion , devait être plutàt d'huméur à se plaindre du mal cyi'on ne lui faisait pas ^ qu'à se louer d'une grâce qu'on ne lui aurait pas faite.
Ce qui est constant y c'est que Ton a des inscriptions et de Rome et d'autres villes d'Italie , par lesquelles il parait que, sous l'empire de Yalentinien, des personnes de grande considération firent les sacrifie nommés laurchlia et criobolia j c'est-à-dire, aspers.o i de sang de- taureau, ou de sang de bélier. Il senii^le même , par la quantité des inscriptions , que cette cé-^ rémonie ait été principalement à la mode du temps de Yalentinien , et des deux autres empereurs du même nom.
Comme elle est une des plus bizarres et des plus singulièi*es du paganisme, je crois qu'on ne sera pas fâché de la connaître. Prudence , qui pouvait l'avoir vu», nous la décrit assez au long.
On creusait une fosse assez profonde , où celui pour qui se devait faire la cérémonie descendait avec des bandelettes sacrées à la tête, avec une couronne , enfin avec tout un équipage mystérieux. Ou mettait sur la fosse un couvercle de bois, percé de quantité de trous. On amenait sur ce couvercle un taureau couronné de fleurs , et ayant les cornes et le front ornés de petites lames d'or. On l'égorgeait avec un couteau sacré; son sang coulait par ces trous dans la fosse, et celui qui y était le re^vait avec beaucoup de respect; il y présentait son front, ses joues, ses bras, ses épaules, en^n
364 HISTOIRE toutes les parties de son corps ; et tâchait k n'en pas laisser tomber une goutte ailleurs que sur lui. Ensuite, il sortait de là hideux k voir, tout souillé de ce sang, ses cheveux , sa barbe, ses habits tout dégouttans : mais aussi il était purgé de tous ses crimes, et régénéré pour rétemité ; car il parait positivement , par les inscriptions, que ce sacrifice était pour ceux qui le recevaient, une régénération mystique et éternelle.
Il fallait le renouveler tous les vingt ans , autrement il perdait cette force qui s^étendait dans tous les siècles à venir.
Les femmes recevaient cette régénération aussi bien que les hommes. On y associait qui Von voulait , et , ce qui est encore plus remarquable, des villes entières la recevaient par députés.
Quelcpiefois on faisait ce sacrifice pour le salut des empereurs. Des provinces faisaient leur cour d'envoyer un homme se barbouiller, en leur nom, de sang de taureau, pour obtenir k l'empereur une longue et heureuse vie. Tout cela est clair par les inscriptions.
Nous voici enfin sous Théodose et ses fils , à la ruine entière du paganisme.
Théodose commença par l'Egypte , où il fit fermer tous les temples. Ensuite, il alla jusqu^ faire abattre celui de Sérapîs , le plus fameux de toute l'Egypte.
Selon Strabon, il n'y avait rien déplus gai dans toute la religion païenne , que les pèlerinages qui se faisaient k Sérapis. Vers le temps de certaines fêtes , dit-il , on ne saurait croire la multitude de gens qui descendent sur un canal d'Alexandrie à Canope , où est ce temple. Jour et nuit ce ne sont çf/ae bateaux .pleins d'hommes et de femmes, qui chantent et qui
DES ORACLES. 365 dansent avec toute la liberté imaginable. A Canope^ il y a sur le canal une infinité d'hôtelleries qui servent à retirer ces voyageurs, et k favoriser leurs divertissemens.
Aussi le sophiste Ëunapius , païen , parait avoir grand regifet au temple de Sérapis, et nous en décrit la fin malheureuse avec assez de bile. Il dit que des gens qui n'avaient jamais entendu parler de la guerre , se trouvèrent pourtant fort vaillans contre les pierres de ce temple , et principalement contre les riches ofirandes dont il était plein ; que dans ces lieuK saints on y plaça des moines , gens infâmes et inutiles , qiii , pourvu qu'ils eussent un habit noir et mal-propre , prenaient une autorité tyrannique sur Tesprit des peuples; et que ces moines , au lieu des dieux que Von voyait par les lumières de la raison , donnaient k adorer des têtes de brigands punis pour leurs crimes, qu'on avait salées afin de les conserver. C'est ainsi que cet impie traite les moines et les reliques : il fallait que la licence fût encore bien grande du temps qu'on écrivait de pareilles choses sur la religion des empereurs. Rufin ne manque pas de nous marquer qu'on trouva le temple dç Sérapis tout plein de chemins couverts , et de machines disposées pour les fourberies des prêtres. Il nous apprend , entre autres choses , qu'il y avait à l'orient du temple une petite fenêtre par où entrait k certain jour un rayon du soleil qui allait donner sur la bouche* de Sérapis. Dans le même temps, on apportait un simulacre du soleil qui était de fer , et qui , étant atti^ par de l'aimant caché dans la voûte, s'élevait vers Sérapis. Alors , on disait que le soleil saluait ce dieu ; mais quand le simulacre de fer retombait, et que le
rayon se retirait de dessus la bouche de Sérapis , le soleil lui avait assez fait sa cour, et il allait à ses affaires.
