‹ Œuvres de Fontenelle, Volume 3Chapitre 55 sur 74 · DIALOGUE PREMIER^ ALEXANDRE , PHRINÉ · texte numérisé non relu

DIALOGUE PREMIER^ ALEXANDRE , PHRINÉ

PHRINÉ.

\^ous pouvez le savoir de tous les Thébains qui ont vécu de mon temps. Us vous diront que je leur offi*i8 de rebâtir à mes dépens lés murailles de Thèbes , que vous aviez ruinées , pourvu que Ton y mit cette inscription : Alexcmdre-le^Grand avait abattu ces murailleiy mais la courtisane Phriné les a relevées.

ALEXANDRE

Vous aviez donc grand'peur que les siècles à venir n'ignorassent quel métier vous aviez fait.

PHRINE.

J'y avais excellé , et toutes les personnes extraordinaires, dans quelques professions que ce puisse ètre> ont la folie des monumens et des inscriptions.

ALEXANDRE

Il est vrai que Rhodope l'avait déjà eue avant vous. L'usage qu'elle fit de sa beauté , la mit en état de bâtir une de ces fameuses pyramides d'Egypte qui sont en* core sur pied ; et je me souviens que comme elle en parlait l'autre jour à de certaines mortes françaises , qui prétendaient avoir été fort aimables , ces ombres

se mirent à pleurer, en disant que dans les pays et dans

les siècles où elles venaient de vivre , les belles ne fai-^

saientplus d'assez grandes fortunes pour élever des py-

ramideis.

PHRINÉ.

Mais moi , j'avais cet avantage par-dessus Rhodope , qu*en rétablissantles murailles de Thèbes, je me mettais en parallèle avec vous , qui aviez été le plus grand conquérant du monde, et que je faisais voir que ma beauté avait pu répai'er les ravages que votre valeur avait faits.

ALEXANDRE

Voilà deux choses, qui assurément n'étaient jamais entrées en comparaison Tune avec l'autre. Vous vous Mvez donb bon gré d'avoir eu bien dies ^lanteries ?

PHRINÉ.

Et vous, vous êtes fort satisfait d'avoir désolé la meilleure partie de l'univers? Que ne s'est-il trouvé une Phriné dans chaque ville que vous avez ruinée 1 il ne serait resté aucune miu*que de vos fureurs.

ALEXANDRE

Si j'avais à revivre , je voudrais être encore un illustre conquérant.

PHRINÉ.

Etmoiy une aimableconquérante. La beauté â un droit naturel de commander aux hommes , et la valeur n'a qu'un droit acquis par la force. Les belles sont de tout pays, et les rois mêmes ni les conquérans n'en sont pas. Biais pour vous convaincre encore mieux , votre père Philippe était bieQ vaillant, vous l'étiez beaucoup aussi; cependant vous ne pûtes , ni l'un ni l'autre , inspirer aucune crainte à l'orateur Démosthène, quinefit, pendant toute sa vie , que haranguer coiltré vous deux ;

* DES MORT^. 3y5

et une autre Phrinë que moi (car le nom est heureux ) étant sur le point de perdre une cause fort importante, son avocat^ qui avait épuisé vainement tout^ son éloquence pour elle , s'avisa de lui arracher un g;rand voile qui la couvrait en partie ; et aussitôt , à la vue des beautés qui parurent, les juges, qui étaient prêts a la condamner , changèrent d'avis. C'est ainsi qti^|^ bruit de vos armes ne put, pendant un grand nombre d'années, &ire taire un orateur, et que les attraits d'une belle persoime corrompirent en un moment tout le sévère aréopage.

ALEXANDRE

Quoique vous ayez appelé encore une Phriné a votre secours, je ne crois pas que le parti d'Alexandre en soit plu3 faible. Ce serait grande pitié, si

PHRINE.

Je sais ce que vous m'allez dire. La Grèce , l'Asie , la Perse, lesjndes, tout cela est un bel étalage. Cependant, si je retranchais de votre gloii^ ce qui ne vous en appartient pas ; si je donnais à vos soldats , à vos capitaines, au hasard même la part qui leur en est due, croyez- vous que vous n'y perdissiez guère? Mais une belle ne partage avec personne l'honneur de ses conquêtes ; elle ne doit rien qu'à elle-même. Croyezmoi ^ c'est une jolie condition que celle d'une jolie femme.

ALEXANDRE

lia paru que vous en avez été bien. persuadée. Mais pensez-vous que ce personnage s^étende aussi loin que vous l'avez poussé.

PHRINE.

Non , non , car je suis de bonne foi. J*avouc que j'ai

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extrêmement outré le caractère de jolie femme ; mais vous avez outré aussi celui de grand homme. Vous et moi, nous avons fait trop de conqi^étes. Si je n^avais eu que deux où trois galanteries tout au plus, cela était dans Tordre , et il n*y avait rien à redire; mais d'en avoir assez pour rebâtir les murailles de Thèbes , c'était ^H^r beaucoup plus loin qu'il ne fallait. D'autre côté , si vous n'eussiez fait que conquérir la Grèce, les îles voisines , et peut-être encore quelque petite partie de TAsie mineure , et vous en composer un état, il n'y avait rien de mieux entendu ni de plus raisonnable : mais de courir toujours sans savoir où, de prendre toujours des villes, sans savoir pourquoi, et d'exécuter toujours , sans avoir aucun dessein , c'est ce qui n'a pas plu à beaucoup de personnes bien sensées.

ALEXANDRE

Que ces personnes bien sensées en disent tout ce qu'il leur plaira. Si j'avais usé si sagement de ir-^ valeur et de ipa fortune , on n'aurait presque p^int parlé de moi.

PHRINÉ.

Ni de moi non plus , si j'avais usé trop sagement de ma beauté. Quand on ne veut que faire du bruit, ce qe sont pas les caractères les plus raisonnables qui y sont les plus propres.

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