Après que Théodose eut défait le rebelle Eugène , il alla à Rome où tout le sénat tenait encore pour le paganisme. La grande raison des païens était que > depuis douze cents ans , Rome s'était fort bien trouvée de ses dieux , et qu'elle en avait reçu toutes sortes de prospérités. L'empereur harangua le sénat , et l'exhorta à embrasser le christianisme ; mais on lui répondit toujours que, par Tusage et l'expérience, on avait reconnu le paganisme pour une bonne religion , et que si on le quittait pour le christianisme, on ne savait ce qui en arriverait. Voilà quelle était la théologie du sénat romain. Quand Théodose vit qu'il ne gagnait rien sur' ces gens-là, il leur déclara que le fisc était trop chargé des dépenses qu'il fallait faire pour les sacrifices, et qu'il avait besoin de cet argent-là pour payer ses troupes. On eut beau lui représenter que les sacrifices n'étaient point légitimes s'ils ne se faisaient de l'argent public , il n'eut point d'égard à cet inconvénient. Ainsi , les sacrifices et les anciennes cérémonies cessèrent , et Zozime ne manque pas de remarquer que depuis ce temps-là, toutes sortes de malheurs fondirent sur l'empire Romain.
Le même auteur raconte qu'à ce voyage que Théodose fit à Rome , Serena , femme de Stilicon , voulut entrer dans le temple de la mère d^ dieux pour lui insulter , et qu'elle ne fit point de difficulté de s'accommoder d'un beau collier que la déesse portai^ Une ' vieille vestale lui reprocha fort aigrement cette impiété, et la poursuivit jusques hors du temple aveo
DES ORACLES. iôj mille imprécations. Depuis cela» dit Zozime, la pauvre Serena eut souvent , soit en dormant, soit en veillant, une vision qui la menaçait de la mort.
Les derniers efforts du paganisme furent ceux que fit Symmaqii^ , pour obtenir des empereurs Yalentinien, Théodose èt A.rcadius , le rétablissement des privilèges des vestales, et de Tautel de la Victoire dans le capitole; mais tout le monde sait avec quelle vigueur saint Am* broise s* y opposa.
Il parait pourtant, p^r les pièces mêmes de ce fameux procès, que Rome avait enc||re Tair extrêmement païen ,^ car saint Ambroise demande à Symmaque s'il ne suffit pas aux païens d'avoir ks places pubtiques, les portiques, les bains remplis de leurs simulacres , et s'il faut encore que leur autel de la Victoire soit placé dans le*capitole, qijfi est le lieu delà ville où il vient le plus de chrétiens. «Afin que ces chrétiens, <&-i7, reçoivent » malgré eux la fumée des sacrifices dans leurs yeux, » la musique dans leûrs oreilles, les cendres dans leur » gosier, et Tencens dans leur net. »
Mais lors même que Rome était assiégée par Alaric , sous Honorius, elle était encore pleine d'idoles. Zozirae dit que, comme tout devait alors conspirer à la perte de cette malheureuse ville , non-seulement on ôta aui^ dieux leurs parures, mais que Ton fondit quelques uns de ces dieux qui étaient d'or ou d'argent, et que de ce nombre fut la vertu ou la force , après quoi aussi elle abandonna entièrement les Romains. Zozime rie dou^ tait pas que cette belle pointe ne renfermât la véritable cause de la prise de Romé.
On ne sait si , sur la foi de cet auteur , on peut recevoir l'histoire suivante. Honorius défendit à ceux qui
n'étaient pas chrétiens , de paraître à la cour avec un» baudrier j ni d'avoir aucun commandement. Générid,^ païen, et même barbare , mais très brave homme , qui commandait les troupes de Pannonie et de Dalmatie , ne parut plus chez Fempereur, mit bas le biflidrier y et ne fit plus aucunes fonctions de sa charge. Honorius lui demandant un jour pourquoi il ne venait pas au palais en son rang^ selon qu'il y était obligé,, il lui repré* senta qu'il y avait une loi qui lui ôtait le baudrier et le commandement. L'empereur lui dit que cette loi n'était pas pour un homiy comme lui; mais Générid répondit qu'il ne pouvait recevoir une distinction qui le séparait d'avec tous ceux qui professaient le même culte. En effet, il ne reprit point les fonctions de sa charge, jusqu'à ce que l'empereur, vaincu par la néces<sité , eût lui-même rétracté sa loi. Si cette histoire est vraie , on peut juger qu'Honorius ne contribua pas^ beaucoup à la ruine du paganisme.
Mais enfin, tout l'exercice de* religion païenne fut défendu, sous peine de la vie, par une constitution des empereurs Yalentinien ill et Martien, l'an 45 1 de Jésus-Christ. C'était là le dernier coup que l'on pùt porter à cette fausse religion. On trouve pourtant que les mêmes empereurs, qui étaient si zélés pour l'avancement du christianisme, ne laissaient pas de conserver quelques restes du paganisme, peut-être assez considérables. Us prenaient, par exemple, le titre de souverains pentifts,. et cela voulait dire souverains pontifes de augures, des aruspices, enfin de tous les collèges des prêtres païens , et chefs de toute l'ancienne idolâtrie romaine.
Zozime prétend que le grand Constantin même , et Yalentitien et Yalens reçurent volontiers des pontifes
DES ORACLES. 36g païens , et ce titre , et Thabit de cette dignité , qu'on leur allait ofirir , selon la coutume à leur avènement à l'empire : mais que Gratien refusa l'équipage pontifical; et que quand on le rapporta aux pontifes , le premier d'entre eux dit tout en colère : Siprinceps non vuk appellariponlifex , admodùm brevi pontife x Maximus Jiet, C'est une pointe attachée aux mots latins , et fondée sur ce que Maxime se révoltait alors contre Gratien , pour le dépouiller de l'empire.
Mais un témoignage plus irréprochable sur ce «chapitre-là, que celuide Zozime> c^est celui des inscriptions. On y voit le titre de souverain pontife , donné à des empereurs chrétiens; et même dans le sixième siècle, deux cents après que le christianisme était monté sur le trône, l'empereur J^||,7 parmi toutes ses autres qualités, prend celle àe^l^erain pontife , dans une inscription qu'il avait fait faire pour la ville de Justinopolis en Istrie , à laquelle il donnait son nom.
Être un des dieux d'une fausse religion , c'est encore bien pis que d'en être le souverain pontife. Le ]^aganisme avait érigé les empereufs romains en dieux ; et pourquoi non ? il avait bien érigé la ville de Rome en déesse. Les empereurs Théodose et Arcadius , quoique chrétiens, souffrent que Symmaque, ce grand défenseur du paganisme , les traite de votre divinité , ce qu'il ne pouvait dire que dans le sens et selon la coutume des païens ; et nous voyons des inscriptions en l'hoimeur d'Arcadius et d'Honorius , qui portent : Un tel dévoué à leur divinité et à leur majesté.
Mais les empereurs chrétiens ne reçoivent pas seulement ces titres , ils se les [donnent eux-mêmes. Qn ne voit autre chose dans les constitutions de ^héodose ,
370 HISTOIRE de Valentinien, d'Honorius et d'Ànastase. Tantàt tk nomment leurs édils des siatuts céleste/ , des cracks cli' vins y' tantôt ils disent nettement , la tris heureuse e^pé^ dàim de notre divinàé y etc.
On peut dire que ce n'était là qu'un style de chancellerie : mais c'était un fort mauvais style , ridicule pendant le paganisme mème^ et impie dans le christianisme; «t puis, n'est-il pas merveilleux què de {Àreilles extravagances deviennent des manières de parler familières et communes, dont on ne peut plûs se passer?
La vérité est que la flatterie des sujets pour leurs maîtres , et la faiblesse naturelle des princes pour les louanges, maintinrent l'usage de ces expressions plus iong-iemps qu'il n'aurait fallu. J'avoue qu'il faut supposer et cette flatterie et céÊê^ faiblesse extrême, chacune dans son genre; mâSSassi ces deux choses-là n'ont-elles pas de bornes. On donne sérieusement à un homme le nom de Dieu ; cela n'est presque pas concevable, et ce n'est pourtant en qpre rien. Cet homme le reçoil : il le reçoit si bien , qu*il s'accoutume lui-même à se le donner; et cepeu^nt ce même homme avait une idée saine de ce que c'est que Dieu. Ajustez-moi tout cela d'une manière qui sauve l'honneur de la nature humaine.
Quant au titre de souverain pûntife, il n'était pas «si flatteur que la vanité des empereurs chrétiens fût intéressée à se le conserver. Peut-être croyaient-ils qu'il leur servirait à tenir encore plus dans le respect ce qui restait de païens; peut-être n'eussent-iis p^s été fâchés de se rendre ch^s de la religion chrétienne à la faveur de l'équivoque. En eflet, on voit quelques occasions* oà ils en usaient assez en maîtres; et quelques uns ont
DES ORACLES. 371 écrit que les empereurs avaient renoncé à ce titre, par i*égard qu'ils avaient eu pour les papes, qui apparemment on craîgnaffit Tabus.
Il n'est pas si surprenant de voir passer dans le chris* tianisme, pour quelque temps , ces restes du paganisme, que de voir ce quUl y avait dans le paganisme déplus extravagant, de plus barbare, et de plus opposé à la raison et à Fintérét commun des hommes, être le dernier à finir;. je veux dire les victimes humaines. Cette religion était étrangement bigarrée; elle avait des choses extrêmement gaies , et d'autres très funestes. Ici, les damés vont dans un temple accorder, par dévotion , leurs faveurs aux premiers venus ; et là , par dévotion , on égorge des hommes sur un autel. Ces détestables sacrifices se trouvent dans toutes les nations. Les Grecs les pratiquaient aussi bien que les Scythes, mais n^ pas à la vérité aussi fréquemment; et les Romains qui , dans un traité de paix , avaient exigé des Carthaginois qu'ils ne sacrifieraient plus leurs enfans à Saturne , selon ia coutume qu'ils en avaient reçue des Phéniciens leurs ancêtres, les Romains eux-mêmes im* molaient tous les ans u^ homme à Jupiter Latial. £usèbe cite Porphyre, qui le rapporte comme une, chose qui était encore en utage de son temps. Lactance et Prudence, Tuh du commencement et l'autre de la fin du quatrième siècle, nous en sont garans aussi , chacun pour le temps où il vivait. Ces cérémonies pleines d'horreur ont duré autant que les oracles , où il n'y av%it tout au plus que de la sottise et de la crédulité.
37a HISTOIRE CHAPITRE
Que quand le Paganisme n^eût pas dà être aboli , les Oracles eussent pris fin.
Première raison particulière de leur décadence.
Le paganisme a du nécessairement envelopper les oracles dans sa ruine, lorsqu'il a été aboli par le christianisme. De plus , il est certain que le christianisme ; avant même quUl fût encore la religion dominante , fit extrêmement tort aux oracles , parce que les chrétiens s'étudièrent à en désabuser les peuples, étàen découvrir r imposture : mais indépendamment du christianisme , les oracles ne laissaient pas de déchoir beaucoup par d'autres causes, et à la fin ils eussent entièrement tombé. #
On commence à s'apercevoir qu'ils dégénèrent dès qu'ils ne se rendent plus en vers. Plutarque a fait un traité exprès pour rechercher la raison de ce changement; et, à la manière des Grecs, il dit sur ce sujet tout ce qu'on peut dire de vrai et de faux.
D'abord, c'est que le dieu qui agite la Pythie se proportio^ine a sa capacité, et ne lui fait point faire de vers, si elle n'est pas assez habile pour en pouvoir faire naturellement. La connaissance de Favenir est d'Apollon, mais la manière de l'exprimer est Je la prêtresse. Ce n'est pas la faute du musicien s'il ne peut pas se servir d'une lyre comme d'une flûte ; il faut qu'il s'accommodte à l'instrqment. Si la P^hie donnait ses oraclçs par écrit, dirions-nous qu'ils ne viendraient pas d'Apollon, parce qu'ils ne seraient pas d'une assez belle écriture ? L'âme
DES ORACLES. 3^3 de la Pythie , lorsqu'elle se vient joindre à Apollon , est comme une jeune fille à marier, qui ne sait encore rien 9 et est bien éloignée de savoir faire des vers.
Mais pourquoi donc les anciennes Pythies parlaient^ elles toutes en vera ? N'étaient-ce point alors des âmes vierges qui venaient se joindre à Apollon? A cela Plutarque répond premièrement , que les anciennes Pythies parlaient quelquefois en prose; mais de plus, que ' tout le monde anciennement était né poète. Dès que ces gens là, dit-il, avaient un peu bu, ils faisf^ent des vers; ils n'avaient pas sitôt vu une jolie femme, que c'étaient des vers sans fin ; ils poussaient des sons - qui étaient naturellement des chants. Ainsi , rien n'était plus agréable que leurs festins et leurs%alanteries. Maintenant ce génie poétique s'est retiré des hommes ; il y a encore des amours aussi ardens qu'autrefois, même aussi grands parleurs : mais ce ne sont que des amours en prose. Tôute la compagnie de Socrate et de Platon, qui parlait tant d'amour , n'a jamais su faire des vers. Je trouve tout cela trop faux et trop joli pour y répondre sérieusement.
Plutarque rapporte une autre raison qui n'est pas tout-à-fait si fausse. C'est qu'anciennement il ne s'écrivait rien qu'en vers, ni sur la religion , ni sur la morale, ni sur la physique, ni sur l'astronomie. Orphée et Hésiode, que Ton connaît assez pour des poètes, étaient aussi des philosophes; et Parméuide, Xénophane, Empédocle , Eudoxe , Thalès, que Ton connaît assez yiDur des philosophes , étaient aussi des poètes. Il est assez surprenant que la prose n'ait fait que succéder^ aux vers , et qu'on ne se soit pas avisé d'écrire d'abord dans le langage le plus naturel ; mais il y a toutes les TOM. ui. 24
374 HISTOIRE apparences d a monde, que commp on n'écmait alorâ que pour donner des préceptes , on voulut les mettre dans un discours mesuré , afin de les faire retenir plus aisément. Aussi l^s lois et la morale étaient-elles en vers. Sur ce pied-là, l'origine delà poésie est bien plus sérieuse que Ton ne croit dWdinaire , et les Muses sont bien sorties de leur première gravité. Qui crojrait quje naturellement le code put être en vers , et les contes de La fontaine en prose ? Il fallait donc bien , dit Plutarque, que 1^ oracles fussent autrefois en vers, puisqu'on y mettait toutes les choses importantes. Apollon voulut bien en cela s'accommoder a la mode. Quand la prose commença d'y être , Apollon parl^ en prose.
Je crois bien que f dans les. commencemens, on rendait les c»*acles en vers , et afin qu'ils fussent plus aisés à f etenir , et pour suivre l'usage qui avait condamné la prose à ne servir qu'aux discours ordinaires. Mais les vers furent chassés de Thistoire et de la philosophie qu'ils embarrassaient sans nécessité , à peu près sous le règne de Cyrus. Thiâès , qui vivait-en ce temps-là , fut des derniers philosophes poètes , et Apollon ne cessa[de parler en vers que peu de temps avant Pyrrhus, comme nous l'apprenons de Cioéron, c'est-à-dire quelque 23o ans après Cyrus. Il paraît par là qu'on retint les vers à Delphes le pli^ long-temps qu'on put, parce qu'on avait f reconnu qu'ib convenaient à la dignité des oracles; mais qu'enfin on fut obligé de se réduire à la simple prose.
Plutarque se moque , quand il dit que les orsukles se vendirent en prose, parce qu'on y demanda plus de clarté , et qu'on se désabusa du galimatias mystérieux des vers. Soit que les dieux mêmes parlasseAt; soit
DES ORACLES. 375 que ce ne fût que les prêtres j je voudrais bien savoir si Ton pouvait obliger les tns ou les autres à parler plus clairement.
Il prétend , avec plus d'apparence , que les vers prophétiques se décrièrent par Tusage qu'en faisaient de certains charlatans > que le menu peuple consultait fe plùâ souvent dans les carrefours. Les prêtres des temples ne voùlurent avoir rien de commun avec eux , parce qu'ils étaient des charlatans plus lioblesetplus sérieux, ce qui fait une gran4e différence dans ce métier là .
Enfin y Pluiarque se résout a nous apporter la Véritable raison. C'est qu'autrefois on né venait consulter Delphes que sur des choses de la dernière importance, sur des guerres , sur des fondations de villes , sur les intérêts des rois et des républiques. Présentement , dit-il, ce sont des particuliers qui viennent demander à Toracle s'ils se marieront, s'ils achèteront uh esclave , s'ils réussiront dans le trafic ; et lorsque des villes y envoient , c'est pour savoir si leurs terres seront fertiles , ou si leurs troupeaux multiplieront. Ces demandes là ne valent pas la peine qu'on y réponde en vers; et si le dieu s'amusait k en faire, il faudrait qu'il ressemblât à ces sophistes qui font parade de leur savoir , lorsqu'il n'en est nullement question.
Voilà effectivement ce qui servit le plus à ruiner les oracles. Les Romains devinrent maîtres de toute la Grèce, et des empires fondés par les successeurs d'Alexandre. Dès que les Grecs furent sous la domination desRomains, dont ils n'espérèrent pas de pouvoir sortir, la Grèce cessa d'être agitée par les divisions continuelles qui régnaient entre toUs ces petits états, dont les intérêts étaient si brouillés. Les maîtres communs calmèrent
376 HISTOIRE tout y et Vesclayage produisit la paix. Il me semble que les Grecs n'ont jamais ététsi heureux qu'ils le furent alors. Ik vivaient dans une profonde tranquillité et dans une oisiveté entière ; ils passaient les. journées dans leurs parcs des exercices y a.leurs théâtres ^ dans leurs éôoles de philosophie. Ils avaient des jeux ^ des comédies y des disputes et des harangues; que leur fallait-il: de plus selon leur génie ? Mais tout cela fournissait pende matière aux oracles ^ et Von n'était p^ oUigé d'importuner souvent Delphes. Il était assez naturel que les prêtres ne se donnassent plus la peine de répondre en vers y quand ils virent que leur métier n'était pas si bon qu'il l'avait été.
Si les Romains nuisirent t>eaucoup aux oracles par la paix qu'ils établirent dans la Grèce, ik leur nuisirent encore plus par le peu d'estime qu'ik en fidsaient. Ge n'était point là leur folie. Ils ne s^attachaient qu'à leurs livres sibyllins y et à leurs divinations étrusques 9 c'està-dire , aux aruspices et aux augures. Les maximes et lessentimens d'un peuple qui domine, passent abément dans les autres peuples; et il n'est pas surprenant que les oracles, étant -une inventipn grecque , aient suivi la destinée de la Grèce, qu'ils aient été florissaus avec elle , et qu'ils aient perdu avec elle leur premier éclat.
Ilfautpourtant'convenir qu'ily avait des oracles dans l'Italie. Tibère , dit Suétone, alla à l'orade de Gérion auprès ^e Padoue. Là, était une certaine fontaine d'Apon, qui, si l'on en veut croire Claudian, rendait la parole auit muets, et guérissait toutes sortes de maladies. Suétone dit encore que Tibère voulait ruiner les oracles qui étaient proches de Rome; mais qu'il en fut 4étourné parle miracle des sorts de Préneste, qui ne se
DES ORACLES. 577 trouTèrent point dans un coffi*e bien fermé et bien scellé où il les avait fait apporter de Préneste à Rome , et qui se retrouvèrent dans ce même coffre dès qu'on les eut reportés à Préneste.
A ces sorts de Préneste, et k ceux d'Antium, il y faut ajouter les sorts du temple d'Hercule qui était à Tibur.
Pline le jeune décrit ainsi l'oracle de Clytomne , dieu d'un fleuve d'Ombrie : « Le temple est ancien et » fort respecté. Clytomne est là habillé à la romaine. »• Les sorts marquent la présence et le pouvoir de la di- » vinité. Il y a à Tentour plusieurs petites chapelles, » dont quelques unes ont des fontaines et des sources ; » car Clytomne est commC le père de plusieurs autres » petits fleuves qui viennent se joindre à lui. Il y a n un pont qui fait la séparation de la partie sacrée » de ses eaux d'avec la profane. Au-dessus de ce pont » on ne peut qu'aller en bateau ; au-dessous il est per- » mis de se baigner. » Je ne crois point connaître d^autre fleuve que celui là qui rende des oracles ; ce*n*était guère leur coutume.
Mais dans Rome même il y avait des oracles. Esculape n'en rendait-il pas dans son temple de File du Tibre ? On a trouvé à Rome un morceau d'une table de marbre , où sont en grec les histoires des trois miracles d^Esculape. En voici le plus considérable, traduit mot à mot sur l'inscription : «En ce ihéme temps il ren- » dit un oracle à un aveugle nommé Calus : il lui dit » qu'il allât au saint autel y qu'il s'y mit à genoux , et y » adorât ; qu'ensuite il allât du côté droit au côté gau, » che, qu'il mit les cinq doigts sur Fautel, et enfin » qu'il portât sa main sur ses yeux. Après tout cela , » l'aveugle vit ; le peuplé en fut témoin , et marqua la
37S HISTOIRE » joie qu'il avait de voir arriver de si grandes mer^ » veilles sous notre empereur Antonin. » Les deux autres guérisons sont moins surprenantes; ce n'était qu'une pleurésie et une perte de sang, désespérées Tune et l'autre à la vérité : mais le dieu avait ordonné à ses malades des pommes de pin avec du miel , et du vin , avec de certaines cendres /qui sont des choses que les incrédules peuvent prendre pour de vrais remèdes.
Ces inscriptions, pour'étr^ grecques , n'en ont pas été moins faites à Rome. La forme des lettres et l'orthographe ne paraissent pas être de la main d'unsculpteur grec. De plus , quoiqu'il soit vrai que les Romains faisaient leurs inscriptions latin, \]» ne laissaient pas d'en faire quelque unes en grec , principalement lorsqu'il y avait pour cela quelquci raison p^prjticulière. Or , il est assez vraisemblable qu'on ne se servit que de «la langue grecque dans le temple d'Ësculape^ parce que c'était un dieu grec , et qu'on avait fait venir de Grèce pendant cette grande peste , dont tout le monde sait l'histoire.
Cela même nous fait voir que cet oracle d'E^sculape n'était pas d'institution romaine; et je crois qu^on trouverait aussi à 1§ plupart des oracles d'Italie une origine grecque , si l!on voulait se donner la pefne de la chercher.
Quoi qu'il en %oit , le petit nombre d'oracles qui étaient en Italie^ et même à Rpme , ne fait qu'une exceptiop très peu considérable à ce que 90US avons avancé. Esculape ne se mêlait que de la 'médecine , et n'avait nulle part au gouvemeip^ent; Quoiqu'il sût rendre la vue aux aveugles , le ^énat .ne se fût pas fi^ à lui de la moindre affaire. Parmi les «Romains, les particule
DES ORACLES. 379 liers pouvaient avoir foi aux oracles , s'ils voulaient , mais Tétat n'y en avait point. C'étaient les sybilles et les entrailles des animaux qui gouvernaient , et une infinité de dieux iombèrent dans le mépris > lorsqu'on vit que les maîtres de la terre ne daignaient pas les consulter. •
CHAPIJRE VI.
Seconde cause particulière de la décadence des Oracles.
Il y a ici une difficulté que je ne dissimulei*ai pas. Dès le temps de Pyrrhus, Apollon était réduit % la prose , c'est-à-dire , que les oracles commençaient à déchoir ; et cependant les Romains ne furent maîtres de la Grèce que long-temps après Pyrrhus; et depuis Pyrrhus jusqu'à l'établissement de la domination romaine dans la Grèce , il y eut en tout ce pay^à autant de guerres et de mouvemens que jamais , et autant de sujets importans d'aller à Delphes.
Cela est très vrai. Mais aussi du temps d'Alexandre , et un peu avant Pyrrhus , il se forma dans la Grèce de grandes sectes de philosophes qui se moquaient des oracles, les cyniques, les péripatéticiens, les épicuriens. Les épicuriens surtout , ne faisaient que plaisanter des méchans vers qui venaient de Delphes ; car les prêtres les faisaient comme ils pouvaient ; souvent même péchaient-ils contre les règles de la mesure , et ces philosophés railleurs trouvaient fort mauvais qu'Apollon , le dieu de la poésié, fdl infiniment au-dessous d'Homère, qui n'avait été qu'un simple mortel inspiré par Apollon même.
On avait beau leur répondre que la méchanceté
38o HISTOIRE même des vers marquait qu'ils partaient d'un dieu qui avait un noble mépris pour les règles , ou pour la beauté du style ; les philosophes ne se payaient point de cek . et pour tourner cette réponse en ridicule y il» rappor* taient l'exemple de ce peintre a qui on avait demandé un tableau d'un cheval qui se roulât à terre sur le dos. Il peignit un cheval qui courait, et quand on lui dit*que ce n* était pas là ce qu'on lui i^ait demandé, il renversa, le tableau , et dit : TVi voilà^-ilpas le cheval qui S4 roule sur le dos? C'est ainsi que ces philosophes se moquaient de ceux qui par un certain raisonnement qui se renversait y eussent conclu également que les vers étaient d'un dieu, soit qu'ils eussent été bons, soit qu'ils eussent . été méchans.
Il fallut enfin que les prêtres de Delphes, accablés des plaisanteries de tous ces gens-là, renonçassent aux vers, du moivÊ pour ce qui se prononçait sur le trépied , car hors de là il y avait dans le temple des poètes, qui de sang-froid mettaient en vers ce que la fureur divine n'avait inspiré qu'en prose à la Pythie. est-il pas plaisant qu'on ne se contentât point de l'oracle tel qu'il était sorti de la bouche du dieu ? Mais apparemment des gens qui venaient de loin eussent été honteux de ne reporter chez eux qu'un oracle en prose.
Comme on conservait l'usage des vers le plus qu'il était possible, les dieux ne dédaignaient point de se servir quelquefois de quelques vers d')Iomère, dont la , versification était assurément meilleure que la leur. Qn en trouve assez d'exemples; mais ces vers empruntés, et les poètes gagés des temples, doivent passer pour autant de marques que l'ancienne poésie naturelle de^oraçles s'était fort décriée.
i)ES ORACLES. 38i Ces grandes sectes de philosophes, contraires aux oracles , durent leur faire un tort plus essentiel què celui de lés réduire à la prose. Il n'est pas possible qu'ils n'ouvrissent les yeux une partie des gens raisonnables y et qu'à l'égard dû peuple même ils ne rendissent la chose un peu moinsi certaine qu'elle n'était auparavant. Quand les oracles avaiei^t commencé à paraître dans le monde , heureusement pour eux la philosophie n'y avait point encore paru.
CHAiPITRE VII.
Dernières causes particplières de ladécàdence des Grades.
La fourberie des oracles était trop grossière pour n'étré pas enfin dfécouverte par mille difFérentes aventures. * I
Je conçois qu'on reçutd'abord les oracles avec avidité et avec joie , parce qu'il n'était rien de plus commode qued'avoir des dieux toujours ^rétsà répondre sur tout ce qui causait de l'inquiétude ou de la curiosité. Je conçois qu'on ne dut renoncer à cette commodité qu'avec beaucoup de peine , et que les oracles étaient de nature à ne devoir jamais finir dans le paganisme , s'ik n'eussent pas été la plus impertinente chose du monde; mais ei^fin, à force d'expérience, .il fallut bien s'en désabuser. *
Les prêtres y aidèrent beaucoup par l'extrême hardiesse avec laquelle ils abusaient de leur fauxminbtère^ Ils croyaient avoir mis les choses au point de n'avoir besoin d'aucun ménagement.
Je ne parle point des oracles de plaisanteries qu'ils
36a HISTOÏKR
rendaient quelquefois. Par exemple, un homme qui Tenait demander aux dieux ce qu'il devait faire pour devenir riche , ils lui répondaietit accablement, qnHl avait qu'à posséder tout ce qui est entre les vilUs de SicyGne €i ^e Corinthe > . Aussi badinait*on quelquefois avec eux. Polémon dormant dans le temple d'Escutape pour apprendre de lui Iç moyen de se guérir de la goutte , le dieu lui apparut et lui dit : Qu'il s'abstint de bcùre froid. Polémon lui répondit : Que ferais-tu donc , mon bel amij situ avais à guérir un bœuf? Mais ce ne sont là que des gentillesses de prêtres qui s'égayaient quelquefois ; et avec qui on s'égayait aussi.
Ce qui est le* plus essentiel, c'est que les dieux ne manquaient jamais de devenir amoureux des belles femmes; îl fallait qu'on les envoyât passer des nuits dans les temples , parées de la main même de leurs maris , et chargées de présens pour payer le dieu de ses peines. A la vérité , on fermait bien les temples à la vue de tout le liionde , majs on ne garantissait point aux maris le chemin sôu terrain.
Pour moi , j'ai peine à concevoir que de pareilles choses aient pu être pratiquées seulement une fois. Cependant Hérodote nous assure qu'au huitième et dernier étage de cette superbe tour du temple de Bélus à Babylone , était un lit magnifique où couchait toutes les nuits une femme choisie j^ar le dieu. Il s'eit faisait autant à Thèbes en Egypte. Et quand la prêtresse de l'oracle de Patare en Lycie devait prophétiser, il fallait auparavant qu'elle couchât seule dans le temple où Apollon venait l'inspirer.
» Athënée.
Tout cela s'était pratiqué dans les plus épaisses ténèbres du paganisme , et dans un temps où les cérémonies païennes n'étaient pas sujettes à être contredites; mais a la vue des chrétiens , le Saturne d'Alexandrie ne laissait pas de faire venir les nuits dans son temple telle femme qu'il lui plaisait de nommer par la bouche de Tyrannus, son prêtre. (Beaucoup de femmes avaient reçu cet honneur avec grand respect, et on ne se plaignait point de Saturne , quoiqu'il soit le plus âgé et le moins galant des dieux. Il s'en trouva une àfa tin , qui ayant couché dans le temple , fit réflexion qu'il ne s'y était rien passé que de fort humain , et dont Tyrannus n'eût été assez capable Elle en avertit son mari, qui fit faire le procès à Tyrannus. Le malheureux avoua tout; et Dieu sait quel scandale dans Alexandrie !
Le crime des prêtres , leur insolence , divers événemens qui avaient fait paraître au jour leurs fourberies; l'obscurité , l'incertitude et la fausseté de leurs réponses, auraient donc enfin (jlécrédité les oracles et en auraient ^causé la ruine entière, quand même le paganisme n'aurait pas dû finir.
Mais il s'est joint à cela des causes étrangères. D'abord de grandes sectes de philosophes grecs qui se sont . moqués des oracles , ensuite les Romains qui n'en faisaient point d'usage ; enfin les chrétiens qui les détestaient , et qui les ont abolis avec le paganisme,
FIN DE l'histoire DES ORACLES.